PRÉFACE DE L'AUTEUR
Au commencement du dernier semestre d'hiver, j'entrevoyais fort peu la possibilité de publier un grand travail scientifique quelconque. Le mandat politique que je tenais des électeurs exigeait au moins de moi que je ne songeais à entreprendre, outre mes fonctions ordinaires , aucune nouvelle publication (pii demanderait un labeur particulier et des heures de loisir que ne me laissaient les charges de mon professorat, ni celles de la chambre des députés. Dans ces circonstances je conçus le projet de publier une série de leçons recueillies par la sténographie , comme cela s'était fait auparavant pour la pathologie cellulaire.
Je choisis à cet elïet un cours public sur les tumeurs, que j'avais déjà fait plusieurs fois et pour lequel je réunis depuis des années de nombreuses pièces anatomiques. Je fus particulièrement amené à ce choix en considérant que d'une part notre littérature réclame hautement un traité approfondi des observations recueillies sur le terrain de l'onkologie, et que la littérature étrangère n'est pas non plus en état de combler entièrement cette lacune; mais que d'autre part la direction de mes recherches depuis près de vingt ans et des matériaux considérables m'avaient mis en position d'étudier toutes les formes principales des tumeurs par mon propre examen et mon observation personnelle , et m'autorisaient ainsi à porter sur les observations étrangères un jugement indépendant. , ie réussis à remplir la tâche que je m'étais imposée, dans trente leçons faites depuis le mois de novembre jusqu'en mars. La date placée en tête des dillérentes leçons montrera à ceux que cela intéresse que j'ai rempli mes fonctions de professeur, même les jours où il y avait d'importantes séances à la chambre des députés. Je puis ajouter, pour tranquilliser mes amis , que le travail silencieux et si souvent inaperçu du savant demande une plus grande dépense de force et d'application que l'activité , par sa nature même plus bruyante et par suite moins méconnue, de l'homme politique , qui m'est souvent du moins apparue comme un délassement.
Dans la rédaction des relevés sténographiques , j'ai modifié , dès l'abord , la forme du discours que j'avais conservée dans la première édition de la Pathologie cellulaire; j'ai donné à l'exposé un caractère plus précis, en y faisant les citations bibliographiques les plus importantes et en indi-
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quant les pièces correspondantes de la collection de l'Institut pathologique. Cela me semblait nécessaire , parce que le caractère dogmatique , plus ou moins inhérent à la leçon universitaire, est tout à fait à rejeter dans un sujet qui s'élève autant au-dessus de l'observation individuelle.
Cette révision a amené de nombreux changements et surtout des additions dans le texte primitif, notamment dans quelrpies leçons (par exemple les IS«", 15'^ et 16<=). Cela était nécessaire, tant parce que les figures ne pouvaient reproduire toutes les pièces qui avaient été montrées dans le cours de ces leçons , que parce que tous les dessins faits au tableau , qui avaient éclairé l'exposé oral, ne pouvaient être répétés dans le texte. Il fallait nécessairement ici arriver à mi choix parcimonieux de figures , et il me semblait aussi plus important, en raison du but surtout pratique du travail, de donner des figures macroscopiques que d'éclairer par des dessins les particularités histologiques des différentes tumeurs. J'ai cru qu'il suffisait, en partie pour les considérations microscopiques , de renvoyer aux passages correspondants de la Pathologie cellulaire ; il existe d'autre part , précisément sous ce rapport, de nombreux travaux contemporains faciles à se procurer. Malgré cela , le nombre des gravures sur bois est tel "qu'on n'aurait guère pu le dépasser, à moins de rendre le prix du livre trop élevé. On a mis d'autant plus de soin aux figures. Les dessins originaux, ainsi que les gravnires sur bois, ont été faits sous ma constante surveillance ; les premiers presque tous par M. Dworzaczeck , les autres en partie ici par MM. Linck, A. et Fr. Müller, en partie dans les établissements xylographiques de Brockliaus à Leipzig, Bürckner à Dresde et Mezger à Brunswick. Je crois ainsi avoir singulièrement facilité la compréhension praticjue du texte.
Ma manière de voir sur les tumeurs diffère en beaucoup de points de celle des autres auteurs. Elle repose d'abord sur les principes que j'ai développés dans la Pathologie cellulaire, et elle combat, sur des points capitaux, les antiques traditions de la pathologie humorale. Mais j'espère qu'autant dans la pathogénie et dans l'étiologie que dans le pronostic, la direction que j'ai suivie sera féconde, et que l'essai d'une nouvelle classification des connaissances onkologiques ne fournira pas seulement d'utiles points de repère pour l'application immédiate, mais qu'elle donnera aussi une forte impulsion vers de nouvelles et attentives observations.
Contrairement aux efforts de beaucoup d'auteurs, pour présenter précisément sur ce sujet la pratique et la théorie comme inconciliables, je cherche à les réunir le plus intimement , en prenant le point de vue génésir/ue comme celui qui doit être décisif. Quant à l'histoire du développement des tumeurs, je crois être arrivé , smon à une conclusion, du moins
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à uno liaso tout à fiiit certaine , à laquelle pourra aussitôt être lapportée chaque nouvelle observation. Quant à l'étiologie, au lieu de conclure, en désespoir de cause , à l'impossibilité d'une compréhension véritable , je me suis eflbrcé de réunir aussi complètement que possible les faits bien observés et de considérer le point de départ du mal par analogie avec d'autres affections pathologiques, parfaitement connues et étudiées. J'ai traité le pronostic exclusivement d'après des données empiriques, et je n'ai emprunté l'interprétation théorique que j'en donne qu'à l'observation, comme chacun pourra aisément le reconnaître.
De cette manière, je le pense, l'utilité pratique de la matière qui fait la base de cette étude ressortira facilement, et si j'ai évité en général d'entrer dans le détail du traitement des différentes espèces de tumeurs , je n'ai pas négligé en temps et lieu les renvois nécessaires. Ces limites étaient tracées par l'extension même de l'ouvrage , qui ne devait ou ne pouvait avoir aucun caractère chirurgical particulier et qui est bien plus destiné à servir à toutes les branches de notre vaste science. Je regarde en effet précisément comme un privilège de ma manière de traiter le sujet , qu'elle peut dépasser les bornes de la spécialité , et que , s'occupant d'organes tant internes qu'externes , d'objets tant chirurgicaux et médicaux que d'autres du domaine de l'ophthalmologie , de la dermatologie, de la gynœcologie , elle y gagne des aperçus généraux et réunit des questions en apparence divergentes.
J'use ainsi du précieux privilège de l'anatomie pathologique et de la pathologie générale (physiologie pathologique), dont on reconnaît tous les jours davantage la souveraineté sur toutes les branches de la pathologie. Mais je ne me refuse en aucune façon pour cela à reconnaître à ces dernières le privilège de porter le jugement décisif dans leurs différentes sphères spéciales. Il est évident que mon exposé doit sembler incomplet, si l'on se met au point de vue de chaque spécialité de notre science ; il n'est en effet pas Ipossible de réunir et d'utiliser toutes les observations particulières recueillies dans tant de sphères différentes. La somme du travail d'un grand nombre peut seule faire que la casuistique, qui nulle part n'a une aussi grande importance et une telle étendue que précisément ici, ne soit successivement condensée et justement appliquée. Je me suis donné la peine moi-même de contrôler aux sources originales et de réunir toutes les observations les plus importantes ; mais je n'en suis pas moins certain qu'il reste dans mon livre des lacunes qui n'échapperont pas à l'œil du spécialiste.
Malgré ces imperfections , j'ose espérer que même les critiques sévères reconnaîtront que mon travail est fait de bonne foi et qu'il a pour cai^actère
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prédominant d'aspirer à la vérité, à la libre appréciation des choses et à l'équité envers les personnes. Lorsque je me suis cru obligé d'accentuer mon droit personnel, j'ai cherché à le faire sans présomption, et si je devais, en agissant ainsi, avoir attenté au droit d'un autre, je puis du moins assurer que cela a été sans intention de ma part. J'ai en tout cas placé avant tout autre le droit de l'observation, et la conviction où je suis que l'observation sur des questions bien posées doit chaque fois donner une réponse, ne m'a cependant jamais entraîné à chercher la réponse avant l'observation. Puisse la justesse de mes propositions recevoir de beaucoup d'observateurs le contrôle de l'expérience ! Alors certainement la science authentique et méthodique aura conquis un nouveau terrain.
Berlin , le 26 septembre 1863.