Voir le Dict. de Godefroy, Suppl. chair
Tant que l'article féminin est resté la, la coexistence de la kar (chair) et de le kar (char) n'avait pas le caractère de menace dangereuse pour l'un ou l'autre. C'est ce que nous enseigne jusqu'ici la coexistence d'homonymes de genre différent. Il n'en fut plus de môme lorsque l'article féminin devint le (comme ma, la, sa > me, U\ se); la collision devint complète et intolérable.
Où était le remède à cet état pathologique ?
Nous avons vu des parlers, en pareille occurrence, recourir à leur propre fonds, tel le gascon qui, privé du mot épi, en collision avec épine, ressuscitait le mot kabel, tombé en désuétude dans sa signification de « cheveu », sugeesdonné qu'il était par la puissance étymologique de la grande famille kap (« tête »). Une suggestion semblable a fait disparaître presque totalement du Midi de la France la forme phonétique de caballum, remplacée par une forme patoisée du français cheval .
Mais ce recours au propre fonds, témoignage d'indépendance et de vitalité provinciales, a disparu presque totalement de nos jours, depuis que presque tous les parlers de la France sont privés de l'élément directeur régional qui police l'action mécanique, aveugle, destructrice de la phonétique, depuis qu'ils sont délaissés par les classes instruites et lettrées, toutes converties au français littéraire.
Dans leur pauvreté génétique, dans leur misère actuelle, les parlers — nous n'en exceptons pas la langue illustrée par Mistral — ont recours à la grande pourvoyeuse qu'est la langue littéraire ' et leurs emprunts sont moins souvent
i. Nous verrons dans une prochaine étude des parlers, fourvoyés comme en une impasse sous l'action aveugle des lois mécaniques de la phonétique, faire volte-face, rebrousser leur cours phonétique sous la tutelle de la langue littéraire plus prévoyante, plus perspicace, plus capable d'œuvre réparatrice. Le français est la providence des parlers qui s'égarent.
peut-être les effets d'une servilité à son égard que ceux d'une nécessité causée par l'engrenage des lois phonétiques qui provoquent un désarroi lexical, auquel ils ne savent plus remédier autrement que par l'emprunt.
C'est ainsi que, dans sa détresse lexicale, le Nord de la France, antérieurement au xvie siècle, a emprunté char à la langue de Paris et a ainsi réparé le mal causé par l'évolution de l'article la à le à ce mot spécialement. A ce mot spécialement, disons-nous, car nous allons voir tout à l'heure que cet emprunt n'a été qu'un remède de fortune auquel on a été obligé d'avoir recours, tant que le parler en détresse n'eut pas adopté un régime général et préventif qui se fût sûrement aussi appliqué à la forme de caro, déchue par le fait de sa collision, et eût ainsi sauvé kar.
On a tenté soit de nier, soit de mettre en doute, soit de restreindre le rôle délétère de la phonétique en tant que créatrice de produits homonymes qui obligent le parler à remanier son patrimoine lexical, le contraint constamment à un travail de réparation. Nous croyons pouvoir prétendre qu'il n'est aucune loi phonétique qui, dans le long cours d'un parler, s'effectue sans causer des dommages nécessitant une œuvre de réparation et des modifications de tout ordre, que la phonétique est responsable de la disparition d'une grande partie des mots du patrimoine latin, qu'une foule des disparus sont des déchets de l'usure phonétique, qu'une foule de mots nouveaux sont des compensations, plus ou moins heureuses, à ces déchets.
Presque toutes les études qui suivront celle-ci dans la publication : Pathologie et thérapeutique verbales auront pour objet de démontrer cette thèse par des exemples qui remonteront parfois à la langue latine de l'époque classique.
Neutralisation de l'art, défini.
Cas pathologiques.
i) Exemples de la perturbation qui en résulte dans le lexique.
Pour entraîner la conviction du lecteur en ce qui touche La nécessité d'une intervention lexicale lors de la collision de chair et char en le kar et l'importance du désarroi causé par la collision de la avec le dans le lexique du Nord de la France, il nous paraît utile de recourir à une constatation qui sera la base d'une étude future sur le merle et le loriot ■
La Gaule romane a conservé le latin merula (sous une forme féminine ou masculine), tandis que ce mot a disparu en Wallonie et dans une région limitrophe en France.
Les deux mots ont été frappés à mort par la phonétique, mais l'ont été diversement, et, de ce chef, ils ont aussi succombé diversement.
En effet,
par une évolution des plus régulière, merula, en Wallonie, devait devenir la mierle, par assimilation la miellé, et par la collision de la avec le, le rnielQe), qui était l'aboutissement de mel latin ;
par une évolution des plus régulière, merula, au sud du territoire précédent et où l'e entravé ne se diphtongue pas, devait devenir la merle, par assimilation la mel(J)e
i . Cette étude ne pourra paraître qu'après que nous aurons recueilli des matériaux de contrôle dans un territoire actuellement envahi par l'ennemi. Elle bouleversera entièrement toute l'explication — par trop ingénieuse — que nous avons précédemment donnée pour établir la filiation des formes intermédiaires entre noire et merula. Cette explication date d'une époque où nous usions encore de certains tours de passe-passe qu'excusait une méthode surannée.
— lé —
qui est l'aboutissement de mespila latin, ou, si l'on prend pour point de départ le masculin — nous étudierons cette alternative dans l'article annoncé — le merle devait devenir le melle, le mêle, qui est l'aboutissement du latin mespila et la forme que celui-ci avait prise lors de la collision de la avec le.
Voilà pourquoi, en Wallonie, on dit lam ï pour « miel » (= larme, cf. le français goutte = eau-de-vie) et mauvis ou grive pour « merle » (disparition des deux mots en collision). Voilà pourquoi, plus au sud, merle a disparu et a été remplacé par mauviard ou par une série de formes que nous étudierons dans l'étude annoncée. Si l'on se refuse à admettre que merle a disparu, parce qu'il allait devenir ou était devenu l'équivalent soit de miel, soit de nèfle, que miel a disparu, parce qu'il allait devenir ou était devenu l'équivalent de merle, que répondra-t-on aux questions suivantes :
Comment se fait-il que, seuls des parlers gallo-romans, le wallon et le picard aient perdu merle, alors que tous deux seuls ils étaient soumis à une loi qui devait fatalement faire aboutir ce mot à celui qui désignait soit la nèfle soit le miel ? Comment se fait-il que seul des parlers gallo-romans, le wallon ait perdu miel, alors que seul il était soumis à une loi qui devait fatalement faire aboutir ce mot à « merle » ? Comment se fait-ii que des substituts de « merle » et de « miel » aient envahi seulement des territoires où ils remplaçaient des mots rendus par la phonétique inaptes à leurs fonctions ?
Il nous semble qu'il y a ici non pas probabilité, mais certitude.
ï. Voir : MEYER-Lùbke, Wortgeschichtliches dans la Zeitschr. fur rom. Phil., XXIX.
2) Changement du genre des substantifs.
Neutralisation des flexions génériques de l'adjectif.
L'évolution de l'article féminin la à le a été pour la langue de l'extrême nord de la France la cause directe d'une catastrophe linguistique que l'on peut comparer, par son importance, à celle qu'a produite en français la disparition des formes du cas-sujet.
La première conséquence qui en devait résulter fut l'ébranlement du genre des substantifs.
A tous les mots qui commençaient par une voyelle, qui étaient précédés de l'art. /' et non de le ou de la, qui au gré des influences analogiques inhérentes à certains mots changeaient de genre ou flottaient entre le masculin et le féminin et sont par conséquent l'apanage d'une région beaucoup plus étendue que la nôtre (âge, orage, ouvrage, air, etc., etc.) viennent s'ajouter une foule d'autres qui sont propres à la région de la >> le. On en trouvera une liste, très incomplète naturellement puisqu'ils n'y figurent qu'cà titre d'exemples, dans le Lexique Saint- Polois de M. Edmont (2e partie, page 316).
Il est malheureusement fort probable que les études les plus approfondies, pour ne pas disposer de textes patois suffisants qui datent de cette époque, n'aboutiront pas à en dresser une liste complète, parce que, dans l'état actuel du patois, tel mot qui de féminin était devenu masculin et vice-versa, peut être le résultat d'un retour au genre originaire sous l'influence du français — influence dont la présence effective se manifeste déjà à l'époque où kar équivalait à « char » et à « chair » et qui n'a cessé depuis de se faire sentir, influence qui doit, selon nous, avoir même
été déterminante dans la réfection d'un article générique remplaçant l'article neutralisé.
Les textes anciens nous révèlent un mot nuit du genre masculin, nous le révèlent bien vivant en Picardie, d'autre part, les Lettres picardes de P.-L. Gosseu de Vermand, qui ne datent pas de ioo ans, nous le montrent encore (a nivi « à la nuit »); nous ne savons s'il existe encore comme masculin actuellement, cela est douteux à en juger par le parler de Saint-Pol qui ne le connaît plus que comme féminin, mais tout fait supposer que le genre féminin actuel est dû à un retour sous l'influence française.
« Nuit » qui n'est nulle part masculin dans la Gaule romane ailleurs que dans l'aire à article neutre était devenu masculin en Picardie évidemment sous l'influence directe de « jour »; mais la puissance analogique de « jour » fût restée latente, si la neutralisation de l'article n'était venue la déclencher (le jour et le nuit).
L'évolution de la à le était donc devenue un élément de désorganisation pour le genre des substantifs. Longtemps sans doute la langue ne réclama pas impérieusement une intervention. L'examen historique auquel on soumettrait les mots de notre région ayant changé de genre pourrait, ce nous semble, fixer l'intensité de la désorganisation en même temps que la durée de l'interrègne duquel date l'emprunt de car.
Toutes les parties du discours en dépendance directe avec le substantif étaient menacées de perdre leurs flexions génériques.
Ainsi, l'adjectif indéfini tout, toute est réduit dans une bonne partie de l'aire à collision de la avec le à la forme neutre tout et, en Gaule romane, là seulement. Tout la nuit (Atlas 929).
Il est curieux de voir comment, pour ce mot particuhè-
renient, la langue se débat ensuite contre la tyrannie phonétique, la paralysie dont elle est affligée. Outre qu'elle a sauvé du naufrage une forme tut à laquelle elle donne une fonction particulière (Lexique Saint-Polois), elle a éprouvé le besoin de recourir a un traitement qui n'appartient en propre qu'à la pharmacopée du français littéraire, à la résurrection d'une consonne ne vivant plus que dans la tradition graphique, à IV de tous, pour redonner quelque individualité au pronom pluriel; elle dit lous, comme les Parisiens, et comme nous disons plus et non plu lorsque nous voulons écarter l'équivoque à laquelle ce mot peut donner lieu : Y en a plu; mais y en a. plus (= davantage).
Le Picard en a même affublé son vieux mot tartous (= trestous).
Il faut bien se garder de faire nécessairement remonter la neutralisation de tout à un âge antérieur à celui de l'existence de l'article démonstratif ce, celle, en prétextant que ce, celle aurait empêché tout de se neutraliser (tout ce pays, mais toute celle contrée), car nous ne savons pas si, lorsque le patron est là devint ce patron est là, tout ne persistait pas encore sans article.
X'importe quel adjectif pouvait être affecté dans sa vie tiexionnelle par la neutralisation de l'article défini, et nous aurons l'occasion d'en présenter un cas frappant dans le prochain fascicule que nous publierons (blanc-blanque).
Nous nous contenterons ici d'en signaler un exemple, qui s'offre à nous comme par hasard et fort à propos à l'occasion de notre remarque sur tout, dans la carte (elle vit) toute seule.
On y voit que seul a perdu sa forme féminine, comme tout, et, de sa combinaison avec ce dernier, il est résulté les quatre réalités suivantes .
— MO- ELLE VIT SEUL ELLE VIT TOUTE SEUL ELLE VIT TOUT SEULE ELLE VIT TOUT SEUL