‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 6 sur 80 · FAIRE BONNE CHERE, CHAIR DE POISSON, IL LUI A ENLEVÉ UN · texte numérisé non relu

FAIRE BONNE CHERE, CHAIR DE POISSON, IL LUI A ENLEVÉ UN

morceau de chair, etc. eussent abouti à des renseignements bien précieux pour l'étude de nos mots.

Quant à la carte viande (1383), qui est, en somme, l'unique point d'appui que nous fournisse l'Atlas, elle se présente à nous sous un jour qui exclut une interprétation claire et exempte de doutes .

En effet, sans doute le mot français viande lui-même, et plus certainement encore son sens actuel) a recouvert des territoires bien plus vastes que celui où, de par son évolution sémantique exceptionnelle, il a pu prendre naissance.

Il n'a laissé à son prédécesseur issu de caro que la moitié à peine du domaine gallo-roman, et encore cette moitié, plus particulièrement dans ses parties géographiquement les plus exposées, est-elle dès maintenant fortement entamée et à la veille d'être conquise : on y trouve caro en concurrence avec viande.

L'invasion du français viande n'est pas due uniquement à une servilité aveugle des parlers populaires à l'égard de la langue littéraire. L'héritage qu'ils tenaient du latin caro a pu présenter de graves inconvénients suscités par des collisions formelles autres encore que celle dont la littérature a été victime : l'adoption du mot français y remédiait.

Faire le départ dans le domaine actuel de caro entre son existence autochtone et son intrusion paraîtrait téméraire en l'absence d'autres documents que ceux dont nous disposons, en l'absence notamment de renseignements sur l'évolution sémantique de chiere (cara) ; mais pour une autre raison encore, celle qui repose sur la fluctuation phonétique er : ar, laquelle existe aussi dans les parlers populaires.

Rien, par exemple, ne serait plus tentant que de faire fond sur la présence clairsemée de formes chiere pour chair qui ont déconcerté M. Herzog dans ses Neufran- Xpsïscht Dialekt texte (75) et qui semblent confirmer de la façon la plus heureuse notre conception de la collision de caro avec cara. Mais, leur apparition indépendante en plusieurs régions, alors que pour la réalisation de la collision ayant eu lieu en français littéraire, il faut un concours de conditions phonétiques et sémantiques qui n'a pu

se produire que tout à fait exceptionnellement, c'est-àdire le concours de :

l'existence de cara, avec sa marche sémantique, échelonnée, jusqu'à chère = « repas gras », au moment de l'arrivée phonétique de caro à l'étape cher, étape de sa collision ;

leur apparition indépendante en plusieurs régions, disions-nous, fait catégoriquement rejeter cette confirmation trompeuse.

Examinons un des exemples de M. Herzog.

A Granges, près Plombières (Vosges) ;

cara — s'il y existait — était chiere, puisque capra, dans le même texte, est représenté par syef;

carne y est chié

La solution qui confirmerait la genèse de carne > chié sous l'influence de chie(re) est nécessairement fausse ; car, si ce patois a conservé eyef (capra), il n'a pu avoir réduit chier(e) (cara) à cher, réduction nécessaire pour qu'il y ait collision avec cher (caro).

Donc : chié (caro) ne peut être qu'un chair ou proprement cher français introduit à Granges à l'époque où son parler avait sy en regard du français s (réduit de ïy) — et c'est encore l'état de chose actuel — et où par naturalisation phonétique le parler populaire faisait du fr. cher un chier. Nous ne pouvons envisager sérieusement une autre explication, d'après laquelle, à Granges, un hypothétique chière (cara), arrivé — hypothétiquement — à la valeur sémantique de « repas gras, gras » aurait supplanté caro.

Quand nous aurons ajouté que la fluctuation entre er et ar, qui a existé à une certaine époque dans la langue de l'Ile-de-France, existe encore actuellement dans les parlers populaires et qu'il y a des formes char qui peuvent

remonter à cher, on comprendra l'absence dans notre travail d'une carte interprétative de viande .

Aucune des raisonsvci-dessus exposées ne saurait cependant mettre obstacle à l'examen d'une particularité de la carte viande, à l'examen d'un problème dont la solution révèle des aperçus intéressants sur les moyens employés par les parlers pour sortir d'un état de détresse lexicale. Voici ce problème :

Char dans les patois du Nord.

Quelques points du Pas-de-Calais (283, 284, 285, 286, 287, 276), du Nord (272, 282), de la Belgique (293, 294), formant une aire cohérente, ont de caro une forme qui est en contradiction avec la phonétique. Cette forme est char. Elle est singulière a deux égards : d'une part par la présence du € au lieu de k, d'autre part par sa voyelle qui va se révéler comme un archaïsme.

Il ne saurait faire de doute que caro n'eût existé partout sous sa forme phonétique régulière de kar dans le Nord de la France l, là où le c devant a se maintient sans se palataliser et où même, vraisemblablement, un son français £ aurait été naturalisé en k à l'époque moderne. Or, cette forme régulière y a totalement disparu et son aire a été submergée par l'envahisseur viande, qui lui-même, n'a, sans doute, recouvert qu'imparfaitement une aire -car plus ancienne dont il ne reste plus que la parcelle constituée par les points ci-dessus énumérés et où il vit soit seul, soit en concurrence avec viande.

Quelle est la cause qui a fait disparaître kar ?

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