‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 46 sur 80 · HEUR · texte numérisé non relu

HEUR

DANS SON ATROFIE SÉMANTIQUE ACTUELLE

J'ai écrit « je ne sais si cette brochure aura l'heur de vous plaire » ; je n'aurais pas dit « si l'auteur aura l'heur de vous plaire ». Et je crois, en cela, me conformer à l'usage courant : je m'en suis assuré auprès de sujets parisiens qui font encore emploi de heur. J'établis la règle que heur ne peut avoir d'emploi actuellement que lorsqu'il s'agit de choses et non de personnes.

Il n'en était pas ainsi autrefois, au xvne s.

« Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance », et où il se disait même, en parlant des personnes, de celle qui fait le bonheur de, « Reine, l'heur de la France et de tout l'univers. »

Uheur du xvne s. a disparu au point que Voltaire a pu dire : « ce mot d'heur, qui favorisait la versification, et qui ne choque point l'oreille, est aujourd'hui banni de notre langue ». Banni, non! puisqu'il existe encore,' et avec une restriction dans son emploi qui exclut l'admission d'une revivification savante. Mais bien, délaissé.

Heur n'a point disparu ; il est un révolté dans « si cette brochure aura l'heur de vous plaire » ; il a disparu dans « si l'auteur a l'heur de vous plaire ». Que s'est-il passé ?

Heur, précisément parce qu'il s'est élevé si haut (« heur

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de tout l'univers ») et s'est abaisse si bas (« si cette brochure aura Theur de vous plaire »), qu'il s'est appliqué aus choses tout en s'appliquant aus « reines » et aus « exploits merveilleux », s'est avili, comme le papier-monnaie s'avilit quand baisse le crédit, comme les mots abstraits s'avilissent quand la langue en abuse, comme verte s'est avili.

Et comme verte s'est refait une nouvelle santé — d'ailleurs déjà quelque peu ébranlée (« c'est la vérité pure, stricte », etc.) — en devenant vérité, heur a eu recours à un moyen semblable pour se reconstituer des droits perdus l. Malheur n'avait pas participé à la déchéance d'heur; c'est sur malheur que se fait bonheur, ou plutôt, puisque bon heur existait déjà, nous dirons: c'est sur malheur que s'affermit bonheur. Car, sémantiquement, bon dans bonheur n'ajoute pas un iota à heur, qui, à l'égal de chance (« il a de la chance ») signifiait déjà intégralement « bonheur ». Je dirais volontiers que l'expression bonheur et malheur (identique à heur et malheur queLittré et le Dict. Gén. disent être encore employé) est l'équivalent de bon- et malheur, j'entens dire par là que, dans bonheur actuel, bon n'est plus pléonastique, comme il l'a été dans l'ancien bon heur, et devient parallèle à tuai, opposé à mal, à Yheur duquel il a participé ainsi, comme quand je dirais : la pré- et postposition (d'un adjectif, p. ex.).

Voilà donc bonheur venant se substituer à heur, quand heur est devenu veule, employé lorsqu'il s'agit de personnes.

Mais bonheur n'était pas le seul substitut possible et réel d'heur. Il y avait chance, fortune, bonne fortune, plaisir, tous héritiers se partageant le patrimoine d'heur et l'ajoutant au

1. Il est bien inutile de dire que, à aucun moment, nous n'avons pensé a attribuer la disparition d'heur, monosilabe dès le xive s., à une collision avec heure, malgré des contacts regrettables (« combien d'heur et de jours », « que notre heur fût si proche », etc.).

leur propre, non pas sans que cet accroissement sémantique ne modifie leur nature, sans doute, et, peut-être ne change le cours de leur destinée. Car aucune parcelle ne se détache de l'édifice sémantique d'une langue sans entraîner presque fatalement des mouvements dont l'importance est disproportionnée à la futilité apparente de la cause qui les produit (cf. la disparition d'ouïr dans La faillite de Tétymologie phonétique).

Chance, fortune, plaisir, venant se substituer à heur employé en parlant des personnes, allaient-ils se substituer à heur en parlant des choses ?

Ma brochure allait-elle avoir la chance, la fortune, la bonne fortune, le plaisir de plaire à mon ami? La joie, h félicité, les délices de lui plaire ?

Impossible!

Ainsi heur trouvait un dernier refuge dans le cas où il était employé en parlant des choses,... un refuge jusqu'au moment où la langue aurait trouvé un substitut convenable à cet emploi.

Et qu'a-t-elle trouvé ? Avantage, don.

Je ne dédaigne ni avantage, ni don. Mais je constate que ce sont, relativement, des néologismes qui ne valent peutêtre pas plus que mon heur, qu'on surcharge sémantiquement avantage, don, comme on a surchargé heur ; et, en prévision du danger qui les guette de ce fait, je me demande': quelle surprise réserve à nos descendants ce mouvement lexical, si disproportionné par son ampleur à la perte du petit mot heur, perte que les lexicografes enregistrent comme un incident sans conséquence, comme un simple « fait divers » de journal ? -rcàvTa pet.

Exemple peut-être unique d'une décadence aussi rapide, dès la fin du xvne s., heur n'était plus sinonime de bonheur : « Et que l'heur d'être aimé n'est pas toujours bonheur. »

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Et Labruyère dit avec beaucoup de raison et de bonheur : « Heur se plaçait où bonheur ne saurait entrer ; il a fait heuteux qui est français et il a cessé de l'être. » Mais, comme Voltaire, il se trompe eu affirmant qu'heur a cessé d'être français, puisque nous l'employons encore, et en pleine connaissance de sa valeur héritée, ce qui ne serait pas le cas si nous l'avions réalisé par réadoption.

Cet arrêt dans la substitution à heur, cette obstruction de la part d'heur, employé en parlant des choses, à l'évolution d'heur en parlant des personnes, sont-ils conformes à la langue en évolution ?

Ils sont l'essence même de la substitution d'un mot à sémantique multiple, d'un mot ayant simplement un sens figuré à côté d'un sens propre, s'effectuant par un autre mot dont la malléabilité, l'élasticité n'est pas la même que celle du mot auquel il se substitue.

Or, par quoi se distingue heur, en parlant des personnes, d'heur en parlant des choses ? Par un emploi au sens propre d'un emploi au sens figuré.

Heur, devenu inapte à être employé en parlant des personnes, est remplacé dans ce cas par bonheur, chance, plaisir, etc. ; mais ceus-ci ne conviennent pas aus choses, ausquelles il faut un autre substitut, et, en attendant — l'attente est plus ou moins longue — heur continue à faire l'office auquel il a été appelé... appelé improprement, peut-être, mais qu'il remplit par usurpation, par une usurpation à laquelle la langue a consenti, qu'elle a consacrée.

Heur en parlant des choses était impropre, puisque heur, pas plus que bonheur, ne devait avoir la propriété de s'appliquer aus choses, et que, à l'heure actuelle encore, nous rejetons « si cette brochure aura le bonheur de vous plaire ». La langue n'y consent pas.

Y aurait-elle à la longue consenti ?

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On ne le saura que par déduction résultant de cas semblables à celui d'heur, mais non de l'historique d'heur luimême ; car heur, en parlant des choses, avait trouvé un remède efficace à sa défection pour cause de démonétisation par excès d'enfase, en même tens que heur, en parlant des personnes, avait trouvé le sien dans bonheur, chance, fortune, plaisir.

Alors, pourquoi heur, en parlant des choses, a-t-il persisté jusqu'à nos jours, s'il a trouvé un remède efficace en même tens que heur en parlant des personnes, et quel est ce remède ?

Ce remède, contemporain de bonheur, était don, avantage. Ce remède, on le voit, n'était pas unique. A la substitution de heur, en parlant des choses, il ne s'imposait pas un remède unique, pas plus qu'à celui de heur, en parlant des personnes : indice d'hésitation dans l'application térapeutique. Cette hésitation pour heur, en parlant des choses, se justifie.

La marquise de Sévigné, par exemple, disait don déplaire — nous disons même don de déplaire — et nous l'imitons; mais, en limitant, nous commettons une faute, à l'usage de laquelle la langue a peine à donner son consentement : en effet, c'est la faute -même qu'elle répudie, lorsqu'elle s'oppose à « une chose a le bonheur, le plaisir, la chance ».

Une chose a le don est la consécration d'un emploi identique à une chose a l'heur, tel que le faisait le xvne s., par figure, identique à une chose a le bonheur, le plaisir, etc., tel que nous le répudions aujourd'hui, et nous acceptons une chose a le don (de plaire), comme un pis-aller, autorisé par des auteurs en mal de substitution lexicale, puisque don présente le même obstacle que bonheur, etc. à être appliqué aus choses, et que la langue devrait l'écarter au même titre que bonheur, etc., puisque heur, sémantiquement atté-

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nué, depuis qu'il est dépouillé de son « bonheur » d'autrefois, depuis qu'il est « dépersonnalisé », est toujours là pour nous dire qu'il n'a pas été guéri, qu'on ne l'a pas remplacé efficacement, et qu'il a encore le droit de vivre.

Avantage, qui sort complètement de son aire sémantique pour signifier notre heur — à F avantage de nous revoir occupe une rubrique spéciale dans le Dict. Gén. — et qu'un auteur, en 1690, dit être « façon de parler bourgeoise », et Lîttré « aujourd'hui, formule de politesse » était encore plus précaire que don.

Qui trionfera de bonheur, etc. ou de don et avantage dans la place qu'occupe encore heur chancelant ?

Évidemment don et avantage, don ou avantage. Quant à bonheur , chance, fortune, plaisir, leur tour n'est pas près d'arriver, et, s'ils sont jamais « ministrables », ce ne sera qu'à la suite de quelque catastrofe survenant à don et avantage, les mots d'aujourd'hui déjà et de demain, les mots que, comme pis-aller, nous traînons depuis la fin du xvne s. et qui ne régneront sans entrave qu'à la mort d'heur.

Ces faits concernant heur répètent, de point en point, ceus qui se sont déroulés pour l'ancien affermer l, lequel signifiait « affermir » et « affirmer » et qui, sous l'action de fermer « firmare », rendre ferme, devenu fermer « clore avec un fer », se trouve dénaturalisé de « ferme », et doit se renaturaliser à « ferme ». Il devient affermir (comme bonheur succédant à heur), qui n'atteint pas « affirmer » (l'emploi figuré, comme Y heur employé par moi). Affermer (comme heur) continue à faire l'office d' « affirmer » (on afferme qu'un remède affermit les chairs), jusqu'à ce que « affirmer » trouve un substitut qui satisfasse sa séman-

1 . Les faits que je résume ici sont exposés dans une étude qui fera partie du volume publié par l'École des Hautes Études à l'occasion de son cinquantenaire.

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tique révoltée contre affermir et que confirmer vienne lui offrir affirmer (comme avantage, don viennent relever heur de son rôle provisoire, que nous pourrions encore rendre définitif à l'heure qu'il est, si tel était notre plaisir).

En disant « si cette brochure aura Y heur de vous plaire » et, d'autre part « j'ai le bonheur (etc.) de vous l'envoyer », je me trouve encore à l'étape de heur -bonheur correspondant à celle (ïaffermer-affermir que représente Amyot. Mais « si la brochure aura le bonheur (etc.) de vous plaire » a été prévenu par « si la brochure aura le don (l'avantage) de vous plaire ». Et, à moins d'une réaction raisonnée et plus ou moins rétrograde, cette dernière sera définitivement consacrée par la langue. Heur n'aura plus qu'à disparaître totalement, laissant don et avantage seuls maîtres de la place, en face de bonheur, chance, etc.

Heur a péché par son emploi enfatique à l'excès. Son état patologique, s'il n'était pas immédiatement suivi de mort, devait, conformément à son origine, passer par une étape transitoire que représente son emploi exclusif en parlant des choses. Pour que cette agonie soit elle-même conforme à l'état patologique d'un mot, il fallait que, dans cet emploi réduit, heur n'eût plus l'effet délétère qu'il avait dans l'emploi d'où il a été évincé, et où la nature de ses substituts lui enjoignait de se dédoubler — bonheur, plaisir, etc. moins accessibles à l'emploi figuré que don, avantage.

Les rôles d'heur dédoublé ne sauraient être renversés que si mon explication de sa disparition par deus étapes successives est fausse, et si l'historique à'heur en voie de disparaître a, cronologiquement, une apparence trompeuse.

Admettons néanmoins, pour un instant, la réalité de ces rôles renversés. Il est évident que, dans ce cas, les mots actuels bonheur, plaisir, etc. seraient diminués de la

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succession d'heur, et que don, avantage en seraient d'autant augmentés, les uns et les autres étant aujourd'hui héritiers légitimes d'heur^ avec cette restriction cependant que, dans certains cas, d'autres substituts aient pu se présenter.

Que Ton remplace heur par don ou avantage dans les exemples fournis par Littré, on verra qu'il n'en résultera que des frases dont la compréhension ira de la possibilité à la réalité actuelle, et ne sera jamais impossible : la révolte de bonheur, etc. contre « si ma brochure aura le bonheur de vous plaire » est plus catégorique, plus décisive — nous voudrions pouvoir dire plus excessive — que celle de don, avantage contre « si ma brochure aura l'heur de vous plaire », et il est naturel que la moins catégorique puisse se substituer à l'excessive, tout en en atténuant la portée sémantique (« Reine, avantage de l'univers »).

Mais, dira-t-on, à quoi bon cette remarque, pour le moins fastidieuse, et où voulez-vous donc en venir ?

Je veus chercher à démontrer que le fait — inconcevable, selon nous, pour heur — existe réellement dans la langue, et traiter d'un cas où la substitution du mot se présente en sens inverse de celle d'heur, c'est-à-dire débute par l'emploi figuré, et où le substitut du figuré s'impose à l'emploi du sens propre et en détruit complètement l'existence primaire.

Je veus chercher à convaincre que La faillite de ïètymologie phonétique n'est pas un titre de réclame, mais qu'il renferme l'expression exacte de ma pensée, que je résume ainsi : l'étimologie primaire n'a souvent qu'une valeur fugitive : une fois embarqué, le mot français vogue où le pousse le français, obéit à l'étimologie populaire, devient papillon, de crisalide qu'il était et à l'état de quoi il reste selon les lexicografes.

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