POURQUOI FERAI N'EST PAS DEVENU FAIRAI
Dans une étude intitulée La faillite de Vétymologie phonétique, j'ai cherché à démontrer que le futur du verbe faire, ferai— et le conditionnel ferais, cela va sans dire — n'était pas tairai, comme celui de taire est tairai, parce que l'étimologie populaire voulait écarter de cette forme l'idée de « fer, ferrum », qui, au contraire, est appelée par ferir « frapper » devenant férir « frapper avec un fer » (ferire
L'ethnologie populaire ne pouvait, en effet, être éveillée que dans une concurrence des verbes faire et ferir, dont certaines formes coïncident en une (v. Godefroy, faire et ferir).
Il est invraisemblable que, au moment où ferir allait sombrer en frire, d où, à son tour, friser allait naître, letimologie de férir < ferir, qui me paraît toujours indubitablement juste, puisse être née tout de go, sans être évoquée par sa contre-partie fonétique, c'est-à-dire par une forme de faire, pouvant être une forme àe férir « frapper avec un fer » et devant cesser de l'être, devant être écartée de l'aire sémantique où se meut ferir.
L'étimologie de ferire II ne peut provenir que d'une
i. Sources: Dictionnaire de Littré et Dict. Gén. de Hatzfeld Darmesteter, Thomas.
controverse entre fèr >• fèr et fèr >> fèr, entre un fèr, conforme au sentiment ethnologique, et un fèr, non conforme. Seul, ce dernier peut avoir évoqué le premier.
Sur ce point, mon opinion n'a pas varié.
Mais j'ai commis une grave erreur, un anacronisme bien caractérisé, en confrontant le futur de faire, ferai, avec l'évolution de ferir à férir, puisque ferai est de plusieurs siècles antérieur à l'évolution de ferir à férir et que sa raison d'être, à la place de f air ai, nous est inconnue.
Après cet aveu non voilé, il semblera d'autant plus paradoxal que je maintienne dans son intégrité, non seulement .la nécessité d'une concomitance de « faire » indûment « férir », avec « ferir >■ devenant, par là-même, et simultanément férir, mais encore la réalité d'une confrontation sincronique de ferai avec ferir, malgré l'anacroniSme dont je me suis rendu coupable.
Je persiste à croire que faire et ferir se sont, en la forme ferai, départi une zone sémantique, sujette à controverse entre eus deus, et que la confrontation des deus verbes, entachée d'anacronisme, telle que je l'ai présentée dans La Faillite..., a réellement eu lieu.
Ce que nous espérons rendre plausible en substituant un sincronisme à notre anacronisme.
En rétablissant dans ses termes complets le problème tel qu'il se présentait à nous, et tel que nous ne l'avions pas établi, nous nous achopperons à un fairai qui, sans avoir existé réellement, a dû exister latemment, et avoir été empêché de naître précisément pour la même raison que celle qui faisait naître, naturellement, férir de ferir.
On sait que nous fesons, je fesais, etc., fesant pour nous faisons, je faisais, etc., faisant, sont venus, très- tard, a la suite de je ferai. Je ne m'étais pas même posé la question : comment se fait-il qu'une première personne plurielle du
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présent de l'indicatif, qu'un imparfait, qu'un participe présent règlent leur forme sur un futur, alors que les formes faisons, etc. sont, toutes, conformes à la fonétique et aus principes de régularisation qui ont dirigé le français, alors qu'une subordination inverse est tout à fait anormale (d. le parisien quand tu te Vveraset quand tu te lèveras, fach'trai et j'achèterai, etc.).
C'est là, je crois, un exemple unique dans la conjugaison française.
A-t-on éprouvé le besoin d'avoir* un radical particulier pour les formes faibles du verbe, et y a-t-on satisfait en s'appuyant sur ferai qui le présentait ? Ce besoin est précisément le contraire de ce que la langue de cette époque éprouve. Et les parlers populaires, tout autour de nous, disent nous faisons, je faisais, faisant l.
Aussi bien le Dict. Gén. nous dit-il que « l'affaiblissement irrégulier de ai en e, consacré dès l'ancienne langue pour le futur : ferai, tend à s'introduire dans la prononciation de nous faisons, je faisais, etc. et faisant » (page 241 du Traité). En conformité avec ce « tend à s'introduire », le Dict. Gén. nous dit que bienfaisance se prononce bienfè^ans et familièrement « bienfe^ans ». Le dictionnaire de Littré, quoique l'aîné du Dictionnaire Général, admet catégoriquement le trionfe de fe sur je, le triomphe de la prononciation des Parisiens du xvie s., prononciation que blâmait Bèze ; mais il nous dit que bienfaisance se prononce ..fe.. ou ..fè.., cette segonde forme étant « surtout employée dans la récitation et la lecture ». Les deus dictionnaires s'accordent à dire que faisable se prononce fe..
^ 1. Cette prononciation a surpris notre auditeur à l'École des Hautes Études, un professeur américain, venu en France, il y a trois ans, et faisant partie du premier bataillon d'outre-mer, débarqué à Saint- Nazaire.
A quoi attribuer ce qu'impliquent les expressions « tendance à s'introduire » (fesons, etc. D. G.), « familièrement » (bienfesance D. G.), « emploi dans la récitation et la lecture » {bienfaisance L.), l'accord des deus dictionnaires sur fe sable — qui est d'ailleurs aussi faisable actuellement — à quoi attribuer ces indications, souvent quelque peu discordantes et contradictoires, sinon au fait qu'il s'agit, dans ai >> ey d'une pression relativement inopérante, n'ayant aucun caractère de nécessité urgente, et constamment» depuis le xvie s. sujette à caution, sujette à un retour, battue en brèche par l'immuable besoin de rapprocher les mots de leur lieu d'origine, le besoin de transparence étimologique, quand une divergence de radical n'a pas de raison d'être organique.
Je viens de faire lire à un Parisien et à sa femme l une frase dans laquelle figurent... rue de la Bienfaisance... faisant... faisable... nous faisons. Ni le lecteur, ni la lectrice n'ont été conséquents avec eus-mêmes, et il n'y a eu accord des deus que sur fesable. Si l'on objecte que' mes sujets ont pu se laisser influencer par l'ortografe, je répliquerai que cela a pu avoir lieu seulement à la condition que la prononciation fai leur ait paru naturelle, conforme aus principes de la langue, par conséquent conforme à la tendance de retour au radical fai — ce que nous voulons établir — et je demanderai pourquoi il y a eu accord sur fesable, qui est le membre le plus lointain de la famille — on ne ferait pas dire à mes sujets fesan pour faisan.
Une Parisienne du quartier des Ternes, alors sexagénaire, avait batisé, il y a plus de 50 ans, un petit sentier, bordé de murs et peu passager, des environs de Bâle, du
1. C'est la personne qui dit quand tu te Vveras, jacb'trai et qui, pour distinguer la « pomme » de la « pomme de terre », l'appelait pommepomme ou pomme de Vair (Généalogie des mots qui désignent F abeille).
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nom de 8 sentier des faisants ». Elle était assez spirituelle, quoique illettrée, pour que je croie qu'il y avait, dans son langage, identité complète de « faisan » (qui n'a jamais été fesan dans son langage) avec faisant, participe présent du verbe faire.
Et pourquoi, en présence de ces retours de je., à/?.'., et se tenant à l'écart de ces hésitations, le futur ferai reste-t-il seul immuable, inaccessible à l'évolution de je. . en je. . , dont il a provoqué le mouvement inverse?
Pourquoi ? Sinon, parce que cette évolution lui est interdite — à lui seul, contrairement à ceus qu'il a entraînés dans le mouvement fonétique contraire à l'action morfologique régulière, telle qu'elle doit se manifester dans le verbe — par la sémantique qui en ferait un dérivé de fer.
L'évolution de faisons, faisais, etc., faisant, dictée par ferai, ne peut être que le résultat d'un accident, et non pas celui d'une transformation organique, puisque, aussitôt née. elle est, sinon reniée, du moins négligée en faveur d'un retour, et que la langue, des siècles durant, la traîne à sa suite par routine — trait caractéristique des langues littéraires, — peut-être aussi, parce qu'elle est obligée de garder ferai, dont elle ne peut faire fairai, et qu'il lui sert d'appui, ou simplement de prétexte.
Quel est donc cet accident de l'époque qui a mis faisons, faisais, etc., faisant à la merci de l'emprise du futur ferai ?
C'est le changement de IV entre deus voyelles, qui, au xvie s., s'est changée en s sonore à Paris et partout où, à cette époque, rayonnait la langue française. Cette transformation, d'une durée plus éfémère à Paris qu'en province, où elle a jeté des ramifications profondes dans la fonétique de certains parlers français régionaus, n'a, comme on le sait, laissé que quelques traces dans la langue actuelle (chaise, besicles). A ces traces, il faudra ajouter celle qu'elle a laissée dans la conjugaison du verbe faire.
En effet : ferai, ferons ont été, au xvie s., fe^ai, ferons . Tout le conditionnel, ferais, etc. était ferais, etc.
Le radical fe% du futur entrait ainsi en contact formel étroit avec celui de faisons, faisais, etc. et faisant, c'est-àdire avec fai\, et qui pourrait dès lors s'étonner que, au retour de cet avatar, il ressortît
ferai, ferons, ferons, ferais, etc.
soit un radical fe affecté aus formes faibles du verbe, et englobant, par conséquent, aussi fêlant ?
La surprise éprouvée par ferons, ferais, fêlant (qui se répercute dans les dérivés jetable, etc.) a bien le caractère d'une transformation fonétique inorganique et contraire à la morfologie : aussi ces mots secouent-ils le joug, ainsi que nous l'avons vu, pour rentrer — autant que la langue indolente, et maniée dans des milieus très divers, permet de le constater — dans le giron du radical fondamental de faire. Seul ferai ne bronche pas, seul il n'arrive pas à une existence jairai. Ah ! vraiment, il a la vie bien dure ! Et d'où lui viendrait donc sa vitalité, sa longévité, sinon de l'intangibilité de sa forme, sinon de sa peur d'être « brûlé » par « fer », s'il devenait f air ai.
Et c'est, si je suis bien renseigné, précisément à l'époque où ferai jouait à faisons, faisais, etc., faisant le vilain tour que nous l'avons vu leur jouer, c'est à l'époque de cet exploit que ferir devenait férir !
Certes, ferai pouvait, antérieurement à la venue de férir, être empêché par ferrer de se ranger sous le radical fait ; mais on avouera que le mouvement fonétique du xvie s., où ferir devenait/éfn'r et où ferons, ferais, etc., fêlant retournaient naturellement, quoique comme furtivement, à faisons, faisais , Qtc, faisant, était bien conditionné pour engager ferai à faire peau neuve et à s'assimiler aus autres formes du verbe. C'était bien, pour ferai, le moment où la morfologie allait pouvoir revendiquer ses droits.
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Comme [disons, etc. renaissent de leurs cendres sous l'action revivifiante de la morfologic, de feçai devait naître fuirai pour la même raison et par la même action. L'ethnologie trouve dans férir un mot propre à être extrait de
/>/>, qui va se perdre dans frire < fr^J ; mais elle
refoule un fairai que veut imposer la morfologie avec le même droit exercé par elle sur ferons, etc. pour en faire faisons, etc. C'est ce refoulement de fairai qui inspire l'étimologie et lui enseigne à tirer parti d'un/V(/r) pour en Élire un mot apte à être un verbe de « fer » ; car, sans cette inspiration, sans cet enseignement, elle ne saurait pas pins tirer de frir un férir qu'elle ne tirerait de friser (les cheveus) un fèriser, dérivé de fer.
C'est le spectre de fairai qui évoque férir, un férir d'ailleurs éfémère, qui ne vit plus que dans l'adj. féru et la locution sans coup férir.
Ainsi, l'anacronisme que j'ai commis dans La faillite... se révèle, à mes yeus, comme un sincronisme. Instinctivement, j'avais imaginé une balance à deus plateaus ; je crois avoir retrouvé celui qui paraissait définitivement perdu.
Si ferai a été un élément d'obstruction à l'évolution de fe en fè, dans le verbe faire (ferons >> faisons), je prétens qu'il a été, en même tens, un appeau à cette évolution, dans un verbe qui avait une nature sémantique propre à en subir la virtualité, et avec lequel faire était en contact formel.
La forme fairai, que — non considérée son homonimie intolérable — nous tenons pour la seule naturelle à notre époque, est assez répandue dans la zone intermédiaire entre le provençal et le français, où vivent des parlers cherchant encore leur voie, et en dehors du milieu où s'est produite l'évolution r > s, à une époque, d'ailleurs, où, très vrai-
semblablement, ils n'étaient pas encore nés français, mais étaient encore provençalisants.
Il n'est point nécessaire d'admettre que férir poux fer ir ait été une condition sine qua non, ou simplement un élément conservateur, dans le prolongement jusqu'à nous du férir de la locution sans coup férir. C'est, du moins, ce à quoi aboutit notre examen attentif, qui partait du point de vue que sans coup férir ne serait pas arrivé jusqu'à nous, si férir n'avait signifié que « porter un coup, frapper un coup », et non « porter un coup tranchant, décisif », c'està-dire s'il n'avait pas renfermé une superlativité et une précision dans le coup porté ou à porter, une valeur sémantique qui exclurait la possibilité d'expressions telles que férir un coup sensible (au moral, p. ex.). Sans coup férir, du xiie s. déjà, est parvenu jusqu'à nous pour une raison indépendante du glissement sémantique qu'il a subi par ferir devenant férir.
Si cette locution est encore aujourd'hui monnaie courante, comme au tens de Lafontaine (« Il nous, faut, sans coup férir, rattraper notre somme »), et si elle se maintient encore, quoique la valeur sémantique de férir, dérivé de fer, ait totalement disparu de notre esprit depuis que ce verbe est tombé dans l'état d'extrême défectivité, et que féru, s'il en évoquait une maintenant, en évoquerait une autre (Jéru d'vmour), après avoir évoqué la même (« transpercé par »), c'est parce qu'elle a un attrait et une vigueur qui la recommandent parfois, de préférence à un simple adverbe, dont elle fait la fonction.
Ce n'est pas ce caractère d'ordre estétique qui rent précieus à mes yeus les locutions et les mots que nous appelons vieillis à l'heure actuelle.
Quand nous les rencontrons dans quelque écrit, ou qu'ils se présentent à nous dans notre parler, nous ne fai-
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sons, tout au plus, que nous en étonner, sans chercher la raison d'être du prolongement de leur vie. J'estime qu'ils valent miens cependant que matière à étonnement.
A l'égal des mots disparus du français, ils ont L'avantage d'étaler devant nous une vie lexicale complète, mais une vie encore à son dernier souffle, à l'agonie, et celle-ci est souvent seule à pouvoir nous révéler la cause de leur mort prochaine, et celle-ci que, dans les mots disparus, nous ne pouvons étudier que d'après les dires de nos aïeus, plus ou moins sujets à caution, dans les mots vieillis, nous pouvons ['étudier sur nous-mêmes, sur le vif, et en pleine connaissance de leur vitalité déclinante.
Nous sommes même, à un autre égard, intéressés à cette agonie; car il ne tiendrait qu'à nous, qui sommes maîtres de l'heure, de la prolonger — de la prolonger, mais non pas de remettre le mot en état de santé, comme Littré paraît y convier (« Il faut louer les écrivains qui essayent d'en ramener quelque peu l'usage » — Littré, férir).
Les mots vieillis témoignent, le plus souvent, d'une révolte, d'une incapacité à se soumettre à des substitutions que la langue veut leur imposer.
Cap est un révolté légitime contre chef 'et tête : de pied en cap ne peut être ni de pied en tête, ni de pied en chef, ni de cap en pied ; il ne peut davantage se laisser suppléer par des pieds à la tête, expression qui a un sens beaucoup plus concret.
Si l'on me demandait pourquoi et comment le sujet que je vais aborder vient à faire suite au présent que je viens de traiter, je confesserai que la raison en est toute personnelle et tout accidentelle.
Ayant à envoyer à un ami mon étude sur férir — et sans coup férir — , je lui écris « je ne sais pas si cette brochure .aura l'heur de vous plaire », et, comme écrivant dans un
stile naturellement pauvre, incorrect et terre-à-terre, je ne suis pas accoutumé à rechercher les vieus mots, alors que j'ai grand peine à trouver les modernes, j'ai été surpris par l'emploi de heur que je faisais instinctivement, et l'ai soumis à mes méditations.