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Dernières ramifications de bouter

Bouter a échappé de deux manières à la proscription qui l'atteignait à cause de ses rapports sémantiques et formels avec foutre. Dans l'un des cas, il signifie « vomir », dans l'autre « regarder ». Un verbe qui signifie en même temps « mettre, vomir, regarder » semble devoir déjouer toutes les combinaisons des étymologistes, d'autant plus que ces trois sens se trouvent réunis en un petit espace qui équivaut à l'étendue d'un département.

Aussi ne devons-nous pas nous étonner, si l'on a attribué une autre origine à bouter « vomir » et à bouter « regarder ».

La géographie linguistique va nous démontrer que le primitif bouter « mettre », dans le cours des péripéties qui devaient provoquer sa disparition, a sûrement produit les deux autres et les a produits assez naturellement.

a) Bouter « vomir ».

Dans l'aire italienne de bouter, la carte vomir nous signale rebouter à 975, 985. Cette acception du dérivé de bouter est le pendant de rejeter « vomir » (968, 965). A 975 > 9-5 ^e préfixe re.. reste nécessaire, puisque notre mot est dans une aire bouter. Il cesse d'être nécessaire à 978, 989 \ où l'on dit bouter pour « vomir », parce qu'ici nous

1. Le Glossaire des patois de la Suisse romande le signalera également à Nendaz, Ardon, en Anniviers, à Lens, Héremence.

sommes dans Taire mettu et non plus dans l'aire bouter ; on peut y dire bouter pour rebouter, comme ailleurs un jeter qui aurait cessé d'avoir la signification de « jeter » pourrait succéder à rejeter et signifier « vomir». Remettre que nous avons à 955, 967 (et à 28 où il est tout aussi autorisé) est une traduction de rebouter, survenue au moment de l'échange de bouter contre mettre. Outre que rebouter > remettre ne faisait que suivre l'évolution de bouter, boutre > mettre, sa traduction avait l'avantage de présentera l'esprit une correction de bon ton pour exprimer l'idée de « vomir » dont les termes dégénèrent facilement et s'usent rapidement \ Le boutre hors de 193, qui, en Wallonie, venait tellement à propos à l'appui de notre thèse (foutu > boutu > mettu) et vient ici confirmer notre étymologie de bouter « vomir » rend probable l'existence d'un éphémère reboutre « vomir », notamment au point 28, voisin d'un mettu (bouté > boutu > mettu ;

REBOUTER > REBOUTRE >• REMETTRE).

Résumons ce qui précède en vue d'en tirer une conclusion d'ordre général.

Bouter « vomir » ne se trouve que dans le voisinage d'un rebouter « vomir » où il pouvait vivre grâce à la disparition de bouter « mettre », alors que ce même bouter ne pouvait vivre dans l'aire bouter « mettre », où vit rebouter « vomir ».

Remettre « vomir », dans tout le territoire gallo-roman, ne se trouve qu'en trois points, dont deux (967, 955) sont dans le voisinage immédiat de rebouter, bouter « vomir » et dont le troisième est dans une aire qui a eu rebouter « vomir », probablement reboutre « vomir ». Partout,

1. La carte vomir ne donne certainement pas un tableau complet des équivalences existantes.

bouter « vomir » se trouve dans un territoire conquis sur l'aire bouter et jamais dans l'aire où il signifie encore « mettre » (comme aussi le bouter « regarder » du canton de Neuchàtel).

Ces considérations géographiques constituent en faveur de notre explication de bouter « vomir * un faisceau de preuves contre lequel aucune étymologie certaine de mots romans équivalents de forme et de sens ne prévaudra ici :.

b) Bouter « regarder ».

Dans une aire, enclose par bouter « mettre » et d'où celui-ci a disparu récemment, bouter signifie « regarder ».

Cela a lieu dans une région où le patois a totalement disparu de la conversation, n'existe plus que dans le souvenir de quelques vieillards, et où, à cause du nivellement qui, de cet état, se produit dans la langue il faut être très circonspect dans l'attribution géographique des phénomènes que Ton y recueille.

L'Atlas ne signale la signification de « regarder » qu'à 52 et à 63. Les matériaux beaucoup plus complets recueillis par la rédaction du Glossaire des patois de la Suisse romande et que M. v. Wartburg a bien voulu nous communiquer permettent de le considérer comme existant dans presque tout le canton de Neuchàtel. Les points 52 et 63 étant les seuls qu'Edmont ait relevés dans le canton, on voit que ces indications coïncident avec celles du Glossaire. Dans une enquête sur place que j'ai faite en 1894, j'en a* relevé la présence à Lignières (canton de Neuchàtel) et à Diesse (Jura Bernois), localité voisine de Lignières ; il

1. L'Atlas de la Corse, entr'autres, signalera un buta « vomir » à Sassari (Sardaigne). Bien entendu, ce bût a n'a aucun rapport étym. avec notre bouter.

n'existe pas au delà dans le Jura Bernois (Orvin, Péry ne le possèdent pas). Tandis que ma notation est conforme à celles du Glossaire {buta à Lignières, bœta à Diesse) quant à la quantité de la voyelle protonique, elle diffère de celle d'Edmont (buta 52, buta 63). Cette différence provient uniquement du fait que, demandé isolément (par moi, du moins), il a été obtenu par Edmont dans la phrase regardez DONC COMME IL RESSEMBLE A SA MERE, que l'accent tO-

nique, très fort sur la syllabe accentuée dans ce cas, abrège celle qui la précède r.

Vouloir faire remonter le neuchâtelois bouter « regarder » à quelque lointaine origine étrangère à celle de bouter « mettre », à un type qui aurait disparu de toutes les régions voisines (où le patois est encore vivant) et qui n'apparaîtrait que dans une aire où le patois n'est plus qu'un souvenir, le dissocier de bouter « vomir » que nous venons d'examiner, méconnaître la valeur des indications directrices de la géographie linguistique qui concernent et bouter « vomir » et « bouter « regarder » et que nous avons mentionnées plus haut, enfin admettre que ce type lexical, ayant été nécessairement soit homonyme, soit presqu' homonyme avec bouter « mettre », ait survécu intact à tous les conflits réels ou tout au moins possibles, dans une région où, nous le répétons, le patois a disparu, c'est vouloir s'engager dans une entreprise vaine.

Bouter « regarder » n'a pas d'autre origine que bouter « mettre ».

L'un des concurrents de bouter était ficher (qui serait à 52, 63 fêté, à Diesse fit-eie). Le patois correspondant peut

1 . Nous avons déjà eu l'occasion de dire que nous n'attachions aucune importance à des objections qui nous ont déjà été faites à cet égard (Atlas ling. de la France. Compte rendu de M . Thomas, p. 2 1 . Champion, 1904).

être le représentant formel de fixer et de ficher; mais la collision n'est pas nécessaire pour que notre explication soit foulée, car les deux sens se touchent dans ficher au point de se confondre (il tiendra sa vue toujours fichée en cet endroit; il avait les yeux fichés contre terre) *.

Que ficher soit bien vivant dans toute la région, cela ressort de sa présence dans la carte « mettre » à 93 9 2, dans tous les lexiques de la contrée, dans une note très suggestive de M. Cornu 3 où il reproche à des auteurs patoisants de son pays de dire ficher aval au lieu de mettre aval ou foutre aval. Ficher « fixer, mettre, bouter » était en concurrence avec bouter « fixer, mettre, ficher ». Que des patois où cette concurrence existait et qui étaient à la veille de disparaître et d'être supplantés par le français, nous montre bouter dans un sens qui n'appartenait de droit qu'à son concurrent, n'a rien qui nous étonne et rappelle le clore « rentrer (une récolte) » dont nous avons parlé. Il serait, au contraire, bien singulier qu'avant de disparaître définitivement le matériel lexical des patois ne porte pas les marques des assauts qui ont nécessairement précédé sa disparition -*.

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