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CHAPITRE X

LA DOCTRmE DES CONSTITUTIONS

Dans sa leçon inaugurale, laite en novembre 1919, sur les Déséquilibres constitutionnels du système nerveux, le Prolesseur Ernest Dupré exposait lui-même, en une vue synthétique, Vensemble de ses idées sur la pathologie mentale constitutionnelle.

Cest, en eflet, dans V étude des insuHisances et des dérèglements originels des fonctions nerveuses et mentales qu’il a le mieux manifesté l’originalité de son esprit et apporté les conceptions les plus neuves, devenues maintenant classiques. il passait en revue très brièvement, parmi beaucoup d’autres constitutions, la débilité et la déséquilibration motrices, la constitution émotive, la constitution paranoïaque et la mythomanie.

Cette leçon, composée deux ans avant sa mort, peut être considérée comme un résumé fidèle de l’essentiel de son œuvre et, en quelque sorte, de sa philosophie psychiatrique.

Les Déséquilibres constitutionnels du Système nerveux

J’ai le dessein d’esquisser, sous le titre général de Déséquilibres constitutionnels du système nerveux^ une conception d’ensemble de la nosologie psychiâtrique, dans laquelle apparaîtront, en même temps que le programme de mon enseignement, une méthode d’analyse et un plan de synthèse, qui me semblent constituer une légitime préface à l’étude des affections mentales.

Si, comme l’a proclamé Bouchard, une doctrine est indispensable à la conception et à 1 étude de la pathologie, si ce maître a édifié la doctrine des diathèses et des parentés morbides sur les éléments objectifs de 1 humorisme moderne, je puis affirmer que, s’il est un domaine pathologique, où apparaît établie en fait, et non en hypothèse, et fondée sur l’objectivité, la conception des diathèses constitutionnelles et des tempéraments morbides, ce domaine est celui de la psychiatrie.

La psychiatrie, à laquelle, après dix ans d’études de pathologie interne et générale, j’ai consacré plus de vingt ans de ma vie, se présente à moi, non pas comme une spécialité, mais bien comme le couronnement même de toutes nos étud^, comme le sommet de l’édifice médical, d où rayonnent les perspectives les plus étendues sur la connaissance individuelle et pratique, aussi bien que sociale et philosophique, de l’homme : de l’homme normal et anor-

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mal, isolé ou assemblé en collectivités, de l’homme considéré, à travers l’histoire ou au temps présent, dans ses réactions naturelles ou morbides, et spécialement dans ses manifestations passionnelles, impulsives, délirantes ou criminelles.

Les maladies mentales, en effet, sont des maladies de la personnalité. Or, la personnalité, normale ou pathologique, représente la somme et la synthèse de toutes les activités, organiques et fonctionnelles, dont la synergie continue assure, dans l’espace et dans le temps, la vie de l’individu. Cette synergie est l’œuvre du système nerveux. Chez les animaux supérieurs, chez l’homme en particulier, c’est le névraxe, et principalement l’enc^hale, qui représente l’organe de l’association fonctionnelle: de tous les appareils. Aussi bien l’écorce cérébrale, véritable lieu géométrique de réception, de fusion et d’émission des activités de 1 économie, nous apparaît-elle comme la représentation résumée, lîdèle et complexe, de l’organisme tout entier.

Si c’est dans le cerveau que se manifeste l’énergie psychique, ce n’est pas dans le cerveau qu’elle s’engendre : elle naît ailleurs. C’est dans rintimité de tous nus tissus qu’il faut chercher les sources primitives qui la dégagent. Ensuite, cette énergie, canalisée et cheminant le long des conducteurs nerveux centripètes, arrive aux territoires cérébraux. Là, elle s’emmagasine et se âxe sous forme de mémoire, se manifeste sous fonne de sensations et tendances, s’associe en états affectifs et intellectuels, se traduit plus tard en sentiments et en idées. Enfin, au terme de cette élaboration centrale, l’influx nerveux rayonne à la périphérie, le long des conducteurs centrifuges, sous forme de sécrétions et de mouvements, dans les manifestations, d’ordre expansif ou inhibitoire, qui caractérisent 1 activité du sujet activité d’abord réflexe et automatique, puis consciente et volontaire.

Cest en remontant ainsi aux sources organiques de l’énergie nerveuse et psychique qu’on reconnaît la natui^ primitivement sensitivo-motrice des éléments originels de la mentalité, qu’on peut se convaincre que notre psy choie-

gie est faite de notre physiologie, et que notre physiologie n'est autre chose que notre anatemie en mouvement. L’âme, pour emprunter ce poétique vocable aux vieilles philosophies, n’est donc que notre: corps en activité.

Cette conception imitaire, somato-psychique, de l’organisme se déduit non seulement de l’étude de la psychogenèse, mais encore de l’observation médico-psychologique et clinique des anormaux et des aliénés, qui démontre que 1^ maladies mentales procèdent d’anomalies de la sensibilité générale, d’altérations de la conscience organique, en un mot, de vices constitutionnels ou acquis de l’innervation générale.

Je passe ici sous silence, à dessein, les troubles mentaux secondaires aux encéphalopathies organiques, infectieuses et toxiques ; je considérerai seulement les maladies mentales de nature constitutionnelle, dont les caractères majeurs sont de relever surtout de l’hérédité, similaire ou dissemblable, directe ou indirecte, proche ou lointaine ; d’être dépourvues de tout substratum organique saisissable ; de se manifester par une symptomatologie plus ou moins systématisée, au long d’une évolution, continue ou cyclique, à tendance extensive ou progressive, de durée chronique et de nature le plus souvent incurable.

Etrangères à toute encéphalopathie organique actuelle saisissable, ces affections constitutionnelles semblent liées à des anomalies congénitales, ou précocement acquises, des régions du cortex où s’élabore l’activité psychique : anomalies de structure, de rapports ou de nutrition, encoie inaccessibles d’ailleurs à nos techniques d’exploration microscopique ou chimique ; et elles se traduisent par des infirmités ou des perversions de la personnalité.

-C^ dispositions psychopathiques, souvent légères et comme ébauchées, d’autres fois plus marquées et manifestes, même aux yeux des profanes, affectent tous les degrés, toutes les formes et toutes les comhinaisons réciproques.

L’étude de ces constitutions anormales ou morbides p^senfe ainsi comme une introduction naturelle à l’initia-

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tion psychiatrique. En effet, ne nous fait-elle pas connaître ie terrain prédisposé^ où peut progressivement se développer et s’épanouir la maladie nettement caractérisée? Ne nous révèle-t-elle pas les éléments de ce qu’on peut appeler V avant-psychose, les éléments qui précèdent, préparent et expliquent, dans son éclosion et sa nature, la psychose?

Les domaines dans lesquels s’accusent, en traits plus ou moins caractéristiques, ces débilités et ces déséquilibrés constitutionnels sont : d’abord, à la baæ de l’activité nerveuse de relations, ceux de la motilité et de l’émotivité ; ensuite ceux des appétits et des instincts; puis, beaucoup plus haut dans l’échelle psychologique, ceux de l’humeur, du caractère et de l’activité; enfin, ceux du sentiment et de l’intelligence.

I. Déséquilibres constitutionnels de la motilité. - Consécutifs à une incomplétude congénitale ou à des altérations discrètes et précoces des voies pyramidales, ils se manifestent par ce que j’ai décrit sous le nom de débilité motrice, ou par des anomalies diverses, qui indiquent ultérieurement, et sous des influences morbides variées {infections, intoxications, traumatismes), la moindre résistance et la vulnérabilité spéciale de l’appareil moteur.

a) La débilité motrice se marque par le retard d’apparition de la marche, de la préhension des objets, de l’équilibre ; par l’énurésie infantile prolongée, la persistance du signe de Babinski au delà de l’enfance, la surréflectivité tendineuse diffuse, la syncinésie, cette impossibilité de la résolution musculaire volontaire, que j’ai dénommée paratonie, la maladresse habituelle, souvent la gaucherie. Appartiennent à la même série sémiologique : la cataîepliibilité, la tendance à la persévération prolongée des attitudes, la passivité et rinertie, l’incapacité d’initiative et d’inhibition motrices.

La débilité motrice, dont le degré extrême, le syndrome de Little, représente une véritable idiotie motrice, est souvent associée à la débilité mentale en vertu de la contiguïté

et des connexions corticales des zones motrice et psychique. Mais cette association n’est pas fatale; car on observe des débiles psychiques agiles, adroits et doués d’aptitudes motrices remarquables. Par contre, certains sujets, doués de qualités intellectuelles et morales supérieures, sont de véritables débiles moteurs, inaptes à tout exercice musculaire, à la pratique des sports, au maniement des instruments de précision, à l’apprentissage de toute technique.

b) Le déséquilibre congénital de la motilité, associé ou non à la débilité motrice, se traduit par les tics, les spasmes, les treiriblements, les stéréotypies, les catalepsies, la catatonie, les myoclonies, les chorées, l’agitation motrice congénitale continue, l’instabilité permanente, qui, soit spontanément, soit sous l’influence de chocs émotifs ou d’atteintes organiques légères, apparaissent comme les manifestations précoces, récidivantes, souvent chroniques, d’un déséquilibre moteur fondamental ; maintes fois, ce déséquilibre moteur s’associe à des états psychopathiques, plus ou moins graves, de débilité, de dépression ou d’excitation, d’anxiété et d’obsession, et enfin de délire ou de démence.

Ainsi se vérifie, dans leur étiologie, leur symptomatologie, leur valeur diagnostique et pronostique, le parallélisme des manifestations motrices, d’une part, et psychiques, d’autre part, en rapport avec rinsuffisance et le déséquilibre constitutionnels de zones corticales voisines.

Ce parallélisme s’accuse dans les associations suivantes: débilité mentale avec débilité motrice, par agénésie corticale commune et étendue; déséquilibre psychique avec déséquilibre moteur chez les tiqueurs, phobiques et obsédés; tremblements et spasmes chez les émotifs et anxieux; mobilité et labilité de l’esprit et de l’humeur associés à l’agitation et à l’instabilité de la mimique et de la musculature, chez les choréiques.

Le même parallélisme se poursuit, aux frontières de la pathologie mentale constitutionnelle, chez les hébéphréniques et les catatoniquês, qui, dans la désagrégation con-

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juguée de leur mentalité et de leur motilité, présentent des raideurs, des stéréotypies, du négaitivisme ou de la suggestibilité; de la discordance et de l’absurdité dans la mimique, les attitudes et les manières; de l’incontinence ou de la rétention, non seulement des réservoirs, mais, peut-on dire, de la pensée et du langage; enfin, de la déchéance terminale, plus ou moins précoce, de toute activité psychique et motrice.

Ce parallélisme cinéto-psy chique se retrouve également dans la pathologie mentale acquise, au cours des encéphalopathies infantiles, des démences organiques, paralytiques et séniles, où les désordres et l’affaiblissement progressifs de l’esprit et du mouvement témoignent de l’étroite parenté qui relie, à l’état normal comme dans l’infinie variété des états anormaux, l’activité psychique et l’activité motrice.

IL Constitution émotive. — J’ai proposé, depuis près de dix ans, d’individualiser, sous le nom de constitution émotive, un mode particulier de déséquilibre du système nerveux, caractérisé par l’éréthisme diffus de la sensibilité générale, sensorielle et psychique, par l’insuffisance de l’inhibition motrice, réflexe et volontaire, et se traduisant par des réactions anormales dans leur degré, leur diffusion, leur durée, leur disproportion avec les causes qui les provoquent.

L’hyperémotivitè, normale chez le nourrisson, très fréquente chez l’enfant (nervosisme infantile des anciens pédiatres), disparaît chez l’adulte, par le développement progressif des voies d’inhibition, qui assurent l’équilibre et la stabilité du système nerveux. Le; plus souvent constitutionnelle et d’origine héréditaire, l’émotivité morbide peut être acquise et relever de causes pathogènes : infee lieuses, toxiques et surtout traumatiques (commotions et émotions intenses ou répétées).

L’émotion, en effet, sensibilise souvent le système nerveux vis-à-vis des émotions ultérieures, et, par une sorte d'anaphylaxie émotive, peut créer l’émotivité constitution-

nelle. A l’opposé de ces cas, on peut observer, chez des sujets bien équilibrés, une accoutumance progressive à toute un© série d’émotions, conférant ainsi, par la répétition même des cbocs affectifs, une remarquable immunité émotive.

La constitution émotive se caractérise par une double série de signes permanents, physiques et psychiques.

Les signes physiques sont les suivants : vivacité diffuse de la réflectivité tendineuse, cutanée et pupillaire ; hyperesthésie sensorielle, avec réactions motrices vives, étendues et prolongées, principalement dans les domaines mimique et vocal; déséquilibre moteur : spasmodicité viscérale, pharyngo-œsophagisme, gastro-entérospasme, cystospasme avec pollakiurie, palpitations. Tremblement émotif, sous ses multiples aspects : trémulation des extrémités, tressaillements, tressautements, sursauts, frissonnements, claquements des dents, bégaiement; myoclonies passagères, tics, etc. Inhibitions lonctionnelles et impotences motrices transitoires : dérobement des jambes, mutisme, relâcEement des sphincters. Déséquilibre circulatoire : tachycardie occasionnelle, souvent permanente et paroxystique; instabilité du pouls. Alternatives de vasoconstriction et de vaso-dilatation périphériques; dermographisme. Les rapports de ces troubles circulatoires, principalement de la tachycardie permanente, dont la guerre a multiplié les exemples, avec certaines formes d’hypertension artérielle, restent à déterminer, surtout chez des sujets indemnes d’artériosclérose et de lésions rénales. Déséquilibre thermique : variations objectives, appréciables à la thermométrie locale, et sensations subjectives de chaleur et de refroidissement, principalement aux extrémités. Déséquilibre glandulaire : variations, spontanées et provoquées par les chocs émotifs, des sécrétions sudorale, salivaire, lacrymale, gastro-intestinale, urinaire, génitale, biliaire. Troubles de la réllectivité interviscérale, par association, dans le domaine des grands appareils, de spasmes, de troubles sécrétoires, d’excitation ou d’inhibition fonctionnelles, déterminés par des réactions réflexes

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anormales, s’exerçant d’un organe sur un autre, le long des voies vago-sympathiques ou cérébro-spinales.

Les signes psychiques sont : impressionnabilité, énervement, inquiétude, anxiété, irritabilité, impulsivité. Plus ou moins continus ou rémittents, souvent paroxysitiques, ces états morbides; alternent ou s’associent entre eux, et constituent un fonds permanent, un terrain, sur lequel apparaissent et se développent les syndromes émotils : timidité, scrupules, doutes, obsessions, phobies, états anxieux simples ou délirants, angoisses, anomalies émotives psychosexuelles. Dans les cas plus graves, apparaissent des accès de mélancolie anxieuse, des états obsédants chroniques# avec passage aux délires incurables d’auto-accusation, d’hypocondrie, de négation.

L’émotivité constitutionnelle, qui peut s’allier d’ailleurs aux états normaux ou supérieurs de l’esprit et de l’affectivité, s’associe fréquemment à d’autres états morbides dégénératifs : débilité ou déséquilibre de l’intelligence, des sentiments et de la volonté; anomalies variées de la sensibilité viscérale, de la motilité ou de la nutrition.

La psychonévrose émotive se distingue nettement de la neurasthénie et de l’hystérie, avec lesquelles elle présente d’intéressants rapports d’association ett de succession.

La neurasthénie, psychonévrose d’épuisement, constitutionnelle ou acquise, favorise l’émotivité et en aggrave les manifestations; et, inversement, l’émotivité, dans ses formes graves, peut provoquer, par l’épuisemenit secondaire du système nerveux, l’apparition des signes de la série neurasthénique : céphalée, insomnie, fatigabilité, troubles digestifs, etc...

L.’hystérie, psychonévrose de suggestion et d’imagination, aboutit, par la collaboration de l’activité mythique et d’une véritable psychoplasticité organique, à la simulation, à la contrelaçon de syndromes pathologiques : crises, impotences, attitudes, perversions fonctionnelles, etc. ; véritables fictions d’ordre morbide, impossibles à distinguer, en elles-mêmes, des troubles présentés par les simulateurs intentionnels.

Or, le choc émotif et la constitution émotive favorisent 1 apparition d’accidents hystériques chez les mythomanes prédisposés, par leur suggestibilité et leurs aptitudes mythoplastiques, à réaliser des attitudes et des situations d ordre pathologique. A ses degrés eMrêmes, l’émotion, trop forte ou trop faible, met moins facilement en jeu la suggestibilité de l’hystérique que dans ses degrés intermédiaires. Car une émotion trop faible le laisse indifférent, et une émotion trop forte paralyse l’activité psychique. Ainsi s’explique la rareté relative des réactions hystériques, démontrée par Babinski, dans les grandes émotions.

Il faut rapporter à la pathologie de l’émotivité les troubles autrefois indûment attribués à l’hystérie et plus haut énumérés comme les stigmates objectifs de la constitution émotive. L’explosion paroxystique de ces troubles, souvent provoquée par un violent choc moral ou un vif ébranlement sensoriel, constitue la grande crise émotive, avec le tableau dramatique de son anxiété et le cortège de ses troubles moteurs, cardio-vasculaires, sécrétoires, etc... A l’occasion de ces crises morales, l’hystérie peut prendre la suite de l’émotion, la prolonger et l’amplifier dans ses manifestations, s’y substituer parfois complètement, dans un compîexus émotivo-pithiatique, où s’associent les éléments sincères de l’émotion primitive aux éléments suspects de l’hystérie surajoutée. ’

Ainsi s’affirme rexislence d’une pathologie autonome de Vémoiivité, dont l’histoire médico-légale des grandes catastrophes et des. accidents du travail avait déjà démontré la légitimité et l’importance, et que la dernière guerre a enrichie d’une documentation expérimentale si abondante, si variée et si décisive. Et cette pathologie de l’émotivité, qui repose, non sur des lésions organiques, mais sur des déséquilibres fonctionnels d’une constatation objective facile, est dominée par la notion de la constitution émotive, congénitale ou acquise, reconnaissable à ses signes subjectifs et objectifs, et susceptible d’éclairer aux yeux du médecin toute la personnalité du malade.

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III. Perversions instinctives. - — L’instinct de conservation est relatif à la vie, à la propriété, ou à l’extension de la personnalité. Les anomalies par défaut de cet instincit, caractérisées par l’insuffisance ou la nullité de l’attachement à la vie, aboutissent à cette variété spéciale de mélancolie lucide, qu’on a décrite sous le nom de spleen, avec dégoût de l’existence, tendance permanente et propension paroxystique au suicide. Il existe ainsi, par transmission héréditaire de cette perversion, des lamilles à suicide où beaucoup de victimes se tuent au même âge, de la même manière, parfois au même endroit.

Les anomalies par défaut de Vinstinct de propriété et d’épargne sont représentées par la prodigalité et la dissipation, la manie des cadeaux, des achats, la passion du jeu, la poursuite indéfinie et ruineuse d’inventions, d’observation courante chez beaucoup de débiles et de déséquilibrés.

Les anomalies par excès du même instinct s’observent chez les avares constitutionnels, parmi lesquels les mendiants thésauriseurs, dont j’ai décrit l’histoire, qui, victimes de l’hypertrophie et de la déformation progressive de l’instinct d’épargne, succombent, sur un trésor, aux privations, à la faim et au froid. L’exagération maladive du même instinct est à la base de la cupidité, de l’insatiabilité, du besoin d’acquérir et des diverses formes de collectionnisme systématique, inutile et coûteux.

Le sentiment de la personnalité a ses anomalies par défaut et par excès. Les premières sont représentées par les éléments suivants, constatés chez certains déprimés chroniques : humilité, passivité, effacement, esprit de restriction et d’isolement, propension au renoncement et au sacrifice ; tendance aux; étals mélancoliques et au suicide. A la série opposée appartiennent les diverses variétés d’hypertrophie du moi, qui s’affirment dans l’égoïsme, l’autophilie, l’orgueil, le sentiment de supériorité et le besoin de domination. L’orgueil est un des attributs constants et spéfîques, comme nous le verrons, de la constitution para-

noïaque, chez des déséquilibrés ambitieux, d’ailleurs souvent intelligents.

Chez les débiles, l’hypertrophie de la personnalité se révèle, à cause de la faiblesse du jugement, par la vanité, le goût de la parade et de l’ostentation, le besoin de donner de soi-même une opinion avantageuse, d’étonner et d’éblouir l’entourage;. Cette vanité s’associe habituellement à la crédulité et à la mythomanie sous forme de hâblerie fantastique, de récits extraordinaires de prouesses, d’aventures héroïques,, de bonnes fortunes, parfois même d’auto-accusations criminelles.

Uinstinct de génération est faible ou nul dans Vagénésie et la Irigidité constitutionnelles, que révèle un état permanent de continence sexuelle et de chasteté. Il est exagéré dans V érotisme, continu et paroxystique, ou périodique, aboutissant parfois à des accès d’ivresse sexueUe avec fureur destructive, impulsions criminelles au viol et au meurtre, bien connues en médecine légale, et dont j’ai écrit l’histoire, à propos d’une expertise déjà ancienne, en réunissant, sous le nom de crime de type Soleilland- de nombreuses observations semblables de viol et de meurtre d'enfants, avec dissimulation du cadavre accusateur.

Lorsqu’à l’érotisme impulsif s’associent la perversité et la cruauté constitutionnelles, apparaissent alors le sadisme et le sadi-fétichisme . Enfin, je me borne ici à signaler seulement les autres variétés bien connues de perversions sexuelles, spécifiées, aussi par leur caractère obsédant, impulsif et récidivant, nettement constitutionnel : V onanisme, l’exhibitionnisme, le masochisme, la bestialité, le vampirisme ou nécrophilie, enfin et surtout l’homosexualité, dans sa variété vraie, irrésistible, caractérisée par l’attirance exclusive du sujet vers son propre sexe, avec répulsion vis-à-vis du sexe contraire.

Des perversions de l’instinct de reproduction se rapprochent les anomalies par défaut ou par excès des sentiments paternel et maternel : antipathie et répulsion pour l’enfant, négligence, incurie, sévices et infanticides; à cette anomalie se rattache l’histoire des marâtres et des enfants

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martyrs, récemment bien exposée par Tissier et Vario't. Les exagérations et perversions de Yinsiinct parental et lilial aboutissent à des états passionnels, à des pratiques érotiques et à l’inceste. On sait quelle importance religieuse et sociale s’attachait, dans l’antiquité, au- crime incestueux et à ses conséquences, si dramatiquement exposées par les tragiques Grecs.

L.'instinct de sociabilité, à base de sympathie et d’altruisme, fondé sur le besoin de Ventr'aide mutuelle et le sentiment de solidarité sociale, est, chez beaucoup de débiles et d’anormaux, soit absent ou rudimentaire, soiit même perverti et remplacé par des tendances contraires à l’antipathie. On observe alors les diverses manifestations de la malignité, de la destructivité, et d’une criminalité instinctive exercée contre autrui, contre la société, sans autre but que la satisfaction d© la tendance impulsive au mal. Cette perversité maligne, fondement de la folie morale, se révèle de très bonne heure par des réactions précoces, qui caractérisent certaines variétés^ des enfants anormaux : paresse, inertie, indocilité, impulsivité, entêtement dans l’opposition et le négativisme, indifférence affective, irritabilité, état coléreux continu et paroxystique, inéducabililé, cruauté, sévices contre les animaux et les autres enfants ; plus tard délinquance à répétition, fugues et vagabondage, mendicité, vols; criminalité infantile et Juvénile ; récidivisme incessant de la faute ; irréductibilité des tendances vicieuses. Plusieurs de ces dégénérés ne manquent pas d’intelligence et se montrent capables d’instruction et d’une certaine culture, d’ailleurs souvent incomplète et mal comprise. La plupart sont menteurs, dissimulés, fabulateurs et se montrent très inventifs dans la calomnie, les mystifications cruelles, les fausses accusations et délations, orales ou écrites, adressées sous forme do lettres anonymes à leur entourage ou aux autorités : ce sont là les diverses variétés de la mythomanie maligne. C’est chez oes sujets que se rencontrent les jeunes incendiaires, les prostituées, lés apachés, les vandales, les vampires, les empoisonneurs et surtout les empoisonneuses. -

Ces êtres anormaux et antisociaux, qui sont les pires produits de la dégénérescence mentale, sont fréquents dans la descendance des alcooliques. Porteurs de malformations variées, souvent épileptiques, ils présentent, associées à leur imbécillité morale, de multiples \tares de même ori- /, gine : perversions sexuelles, toxicomanies, tics, obses-/^sions, etc...

On conçoit l’importance et l’intérêt qui s’attachent, enr psychiatrie et surtout en médecine légale et en crimino-' logie, à la connaissance de ces perversions constiltutionnelles des instincts de conservation, de génération, et de sociabilité, qui dominent la personnalité dans toutes ses réactions envers la famille et la société.

IV. Constitution paranoïaque. — Il faut entendre sous ce terme, expressif et commode, un déséquilibre constitu-^ tionnel de la personnalité caractérisé par trois éléments :

1° l’hypertrophie du moi, l’orgueil, le sentiment de sa supériorité ; 2° la nature ombrageuse et méfiante de l’humeur, la tendance à la méconnaissance hostile de l’entourage, avec interprétations malveillantes des actes d’autrui ; 3° la |ausseté du (ugement, la déviation permanente des facultés dialectiques de raisonnement et d’inférence; une altération de la logique, se traduisant par des appréciations unilatérales, égoïstes, tendancieuses, absolument irréductibles - Ce vice constitutionnel du jugement porte le paranoïaque, orgueilleux et méfiant, à des interprétations erronées sur lui, sur son milieu et son entourage ; ces interprétations forment la trame d’un véritable système délirant, soit de persécution, soit de grandeur, suivant la prédominance chez le sujet de la méfiance soupçonneuse, ou de l’orgueil ambitieux. Aux périodes avancées, les deux idées délirantes de persécution et de grandeur coexistent ou se succèdent les unes aux autres, les idées de persécution s’effaceni lentement devant les idées de grandeur.

La constitution paranoïaque, fondement des délires interprétatils purs, préside aussi à la genèse des délires hallucinatoires ei des délires imaginatifs chroniques.

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V. Constitution mythopathique . — Le déséquilibre constitutionnel de 1 affectivité et de l’intelligence peut intéresser non seulement le jugement, mais encore et surtout l’imagination, et troubler plus ou moins gravement les facultés de discernement de la réalité objective. Le sujet est ainsi porté à altérer la vérité, à mentir, à fabuler, à simuler ; en un mot, à substituer à la perception de la réalité la croyance à des événements imaginaires, à des faits inexistants, souvent d’ailleurs fantastiques et matériellement impossibles.

Cet état d’esprit constitue la mythomanie, laquelle est normale chez l’enfant, en vertu de l’insuffisance, à cet âge, des facultés de discernement et de jugement, et de ces opérations de comparaison, de contrôle et de critique que 1 expérience apporte plus tard à l’esprit, comme des éléments réducteurs de la crédulité et de l’imaginartion.

La mythomanie est à la fois passive et active. Passive ou mythomanie de répétition, elle se marque par la crédulité, la suggestibilité, la faiblesse du jugement et de la critique. Active ou mythomanie d'émission, elle se caractérise par l’exubérance de l’imagination créatrice, par l’inventivité romanesque, par la tendance à la fabrication et à la création de situations fictives, à la simulation de scènes et d’attentats fantastiques.

Ces deux pôles complémentaires de la mythomanie, qui expliquent la facilité et la rapidité avec lesquelles le mythomane se dupe lui-même et se prend à son propre piège, coexistent le plus souvent en proportions respectives variables.

lu hystérie, les états pithiatiques YepréseTiïéTLi pour moi une espèce particulière du genre mythomanie. Chez l’hystérique, la mythomanie, active et passive, se combine à une aptitude spéciale du sujet à la psychoplasticité, grâce ù laquelle se réalisent et se maintiennent, par auto et hétéro-suggestion, des attitudes morbides, des syndromes le plus souvent neuropathologiques. Ces syndromes sont le produit de la contrefaçon par la synergie de l’esprit et du corps, du pathologique. Lorsque cette contrefaçon est im-

posée longtemps par l’auto-suggestion, elle peut être sincère et durable, et aboutir à une chronicité qu’on peut, par une comparaison imagée, assimiler à une sorte d’cmkylose psychique. Mais, dans l’immense majorité des cas, le syndrome hystérique, est, comme l’a démontré Babinski dans de mémorables travaux, transitoire et curable par persuasion. Lorsque la persistance anormale de la situation hystérique est d’accord avec l’intérêt moral ou matériel du sujet ou ce qu’il croit être son intérêt, au cours d’un procès civil, par exemple, chez les accidentés, ou de la poursuite d’une réforme avec gratification, chez les militaires, l’hystérie se confond avec la simulation intentionnelle, surtout si elle se complique du refus de traitement, de variations paradoxales dans le degré ou la forme des symptômes. En pareil cas, sans critère diagnostique ferme, on peut être amené moralement à conclure à l’existence dé la simulation. Ces persévérations, chez certains débiles et chez certains paranoïques, se compliquent d’idée prévalente de revendication et d’une sorte de claustration volontaire, dans sa décision morbide, du sujet, qui s’agrippe à son infirmité et refuse obstinément toute espèce de traitement.

Toutes les transitions, tous les degrés s’observent entre la mythomanie sincère et l’hystérie d’une part, et la simulation intentionnelle d’autre part.

La constitution mythomaniaque se traduit par d’autres états morbides des plus intéressants, tels que les états de rêverie, sur lesquels je ne puis insister ici ; les véritables délires imaginatils, aigus ou à éclipse, le plus souvent symptomatiques d’états hypomaniaques, toxiques ou organiques. En pareil cas, l’appoint de l’excitation maniaque, alcoolique ou inflammatoire, en mettant en jeu l’imâgination morbide chez le prédisposé, révèle les aptitudes mythopathiques constitutionnelles du malade.

Chez les grands déséquilibrés de l’imagination peuvent apparaître et se développer des délires imaginatifs de grandeur durables, chroniques, systématisés, à thème rétrospectif indéfini, relatif à des existences antérieures, à des

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migrations interplanétaires ; ou à thème familial, nobiliaire, avec idées de persécution généralement accessoires.

On conçoit l’intérêt étiologique, clinique et pronostique des combinaisons de ce déséquilibre imaginatif avec la débilité mentale, la paranoïa, la manie intermittente ou chronique, avec les perversions instinctives, Itelles que la vanité, la malignité, la cupidité, la lubricité, etc. Ces diverses associations morbides s’expriment dans les manifestations variées de la mythomanie vaniteuse, de la mythomanie maligne, de la mythomanie perverse, avec leurs fabulations inventives, leurs habiles simulations, leur organisation de scènes fictives, leur création de titres de noblesse ou de fortune, leur prétention à l’escompte d’héritage fabuleux, chez les escrocs et agioteurs de haute marque, les grands aventuriers, les Don Juans professionnels, etc...

Je viens d’exposer, dans une revue sommaire et rapide, la série des constitutions morbides^ sur lesquelles repose, en grande partie, la pathologie mentale inorganique. Ces constitutions psychopathiques sont, en effet, des anomalies, foncières et permanentes, d’ordre pathologique. La constitution morbide ne consiste pas en un simple défaut de caractère, pas plus que dans ces états qualifiés d’originalité, d’excentricité ou de bizarrerie ; elle ne se confond pas non plus avec le tour singulier ou les travers dominants de certains esprite, qui ont fourni aux moralistes ou aux critiques littéraires la matière de leurs analyses et les modèles de leurs portraits, à la manière de Théophraste ou de La Bruyère. La constitution morbide, au sens psychiatrique, possède en elle-même une signification nosologique ; elle apparaît comme l’ébauche et le germe d’une affection mentale en puissance, d’ailleurs souvent conciliable avec un étal suffisant de santé psychique. Mais les dispositions psychopathiques sont toujours susceptibles de ® aggraver et de réaliser un véritable tableau clinique, soit à la suite d un ébranlement occasionnel du système nerveux, soit par accentuation spontanée des aptitudes constitutionnelles. Aussi bien, avant l’apparition d’un pa-

roxysme aigu, d’une crise délirante ou avant le début d’une psychose chronique, l’aliéniste, expert dans la connaissance subtile et rapide des anomalies psychiques, peut-il reconnaître autour de lui, souvent parmi les parents de ses malades, les traits caractéristiques des prédisposés et des candidats à l’aliénation mentale.

La noition des constitutions psychopathiques éclaire le sens, précise la nature et consacre, dans la pratique, la valeur positive des notions, d’ailleurs justes, mais parfois un peu théoriques et un peu vagues, de l’hérédité, de la dégénérescence et de la prédisposition.

Maintes fois, ces constitutions, seulement ébauchées, demeurent durant toute l’existence à Tétât d’esquisse, sans jamais s’accentuer en traits vraimenit pathologiques : elles stigmatisent alors, dans leurs attitudes et leurs réactions, ces personnages singuliers, souvent solitaires, dont on rencontre dans le monde les types les plus variés. Mais lorsque la constitution psychopathique, par l’exagération progressive de ses traits morbides, évolue vers un véritable tableau clinique, on peut aisément reconnaître que la maladie mentale n’est que l’accentuation, temporaire ou durable, souvent la systématisation et comme la cristallisation des anomalies constitutionnelles antérieurement constatées.

Réalité clinique, à sémiologie objective, et d’ordre psycho-neurologique, la constitution morbide représente donc, en psychiâtrie, une notion solide, féconde, pleine d’enseignements pour le diagnostic et le pronostic, contenant la formule, psychologique de nos malades, puisqu’elle en éclaire le présent et en dévoile l’avenir ; ces notions ouvrent toute grande la porte qui donne accès au vaste domaine de la psychiâtrie, et permet d’en mesurer, d’un seul regard, l’étendue, la richesse et l’intérêt.

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