CHAPITRE VIII
LES MENDIANTS THÉSAURISEURS
LES MENDIANTS THÉSAURISEURS
Nous ne pouvons reproduire ici le Rapport sur les perversions instinctives sans y aiouter ce petit chef-d’œuvre : r article sur les « Mendiants thésauriseurs », paru dans le Paris médical (juin 1913).
Sous ce titre, qui, dans le contraste de ces deux mots, évoque l’association paradoxale de la misère et de la richesse, peut être esquissée l’histoire d’une catégorie de déséquilibrés, de psychopathes, atteints d’une variété spéciale de perversion instinctive, et dont le grand public entrevoit souvent, à la lecture des faits divers de la presse quotidienne, l’étrange odyssée et la fin lamentable.
Il s’agit de vieillards, maigres, d’aspect cachectique, offrant tous les stigmates de la misère la plus ancienne et la plus profonde, vêtus de guenilles sordides, vivant, dans un taudis souvent infect, des subsides de la charité privée et de r Assistance publique. Ces malheureux, réduits au. minimum de la nourriture, du vêtement et du logement, “mangent les quelques morceaux que leur donnent leurs voisins, ou qu’ils recueillent aux soupes populaires, à la porte des casernes, des restaurants, des boulangers, etc. Ils mendient sur la voie publique, oii la pitié des passants s’éveille-à la vue de ces pauvres vieillards, épuisés de faim et de froid, véritables spectres de la misère et de l’iniquité Sociales; ils sollicitent des secours, le (plus souvent accordés après enquête sur leur véritable sort, dans lies Mairies,
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dans les œuvres de la charité privée, dans les offices de l’assistance religieuse : catholique, protestante et israélite.
Isolés, sans parents ni amis qui s’intéressent à eux, ces sujets habitent, souvent par tolérance du propriétaire, la même chambre depuis bien des années, et sont connus de leurs voisins, sinon dans leur vie passée et leurs relations antérieures, qui demeurent toujours plus ou moins mystérieuses, au moins dans leur situation misérable et leur dénûment, dont tout l’entourage témoigne aux inspecteurs et aux dames visiteuses. Lorsqu’un de ces solitaires meurt, il arrive parfois que les voisins se cotisent pour déposer, comme une dernière offrande au malheur, une couronne sur le corbillard des pauvres.
Or, après la mort, à l’occasion des formalités de l’ensevelissement du corps, ou du déménagement de la chambre, que révèle l’intervention des tiers ? On découvre l’existence d’un trésor, souvent d’une véritable fortune, plus ou moins soigneusement dissimulée dans une cachette : fond de placard, laine de grabat, doublures de vêtement, vieux pots enfouis dans un poêle hors d’usage, sous un amas de hardes, dans la terre même, etc. La somme trouvée varie entre quelques milliers et quelques dizaines de milliers de francs, dépasse souvent cent mille francs, et atteint parfois un chiffre plus considérable. Elle consiste en liasses de billets de banque, de titres et de coupons, souvent en rouleaux d’or et d’argent, en amas de pièces, soigneusement réunis par espèces, et classés par valeurs. Les papiers sont presque toujours sales, graisseux, usés par les frottements, déchirés au niveau des plis, souvent cousus entre eux ou dans des poches de gilet, de robe, de jupon. Très rarement, on trouve, avec l’argent en nature, des objets de valeur, tels que des bijoux ou des dentelles, etc.
On juge du scandale et de la surprise de l’entourage ; de l’attitude et des propos de ceux qui, pendant de si longues années, ont été trompés dans leur bonne foi et exploités dans leur charité par ces faux pauvres, qui possédaient, sous les dehors de la misère, plus d’argent que tous ceux dont ils sollicitaient l’aumône !
LES MENDIANTS THÉSAURISEURS
Le mendiant thésauriseur meurt, comme il a vécu, dans la solitude, le secret et la privation volontaire de soins et d’aliments. Comme on le verra par les observations qui suivent, ces sujets disparaissent à peu près tous de la même manière ; et, à l’occasion de leur mort, se déroule autour de leur cadavre, la même série invariable de réactions de la part de l’entourage.
Depuis plusieurs jours, les voisins n’ont pas vu sortir et errer dans le quartier le vieux ou la vieille que chacun connaît : on s’inquiète, on frappe en vain à la porte fermée du logement; enfin, on ouvre, avec ou sans intervention du commissaire de police, et on découvre, dans un tableau saisissant d’horreur, le cadavre squelettique, plus desséché que putréfié, de l’avare, que le médecin de l’état civil déclare avoir succombé à l’inanition et à la faiblesse, et, si le temps est rigoureux, à l’action du froid.
Le mort, le plus souvent vêtu de ses hardes, est étendu sur son grabat, dans lequel on trouve, en mettant au jour la fortune qu il recèle, le secret de la vie et de la mort de son possesseur, tué par l’avarice sur son trésor.
Je rapporte ici, sans indication de noms ni de dates, quelques articles, extraits depuis plusieurs années de la presse quotidienne, où chaque histoire figure sous l’un des titres significatifs suivants : « La Mort de l’Avare », « Le Magot de la Mendiante », « Une Fortune dans une Paillasse », c( Fausse Misère », « Un Trésor dans une péniche )), « Un Avare tombe d’inanition », « La Mort de Mme Harpagon », « L’Amour de l’or plus fort que la Mort », « Les 7.600 de la Miséreuse », « 16.400 francs dans un taudis », « Misérable et Millionnaire », etc.
La lecture de tous ces récits, calqués, pour ainsi dire, les uns sur les autres, démontre bien l’uniformité et la rigueur des lois psychologiques qui président, avec un déterminisme aussi invariable, à la genèse de telles situations : O
mU* bonne vieille femme de soixante- qniatorze ans,
qn f7>£iTi chanté publique et d’un modeste secours de
CSU irancs que lui avait accordé l’Assistance publique, habitait
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depuis de longues années dans une chambre modeste, au cim qnième étage, 37 bis, rue Rébéyal.
La concierge de l’immeuble se rappela hier, qu’elle n’avait pas aperçu sa locataire depuis trois jours. Très inquiète, elle frappa à la porte de la septuagénaire et, n’obtenant pas de T’éponse, s’en fut quérir un serrurier.
Le cadavre de la pauvre vieille était étendu sur le lit.
La gardienne prévint aussitôt le commissaire de police, qui vint procéder aux coniSitatations et perquisitionna dans les hardes de la défunte. Quelle ne fut pas la stupéfaction du magistrat, en découvrant, enfouie dans la paillasse, une somme de 6.000 francs en billets de banque. La vieille avare était morte dé privations à côté de son trésor.
IL — Dans une mansarde de la rue de la Mairie, à Béziers, vivait sordidement depuis de longues années Y..., âgée de soixante-trois ans, professionnelle de la mendicité. Depuis trois ans, sa propriétaire n’àvait pu obtenir d’elle le paiement du logement qu’elle occupait.
Aujourd’hui, ne la voyant pas sortir, des voisins enfoncèrent sa porte et la trouvèrent morte sur un lamentable grabat. Le médecin dé l’état civil constata que la pauvresse était morte d’inanition. Formalités closes, les autorités se retiraient, lorsque quelqu’un suggéra que la défunte devait dissimuler un magot.
On fouilla le logis, puis le cadavre lui-même. Entre la robe et la doublure était cachée toute une petite fortune : d’abord un sac en cuir contenant 572 francs; puis, cousus à petits points, un billet de banque de 500 francs, trente-six de 100 francs, et quatre de 50 francs; soit au total 4.872 francs.
La morte n’a pas d’héritiers, et c’est l’Etat qui encaissera sa laborieuse épargne.
III . — A Troyes, en janvier dernier, une septuagénaire Z... mourut de froid et de misère. Le commissaire de police, en procédant à une enquête, trouva des pièces d’or dans le taudis; il en avertit aussitôt le juge de paix, qui posa les scellés. Ils ont été levés aujourd’hui, et l’on a trouvé dans la misérable demeure une somme de quarante mille francs en or et en titres. Il reste encore à déblayer un amas de chiffons où l’on trouvera vraisemblablement d’autre argent.
IV. . — Mme Vve X..., âgée de soixante ans, habitait sous les combles, rue de Crimée, 125, une misérable mansarde, dont quelques âmes charitables lui payaient Le loyer.
Cette femme qui, au dire des voisins, sortait peu, était toujours vêtue de vêtements sordides et paraissait plongée dans la plus profonde misère. Grâce à sa misérable apparence, la malheureuse recevait des secours fiéquents des œuvres charitables particulières du quartier.
Hier soir, sa concierge, ne Fayant pas vue depuis quatre jours, se décida à frapper à la porte de sa chambre; n’obte-
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liant point de réponse, elle ouvrit avec un passe-partout et pénétra dans la pièce.
Mme X... était étendue sur son lit, le corps à demi couvert de haillons, et paraissait privée de vie.
Un médecin, mandé en toute hâte, constata que la malheureuse respirait encore et la fit transporter à rhôpital Andral; mais là, malgré les soins empressés qui lui furent prodigués, elle ne tarda pas à expirer.
Le commissaire de police du quartier de La Villette procéda aussitôt à une perquisition au domicile de la défunte.
La pièce, d’une saleté repoussante, contenait peu de meubles; mais, sous la paillasse à demi pourrie, le magistrat découvrit un paquet d’obligations du Crédit foncier et de diverses Compagnies de chemins de fer, plus une collection de bijoux très anciens de grande valeur.
V. — ^ Il y a deux jours, un vieux marinier nommé François Y..., âgé de soixante-six ans, qui menait Une vie sordide, se sentant malade, fit appeler deux débardeurs qui se trouvaient à bord de sa péniche dans le port de Sept-Saulx (Marne) et leur dit : « Je vais mourir, je déshérite ma famille; cherchez dans le bateau : vous vous partagerez l’argent que vous trouverez ». '
Deux heures après. Y... mourait. Les deux débardeurs retournèrent sa paillasse, et quelle ne fut pas leur stupéfaction en découvrant, enveloppée dans de vieux journaux, une véritable fortune, composée de cinquante mille francs en billets de banque, 7.000 francs en or et 70.000 francs en valeurs diverses.
Ils firent part de leur trouvaille au maire de Sept-Saulx, ui mit l’argent sous séquestre en attendant que les véritables
qui ]
héritiers puissent faire valoir leurs droits.
— Mme Vve Z... habitait depuis vingt-sept ans le même appartement, rue d’Ulm. . Jamais elle n’en ouvrit les lenêtres, ni n’en battit les tapis, pas plus qu’elle n’épousseta les meubles. On la trouva morte hier matin, étendue sur son lit, sans draps, dans une saleté repousisante. On trouva, par contre, près de cent mille francs en valeurs et en or dans la travée d une vieille commode. Elle avait soixante-six ans.
1 numéro 8 de la rue des Terras à Angers, décédait,
ÿ tévrier, un vieux, bonhomme de quatre-vingts ans, le père prôfeiul^^^^ ^^^nchisseur, que l’on croyait dans une misère
prix de mort, il refusait les remèdes à cause de leur
U aS grenier de l’immeuble habité par
ie aétunt,,M. Y..., son neveu, a découvert une malle au fond de laquelle se trouvait une collection de pots de rillettes remplis ■si 00b 'francs ^ et de billets de banque. M.. Y., compta ainsi
incendie se déclarait hier, dans la soirée, au la de la rue Zacharie, dans le 5® arrondissement à Paris,
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chez un chiffonnier nommé X... et connu dans le quartier sous le nom du « père la Zézelte ». Lorsque les voisins, aidés des pompiers, purent se rendre maîtres du feu, ils se trouvèrent en présence du ^ dadavre du chiffonnier, qui avait succombé à 1 asphyxie, d autant plus facilement qu’il était en état d’ivresse quand le sinistre a éclaté. Le commissaire de police du quartier de la Sorbonne allait se retirer, après avoir procédé aux constatations d’usage, lorsqu’en fouillant dans les chiffons à moitié consumés pour établir l’identité du mort, il trouva un paquet de billets de banque, formant un total de 10.000 francs en billets de 100 francs, puis 6.400 francs en or, mêlés à des détritus de toutes sortes. Cette somme fut immédiatement mise sous scellé'S et envoyée au greffe de la Préfecture de police.
Cette découverte étonna d’autant plus le magistrat que le « père la Zézette » était considéré comme un indigent. Il recevait des subsides de rassistance publique; il touchait une rente de 1.200 francs par an dans une compagnie d’assurances parisienne
IX. — M. C..., commissaire de police, était appelé hier à constater le décès de Mme Y..., cinquante-quatre ans, demeurant, 137, rue du Chemin-Vert.
On considérait cette femme comme une originale.
Lorsque le commissaire de police fut appelé à constater le décès, il put, un instant, d’après de vagues rumeurs, croire â un crime. Il refusa le permis d’inhumer et ouvrit une enquête.
Le médecin légiste, requis par lui, constata que Mme Y... était morte de faimi. Dans la paillasse de son lit, on trouva des billets de banque et des titres au porteur représentant au bas mot une somme de soixante-quinze mille francs.
A côté de ce petit trésor, la pauvre maniaque, qui vivait de mendicité, s’était laissée mourir d’inanition.
— Une miséreuse, X..., âgée de soixante-huit ans, domiciliée dans une étroite et sale cahute de la route de Boissy, â la Queue-en-Brie, mourait avant-hier des privations endurées pendant sa vie.
Emues de compassion, des voisines vinrent veiller le corps et procéder a sa toilette; mais quelle ne fut leur stupeur en découvrant, dissimulée dans un placard-, sous des hordes loqueteuses et salés, une véritable fortune : il y avait là, en effet une somme de 6.000 francs en billets de banque et un tas de pièces d or italiennes. Enfin, dans un bas qui servait de coffretort à la mendiante, on trouva une liasse de valeurs représentant la coquette somme de 50.000 francs. ^
La vieille avare avait préféré mourir de faim et de froid plutôt que de toucher à son trésor.
~ Depuis deux jours, on n’avait pas aperçu, à Montgeron, M. Y..., cinquante et un ans, demeurant 4, rue de Bellevue. Le propriétaire de l’immeuble, fort inquiet sur le compte de ^n locataire, fit prévenir la gendarmerie de Villeneuve-Saint- Oeorges, qui vint faire une enquête sur place. Comme la mai-
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son où habitait M. Y... était hermétiquement ferrnée, un serrurier fut requis et on pénétra dans le logement. Dans le vestibule M. Y... était étendu mort, entièrement dévêtu. On n’a relevé sur eon corps aucune trace de violence, et le docteur Gauthier, qui a procédé à l’examen du corps, a conclui à une mort résultant de privations. Le fait semble extraordinaire, pour cette raison que M. Y... avait un dépôt de 70.000 francs chez un notaire, à Brunoy. Il faut donc admettre, si la mort est naturelle, que M. Y..., qui d’ailleurs avait toujours vécu très misérablement et passait pour être très intéressé, se serait laissé mourir de faim par avarice.
XII. — Une vieille mendiante de Blois, la Veuve X..., âgée de soixante-douze ans, mourut il y a quelques jours. Elle n’avait ni parents ni amis. La police, prévenue par les yo-isins, se rendit chez elle et découvrit dans son infect taudis différentes valeurs, deux livrets de caisse d’épargne; l.OOb francs en sous et un certain nombre de pièces d’or et d’argent.
On trouva avec les papiers, un testament par lequel la veuve X... instituait légataire universel l’un des gendarmes de la brigade de Blois, qui ne la tracassait point lorsqu’elle mendiait.
XIII. — A New-York, le millionnaire Benjamin Hadley est mort, hier, dans le Massachusetts, à l’âge de quatre-vingtdix anis.
D’une frugalité frisant l’avarice, Hadley se nourrissait de morue, de pommes de terre et ne buvait que de l’eau.
Le défunt n’avait jamais été au théâtre et prétendait n’avoir dépensé, dans toute sa vie, que cinq francs d’omnibus et de chemins de fer. II n’est pas entré une seule fois chez un coiffeur durant ses quarante dernières années.
XIV. — Un fait presque incroyable est signalé de Tolkewitz, près de Dresde, par le Berliner Tageblatt.
Récemment, l’ancien recteur Rademacher et sa fille sont littéralements morts de faim. Leur pauvreté étant connue, non seulement ils ne payaient pas d’impôts depuis longtemps, mais encore ils étaient aidés de façon discrète par différentes personnes. En faisant l’inventaire de la chambre occupée par ces malheureux, on trouva sous un lit une boîte à cigares contenant des valeurs d’Etat s’élevant à 375.000 francs.
. les dernières volontés du recteur, cette fortune est
mguée à deux so^ciétés protectrices d’animaux de Berlin et de Breslau. L’Etat et la ville remettront aux légataires cette fortune^ diminuée du montant /des impôts qui n’avaient pas été payés depuis plusieurs années.
Xy. — La face hâve, les jambes molles, un pauvre vieux, vêtu de loques sordides, se traînait péniblement hier après-midi dans la rue du Bois, à Clichy. Soudain, le miséreux chancela et s abattit comme une masse sur le trottoir. Des agents le relevèrent et le conduisirent au commissariat de police, où un
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médecin, mandé en toute hâte, constata que le malheu'reux.mom rait d’inanition.
Il fut impossible d’interroger le vieillard, plongé, dans une. sorte de coma. On se décida alors à le fouiller, et quelle ne fut pas la stupéfaction du commissaire en découvrant, dissimuiée dans la doublure du veston du malade, une somme de 3.000 francs en billets de banque. Les précieux papiers étaient presque effacés. L’avare possédait, en outre, deux obligations de la Ville de Paris 1875 et trente francs de menue monnaie, le tout enveloppé dans un morceau de chiffon . graisseux.
Ce descendant d’Harpagon, qui préférait mourir de faim plutôt que d’entamer son magot, a été envoyé à l’hôpital Beaujon.
XVI. — Des employés de la gare Saint-Lazare trouvaient hier, couchée sous une banquette, une femme en haillons qui paraissait être dans le plus complet dénuement. On la conduisit au commissariat. Comme elle ne pouvait indiquer son domicile, on la fouilla. C’est ainsi que l’on trouva dans les doublures dosa souquenille cinq billets de mille francs et deux livrets de caisse d’Epargne, l’un de 1.200 et l’autre de 1.400: francs.
Cette femme est une habituée des salles d’attente. Elle est connue de la plupart des employés. C’est miracle qu’elle n’ait pas été volée jusqu’à présent.
Parmi ces mendiants thésauriseurs, quelques-uns n’ont même pas de domicile et sont des vagabonda (obs. XV et XVI). Ces sujets errants portent sur eux leur fortune; et c’est à l’occasion de leur arrestation, lorsqu’on les fouille, que la Police découvre, dissimulé dans les doublures ou les poches cousdes de leurs vêtements, le trésor dont il ne se séparent jamais et dont ils connaissent le compte exact et détaillé..
J’ai souvent eu l’occasion, à la Préfecture de Police, d’examiner de ces mendiants thésauriseurs vagabonds, que la singularité de leur mise et de leur tenue, la bizarrerie dedeur propos, le caractère énigmatique et absurde de leur allure et de leurs réactions, avaient signalés à Fattentipn des commissaires, et fait diriger sur rinfirmerie. spéciale. Avant l’ex-amen médical, les surveillants découvrent, en fouillant ces m.alades, de véritables fortunes, contenues non seulement dans les poches et les doublures, mais souvent dans des sacs de toile ou de cuir, grossièrement fabriqués par les sujets eux-mêmes, et cousus dans dès^ ceintures dé linge ou de flanelle, renforcées de ficèlles, et enroulées
les mendiants THÉSAURISEURS
autour du corps;. Qes- sacs-ceintures, vétustes et sordides, renferment des liasses de billets de banque, et des rouleaux de pièces d’or -et d’argent, dont le classement, le décompte et le dépôt nécessitent, de la part du personnel de l’Infirmerie, une minutieuse attention et de longs calculs. On peut voir, à roccasion de. ces inventaires^ des tables couvertes de billets de mille francs et de piles de pièces d’or, à côté d’un misérable vagabond, que son air de souffrance et de dénuement a toujours garanti contre les voleurs. La confiscation momentanée de leur fortune provoque chez, ces sujets de rinquiétude, de la mauvaise humeur et des réclamations incessantes et monotones, sans véritable sentiment d’anxiété ou de révolte. L’avare se rend compte que son bien n’est pas perdu, qu’il lui sera bientôt rendu; et c’est cette notion, plus ou moins claire, qui lui épargne l’accès d’anxiété et de confusion délirantes que Molière, dans une scène fameuse, décrit chez Harpagon, après le vol de sa cassette et la perte de son trésor.
Il ne faut pas confondre d’ailleurs, avec les mendiants thésauriseurs, certains aliénés vagabonds, qui portent avec eux leur argent, non pas comme un avare son trésor, mais, comme un persécuté ou un anxieux sa fortune ; ces malades, loin de thésauriser et de mendier, sont des persécutés migrateurs, qui, pour échapper à leurs ennemis, changent continuellement de domicile et, par méfiance et par crainte du. vol, emportent leur avoir, et le dissimulent sous leurs vêtements.
A l’Infirmerie - spéciale, lorsque l’aliéné thésauriseur est interné, sa fortune est déposée, par les soins de la Préfecture de Police, au service de la Tutelle des Aliénés, dans les coffres-forts du deuxième bureau de la Préfecture de la Seine, où l’argent est conservé en nature, pour être rendu lors de sa sortie au malade guéri. On sait que tout malade interné d’office est pourvu par la loi d’un administrateur provisoirej choisi par la Commission de Surveillance des Aliénés, qui s’occupe de la gestion des biens du malade au mieux de ses intérêts.
De tels sujets sont souvent, non seulement dès déséquili-
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brés, réduits, par leur avarice et leurs anomalies mentales, à la mendicité et au vagabondage, mais parfois aussi des aliénés, atteints de délires variés, polymorphes, souvent anciens, et où dominent toujours les idées de persécution. Ces délires représentent le développement et l’exagération des tendances morbides constitutionnelles de l’individu à l’égoïsme, à l’ inaffectivité, à l’isolement, à la méliance hostile de l’entourage, etc. Les troubles profonds, du sentiment et de l’activité, qui s’observent chez de tels sujets, peuvent aboutir, en effet, à des états délirants chroniques, où l’avarice et le vagabondage ne représentent que des anomalies secondaires.
Le mendiant thésauriseur meurt presque toujours sans testament. Isolé du monde, dénué de toute affectivité, incapable de toute tendance altruiste, il ne saurait détacher de sa personnalité la notion de sa fortune et considérer que son argent, qu’il ne consacre même pas à ses besoins essem tiels, puisse être à la disposition d’autrui. Par suite de l’aberration délirante de l’instinct d’épargne, le trésor qu’il possède et ne cesse d’accroître est devenu, non seulement partie intégrante, mais partie principale de son individu, et il ne pense pas plus à léguer son argent que sa tête ou son cœur. Cette fusion entre la personne et sa fortune est éloquemment exprimée par ce propos d’une avare à l’agonie, que rapporte Rogues de Fursac : « Je voudrais, disaitelle, faire fondre tout ce que je possède dans un verre d’eau et l’avaler avant de partir ! »
Il est extrêmement probable que certains mendiants thésauriseurs meurent ainsi, non seulement sans testament, mais encore sans indication pouvant mettre l’entourage sur la trace de leur trésor, habilement dissimulé dans une cachette introuvable, enterré dans un coin secret, scellé dans un mur, etc. On continue, après leur mort, à ignorer leur secret; et ce n’est que bien plus tard, longtemps après l’effacement de tous les souvenirs et la disparition de tous les témoins de leur existence, que, au hasard d’une démolition, de fouilles de ten*ain, etc., on met à jour, enfoui dans un pot de terre ou une casserole, le trésor d’un avare
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inconnu. D’heureux acheteurs héritent ainsi, au cours de certaines ventes, de petites fortunes, dissimulées par des thésauriseurs ignorés dans des cachettes pratiquées avec art dans des coffres, des meubles, des tableaux, etc. Il est possible que les découvertes, signalées de temps à autre, dans certains terrains, de pots remplis de monnaies archaïques, proviennent, entre autres origines, de dépôts effectués, au moyen âge ou dans l’antiquité, par des avares thésauriseurs, sous l’influence de perversions instinctives demeurées secrètes pour leurs contemporains.
Lorsque le mendiant thésauriseur laisse un testament, ce n’est jamais en faveur d’un parent ou d’un ami, mais à l’adresse d’un légataire ou d’une œuvre, dont la désignation signifie l’intention arrêtée, chez le testateur, de frustrer ses héritiers naturels, ou d’étonner l’entourage, ou de faire preuve d’un esprit malicieux et méprisant. Les testaments des sujets XII et XIV indiquent, par leur originalité, des tendances, sinon pathologiques, au moins bizarres, chez leurs auteurs. Là note XIV permet de penser à la réalité d’un cas d’ « avarice à deux », avec thésaurisation en commun, chez un père et sa fille, morts de privations et de faim, auprès d’une fortune de 375.000 francs. L’avarice étant toujours une passion solitaire, évoluant chez des individus jaloux du mystère de leur fortune et du secret de leur cachette et de leurs pratiques, il est intéressant d’observer, dans le domaine d’une espèce morbide si essentiellenaent égoïste, un couple de mendiants thésauriseurs, strictement conforme, d’ailleurs, dans son histoire, aux lois du délire à deux.
On observe parfois, chez les vieux mendiants thésauriseurs vagabonds, plus ou moins délirants et en voie d affaiblissement psychique, la tendance à collectionner, non seulement les pièces de monnaie, mais de multiples O jets dépourvus de toute utilité et de toute valeur. Ce collectionnisme disparate et automatique, à caractère démentiel, indique chez le sujet la déchéance* intellectuelle, L qu’un vestige inconscient des anciennes
Habitudes et des tendances foncières de l’avare.
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Tel était le cas d’un avare que j’ai observé à la Maison de La Rockefoucauld. Ce vieillard, âgé de plus de quatre-^ vingt-dix ans, véritable type d’avare sordide et thésauriseur, atteint de démencè sénile, collectionnait pêle-mêle avec ses pièces de monnaie ‘©t ses coupons, des boîtes, des cailloux, des clous, des bouts de bougie, etc., dans ses tiroirs, sa table de nuit, son lit, etc. Il portait ces étranges collections à une agence du Crédit Lyonnais, où il prétendait les entasser avec ses valeurs, dans le coËre-fort où s’accumulaient depuis cinquante ans ses stériles économies. On remarquait, chez lui, rexpression de finesse, de méfiance et d’âpreté du visage et de l’attitude, ainsi que la flexion crochue permanente des doigts, la complexité des lignes et l’éloquence du geste de sa main d’avare.
Les mendiants thésauriseurs appartiennent nosographiquement à la classe dés avares, parmi lesquels ils constituent une variété particulière. Les limites de cet article ne me permettent pas d’exposer ici, même à grands traits, la psychologie de l’avare, dont Rogues de Fursac a tracé récemment une excellente étude. Dans cette monographie très complète, notre distingué collègue a bien montré l’origine instinctive, profonde et lointaine, de l’avariee, anomalie primitive de la tendance à l’épargne; l’étiologie dégénérative et les parentés morbides de cette anomalie; ses caractères différentiels avec lea pseudo-avarices du pauvre honteux, du pusillanime obsédé par la crainte du dénuement, du cupide, du collectionneur, etc. ; il a analysé avec justesse les trads fondamentaux et accessoires de la psychopathologie de l’avare, l’absence ou l’insuffisance manifeste des sentiments affectifs et altruistes, le manque d’imagination, l’horreur du risque, la méfiance, l’isolement matériel et moral, le rétrécissement progressif de l’activité psychique, rinconscienee de la nature morbide de sa passion, rinaptitude à la criminalité, etc.
Entre tous les avares, les mendiants thésauriseurs se distinguent par quelques caractères particuliers, qui expliquent leur genre de vie et leur situation dans la société.
MB
tES MEÎNSIMA<S- TKÉSAERISEKRS
Tout d’sübord, ia p^ares^ et l’kkeEÜe' les, éElaigneHi de; tout trarti^ail régulieji et lea poussent, à la: m^adaciité., Essuile,. on mmarque ckez eux iHie, absoluB? indüér^eei phrysique ou moEadOî aux ptua duEes privations matériel]^ conaœie aux j^es; situations soeiales^ Leur anestkésie à. la iaina, à la sdîL att froid» à tous lesi ibesoins; ordinaires: de L’homme civilisé^ progressivement accrue par yhabitude de toutesles- restrktiÊwas» révèle ebez ces.- psychopathes, l’exislence parallèle de véritables anomalies de. la nutrition et de la sensibilité. Leur extraordinaire, tolérance pour l’inanition et les variations du milieu extérieur, leur étonnante vitalité, qui explique le; grand âge auquel ils arivent malgré un tel régime», apparaissent commodes traits caractéristiques de, ces sujets. Ces qualités de résistance vitale, inhérentes d’ailleurs â l’intenaité,. chez, de tels égoïstes, de l’instinct de cDnservation personnelle,, sont encore plus manitestes. chez les mendiants thésauriseurs vagabonds. Ceux-ci, incessamment poussés par leur instabiHié constitutionnelle à la vie errante, et porteurs d’une fortune ignorée et inutile, cheminent à travers la société comme les représentants paradoxaux de deux tendances en apparence opposées : l’inStinct nomade et l’instinct d’épargne. Au fond, la coexistence de ces deux anomalies biologiques, è première vue contradictoires, s’explique naturellement par les lois du déséquilibre psychique, en vertu desquelles s’associent souvent, chez le même individu, les formes opposées de l’activité morbide. Il y a loin, d’ailleurs, des formes normales de la vie nomade et de l’inslincl d’épargne, aux manifestations morbides du vagabondage et de l’avarice.
Enfin, c’est chez ces mendiants thésauriseurs qu’on observe les types les plus purs de l’extrême avarice, ainsi que les exemples des formes mortelles de cette anomalie instinctive, dans laquelle l’avare, entièrement possédé par 1 amour exclusif de l’or, entasse, dans un collectionnisme mystique et systématique, les symboles représentatifs d’une richesse absolüment stérile. Le culte de cette richesse, considérée non plus comme un moyen mais comme une fin,
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le fétichisme de l’or, dessèche en lui les sources de la vie. et le condamne à mourir de faim sur le produit d’une épargne méconnue dans son principe et poursuivie seulement pour elle-même. Chez le mendiant thésauriseur, l’excès la déviation de l’épargne, c’est-à-dire la perversion d’une tendance dérivée de l’instinct de conservation, arrivent ainsi à étouffer, par leur exagération progressive, les sollicitations les plus impérieuses de ce même instinct; et c’est au milieu des preuves d’une vitalité acharnée, que le malade meurt d’une anomalie monstrueuse de l’instinct même de la persévération dans la vie.
Telle se présente, en général, la physionomie clinique du mendiant thésauriseur, qu’on doit considérer comme une figure particulièrement intéressante et plus fréquente qu’on ne le croit, parmi les types d’avares, jusqu’ici beaucoup mieux étudiés par les moralistes et les littérateurs que par les médecins. N’est-ce pas chez Plaute et Molière, chez La Bruyère, chez Balzac et Gogol, qu’il faut chercher les meilleures études cliniques de l’Avarice ?
CHAPtTBE IX
LES PSYCHOSES ALCOOLIQUES
LES PSYCHOSES ALCOOLIQUES
A Vétude de$ perversions instinetives se rattache celle des psychoses alcooliques. Nous rapporterons ici trois leçons eliniques dans lesquelles le Dupré a mis en évidence les troubles d'ordre émotif et imaginatif, en même temps gue la confusion mentale et le délire de rêve, suscités par Vahus plus ou moins impulsif de l'alcool.
Intoxication et Dipsomanie
Parmi les réactions psychopathiques, si multiples et si variées, que peuvent pr^ésenter à l’initoxicalion alcoolique les cerveaux prédisposés^ il .est une série de troubles meur taux, généralement subaigus et passagers, que l’on observe couramment à l’InSrinerie spéciale, et dont l’histoire clinique a étéüxée, en des pages mémorables, par Lasègue, dans ses études sur l’alcoolisme subaigu, par Magnan, dans ses lepons de Sainte-Anne sur l’alcoolisme, et par Garnier, à l’occasion de sa description des ivresses pathologiques, dans son bel opuscule : La Folie à Paris. Ces psychopathies alcooliques sont les différentes formes du délire alcoolique subaigu et des ivresses délirantes et excito-motrices.
Il existe de nombreuses variétés d’alcoolisme dépendant d’abord de la quantité et de la nature des liqueurs ingérées, ensuite de la durée de l’intoxication, onün et surtout du mode de rvéaotion de chaque sujet à l’empoisonne-
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ment. Chaque alcoolique réagit selon sa formule personnelle, déterminée par son hérédité, son éducation, son niveau mental et l’influence des associations pathologiques dont l’influence se combine chez lui à celle de l’alcool. Parmi les éléments psychiques qui commandent le plus directement les réactions de l’individu à l’alcool, figurent au premier rang les tendances et les aptitudes constitutionnelles d’origine héréditaire. Les dégénérés réagissent à l’intoxication alcoolique autrement que les sujets normaux; et, parmi les dégénérés, les débiles simples, les impulsifs, les déséquilibrés de tout ordre, les imaginatifs et les mythomanes, les émotifs et les ^ntimentaux, les méfiants et les jaloux, les ambitieux, les psychopathes toujours en imminence de délires à formules variées, exagérant sous l’influence du poison leurs tendances personnelles, manifestent, dans l’expression psychopathique de l’intoxication, le fond pathologique de leur personnalité.
Les lacunes et les perversions congénitales du caractère et de l’esprit se marquent, chez chacun d’eux, non seu^ lement dans la réaction à l’empoisonnement accompli, mais encore dans la réaction du sujet aux occasions de boire. Lés auteurs ont depuis longtemps insisté sur les différences qui distinguent les buveurs, dans la violence plus ou moins impérieuse, dans la variété plus ou moins élective, dans l’éveil plus ou moins fréquent, de leurs appétits vis-à-vis des alcools. En résumant ici la substance de travaux trop nombreux et trop intéressants pour que je puisse même esayer d’en citer les auteurs, depuis Magnus Huss jusqu’à Lasègue et aux aliénistes modernes, on peut schématiquement distinguer, parmi les buveurs : les buveurs occasionnels et les buveurs d'habitude. Parmi les buveurs occasionnels, il faut ranger d’abord les buveurs épisodiques, ou d’exception, que certaines circonstances fortuites entraînent à des excès de boisson passagers et à des accès d’ivresse de modalités cliniques variées; ensuite les buveurs récidivistes, ou à répétition, qu’on appelle vulgairemént les ivrognes, qui saisissent toutes les occasions de boire, par accès, et évoluent ainsi de crise en crise ébrieuses.
LES PSYCHOSES ALCOOLIQUES
entre lesquelles ils restent relativement sobres. Ces ivrognes sont des débiles de la volonté, incapables de résister aux tentations de boire que la vie multiplie autour d’eux, principalement en France, où la rue représente une longue suite de cabarets; enfin, les buveurs impulsils, à obsessions paroxystiques, qui, sous l’influence d’accès intermittents d’un besoin irrésistible accompagné de conscience, et souvent de lutte et d’angoisse, se livrent à des excès massifs de boisons spiritueuses, dans l’intervalle desquels les sujets restent sobres, et témoignent même d’une plus ou moins vive répulsion pour l’alcool. Ces derniers sujets sont des dipsomanes., c’est-à-dire des psychopathes congénitaux atteints, par suite du déséquilibre de leur émotivité, de la perversion de leurs appétits et de la faiblesse de leur volonté, d’une obsession-impulsion vis-à-vis des boissons alcooliques, proche parente des autres formes obsédantes et impulsives de la dégénérescence mentale.
Parmi les buveurs d'habitude^ il faut distinguer d’abord les sujets qui, entrés peu à peu dans la voie des excès de boisson continus, augmentent insensiblement la dose journalière d’alcool et finissent par ingérer chaque jour une quantité considérable d’apéritifs, de vin et de spiritueux. Ceux-là, les plus fréquents de tous, sont des sujets qui s’empoisonnent progressivement, sans réactions bruyantes ni accidents dramatiques, et arrivent à une intoxication chronique, profonde, à manifestations viscérales multiples, à cachexie générale précoce. Ce sont ces sujets dont on dit couramment, parce qu’on ne les voit jamais ivres, qu’ils supportent bien le vin et la boisson. Enfin, se rangent également dans la classe des buveurs d’habitude, ceux des buveurs d’occasion que la récidive incessante des excès d’abord épisodiques et ensuite subintrants amène à un état d’intoxication chronique, accidenté de paroxysmes ébrieux, dont l’intercurrence se manifeste, sur le fond d’alcoolisme chronique, par des crises d’alcoolisme subaigu et des accès d’ivresse excito-motrice ou délirante.
Chaque buveur entre ainsi dans l’alcoolisme par la voie prédestinée que lui commande son hérédité. Ne boit pas
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qui veut, et une fois qu’il n bu, ne s’alcoolise pas qui veut. L’homme, en effet, n’çst pas intéressant à étudier seulement dans les réactions qu^il offre au toxique ingéré quand le verre est bu; mais il est aussi fort intéressant à. considérer dans les réactions qu’il offre dans ses appétits, sa volonté et sa conduite, devant le toxique à ingérer, devant le verre à boire. Tous les auteurs s’accordent à proclamer, à ce sujet, la particulière prédîspositoin de certains dégénérés a l’appétit et à la recherche des boissons alcooliques. Parmi ces dégénérés, il est nettement établi par des nombreux travaux, et notamment par les études des auteurs angloaméricains et de Morel, Taguet, Legrain, Sollier, etc., que les deseendmits d’ alcooliques présentent une propension, marquée à ï’uZcooZ et ensuite une susceptibilité réactionnelle plus grande vis-à-vis du poison. Il semble que les hérédcH alcooliques héritent, de leur ascendant intoxiqué, à la fois d’une similitude de goût, souvent électif pour telle ou telle boisson^ et ensuite d’une impulsivité manifesie dans la satisfaction de ce goût inné.
A ce titre, ralcoolisme héréditaire mérite de figurer, comme Ta justement proposé Sollier, dans la famille névropathique, dont rhisloire a été, sous l’inspiraition de Charcol, si anagistralemenl écrite par Wéré. L’alcoolisme, facteur si puissant de dégénérescence de tout ordre, perd donc, par ce mécanisme, se transmettre lui-même, «et, par les voies de ^Thérédité similaire, devenir à lui-méme sa propre cause.
Les hahitudes de boisson, que la plupart considèrent comme un vice, reconnaissent donc souvent une origine pathologique héréditaire, quelquefois similaire et diiecfe; et nous voyons par là de quelle même pâte, pour ain® dire, proviennent, chez dégénérés, le vice et la maladie. B^aîileurs, parmi les tares psychopathiques le plus communément observées dans la descendance des alcooliques, figurent toutes les formes d’agénésie cérébrale, principalement les perversions instinefives et morales, l’impidsmité pathologique et Vëpilepsie. Cette énumération montre, associés chez les descendants d’alcooliques, les pria-
LES PSYCHOSES ALCOOnLlQUES
ritmux facteurs du tempérament criminel. Ainsi s’explique origine et mroite intrication de ces ™is branches de Tarbre crimino-pathologique : l alcoolisme,
la folie et le crime. , , -tj, i«
ie voudrais démontrer, par ta clinique, la v^énté et la portée des considérations étiologiques que je viens d exposer sur l’hérédité dans l’alcoolisme et sur 1 origine Iréquemment congénitale, ches les descendants de buveurs, de rappétit patMogique pour les boissons alcooliqnea» .
Voici l’observalioH d’un peitit garçon de onze ans, dont le père, ouvrier carrossier, est mort, il y a sept ans, vers la quarantaine, d’alcoolisme. La mère nous dit que son mari buvait surtout de l’absinthe, dont il ingérait cinq ou six verres jour' fl eonsammait aussi beaucoup de vm et d’eau-de-vîe. Sans avoir jamais été interné, cet tomme était toujours sous rinïiùence 4e l’alcool et rentrait souvent tout à fait ivre à la maison. Devenu incapabte de travailler, il était mort en deux jours d’accidents pulmonaires subaîgus à l’bôpital. Gette courte anamnèse permet de retrouver chez le père du petit malade à la fois l’alcoolisme chronique et des crises d^ivresse résultant d excès massifs de boisson sura joutés par intervalles aux excès quotidiens d’alcool.
Unique enfant de ce buveur, Te petit Jean manifesta de bonne heure les tares congénitales de son système nerveux par de rincontinence nocturne d’urine jusqu’à trois ans, des convulsions à caractère épileptique, qui débutèrent dès l’âge de trois mois, persistèrent jusqu’à sept ans et réapparurent vers Lège de neuf ans dans les circonstances que nous indiquerons. L’éducation et rinstruction scolaire ont été médiocres, l’enfant n’ayant commencé à lire qu’à fâge de huit ans. Rougeole dans le premier âge; il y a deux ans, scarlatine avec néphrite et anasarque, dont il a bien guéri. La mère, de niveau mental inférieur, strabîque, ne nous donne que des renseignements très insuffisants sur le développement de Tintellîgence et les particularités du caractère de son enfant, d;ont elle vivait d’ailleurs séparée par les nécesmtfe de son travail. Elle s’eSt
remariée, il y a quatre ans, avec un autre buveur qui, associant, comme c’est la règle, sa famille à ses habitudes, fit goûter de l’absinthe au petit Jean, qu’il emmenait ainsi parfois prendre l’apéritif avec lui. Cette initiation à l’absinthe éveillant, chez ce bambin de neuf ans, les appétits héréditaires qu’il tenait de son père, excita chez lui un goût vif pour la liqueur toxique; à partir de ce moment, l’enfant rechercha toutes les occasions de boire de l’absinthe. Recueilli, dans la journée, par une famille où on l’employait à de petites besognes, sa mère étant placée ailleurs comme domestique, l’enfanit trouva l’occasion de satisfaire son goût en avisant, dans un placard, une bouteille de « Pernod » destinée à l’apéritif quotidien du ménage- De temps en temps, il s’emparait en cachette du litre convoité et avalait furtivement une ou deux gorgées d’absinthe pure, prise à même le goulot. Ce petit manège dura plusieurs mois sans que personne s’aperçût de rien, parce que les périodes d’excitation cérébrale, les troubles du caractère, les désordres de la conduite, déterminés par les ingestions toxiques intermittentes, étaient mis par l’entourage sur le compte de bizarreries spontanées, d’inégalité d’humeur et même, nous dit sa mère, de l’espièglerie naturelle à son âge. Au fur et à mesure que les prises d’absinthe augmentaient, redoublaient les troubles nerveux : insomnie, cauchemars; terreurs nocturnes avec hallucinations; l’enfant voyait de grosses têtes menaçantes, des ombres, etc. ; diminution et caprices d’appétit, vomissements, diarrhée, excitabilité, fréquentes colères, crises de rage où l’enfant battait sa petite sœur et, suivant sa propre expression, « cassait tout dans la maison ». Les crises éclamptiques d’autrefois réapparurent sous forme d’accès épileptiques avec cri initial, tonus, clonus, morsure de la langue et miction.
On ne découvrit l’origine de tous ces troubles que grâce à l’apparition, à une ou deux reprises, d’accidents toxiques subaigiis, avec vomissements et diarrhée, déterminés par des ingestions plus considérables du poison. L’odeur caractéristique de l’absinthe, dégagée par les déjections du petit
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malade, révéla ses larcins, qu’on lui fit avouer, et la cause de tout le mal. En dépit des remontrances et malgré l’éveil qui avait été donné à l’entourage de si funestes habitudes, l’enfant recommença à boire, quand il en trouvait l’occasion, son liquide favori, qu’il remplaçait parfois, lorsque l’absinthe manquait, par du rhum, destiné à encadrer, avec l’apéritif, le repas de famille. A table, d’ailleurs, l’enfant ne buvait que peu de vin étendu d’eau. Une dernière crise d’empoisonnement subaigu détermina la mère à nous amener le petit malade aux fins du placement d’office.
Cet enfant apparaît avec l’aspect un peu fatigué, l’œil brillant, le teint pâle et un peu jauni par une légère suffusion ictérique, vestige des accidents gastro-intestinaux et hépatiques qu’il a récemment présentés. Le foie est de volume normal : il existe quelques démangeaisons et les urines sont foncées. Les mains étendues manifestent un léger tremblement. Je ne reviens pas sur l’ensemble des accidents alcooliques que présente le petit malade; mais je veux insister sur les résultats de l’interrogatoire et sur les quelques propos spontanés qu’on peut recueillir au cours de l’entretien avec l’enfant. Ces résultats metlent bien en lumière les traits caractéristiques de cet alcoolisme infantile; je veux dire, l’éveil précoce, l’éclosion presque spontanée, à la suite d’une sollicitation bien légère et simplement occasionnelle, d’un appétit particulièrement électif pour l’absinthe, l’évolution paroxystique, l’allure impulsive, le caractère solitaire, furtif et dissimulé des prises toxiques. Le petit sujet, interrogé sur les raisons d’un goût si particulier, affirme catégoriquement qu’il boit parce qu’il nè peut pas s’empêcher de boire, qu’il se sent poussé à dérober de l’absinthe par un besoin irrésistible.
Le syndrome que nous offre ce petit sujet rentre donc dans la catégorie des syndromes obsédants et impulsifs de la déséquilibration mentale héréditaire, et représente un cas de dipsomanie intéressant par sa précocité, par l’électivité de l’appétit pour l’absinthe, par son origine héréditaire, directe et similaire, enfin par le rôle funeste qu’a
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joué, dans l’éveil de Tappétit morbide, l’infLuence de l’éducation, l’initiation à raibsinthe.
U’ eonvienl de remarquer l’ apparence un peu spéciale de ce petit malade. Je ne reviens pas sur les signes généraux mais passagers de souffrance et de fatigue,, qu’impriment à son visage les effets, particulièrement sur le tube digestif et le foie, de l’intoxication alcoolique. Mais je veux insister sur l’expression un peu sournoise et hypocrite du regard, sur le jeu mobile, oblique, aigu et fuyant des yeux, sur le front barré et le masque concentré, l’attitude méfiante, le mutisme souvent obstiné de cet enfant, qui n’offre rien des réactions naturelles à son âge.
L’humeur et le caractère ont certainement subi, du fait de l’empoisonnement, de graves altérations. Celles-ci se marquent surtout, d’ailleurs, au cours et au décours des paroxysmes ébrieux, pendant et après lesquels l’enfant devient méchant,, brutal, briseur, etc., et manifeste aussi des tendances au larcin et au vol : il dérobe, en effet, et dissimule,; en des cachettes variées, les bijoux et les pièces d’argenterie du ménage. II est intéressant de constater leréveil, sous rinfluence de l’excitation ébrieuse, dé ces perversions instinctives qui existent normàlement à Fétat chronique chez beaucoup d’idiots et d’imbéciles. C’est là un fait dm régression épisodique de ta moralité, qui vérifie, à l’échelle de la psychologie infantile, la loi de déchêarcce éthique et d'abaissement moral de V homme sous Vinfluence de r alcool.
L 'empois onnemmnt absintbique ne marque d’ailleurs son empreinte que sur un cerveau déjà invalidé par l’hérédité : ce petit garçon est, en effet, un anormal, qui tient de son bérédité alcoolique sa débilité mentale, ses aptitudes convulsives et sa dipsomanie. Il manifeste encore d’autres tares dégénératives, notamment des habitudes d’onanisme et l’ensemble des caractères de la mythomanie, telle qu’on l’observe chez beaucoup d’enfants dégénérés, incapables de percevoir et d’exprimer la vérité, enclins au mensonge et éminemment aptes à modeler leurs réponses sur les questions posées dans rinterrogatoire et à cons-
les psychoses alcooliques
tFuire ainsi inconseiemment et passivement, des fables i^ues de la suggestion étrangère. L’enfant émet, avec indifférence, aux questions qu’on lui pose, des réponses qn’it répète obstinément ensuite, comme les éléments invariables d’une leçon apprise par cceur et dont on lui dicte, ài volonté, le sens et les détails.
Notre devoir, en face d’un cas semblable, est d interner ce petit alcoolique dipsomane, d’abord pour le sevrer du poison, ensuite pour le rééduquer dans la mesure du possible. A l’asile on pourra juger, par l’évolution des accidents, de la nature idiopathique ou toxique des phénomènes convulsifs que présente l’enfant. L épilepsie s est manifestée de très bonne heure chez lui, et a persisté sous forme d’accidenils espacés jusqu’à sept ans, pour reprendre, trois ans après, sous l’influence de l’absinthe, dont l’effet a peut-être été plus nocif encore à cause de l’atteinte du rein par l’infection scarlatineuse. Le syndrome épileptique résulte, en tout cas, de l’imprégnation par un poison convulsivant d’un cerveau essentiellement apte aux réactions convulsives.
Signalons enfin la coexistence, chez notre enfant, de la dipsomanie et de l’épilepsie : la fréquence de cette coïncidence fait considérer à Kræpelin la dipsomanie comme une manifestation du mal comitial.
On saisit ici la création, par la voie de la descendance, d^n véritable cercle vicieux d'hérédité- et d'iritaxication : rabsinthisme du père transmet au fils un cerveau en imminence d’épilepsie, et, en même temps, l’appétit de l’absinthe, c’est-à-dire le terrain convulsif et l’appétence de la graine épileptogène. En vertu de cette double hérédité directe dans les deux domaines de la motricité et de la sensibilité, l’enfant était donc destiné à subir le maximum des effets nuisibles de cet absinthisme ; puisqu’il hérite à la fois,, dans ses appétits toxiques et dans ses réactions convulsives, de la cause et des effets de rintoxicalion paternelle.
La conclusion, scientifique et morale à la fois, qui se dégage de cette observation est que l’alcoolisme doit être
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considéré non pas seulement comme une affection de l’individu, mais bien comme une maladie de l’espèce; non pas seulement comme l’intoxication d’un organisme, mais comme un facteur de dégénérescence de la race, d’anéantissement de la descendance. U alcoolisme représente, donc une maladie sociale. Cette maladie, qui sévit inégalement sur les différents peuples, exerce en France des ravages plus étendus et plus graves que partout ailleurs. L’alcoolisme est un fléau national, le plus grave de tous; et, si les pouvoirs publics n’adoptent pas contre lui, au plus vite, des mesures prophylactiques suffisantes, ce fléau précipitera le pays à sa déchéance et à sa ruine.
La France déclinera ainsi spontanément, sans l’intervention nécessaire d’aucun peuple rival, et elle périra, victime d’un véritable suicide national.
Ivresses délirantes
L’alcoolisme, comme toutes les intoxications, peut se présenter sous trois formes : aiguë, subaiguë et chronique. Ce sont les lormes chroniques qui sont de beaucoup les plus fréquentes. Les lormes subaiguës, merveilleusement décrites par Lasègue, ne s’observent que comme des accidents épisodiques, plus ou moins durables, au cours des formes chroniques. Les formes aiguës peuvent survenir, soit indépendamment de toute intoxication chronique, à titre d’épisode provoqué chez un sujet sain par un excès accidentel de boisson, soit au cours de Fintoxication chronique, à la suite d’ingestions massives de boisson, dépassant de beaucoup la dose .toxique quotidienne.
Je voudrais analyser brièvement, à propos de quelques observations de malades, les lormes psychopathiques de l’ivresse. L’étude de ses formes, qui constitue un curieux chapitre de l’histoire des folies transitoires, a été esquissée en quelques pages, remarquables d’exactitude et de pittoresque, par P. Garnier, dans son opuscule La Folie à Paris. Distinguant plusieurs modalités cliniques de Fivresse alcoolique, Garnier décrit Vivresse excito-motrice, ou
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remportent l’exaltation et l’aberration des troubles psychomoteurs; V ivresse sensorielle, caractérisée par des hallucinations surtout visuelles; et l’ivresse délirante, où prédominent les manifestations fantastiques du délire de rêve. C’est là, d’ailleurs, une division purement schématique : car, en réalité, l’expression psychopathique de l’ivresse est toujours un syndrome mixte et polymorphe, où dominent seulement, soit l’élément hallucinatoire, soit l’élément moteur, soit enfin l’élément onirique, c’est-à-dire la systématisation délirante, toujours éphémère, des troubles psycho-sensoriels, par un cerveau « en charge d’idées ».
L’îvresse, qu’elle soit motrice, sensorielle ou délirante, apparaît le plus souvent sans prodromes, ne dure que quelques heures et termine sa courte évolution en un sommeil lourd et prolongé qui juge la crise, et au réveil duquel le malade ne conserve aucun souvenir des faits de la période ébrieuse. Entre le syndrome pur de l’ivresse et celui du délire alcoolique subaigu, existe une série de cas de transition, où se confondent, chez les buveurs d’habitude, les effets aigus et chroniques de l’intoxication. On observe ces syndromes mixtes, intermédiaires entre l’ivresse accidentelle et le délire subaigu de l’alcoolisme chronique, principalement chez les déséquilibrés impulsifs, qui, étant à la fois des buveurs à' habitude et des buveurs d’ occasion, représentent des alcooliques chroniques doublés d’ivrognes intermittents.
L’observation de cas d’ivresse délirante simple, indépendante de tout alcoolisme antérieur, est très rare. Je résume ici le récit d’un cas que j’ai étudié à l’Infirmerie spéciale (1).
Il s’agit d’un garçon charcutier, de dix-neuf ans, non alcoolique, travailleur, sans antécédents pathologiques connus, mais récemment fatigué et préoccupé par la crainte d’être congédié de sa place, qui se présenta un soir à un poste de police en déclarant qu’il venait de tuer six Prus-
(i) E. Dupré et R. Charpentier Les Ivresses transitoires. U Encé-phalë , 25 janvier 1906.
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siens dans sa chambre, où il en restait encore vingt, et en priant de l'y accompagner pour achever le massacre. Il portait sur lui un grand couteau à l’usage des bouchers.
Conduit à l’Infirmerie, il s’y endormit aussitôt d’un sommeil profond, dont on dut le tirer pour la visite. A son réveil, le jeune garçon, très étonné du lieu où il se trouvait, répondit avec lucidité et précision aux questions posées, et avoua qu’il ne se rappelait absolument rien de ce qui s’était passé depuis la veille, à cinq heures du soir, moment où il s’était assis indisposé, vertigineux et avec un violent mal de tête, sur un banc du quai d’Orsay.
Il avait erré toute la journée dans Paris, et, ayant chaud et soif, avait commandé dans un café un verre de bière. Au moment de payer sa consommation, pendant qu’il faisait de la monnaie à la caisse, des voisins qui buvaient du rhum profitèrent de cette minute d’absence pour lui en verser, sans qu’il s’en aperçût, une certaine quantité dans sa bière. Lorsqu’il revint, se dépêchant pour prendre un tramway qui passait, notre garçon vida d’un seul trait son verre - et à la saveur particulière et brûlante qu il ressentit il comprit, mais trop tard, la farce que lui avaient jouee ses voisins de table. Il descendit bientôt de voiture et entra immédiatement dans cette crise délirante de quelques heures, durant laquelle il vécut ce rêve ballucinatQire, macabre, qui devait aboutir à l’étrange déclaration faite à la
police. . ,
Le lendemain, à son réveil, le jeune sujet, calme, lucide et conscient, apprenait de nous avec surprise sa démarche et ses propos au commissaire et ne conservait de son accès pathologique qu’un peu de fatigue et de dépression morale. ,
Aussi était-il remis en liberté avec le certificat suivant :
« Ivresse délirante passagère, à caractère hallucinatoire, à la suite de l’ingestion involontaire de quelques petits verres de rhum versés dans sa boisson par un tiers. Le sujet, actuellement calme et lucide, peut être rendu à son père, qui le réclame.
Dupré «.
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On saisit, dans cette observation, avec une rigueur toute expérimentale, le rôle pathogène de l’ingestion toxique : les effets rapides et transitoires du poison déterminent une crise hallucinatoire et délirante, au cours de laquelle s’improvise de toutes pièces le roman dramatique extraordinaire, qui s’interpose brusquement dans le cours de la vie psychique normale et ne laisse d’ailleurs de lui-même aucune trace dans la mémoire du sujet. La cris'e délirante est suivie d’un sommeil salutaire ert, curateur caractéristique, et d’une guérison complète avec amnésie totale des faits de la période ébrîeuse. On peut appliquer à tous ces cas la proposition que j’ai émise à propos des délires toxiques d’auto-accusation : c’est le sommeil de VKomme endormi gui, guérit le cauchemar de l’homme éveillé.
Cette observation d’ivresse délirante, simple et pure, dégagée de tout alcoolisme chronique, survenue chez un jeune homme en état de surmenage physique et moral, réalise, par la netteté brutale de l’étiologie, (ingestion massive et involontaire de quelques verres de rhum), un exemple expérimental de psychopathie éhrieuse.
Voici maintenant l’observation d’un homme de quarante ans, maçon, qui, pris d’un accès d’ivresse délirante en pleine activité professionnelle, nous est arrivé en costume de travail, et tout blanc de plâtre. Cet homme, fils d’une mère nerveuse et irritable, sujette aux colères, et d’un père buveur, mort de cirrhose atrophique du foie, est luimême un alcoolique chronique. Mais l’intoxication semble chez lui peu profonde, car elle ne se manifeste que par un minimum de signes : un tremblement bien léger et quelques cauchemars. Ensuite, cet homme boit surtout par accès irréguliers, séparés par des périodes de sobriété relative. Il est plus ivrogne qu’intoxiqué, plus buveur d’occasion que buveur d’habitude ; mais à cause de la fréquence des occasions, c’est un buveur récidiviste, à répétition. Quand il a bu, il rentre à la maison irritable et coléreux, la menace et l’injure à la bouche ; il effraye sa femme et ses deux enfants et mène grand tapage, jusqu’au
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moment où il s’endort. Le lendemain malin, au réveil, il convient avoir bu la veille et s’ôtre ainsi conduit sous l’influence de la boisson ; il regrette ses violences et fait à sa femme des promesses qu’il oublie aux jours de paye et dans les occasions d’entraînement.
A la suite d’excès de boisson plus considérables depuis quelques jours, notre homme avait cessé le travail hier : il se rappelle avoir, au cours de l’après-midi, perçu les êtres et les choses comme dans un brouillard et ne s’être que vaguement rendu compte des rues qu’il parcourait. Tout lui paraissait drôle ; puis, à un moment donné, le souvenir des faits de la veille disparaît de sa mémoire.
Il ressort du procès-verbal de police qu’il s’est présenté vers quatre heures au commissariat, pour y déclarer que, à la suite d’une discussion le matin même, il avait étranglé sa femme. Le magistrat, comprenant l’absurdité de cette dénonciation et soupçonnant l’état maladif de son auteur, envoya le prétendu assassin, sans doute àprès enquête à son domicile, à l’infirmerie spéciale. Le malade s’endormit aussitôt après son arrivée ; et le lendemain à son réveil, revenu à un état de calme et de lucidité à peu près normal, il se rendit compte aussitôt de la nature morbide de son équipée.
Tout à fait tranquille, raisonnable, honteux de son aventure, il jura spontanément qu’il ne boirait plus et qu’une si dure leçon lui servirait pour toujours.
Sa femme, que nous avons convoquée, nous dit que son mari, lorsqu’il ne boit pas, se montre doux et travailleur et qu’il ne devient méchant et brutal que sous l’influence d’excès de boisson qui se répètent à la fin de chaque semaine. « Lors de ses périodes éb rieuses il me menace, dit-elle, et crie bien haut qu’il va me tuer ; mais il ne m’a jamais frappée. Il boit un à deux litres de vin par jour et y ajoute, à certains jours, des apéritifs, surtout de l’absinthe ».
Voilà un exemple typique de folie transitoire, constituée par un délire onirique de quelques heures, au cours duquel le malade a réalisé, en un rêve macabre, les menaces
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d’assassinat qu’il avait si souvent proférées contre sa femme lors des accès ébrieux antérieurs. Il a vécu pendant quelques instants un drame hallucinatoire sanglant, dont la conviction s’est imposée à- son esprit obnubilé et encore endormi, et a déterminé chez lui l’acte spontané de l’auto-dénonciation de son crime à la police.
C’est là un des nombreux exemples du délire d'autoaccusation alcoolique^ dont j’ai étudié les lois étiologiques, cliniques et évolutives dans mon mémoire sur les autoaccusateurs. Des multiples observations que j’ai eu l’occasion de recueillir ici, il ressort qu on peut considérer comme établi un véritable déterminisme de l’auto-accusâtion alcoolique. Celle-ci, qui survient comme manifestation de l’ivresse délirante ou du délire alcoolique subaigu, chez des prédisiposés, est provoquée par des libations plus copieuses, presque toujours absinthiques ou spiritueuses, chez des sujets surmenés ou inquiets, souvent à la suite de l’émotion d’une dispute. Le malade, au milieu d’un rêve hallucinatoire tragique, s’improvise alors le héros d’un drame sanglant et devient l’assassin de sa femme, de sa fille, de son fils, de son patron, ou d’un personnage de l’actualité. La victime tombe égorgée dans unè tuerie rouge et rapide, sans même pousser un cri ; la scène sauvage, dont le décor visuel est si net dans la représentation du malade, se juge sans bruit dans le grand silence des rêves toxiques ; après, c’est la fuite souvent éperdue, le remords et l’auto-dénonciation aux autorités. Les heures ou les jours suivants, la conscience se ressaisit peu à. peu ; l’hébétude, la confusion, l’anxiété, l’amnésie diminuent. Le doute entame la conviction délirante ; le sombre drame commence à s’éclaircir et, assez rapidement, le malade revenu de son erreur en témoigne sa surprise et sa honte.
Quand le délire d’auto-accusation apparaît dans les quelques heures d’un accès ébrieux, il cesse rapidement sous l’influence d’un sommeil profond, au sortir duquel le malade se réveille désabusé et guéri. Tel est le cas de notre homme qui, revenu à la conscience de sa situation.
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ne doit pas être considéré comme un aliéné, et peut être rendu, après avoir reçu des avertissements et des conseils, à la liberté et à sa famille.
Le pronostic du délire ébrieux est des plus bénins. Il n’en va pas de même du pronostic, général et lointain, qu’on doit formuler sur l’avenir de ce buveur, apte, ainsi qu’il le démontre, aux réactions délirantes. Incapable de résister aux occasions de boire, ce fils d’alcoolique reboira certainement et présentera de nouvelles réactions psychopathiques. L’observation démontre la fréquence de la récidive, sous la même forme clinique, de ces délires ébrieux, notamment du délire d’auto-accusation, chez ces mêmes sujets. Les plus expresses réser\fes pronostiques s’imposent donc vis-à-vis de ce malade.
Voici maintenant un autre type de délire ébrieux chez un alcoolique chronique. C’est un homme de quarante ans, facteur des postes, surpris, comme le malade précédent, en plein exercice professionnel, par explosion du délire ébrieux et emporté, pour ainsi dire, par un de cès raptus psychopathiques d'idées et d'action, dont i’bisioire de l’alcoolisme nous offre de si nombreux exemples.
Des passants qui traversaient le pont Royal ont vu un facteur en uniforme, porteur de son sac réglementaire encore rempli de lettres et d’imprimés, enjamber le parapet et se précipiter dans la Seine. Rapidement repêché, notre homme déclara, au ponton de secours, pendant que l’on faisait sécher ses vêtements, qu’il s’était ainsi jeté à l’eau pour échapper à une bande de Bohémiens qui le poursuivaient. Amené dans la journée à l’Infîrmerie, il s’y eæt bientôt endormi ; le lendemain, à son réveil, il se trouvait en état de nous donner des renseignements et de discuter avec nous les raisons de son acte. N’ayant gardé qu’un souvenir incomplet et confus des faits de la veille, mais instruit par l’évidence de la réalité de son plongeon, il essaya de donner à son acte la couleur d’une tentative de suicide motivée par des chagrins de famille. Ses explicatiens secondaires sont le résultat d’abord de Lamnésie
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de la situation, ensuite de la nécessité de fournir de son acte des raisons en apparence légitimes et destinées à le rendre intéressant.
L’examen de ce sujet ne décèle chez lui aucun &igne objectif d’intoxication profonde, ni aucun symptôme de délire actuel. L’attitude, la mimique, les propos, les raisonnements démontrent l’existence de la débilité mentale.
La consultation du dossier administratif nous fournit de précieux renseignements sur les antécédents de ce malade • celui-ci compte déjà trois internements antérieurs : le premier en 1900, le second en 1902, le troisième en 1903, d’une durée de quelques semaines chacun. Ces placements d’office ont tous été motivés par des désordres graves de la conduite, imputables à l’excitation ébrieuse du sujet survenue à la suite de copieuses libations. A chaque fois l’ivresse délirante s’est marquée par des hallucinations optiques terrifiantes, la vision de bandes de malfaiteurs lancés à sa poursuite, de l’anxiété, des terreurs, des fugues et des scènes de brutalité et de violence, notamment vis-à-vis de sa femme que, dans un délire de jalousie, commun d’ailleurs chez les alcooliques chroniques, il accusait de le tromper, de coucher avec tous les locataires
de la maison où elle est concierge, etc...
Remarquez combien rhistoire de chacun <tes internements antérieurs inscrits au dossier administratif de ce malade éclaire, par la répétition fidèle des mêmes événements, la genèse, le caractère ©t aussi l’avenir de 1 épisode actuel. Le malade, buveur d’h^itude, mais atteint d’un minimum d’accidents chroniques d alcoolisme, entre, à de certains moments, à la suite de libations plus copieuses, en des accès d’ivresse délirante de durée éphémère, rapidement guérie par la diète d’alcool et l’isolement à l’asile. Il en sort au bout de quelques semaines et i^commence la série des mêmes excès épisodiques de boisson, suivie d© crises d’excitation ébrieuse plus ou moins désordonnées, et dont la plupart, évoluant dans le milieu familial, n’ont pas motivé l’intervention de l’autorité administrative.
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Ce malade en est à son quatrième internement, qu’impose la dernière aventure que je vous ai narrée. Cette aventure n’est pas, comme on pourrait le supposer d’après les dires de l’intéressé et d’après la croyance commune, une tentative de suicide. Les alcooliques délirants peuvent se suicider au cours des drames iterribles qu’ils vivent, dans ce rêve en action qui constitue l’essence de leur état psychopathique. Mais beaucoup plus souvent ils se blessent et se tuent en des raptus de luite éperdue, par lesquels ils tentent d’échapper à l’imminence des dangers qui les entourent.
Par ces fugues, l’alcoolique, anxieux et terrorisé, cherche à se dérober à la poursuite de ses ennemis, à l’angoisse du cauchemar qui l’étreint, à l’épouvante d’une situation sans issue. A ce moment, le malade méconnaissant, dans le désordre de ses perceptions et au nom de dangers imaginaires, le danger réel de certains actes, se précipite en une évasion réflexe, vers n’importe quelle voie offerte à son salut : portes, fenêtres, escaliers, placards, cheminées, parapets etc... 5 et ainsi se produisent des défenestrations, des chutes périlleuses, des noyades, etc..., qui ne doivent pas, en dépit des apparences, être prises pour des tentatives de suicide. Tel a été le cas de ce facteur, qu on doit considérer, non seulement comme un buveur à répétition, mais comme un débile de l’intelligence et de la volonté, apte à présenter à l’excitation ébrieuse des réactions psychopathiques et excito-motrices bien spéciales dans leurs caractères et leur répétition.
Voici enfin un dernier exemple d’ivresse pathologique. Il concerne un Jeune homme, ancien soldat d’infanterie coloniale, qui a contracté sous les tropiques, à défaut de paludisme, auquel il paraît avoir échappé, une affection plus nuisible encore, l’appétit et l’habitude de l’absinthe. Ce garçon nous est arrivé à la suite des circonstances suivantes : au cours d^’une violente altercation, après boire, avec un camarade, il sort de sa poche un revolver et s’en tire deux coups dans la direction de la tête : dans
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le désordre de ses gestes, il se manque, mais, le coup passa si près que le chapeau tomba, et ce chapeau, troué de deux balles, constitue une véritable pièce à convidtion de cette tentative de suicide.
Le malade n’a aucun souvenir précis de l’incident : il convient seulement qu’il était ivre au moment de son acte. Le point intéressanit de l’observation est que ce garçon est coutumier du fait. Déjà, une première fois, il y a environ deux ans, au cours d’une dispute avec un marchand de vins, il s’était tiré un coup de rèvolver dans la poitrine. Il en porte la cicatrice sur la face antérieure du thorax, au niveau du sternum et des deuxième et troisième côtes gauches : la région offre, sous la forme d’une cicatrice déprimée, irrégulière, intéressant le squelette, les vestiges de l’intervention chirurgicale que le blessé dut subir à Saint-Louis. Notons, en même temps, la présence de très nombreux tatouages, souvenirs de la vie coloniale et marques d’une mentalité plutôt suspecte ; la plupart de ces tatouages peuvent être considérés comme les stigmates d'urne esthétique préhistorique, adoptée, à notre époque actuelle, par des sujets à peine dégagés de la vie sauvage. Cet homme ne donne pas, non plus, de détails sur les incidents de cette première tentative de suicide, qui semble avoir été, comme la seconde, exécutée dans les mêmes conditions de soudaineté quasi réflexe, de demi-inconscience et d’amnésie consécutive.
Ce cas est un bel exemple d’ivresse délirante et excitomotrice, à répétition chez un sujet déséquilibré et impulsif. L’intoxication alcoolique aiguë précipite cet homme à des tentatives de suicide qui nous apparaissent comme des raptus anxieux, analogues à ceux de certains accès de mélancolie.
La réaction psychopathique ébrieuse affecte chez lui la forme mélancolique et comme le type aigu de la morosiias ebriosa, au lieu de revêtir, comme chez tant d’autres, la forme furieuse et agressive de la lerocitas ebriosa. Au comble de l’excitation délirante et motrice, le sujet tourne ses coups non pas contre les autres, mais contre lui-même;
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et, dans l’anxiété d’un cauchemar où il se sent perdu, il offre, au lieu de; la réaction homicide d'un persécuté sur la défensive, la réaction suicide d'un mélancolique aux abois.
Les cas que je viens de rappeler donnent une bonne idée de certains aspects cliniques de l’ivresse délirante, et des situations médico-légales créées par les psychopathies ébrieuses. Mais la série des formes symptomatiques revêtues par les ivresses délirantes est trop riche, et la liste des réactions délictueuses ou criminelles qu’elles entraînent est trop longue pour que j’essaie, à propos de ces malades, de tracer l’histoire complète des ivresses. Cette élude de pathologie, que je ne puis entreprendre ici, devrait d’ailleurs être complétée par la revue étiologique et clinique des diverses formes de folies transitoires : par la discussion de l’influence des facteurs intercurrents, extrinsèques de l’ivresse, par le diagnostic différentiel des éléments pathologiques combinés à l’élément toxique et souvent réveillés par lui, etc... La littérature psychiatrique et médico-légale abonde en documents intéressants sur cette vaste question.
Je ne veux pas insister non plus sur les formes atténuées de l'excitation ébrieuse, que l’on peut observer, dans la rue, dans les cafés, etc..., principalement le soir, et les jours de fête : sur les réactions réciproques des buveurs les uns sur les autres, sur V interpsychologie de cet alcoolisme collectil, si féconde en actes délictueux et criminels de tout ordre.
Je ne parlerai pas non plus de l’influence de ces formés atténuées de Tivresse sur la fréquence des accidents du travail, prouvée par les statistiques des Compagnies d'Assurances, qui nous montrent, d’accord avec les statistiques criminelles, la prédominance des accidents imputables â Livres^, les samedis, dimanches et lundis, et ont permis de construire une véritable courbe psychopathique de la semaine, en relation^ avec le nombre des ingestions toxiques.
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La médecine légale des ivresses possède, soit inscrite dans les annales de la jurisprudence civile et militaire, et dans les articles des Codes des différents pays, soit exposée et discutée dans les études médicales ou juridiques sur la responsabiliité, une longue et curieuse histoire, dont il existe une brève analyse, du point de vue judiciaire, dans le Traité de Droit criminel de G. Vidal.
J’insiste, en terminant, sur l’intérêt médico-légal que présente la première observation, qui est un cas type d’ivresse fortuite.
Si le malade, au cours de son délire, avait commis un acte délictueux ou criminel, non seulement il eût été déclaré irresp^onsablé de cet acte en lui-même, mais on n’aurait pas pu lui demander compte de son état d ivresse, ce sujet, en l’espèce, n’était pas coupable de s’être enivré.; Car si, du point de vue pénal, les actes commis en état à’ivresse volontaire excluant l’imputabilité doivent être considérés, non comme actes dolosifs et intentionnels, mais comme actes attribuables à la négligence- et à l’imprévoyance et puis comme tels ; par contre, les victimes d’une ivresse fortuite et non volontaire doivent être considérées comme pénalement irresponsables des suites d’un état délirant dont elles n’ont en rien déterminé ou favorisé l’apparition.
On sait, en effet, que la doctrine et la jurisprudence distinguent, pour la détermination juridique de la responsabilité des buveurs, Y alcoolisme et V ivresse simple. Tandis que l’alcoolisme peut produire sur la responsabilité pénale les mêmes effets que l’aliénation mentale, l’ivressie simple se divise, suivant sa caüse, en iuresse fortuite ei ivresse volontaire, celle-ci pouvant même aller jusqu’à la préméditation en vue de la perpétration de l’acte délictueux.
L’iuresse fortuite, qui n’est ni voulue, ni prévue, ne peut donc être reprochée à l’agent, qui ignore l’altération ou la force toxique de la boisson qu’il absorbe ; il n’y a ni dol, ni faute ; il ne saurait donc, dans ces conditions, y avoir de culpabilité ; l’article 64 du Code Pénal est entièrement applicable.
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Uivresse volontaire peut être distinguée en ivresse volontaire simple, capable d’entraîner des actes criminels non prémédités et punissables, en vertu des articles 319 et 320 du Code Pénal, comme des actes dus à la négligence et à l’imprévoyance ; et en ivresse volontaire, intentionnelle, destinée à faciliter l’exécution d’actes criminels prémédités. Si la préméditaition de l’ivresse dans un dessein criminel est établie, le dol est suffisant pour permettre 1 application de la peine normale, en vertu de l’adage juridique : actio libéra in causa, et du principe que l’ivresse n est pas une excuse, quand elle est un moyen.
Je rappelle, à ce propos, que la juridiction militaire française n’admet pas, en principe, l’ivresse comme cause d’irresponsabilité.
Le problème médico-légal de Vivnesse délirante et criminelle se pose de plus en plus souvent aujourd’hui, devant le juge et l’expert. Les progrès grandissants de l’alcoolisme ont depuis longtemps débordé, dans la pratique, les essais impuissants de répression de l’ivresse, formulée par Roussel, dans la loi du 23 janvier 1873, affichée partout et presque jamais appliquée. L’énorme proportion des délinquants ivres chez les vagabonds (79 p. 100), cl chez les auteurs de violences (82 p. 100), montre l’importance sociale du problème de l’alcoolisme en général et de l’ivresse en particulier, et impose avec urgence au législateur des mesures destinées à conjurer le plus grand péril qui ait jamais menacé notre pays.
Ainsi donc, de quelque côté qu’on le considère, qu’on 1 étudie en clinicien, en médecin-légiste, en économiste, en criminaliste ou simplement en citoyen préoccupé de I avenir de son pays, le problème des ivresses alcooliques est un de ceux qui s’imposent avec le plus d’urgence à 1 intérêt des hommes de science et au souci des hommes de loi.
Formes délirantes de V Alcoolisme subaigu
Je vais citer maintenant quelques exemples de délire
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alcoolique subaigu, c’est-à-dire de ces accidents psychopathiques épisodiques, d’une durée variant de quelques jours à quelques semaines, qui, sous des influences diverses (abus massif de boisson, infection, traumatisme, fatigue, etc...), et à la suite de prodromes variés, apparaissent au cours de l’alcoolisme chronique, comme des réactions délirantes provoquées par le poison chez les prédisposés.
Ges délires de l’alcoolisme subaigu ont pour grands caractères : d’apparaître au cours de 1 intoxication chronique, dont les manifestations classiques (troubles gastriques, pituites matinales, tremblements des mains et de la langue, paresthésies variées, cauchemars, etc...), encadrent toujours leur éclosion, elle-même suscitée par un ébranlement récent de l’organisme ; d’évoluer sur un mode subaigu et d’être constitués par un état de rêve en action, de rêve hallucinatoire, presque uniquement visuel, et de nature particulièrement pénible. Le malade, mêlant au monde réel les fantômes terrifiants et mobiles de son imagination désordonnée, vit dans un cauchemar prolongé, au milieu duquel il se débat, au comble de 1 anxiété et de l’épouvante. Ces délires créent ainsi un état de lotie transitoire, essentiellement dangereuse pour le malade et son entourage à cause des réactions imprévues et violentes dont ils s’accompagnent ; aussi l’alcoolisme subaigu est-il une des sources les plus importantes de situations médico-légales d’un grand intérêt théorique et pratique.
La première observation concerne un homme de quarante-quatre ans, qui occupe dans le commerce une situation assez importante, et qui, ancien bachelier ès sciences, est certainement, par son instruction et son rang social au-dessus du niveau des malades que nous voyons habituellement à l’infirmerie. Cet homme a des antécédents alcooliques anciens et d’ailleurs avoués de lui. Il a fait, il y a deux ans, un séjour de deux mois dans une maison de santé ouverte ; et il reconnaît qu’il boit chaque jour apéritifs, spiritueux et vin pur aux repas. On constate
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tout de suite les symptômes physiques de l’intoxication : tremblement rapide et menu des mains et de la langue, animation du faciès, éclat noyé du regard, pituites matinales, insomnies etc...
L’intoxication chronique a déterminé, depuis trois ans environ, chez cet homme, évidemment prédisposé aux réactions cérébrales, une série de troubles psycho-sensoriels et délirants qui se sont progressivement aggravés et ont fini par aboutir à l’acte médico-légal dont l’éclat a motivé le transfert du malade au Dépôt. Ce furent d’abord des illusions et des hallucinations visuelles, à redoublement nocturne, qui, au début, affectaient un caractère imagé, pittoresque, nullement désagréable à notre malade : au crépuscule il commençait à voir la projection, sur les murs de sa chambre, comme de vues photographiques ou cinématographiques, de paysages, de tableaux de musées, d’ombres chinoises, de scènes variées et mouvantes, au défilé desquelles notre sujet prenait souvent quelque plaisir. Ces projections lumineuses et colorées se prolongeaient jusqu’à trois et quatre heures du matin. Bientôt, apparurent les hallucinations auditives, d’abord élémentaires, ensuite verbales : le malade entendait comme des bruits de lampe qui pétille, puis des phrases, dont le sens s’associait aux fantasmagories visuelles. Des voix le tutoyaient : il s’entendait dire : « Tiens, regarde ça î Regarde ce qu’on te montre ! Hein ! ça t’ennuie ! » Et notre homme, peu à peu persuadé qu’il était le jouet de mystificateurs, s’amusant à troubler son repos, se demandait à qui il avait affaire. Il témoignait, au début, d’une certaine indifférence vis-à-vis de ces manœuvres et il déclare, en parlant de cette lanterne magique hallucinatoire : «Cela n’est pas désagréable quand on est prévenu ; mais quand cela se renouvelle et dure jusqu’au matin, cela fatigue à la longue et cela ébranle le système nerveux ».
Mais, au bout de quelques mois, les voix de ses ennemis inconnus lui disaient du mal de sa famille, l’excitaient à tuer sa sœur et son cousin, en lui révélant que c’étaient eux qui payaient, probablement pour le faire mourir et
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hériter de lui, la bande de ses persécuteurs. Les hallucinations visuelles redoublèrent bientôt de fréquence et d intensité. Le malade voyait du charbon tomber du plafond, des masses noirâtres tournoyer le long des murs, des (( filaments qui pendaient comme des stalactites », toute une série de formes giratoires et fumeuses qui commençaient à l’inquiéter ; le soir, il apercevait, aux maisons d’en face, des lucarnes éclairées avec des lumières spéciales rougeâtres qui « devaient être des lanternes à projections ».
Plus tard apparurent des hallucinations du tact et de la sensibilité pénéruZe, particulièrement dans le domaine génital. Il commença à ressentir des décharges électriques qui lui étaient envoyées par le locataire d’à côté ; puis ce furent des matières gluantes, malpropres, qui s’attachèrent à sa peau, des saletés poisseuses, blanchâtres « comme des prises de cabinets qui lui arrivaient en jets bien lancés ». Très incommodé par ces sensations, le malade prenait un bain tous les deux jours pour se débarrasser de ces ordures. Il éprouva aussi des « emmêlages », au niveau des bourses : le malade exprime par ce néologisme un mélange de sensations de picotement de la peau et de tension des organes par des ficelles intérieures.
Pour fuir tous ces ennuis, le malade changea plusieurs fois de domicile; et, comme il retrouvait dans chaque loge?ment les mêmes manœuvres, il apprit par ses voix que son cousin, en révélant ses adresses successives à ses persécuteurs, permettait à ceux-ci de le retrouver après chaque déménagement. A bout de patience, il porta de nombreuses plaintes au commissaire de police; il accusait, dans ses lettres, les gens de lui faire des projections, de l’électriser, de le torturer par des tours de physique, que, malgré ses éludes antérieures, il n’arrivait pas à comprendre. Il vit un jour entrer dans sa chambre des individus vêtus de peignoirs roses. Notre homme nous confesse d ailleurs que, malgré tous ses efforts pour surprendre ses tourm.enteurs sur le fait, il n’a jamais pu y réussir ; ses voisins, les gens de la maison, étaient certainement dans le complot, et pour-
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tant, notre persécuté convient que ceux-ci, quand ils le croisaient dans l’escalier, le saluaient et ne lui donnaient que des marques de politesse.
Nous arrivons maintenant au lait médico-légal. Le malade, exaspéré par le cauchemar hallucinatoire dans lequel il se débattait depuis si longtemps, a saisi un revolver et en a tiré plusieurs coups dans le mur de sa chambre : non pas pour tuer quelqu’un, mais pour détruire les stalactites, interrompre et briser les courants de projections. C’est bien là la conduite d’un rêveur en action, le fait d’un dormeur qui se défend contre l’épouvante d’un cauchemar. Cette interprétation, que la pathologie des délires oniriques légitime et même impose, se vérifie, en l’espèce, par les effets immédiats de l’intervention du malade, qui convient devant nous avoir obtenu un excellent résultat de ses coups de revolver : réveillé sur le moment par les détonations, et tiré de son drame onirique par cette secousse, notre homme avait dissipé momentanément les fantômes de son cauchemar.
Les voisins, inquiets, provoquèrent l’intervention de la police et c’est ainsi que, au terme d’une longue évolution hallucinatoire et délirante, le malade est entré par ses réactions dans la voie médico-légale, et va devenir l’objet d’un placement d'oUice.
Le pronostic de cette psychose alcoolique est bénin : malgré l’apparition des hallucinations de l’ouïe, accessoires d’ailleurs par rapport à celles de la vue et de la sensibilité générale, malgré l’ancienneté relative des accidents, entretenus par la continuité des habitudes toxiques, malgré la richesse et l’ébauche de systématisation du délire : la diète d’alcool, le repos et l’isolement dissiperont assez vite la fantasmagorie hallucinatoire qui alimente la psychose, et le thème morbide, privé de ses matériaux, s’écroulera comme un édifice que rien ne soutient plus. L’activité ‘'psychique retrouvera son équilibre et U est probable que d’ici à quelques mois, notre malade, qui est, par ailleurs, un homme intelligent et laborieux, rentrera dans la société pour y reprendre sa place et ses occupations.
LES PSYCHOSES ALCOOLIQUES
Mais les plus expresses réserves sont à formuler pour l’avenir de sujet qui a donné déjà de multiples preuves de ses tendances constitutionnelles à la boisson. La reprise, extrêmement probable, des habitudes alcooliques, provoquera la récidive des accidents toxiques et la nécessité de nouvelles mesures thérapeutiques et administratives -
Voici maintenant, un second malade, âgé de trente-deux ans, alcoolique chronique, qui, à la suite d excès plus considérables de boisson, présente, depuis environ un mois, des accidents cérébraux subaigus dont le polymorphisme et la richesse offrent quelque intérêt clinique et médicolégal. C’est un enfant naturel, dont l’hérédité nous est inconnue, qui avoue ses habitudes de boisson, en les excusant par l’entraînement, l’isolement moral, la célébration des samedis, dimanches et lundis, la chaleur de l’atmosphère où il travaille, dans une fabrique de conserves alimentaires.
Il boit, comme le sujet précédent, des apéritifs et des spiritueux; et, aux repas, plusieurs verres de vin pur. Les signes de l’intoxication chronique sont multiples : tremblement de la langue et des mains, exagération des réflexes cutanés et tendineux, insomnies, cauchemars, pituites matinales, etc...
Il y a environ un mois, le malade a ressenti un redoublement de malaises, des « tremblements nerveux », des vertiges, de l’abattement, surtout le matin; puis, la nuit, un état d’énervement et d’inquiétude avec agitation. A la suite de^ces prodromes, l’état d’excitation psychique s’accrut encore, et une certaine tendance se dessina à la méconnaissance hostile de l’entourage, aux interprétations malveillantes, sans qu’il y eût cependant de conceptions délirantes encore bien définies.
Vers la Noël, un samedi soir, à la suite d’excès plus massifs encore de boisson, notre homme, attablé au café, demande, sous l’influence d’une boulfée délirante de grandeur, une carte postale, qu’il adresse au Ministre de l’Intérieur, se présentant à lui comme un second Bonaparte et
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lui annonçant sa visite pour le lendemain. Pendant deux ou trois jours, les libations continuent, le malade vit dans cette croyance, dont il ne tarde pas à reconnaître bientôt l’absurdité, et qu’il abandonne momentanément.
Quelques jours plus tard, apparaissent chez lui, au milieu du trouble général de l’esprit, des illusions et des hallucinations auditives; roulements et cognements de meubles au-dessus de sa chambre. Puis il boit davantage, interrompt son travail et chôme, durant une courte^ période, dont il n’a pas conservé un souvenir assez précis pour la reconstituer devant nous. Vers le cinq ou le six janvier, sous l’influence d’une excitation ébrieuse plus marquée, reviennent les idées de grandeur qui, désormais, vont s’encadrer et s’enrichir d’innombrables illusions et interprétations morbides. AoiouT de lui, à l’atelier, au restaurant, dans la rue, on le regarde drôlement, on le dévisage avec curiosité. Une femme, faisant allusion à sa naissance illégitime et aux glorieuses destinées qui l’attendent, aurait dit, à côté de lui : « C’est un garçon volé ». Il entend les patrons du restaurant dire, évidemment à son adresse : « Il a de la chance, il va passer roi )>. Remarquons que cette dernière phrase a dû être réellement prononcée autour du malade, puisqu’on était dans la semaine des rois. Il s’agit donc très probablement, en l’espèce, d’une interprétation et non pas d’une hallucination.
A partir de ce moment, V activité hallucinatoire et onirique du sujet envahit, par sa continuité, la vie psychique du nycthémère tout entier, semant ses nuits de rêves extravagants et ambitieux, d’ailleurs agréables, où passe et repasse Napoléon, et ses jours de chimères de même ordre, alimentées par des illusions, des hallucinations et des interprétations morbides incessantes, de telle sorte que notre homme, vivant, la nuit comme le jour, dans un état somnambulique de demi-rêve et de demi-veille, enchevêtrait les éléments objectifs du monde réel avec les produits subjectifs de l’automatisme psycho-sensoriel, et composait ainsi un roman fantastique de nature mégalomaniaque, dont il était à la fois le créateur et le héros.
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Le malade entendait des roulements de tambours, des musiques militaires, des détonations; dans la rue, les geus se tiennent sur les portes pour le regarder ; les mifanls courent, joyeux, après lui ; les tramways cornent pour le fêler, des cochers arrêtent leurs voitures, font claquer leur fouet ; les chevaux et les chiens tournent la tête vers lui ; certaines rues sont barrées et illuminées. A l’atelier, où le malade continue son travail, des camarades parlent entre eux de son avènement ; d’autres, « tout drôles », le regardent avec méfiance ; et, à ce propos, notre homme se 'demande s’ils n’ont pas connaissance de la lettre qu’il a envoyée au Ministre et s’il n’est pas question de l’en punir.
Tous ces troubles psycho-sensoriels redoublent le soir, et font place le matin à un état de malaise et d’inquiétude, pendant lequel le sujet se prend à douter de la réalité de son roman. Mais les convictions mégalomaniaques ne tardent pas à s’affirmer davantage ; notre homme sent que sa royauté est proclamée et alors commence dans Paris une promenade, au cours de laquelle il recueille partout des témoignages de sa puissance et des marques de son avènement. Finalement, il entre à l’Hôtel de Ville et se proclame Napoléon IV.
Du poste de police, il est conduit à l’Infirmerie spéciale, où la foi dans ses hautes destinées commence à s’ébranler. Les hallucinations persistent, mais plus rares; et le sujet, plus confus et plus obnubilé que délirant, convient qu’il est malade, qu’il est peut-être victime d’excès de fatigue et de boisson, et admet volontiers la discussion de ses croyantes et de la réalité de son rêve. Actuellement, le progrès est fâacore plus sensible, mais on constate la persistance de certaines convictions morbides ; le malade convient qu’il n’était pas Napoléon, que ses idées de grandeur étaient absurdes; mais il affirme cependant avoir entendu des bruits de fête, avoir été l’objet de l’attention générale ; peut-être, dit-il, les gens me remarquaient-ils à cause de L’éclat des différents costumes dont ils croyaient me voir revêtu : en réalité, j’étais habillé comme à présent, mais par suite d’une illusion, due probablement à un effet de
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glace, ils me prêtaient des imiformes qui attiraient leurs
C’est là un singulier et intéressant effort que fait le malade pour expliquer, avec les ressources d’une imagination fertile et d’une critique complaisante, l’étrange situation où il se trouvait. Il attribue, en somme, à l’erreur, d’autrui l’effet de ses propres illusions, et nous donne ainsi un exemple instructif de cette curieuse aberration de certains aliénés, qui attribuent à leur entourage les accidents et les symptômes de la situation pathologique dans laquelle ils se trouvent eux-mêmes. Wernicke a proposé de désigner ce phénomène sOus le nom de iransitivisme.
L’examen physique ne décèle, en dehors des signes d’éthylisme plus haut indiqués, qu’une légère inégalité pupillaire avec un peu de paresse à la réaction lumineuse. Je n’insiste pas sur la banalité de ces troubles pupillaires, de constatation si fréquente dans l’alcoolisme chronique, surtout au cours des états cérébraux subaigus de l’intoxication. L’intelligence, voilée et désorientée par les troubles psycho-sensoriels, n’est pas affaiblie; il n’existe pas d autre signe de méningo-encéphalite diffuse, et, par conséquent, le diagnostic de paralysie générale doit être écarté.
Le pronostic de cet état psychopathique hallucinatoire^ subaigu et passager, est, en lui-même, bénin ; quelques semaines de repos dans l’isolement et de diète alcoolique suffiront à ramener la santé psychique, momentanément compromise chez cet homme par les poisons alcooliques. Malheureusement, nous devons réserver le pronostic d’avenir chez ce sujet comme chez le précédent à cause de la probabilité des rechutes psychopathiques sous l’influence de la reprise des habitudes toxiques. L’expérience populaire dit ; « Qui a bu boira » ; l’expérience médicale ajoute : a Qui a déliré sous l’influence de la boisson délirera encore lorsqu’il boira de nouveau ».
Enfin, une dernière observation offre de grandes analogies avec celles des deux malades précédents ; il s agit, en effet, d’une alcoolique chronique, dont les aptitudes
LES PSYCHOSES ALCOOLIQUES
psychopathiques héréditaires se sont manifestées, sous rinftuence des excès de boisson, par de riches réactions hallucinatoires et délirantes. ...
C’est une ménagère de quarante-trois ans, d origine bretonne, fille de père et mère alcooliques, alcoolique ellemême (deux litres de vin au moins, plusieurs absinthes, gentianes ou cassis, petits verres de marc à jeun, chaque Jour), chez laquelle se retrouvent les symptômes physiques de l’intoxication : tremblement menu et rapide des mains, pituites matinales, cauchemars, étourdissements et paresthésies variées, surtout nocturnes, dans les membres. mari, qui semble moins buveur, ou toutefois moins sensible h la boisson que sa femme, elle a eu cinq enfants, dont les deux aînés, de dix-neuf et de vingt-cinq ans, sont bien portants, mais dont les trois autres sont morts avec des convulsions en bas âge. Cette multinatalité et cèlte multimortalite inlaniiles, classiques dans la descendance des alcooliques, marquent bien l’influence désastreuse de l’intoxication parentale sur la progéniture. L’histoire de cette femme démontre également que l’aggravation de cette influence nocive de l’alcoolisme des générateurs est proportionnelle à l’ancienneté et à l’intensité de l’intoxication, puisque les deux aînés, fils d’une mère moins intoxiquée, ont survécu, et que sont morts prématurément les cad^s, enfants de la même femme, mais héritiers d’une mère plus anciennement et plus profondément alcoolisée. Ainsi se vérifie souvent, dans l’histoire de l’alcoolisme, cette loi biologique, que rappelle si judicieusement le Professeur Landouzy dans son enseignement, que les enfants successifs d un même père ne sont pas toujours le produit d’une même hérédité.
Fille elle-même de parenits alcooliques, notre malade, naturellement prédisposée par cette hérédité à 1 appétence des boissons spiritueusès, devait réagir au poison en psychopathe constitutionnelle. Sous l’influence des excès de plus en plus considérables de boisson, peut-être aussi sous l’influence de l’âge critique qu’elle atteint, notre malade présentait depuis plusieurs mois un redoublement de ses accidents nocturnes habituels ; insomnies, cauchemars ter-
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rifiants, réveils en sursaut. Il y a quelques jours, elle devint anxieuse, agitée et franchement déHrante. Elle voyait des ombres mouvantes, des formes bizarres, des apparitions lumineuses; mais, outre ces illusions et ces hallucinations visuelles, elle éprouvait surtout des troubles sensoriels auditifs, qui semblent avoir beaucoup prédominé dans l’organisation de son délire. Elle entendait des bruits dans les escaliers, des coups frappés à sa porte, des propos terrifiants : « Nous l’aurons bientôt; nous la tenons maintenant ! » des conversations injurieuses à son adresse, dont elle avait « les oreilles abasourdies ». Au comble de la terreur, la malade réveillait son mari pour lui faire entendre tous ces bruits et implorer son secours : celui-ci, d’ailleurs, la traitait de folle, et se rendormait. Notre malade, étonnée de cette indifférence, restait éveillée, en proie à des terreurs continuelles, guettant ses ennemis, et toujours sur la défensive. La dernière nuit, elle s’était barricadée dans sa chambre et refusa d’ouvrir à son mari qui revenait de son travail. Celui-ci fut obligé de recourir au commissaire de police qui nous adressa la malade.
Elle se présente encore anxieuse, quelque peu tremblante, confessant ses terreurs, ses idées de persécution, et incapable d’ailleurs de désigner ses ennemis. Elle ne se refuse pas à discuter avec nous la réalité de ses persécutions. Elle convient même implicitement de ses doutes, lorsqu’elle nous dit : « Ce sont peut-être des idées que je me fais ».
Cet état de calme relatif et de demi-lucidité des alcooliques délirants, dans la pleine lumière du grand jour, est une des lois de l’évolution clinique des accidents dans le nyctbémère. Vous savez, en effet, que les troubles hallucinatoires et délirants des psychose toxiques apparaissent d’abord et redoublent toujours le soir et la nuit, c’est-à-dire sous l’influence de l’ombre ; ces mêmes accidents tendent à disparaître quand revient le jour, c’est-à-dire sous l’in- Ëuence de la lumière; aussi l’un des meilleurs moyens d’assurer aux alcooliques le calme et le repos de la nuit consiste-t-il à éclairer leur chambre. Pratiquement, l’un
les psychoses alcooliques
des bons critères du diagnosüc de la nature toxique des symptômes psycho-sensoriels dans les folies subaigues est la noüon de l’exagération des troubles sous 1 influence de
ce réactü de la nuit. , u i „
Cette malade, à peu près tranquille et raisonnable pendant la journée, devient, le soir, anxieuse eC délirante ; aussi devons-nous, dans l’intérêt de l’ord^ sécurité personnelle, procéder a son placement d olfice . D’ailleurs la lucidité n’est que très relative chez elle : vous l’entendez, en effet, affirmer la réalité extérieure des bruits et des voix quelle pergoit et sa croyance a un vague système de persécution, dont elle ne peut préciser les motifs
ni les auteurs. . . , ,, ..
Le pronostic semble, malgré les haUucmations de 1 ouïe et la débilité constitutionnelle du terrain, assez bénin, au moins quant aux accidents actuels. L’isolement et la dicte d’alcool amèneront presque sûrement une amélioration 'rapide et une guérison complète des accidents.
J’ai choisi, pour les grouper ensemble,, ces trois observations, dans la foule des cas d’alcoolisme subaigu, non ^ulement pour tracer l’histoire clinique des psycho^s alcooliques subaiguës, mais pour mettre en lumière les modalités spéciales qu’imprime à la symptomatologie et a révolution du délire alcoolique proprement dit la prédmposition psychopathique du terrain a/eoolisé. Cette prédisposition se marque par la richesse et le polymorphisme des troubles psycho-sensoriels, l’intervention et parfois même la prédominance des hallucinations de 1 orne, la tendance à la systématisation et la durée plus longue du délire, essentiellement fertile en réactions médico-légales.
Ce délire, comme l’a démontré Lasègue, est bien un rêve, mais ce n’est plus alors un rêve pur, un rêve, uniquement visuel, produit éphémère du seul automatisme psycho-sensoriel chez un sujet inconscient ou tout au moins très confus et très obnubilé. Dans ces cas de rencontre hérédo-toxique où le poison agit sur un terrain prédisposé, nous assistons à des combinaisons pathologi-
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nues personnelles au suiet, secondairement éveillées par le poison Ces cas, dont les trois observations precedentes nous offrent des exemples, figurent bien au dossier des psychopathies alcooliques, mais on pourrait dire qu ils inaugurent la série des cas de transition qui s’échelonnent depuis le délire alcoolique pur jusqu’aux diverses vésanies, dans l’étiologie desquelles l’alcool ne représente plus qu’un appoint occasionnel et secondaire.
Dans l’interminable défilé des alcooliques, qui constitue plus du tiers de la clientèle de l’Infirmerie spéciale, j’ai pris, au hasard des occasions cliniques, quelques exemples de délires aigus ou subaigus, destinés à montrer quelques-unes des réactions psychopathiques de l’ivresse et des accidents subaigus chez les alcooliques chroniques. Mais il existe encore d’autres modalités cérébrales de l’alcoolisme, que je n’ai pu étudier ici, faute de place, notamment : Vépilepsie absinihique, les délires chroniques de persécution et, fréquemment, le délire de ialousie, l’évolution et les formes de la démence chez les alcooliques, etc. Dans les différents types de débiles, d’épileptiques, de déséquilibrés, d’instables, de vagabonds, d’impulsifs et de délinquants de tout ordre, se rencontient les exemples les plus lamentables et les plus instructifs de 1 hérédo-alcoolisme, dont les victimes, incapables de gagner leur vie, et candidats à l’assistance sociale sous toutes ses formes, d’une part, incapables, d’autre part, de s’adapter à la vie sociale, et candidats aux délits et aux crimes, constituent pour l’Etat la plus lourde des charges et le plus grave des fléaux.
J’aurais pu également aborder ici la question du traitement prophylactique et curatil de V alcoolisme, dont tous les principes ont déjà été énoncés et répétés dans des travaux classiques, par des maîtres comme Magnan, Garnier, Sérieux, Legrain, etc... Mais à quoi bon? Je ne pourrais que répéter la substance de ces travaux, sur V assistance et Vhospitalisation des alcooliques, sur la création d'asiles pour buveurs, etc...
les psychoses alcooliques Je renvoie le lecteur aux ouvrages de ces auteurs, et ie termine cette petite revue clinique, en ®
donne la conviction de la fréquence croissante de la haute gravité de falcoolisrae et de la nécessité vitale pour notre malheureux pays d'enrayer les incessants progrès de ce SSu L'alcoolisme, agent de toutes les dégénérescences physiques et morales, est en train, sous les yeux des pou- Lirs publics indifférents et impuissants, de tuer notre pays : je ne saurais trop insister sur la vente littérale de ce triste pronostic, et j’affirme que, dès à présent on en pourrait inscrire la fomule fatidique au fronton de tous les cabarets de France ; Finis Golliæ !