‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 66 sur 80 · ESSE TTE-MO UCHE TTE 5 I · texte numérisé non relu

ESSE TTE-MO UCHE TTE 5 I

505, qui font tous partie de L'ancienne aire manchette « abeille » et « essaim-ruche » et qui suivent la destinée d' « abeille » jusqu'à abeille, le mot du xxe s. Ces parlers n'ont plus guère à se soucier de leur avenir : le français y pourvoira.

M.J. approuve mon explication de mouchette « moucheron » > mouche « moucheron » en Wallonie sous l'impulsion et dans le voisinage immédiat de mouchette « abeille » > mouche « abeille ». Est-il possible qu'il désapprouve mouchette « essaim » > mouche « essaim » et sa suite conséquente abeille « essaim » sous l'impulsion de mouchette « abeille » > mouche « abeille » en une aire cohérente, dont il m'a marqué lui-même les points extrêmes (4°5. 505> 5 et I2) et auxquels je viens d'ajouter des points intermédiaires (sud du Cher, et probablement Escurolles) ?

Dans une note qui accompagne une constatation malheureusement trop juste, et que vient confirmer le présent article (« on peut contester l'évidence de certaines explications ». P. 123), M. J. dit : « Ainsi je ne voudrais pas exclure d'une façon aussi catégorique que le fait M. G. un conflit entre ai s « planche » et es « abeille ».

En tout cas, ais « pkmche » — s'il a existé — était bien inoffensif à l'époque où M. J. fait évoluer, « par imitation » de mouchette, es « abeille » en essette « abeille ». Essette pouvait-il moins facilement signifier « petite planche » qu'« abeille », voire même qu' aissette « espèce de hache ou de marteau », si toutefois ce mot, de tout autre origine que la « planchette », est de la région ?

M. J. continue : « il ne devait pas être commode d'appeler le « banc des abeilles » (bà d esat) l'es des es, dans les Franches- Montagnes, par ex., où le rucher en forme de maisonnette, comme certainement en beaucoup d'autres régions, est d'introduction moderne ».

L'es des es n'avait pas à exister. Il était —M.J. le sait aussi bien que moi — l'ester 9 Yeserier, qui était le dérivé le plus direct

d'es dans « une unité qui témoigne d'une conservation particulièrement tenace d'apis » (J.), et il consistait en une planche sur laquelle reposaient la ruche ou les ruches, et il consistait plus tard en un rucher « en forme de maisonnette », comme était aussi Yapier, le dérivé le plus direct d'ep, et qui, au point 264 et — M. J. nous le fait savoir — dans Olivier de Serres, désigne le banc ou les bancs sur lequel ou sur lesquels reposent la ruche ou les ruches, pour désigner plus tard le rucher « en forme de maisonnette ».

Si les Franches-Montagnes n'ont plus Yesier-eserier, c'est qu'elles s'en sont appauvries depuis la disparition à' es I (guère avant — quoique banc des es vaille bien es des es). « C'est la seule aire quelque peu étendue de ce dérivé d'es » (J.), et M. Bloch dans les 26 patois vosgiens et franc-comtois qu'il a étudiés relève 26 ester « rucher ».

J. GlLLlÉRON.

1. Comme le point 77 s'est appauvri de chatrier ou d'ester à l'époque d'epapier.

La critique de M. Jaberg a attiré à nouveau mon attention sur le mot jeuneau « essaim », dont on trouvera l'aire dans la carte qui accompagne mon travail sur l'abeille.

Jeuneau (aire D de la carte) désigne 1' « essaim », et, aboutissement de tâtonnements lexicaux qui l'environnent, a remplacé un essaim qui était devenu « abeille » par l'intermédiaire de « mouche à? essaim » Ç>essaim tout court). C'est avec raison que, dans ma réplique à M. Jaberg, je m'appuie sur l'origine de ce mot pour corroborer une interprétation de mouchette par « jeune d'abeille ». •

Si mon travail a trouvé un lecteur attentif, je doute que celuici puisse me reprocher de la prolixité et de la surabondance dans les démonstrations que j'ai tentées et que j'aurais, paraît-il, trop facilement considérées comme aboutissant à des vérités mathématiques.

On me permettra donc de ne pas négliger l'occasion, que me fournit jeuneau « essaim », de corroborer une conception que j'aurais pu considérer avec trop de hâte comme mathématiquement juste et de mettre à nouveau en relief la valeur des déductions qui ont pour base la géographie linguistique.

J'ai prétendu que la plus grande partie du territoire de la langue d'oui avait eu à subir une collision d'es « abeille » avec e\è (en é%é : le vol déçé = le vol d'oiseaux, le vol des abeilles), une collision qui entraînait la perte des deux vocables (voir Abeille). En outre, dans la Revue de phil. fr., 1920, ierfasc, j'ai corroboré depuis cette conception en signalant dans un patois de

l'aire é = apis une forme oiseleur désignant Y « apiculteur », qui est indubitablement propre à confirmer le fait qu'il s'agit bien d'une collision de 1' « abeille » avec 1' « oiseau » — fait d'ailleurs mis hors de doute par les substituts étranges qui ont succédé aux deux vocables télescopés.

Cependant, si « abeille » et « oiseau » se sont télescopés dans la plus grande partie du territoire de la langue d'oui, nécessitant ainsi une substitution bilatérale, certain substitut d'abeille, guêpe «abeille », m'avait démontré l'existence d'un autre télescopage, celui d'es « abeille », préservé d'un télescopage avec « oiseau », et, en Wallonie, allant entrer en collision avecwes « guêpe ».

Cet autre télescopage s'accomplissait en dehors d' « oiseau », laissait oiseau intact. Il en restait deux aires bien distinctes :

i) celle d' « abeille » et d' « oiseau » substitués par d'autres mots, et

2) celle d' « abeille », substitué pour cause de télescopage avec « guêpe » et où oiseau reste intact.

C'est la nature des substituts d1 « abeille » et d' « oiseau » — ep à Paris « abeille » ; moisson « moineau* »>> «.oiseau » — qui m'avait permis de considérer comme certain l'autochtonisme d'oiseau en Wallonie (Abeille p. 161).

Nous avions vu oiseleur « apiculteur » réaliser la conception d'une collision d' « abeille » avec « oiseau ». Oiseleur « apiculteur » est une entité qui est « oiseau » par sa forme et « abeille » par sa sémantique.

Voici que jeune d'essaim, en Wallonie (sous la forme jeuneau « essaim ») réalise la conception d'un oiseau autochtone et persistant jusqu'à nos jours, la conception d'un oiseau resté à l'écart de tout conflit personnel avec « abeille », ne pouvant être par conséquent qu'un jeune d' « abeille » (et non d' « oiseau » — puisque oiseau n'a pas besoin de substitut). Voici que juxtaposée à cette aire jeuneau, il y a une aire(E) où jeune d'oiseau remplace un oiseau en conflit avec « abeille » et devant disparaître avec l'« abeille », une aire où jeune ne peut être que jeune d' « oiseau » (et non d' « abeille » — puisque essaim n'a pas besoin de substitut). Voici une entité (jeune) qui est « oiseau » là où

elle ne peut être « abeille », et qui est « abeille » là où elle ne peut être « oiseau ».

Jeuneau « essaim » et jeune « oiseau » n'ont de commun qu'une commune limite qui marque une coupure violente entre eux deux. Cette limite est en même temps celle qui sépare * aucellum, conservé de * aucellum disparu.

La limite qui sépare jeuneau « essaim » de jeune « oiseau » est-elle, oui ou non, une preuve mathématique de ce que j'ai avancé en me basant sur des faits de nature tout autre, c'est-àdire que « apis s'étant confondu à l'est [en la région de jeuneau] avec wespa et non avec* aucellum, celui-ci était resté intact, que ces patois témoignaient de la réalité d'un oiseau autochtone que, précédemment [et toujours pour d'autres raisons] nous avons cherché pour être le siège d'une survivance de es après son escapade désastreuse vers essaim » {Abeille p. iéi) ?

Il n'y a aucune corrélation entre nos deux jeune, ils n'ont qu'une frontière commune qui se révèle comme une barrière infranchissable à chacun d'eux (Tun excluant l'autre).

Jeuneau était réellement un groupe de jeunes abeilles et était un terme adéquat (car jeune « abeille » n'existe pas) à un essaim défaillant. Jeune n'est « oiseau » que par un tronçonnement sémantique d'oiseau défaillant, non adéquat à « oiseau » et créant une nouvelle équivoque (jeune de n'importe quel animal).

Jeuneau « essaim » était susceptible de se maintenir. Jeune « oiseau » ne le pouvait pas raisonnablement, et allait nécessairement être soumis à une révision (oiselet, alouette).

Jeuneau succédait à essaim disparu à la suite (ïessai?n^> « abeille». Jeune succédait à oiseau, médiatement ou immédiatement (c'est à examiner), à l'époque du télescopage de « abeille » avec « oiseau », télescopage qui ne s'est pas produit dans l'aire jeuneau.

Si la limite géographique qui sépare jeuneau de jeune est ce qu'est en grammaire un trait de suspension, celles qui séparent jeune de oiselet et de alouette ne sont que des traits d'union. Malgré leur ressemblance formelle, les deux jeune n'ont rien de commun entre eux géographiquement que leur antagonisme réciproque ; malgré leur diversité déforme, jeune, oiselet, alouette ont

entre eux un intime rapport : deux d'entre eux ne sont vraisemblablement que des tentatives de rétablissement lexical, de replâtrage sémantique, d'ailleurs inefficaces.

Un dictionnaire étymologique français, fait sur le modèle du Rom. etym. Wôrterbuch, qui se contenterait de dire

Juvenis . . . jeune en lorrain signifie « oiseau »

Dérivé : jeuneau, en wallon, désigne le « jeune homme » et 1' « essaim d'abeilles »

serait à mes yeux un répertoire de rébus. C'est ce que seront tous les dictionnaires qui écloront sans être éclairés par la géographie linguistique. Il n'y a de jeune « abeille » à jeune « oiseau » que corrélation psychologique.

Je résiste à la tentation d'établir une filiation apparemment facile entre jeune, oiselet et alouette — j'excepte moisson « moineau » dont j'ai cherché à établir le rôle comme substitut d' « oiseau » dans Abeille. La filiation aurait l'avantage de situer chronologiquement ces substituts, sans d'ailleurs ébranler la certitude que ces trois mots sont trois témoignages différents d'une commune élaboration tendant à trouver un substitut stable à « oiseau » et que les limites qui les séparent ne sont en quelque sorte que des traits d'union en opposition à celle qui sépare nettement et brusquement jeuneau « essaim » de jeune « oiseau ». Si je résiste à la tentation d'établir une succession jeune^>oiselet^> alouette, voire même « moineau »^>jeune^>oiselet^> alouette et que je conseille la prudence à qui serait tenté d'établir quelque autre filiation, c'est que certaines formes d'oiselet, que l'on jugerait secondaires ou tertiaires, me semblent pouvoir être analysées comme ayant résulté d'un contact immédiat avec es « abeille », qu'un e^elet (de 155 et de 144), qui signifie « oiseau », pourrait tenir formellement d'es « abeille » et être ainsi le pendant phonétique d'oiseleur « apiculteur » avec sémantique intervertie (jeune abeille^> « (jeune) oiseau »), bref qu'il pourrait y avoir corrélation et non pas nécessairement filiation dans ces formes qui témoignent du travail en vue de trouver un substitut de tout repos à « oiseau ». Tous ces témoins nous montrent que seule la forme littéraire d'oiseau pouvait rétablir un état stable dans l'aire patoise d'oiseau disparu.

La corrélation psychologique des deux jeune est-elle naturelle ou surprenante ? Elle est naturelle.

Dans la langue latente, en gésine, où la langue vivante va chercher des mots, lorsqu'un de ses éléments vient à succomber, et d'où elle les appelle à prendre part à sa lexicalité, jeune, appelé par essaim qui est un groupe de jeunes abeilles, était un candidat désigné à la succession d' « abeille », aussi bien que jeune, appelé par oiseau (qui était « père et mère d'oiseaux ») était un candidat désigné à la succession d' « oiseau » .

En détresse lexicale, en mal de substitution, la langue jette tout d'abord ses regards sur ce qui se trouve le plus près de l'élément défaillant. Or, pour un substantif, qu'y a-t-il de plus rapproché que la diminutivité du mot défaillant. Que celle-ci existe déjà et. puisse s'accommoder au sens du mot simple, ou qu'elle soit à créer par un suffixe, ou par un terme diminutivisant.

Glavus crée clavellusque la langue considère comme un petit objet qu'est clavus1. Mêle « merle » se fait substituer par

i. Clavellus est à clavus ce que apicula (de Plaute, p. ex.) est à apis, c'est-à-dire le « petit insecte qu'est l'apis » (cf. formicula). Apicula est une apis dont la diminutivité équivalant à un adjectif (petit) se rapporte à un autre substantif d'ordre psychologique plus général (bête, insecte, etc.). C'est un mot simple qui éveille l'idée de deux substantifs, dont le second évoque la comparaison, situe le premier dans l'ordre animal auquel il appartient, indépendamment du rapport lexical où il est avec le premier.

Je me demande si les dialectologues de la Suisse allemande ont tiré parti de l'ample moisson de renseignements que peut leur offrir la diminutivité telle qu'elle se présente dans leurs parlers.

L'ordre animal est largement représenté dans la dénomination des hôtels et auberges de leur pays : à l'ours, au cerf, au cygne, au bœuf, au lion (d'or), à l'agneau, au mouton, au coq (d'or), au sanglier (Eber), à l'aigle, au faucon, au saumon, au bouquetin, etc. A côté de tous ces noms d'animaux servant d'enseignes, et qui ne figurent jamais sous une forme diminutive, il en est un qui ne figure jamai s que sous sa forme diminutive. C'est Rossli « au cheval (blanc) ». Et pourquoi cette unique exception ?Non pas que Le simple Ross ait la péjorativité que nous donnons au fr. rosse — loin de là. Mais, parce que la caritativité de Rossli éloigne catégoriquement— et c'est là un caractère précieux pour l'enseigne d'une maison où l'on entend bien accueillir les gens — toute

melette, lorsqu'il est en conflit avec mêle « nèfle » : la melette ne peut être qu'un « merle », et ne peut pas être une « nèfle » à qui la diminutivité est assez superflue pour ne pas troubler l'existence de melette « merle » ' (pas plus que vignette ne trouble l'existence de vigne. Mulet et muet sont sortis tous deux, par le même procédé, d'une identité lexicale, sans avoir jamais été sentis comme diminutifs).

Mais alors, pourquoi es parisien « abeille » ne prend-il

pas la même voie ? pourquoi ne devient-il pas essette, comme dans le Jura bernois2, ce qui aurait dispensé le parisien de recourir à un mot patois désignant originairement la « guêpe », un mot qu'il n'a pas compris, et que, associé à mouche, il a confondu avec un suffixe (mouche-ep^> mouche tte) ?

Ces jeunes de jeuneau « essaim » (aire D) sont de « petites abeilles », qui ont été ou sont encore dans l'Ile-de-France

des mouches (élever des mouches),

des mouchettes (« nouvelles mouchettes » qui constituent un essaim),

des es+ettes.

idée de cheval vicieux, que Rosspeut comprendre, idée préparatoire à celle que nous avons mise dans le français rosse. Un Ross est bon, docile, à chérir ; il est aussi mauvais, rétif, à fouetter ; le Rôssli n'a que les premières qualités, et c'est ce qui le rend seul susceptible — à rencontre de tous les autres animaux, exemptés de pareille classification — d'être affecté à dénommer un hôtel ou une auberge où l'on donne l'hospitalité à pied ou à Ross. Aussi les Suisses appelleront bien les aubergistes du Bœuf et de l'Ours : Bàremuirth et Ochsemvirth ; mais ils se garderont bien d'appeler Rosnuirth le « Rôsslhiirth ».

1. Cependant melette « merle » peut être un terme thérapeutique qui n'est que provisoirement efficace à cause de son équivoque. Il faut se garder de croire que melette « merle » dans son attestation actuelle patoise rende compte de l'étendue géographique de son apparition. L'étude des patronymiques, matière encore peu explorée dans ses rapports avec les noms communs, révélerait, je crois, une floraison beaucoup plus riche de Merlette (( merle » que n'en révèle merlette « merle », ayant fait place, sans doute, à des formes plus ou moins défigurées du français merle. Il est possible — j'ai pu m'en convaincre par expérience — de sélectionner et de localiser assez sûrement les patronymiques représentant en France des noms communs.

2. On va voir tout à l'heure que essette du Jura bernois n'est pas « petite abeille ».

La diminutivité d' « abeille », le français littéraire l'aurait trouvée en mouche, diminutif réel, en mouchette, diminutif formel, en es-\-etle, diminutif formel, en jeune, comme D l'a trouvée pour « abeille » et E pour « oiseau ».

= Mouche, équivoque — l'équivoque n'a été levée que plus tard, et précisément grâce à l'adoption préalable de ep « abeille », qui, par mouchette, né inopinément (<jnouche-ep), met en demeure le français de se justifier d'un mouchette impropre et le met en présence, une seconde fois, d'un mouche dont il va devoir tirer parti, et plus heureusement que la première fois — ce mouche équivoque, dis-je, aurait exigé une spécification de toutes les autres mouches piquantes et non piquantes, des mouches aussi qui pouvaient être de « jeunes abeilles » (ce que n'a pas fait le nord). Et d'où serait venue cette spécification, ce complément ? D'essaim Ç>mouche d'essaim), qui a si malheureusement échoué dans le nord, grâce à l'équivoque qu'il a produite ? Le français pouvait être tenté de s'engager dans cette voie, comme le nord, faire fausse route, comme le nord ; mais encore fallait-il qu'il passât outre, comme dans le nord sans doute, sur l'équivoque qu'amène la collision des sens « jeunes d'essaim » et « abeille ». D'ailleurs, le moment psychologique de renoncer à un mot simple, permettant d'esquiver ce pis- aller, était-il venu ? Ce n'est que dans une détresse lexicale plus grande que l'Ile-de-France renoncera à trouver un mot simple, renoncera momentanément à distinguer 1' « abeille » de la « mouche, jeune abeille d'essaim ». Ce n'est qu'après avoir échoué dans son adoption de ep, puis de mouche-ep^> mouchette qu'elle en est réduite ci recourir définitivement à mouche qu'elle spécifie par à miel.

Quant à mouchette, on vient de voir combien ce mot était impropre à succéder à es « abeille », puisque, né accidentellement de mouche-ep, la langue s'en défait presque instantanément, comme partout ailleurs en France, sauf là où sa diminutivité cesse d'être sentie (ùrç-atte-otte) et, exceptionnellement, en quatre points valaisans — sans parler de l'impropriété que mouchette partage avec mouche, tous deux étant aussi « jeune abeille d'essaim ».

Quant à jeune, il peut s'appliquer aussi bien à Y « abeille » qu'ai' « oiseau », et jeune perpétuerait l'équivoque à9 es, équivoque qui n'est pas perpétuée dans l'aire D où, par la présence, la persistance autochtone & oiseau, jeune n'a plus qu'à s'appliquer à 1' « abeille » de l'essaim, sans devenir « abeille » lui-même.

Reste es-\-ette. Entendons-nous d'abord sur ce que représente cette formule équivoque dans l'Ile-de-France. Il ne s'agit pas du mot es, avec s sourde + le suffixe ette. Apis avait abouti, dans l'Ile-de-France, à é au singulier, c'est donc dV — s'il y a lieu toutefois de considérer cette possibilité qui est étrangère au mode de dérivation habituel — qu'il fallait former un diminutif en -ette. N'est-ce pas é que nous avons eu à Paris, lorsqu'on y forma é-ep « abeille » (éep), successeur de ep et collatéral de mouche-ep (^>mouchetté) ? Et é-ep traité comme mouche-ep ne serait-il pas l'ai— ter ego de celui-ci sous la forme éette ? Allait-on avoir éette ? î

Restait la formation diminutive sur le pluriel qui était es ou, devant voyelle, — ce qui est le cas pour nous — e%. C'est bien sous cette forme e% que 1' « abeille » est entré en conflit formel avec é%é « oiseau », conflit rendu indubitable par la disparition populaire à" oiseau dans toute la région où s'est joué le sort d' « abeille » parisien, c'est bien cette forme e% qui a produit eper « rucher » (et non essier}.

Cette forme e% aurait donc donné émette (et non essette). Mais émette, qu'aurait-il signifié ?La belle avance que cette substitution ! Emette, survenant après un e\ « abeille », qui était confondu avec e\i serait aussi bien un « jeune oiseau » — tel jeune dans l'aire E — qu'une « jeune abeille » — tel jeune de jeuneau dans l'aire D. Prolongement de l'équivoque que l'on s'applique à lever !

De propos délibéré ni mouche, nlmouchette, ni es-felte, ni aucun diminutif — qu'il soit formé avec sutfixe ou qu'il soit un mot diminutivisant — ne pouvaient prendre la place dV ou d'és.

Il fallait une révolution lexicale qui aboutirait à quelque dictature imprévue, et la langue y est arrivée par l'intermédiaire de mouche, il est vrai, de mouche rebuté tout d'abord, mais d'un mouche qui n'est pas le successeur chronologique direct d'apis, et dont nous avons exposé la genèse dans notre travail sur l'abeille.

DIMINUTIV1TÉ D'ABEILLE ET o'oiSEAU 6l

Il v avait un diminutif avette qui valait certes mieux que

. .mais qui ne tenait d'aucun mot comme diminutif.

Ef parisien, le singulier régulier d'apem, était depuis longtemps perdu, réduit qu'il avait été à é, et si ep était au Parisien aussi incompréhensible ou'avette, ep lui rappelait du moins que guêpe, forme semblable, désignait un insecte semblable, dont l'existence lexicale a toujours été, et est encore actuellement parallèle à celle de V « abeille ». Pour les lettrés avette était-il un diminutif d'avis « oiseau »? •

Et Yessette de M. Jaberg, Yessette qui, en Suisse, est indubitablement une « petite es, ou, d'après M. J., une « gentille es », parallèlement à manchette dont l'aire est adhérente, formes dont vous avez montré la paralysie diminutive dans l'article précédent ? Cet essette, comme aussi mouchette, montre bien qu'es « abeille » pouvait donner naissance a un diminutif ou caritatif, en Suisse, comme ailleurs.

A-t-on eu, en Suisse, une collision lexicale ? Laquelle ?

Oiseau est resté. Guêpe est resté. Pourquoi abeille n'est-il pas resté, comme il est resté dans le canton de Fribourg l où il poursuit jusqu'au bout la voie phonétique qui lui est prescrite ?

Il faut faire valoir une autre raison à sa disparition, et une raison qui n'empêchait pas le canton de Fribourg de conserver jusqu'à nos jours apis.

Dans la partie franco-provençale de la Suisse, à laquelle appartient le canton de Fribourg, et où apis devait devenir a comme dans le canton de Fribourg, la réduction d'apis à un simple son vocalique était bien, me semble-t-il, une raison suffisante pour qu'il disparût, et que sa conservation, dans le canton de Fribourg, nous apparaisse même comme surprenante. En ajoutant ce quisuit, nous rendons cette conservation moins surprenante, sans cependant supprimer entièrement la part qui revient, dans la disparition de a « abeille», à l'indiscutable inconvénient résultant d'une réduction à un seul son vocalique — rappelons d'ailleurs que les

i. Ht un point du Pays d'en- Haut (Vaud).

patois fribourgeois sont mieux conservés que ceux du canton de Vaud. S'imagine-t-on comme possible la conservation d'une forme a « abeille » dans des patois valaisans qui ont perdu / et n initiales et intervocaliques, réduisant luna et ala, par exemple, à^« lune )> et « aile » r, homonymes d'à « abeille » et qui, pour ne pas devenir charabias, se les restituent d'après des parlers ayant conservé la tradition de ces consonnes initiales et intervocaliques ? Comment réhabiliter a « abeille » avec ses éléments consonantiques ?

A « abeille » en franco-provençal, aussi bien que è « abeille » en territoire de langue d'oui (Jura bernois) n'avait qu'une médication à sa disposition — il ne témoigne d'ailleurs d'aucune autre en Suisse — et cette médication était celle qui a été appliquée en France, la médication par la forme originairement plurielle.

En admettant en Suisse l'existence d'une forme plurielle faisant fonction de singulier et à côté de la forme singulière (originaire, ou refaite sur celle du pluriel) représentée par le canton de Fribourg, nous donnons à apis « abeille » toutes les vitalités qu'il pouvait avoir. Il n'en est aucune autre imaginable.

Or, apem devenait phonétiquement, dans le Jura bernois, é, comme à Paris ; au pluriel il avait es, et e% devant voyelle en particulier, aussi a-t-il donné é^ier « rucher » qui y a vraisemblablement existé — il existe à quelques kilomètres de là, en France — avant banc d'essetles, et qui, selon M. Jaberg lui-même, est « la seule aire quelque peu étendue de ce dérivé d'es que révèle l'Atlas linguistique. Elle s'appuie sur essette « abeille » du Jura bernois, es fribourgeois [Y es fribourgeois n'existe pas, M. J. veut dire a, et cet a qui équivaut a é « abeille » de Paris, indique assez clairement à quoi devait aboutir apem dans le Jura bernois], essette bernois et ester, eserier comtois ne formeraient-ils pas une unité qui témoigne d'une conservation particulièrement tenace d'apis dans cette partie du domaine gallo-roman ? »

Si es a donné régulièrement éfier — et il l'a donné régulière-

i. Remarquez que dans le sud de l'aire, a « abeille » est du genre féminin.

ment ! non pas dans le Jura bernois, qui aurait soit éçyé, soit è}(yY* et s'en est appauvri pour le remplacer par un « banc d'abeilles » (terme ne remontant pas plus à la latinité que gendarme à cheval ne remonte à gentem de armis ad caballum), mais dans son voisinage immédiat — je réclame nécessairement une forme émette, comme forme diminutive de es (comme noisette de nois), ou plutôt une forme é jette, comme noijille de nais, la-quelle forme noijille est celle du Jura bernois, que ce diminutif é&tte-èjette soit formé indépendamment de tout modèle, ou que, comme le veut M. Jaberg, il soit fait par imitation de mouchette « abeille ». Les raisons que j'allègue dans la note i de cette page pour justifier une double existence de l'article les ne sauraient valoir pour la terminaison d'aucun substantif et tout particulièrement pas pour un es qui donnerait é^ier d'une part, et essette d'autre part 3.

Essette du Jura bernois ne peut remonter qu'à un es dont Ys

1. D'autant plus régulièrement que «est apparu sous sa forme avec s sonore même dans des cas où L'j aurait dû être sourde : brevier « épervier » en picard ne s'explique que par e\ previer (décomposition étymologique de espervier), où le 1 de es a sonorisé ley> deprevier.

Je me suis aventuré - contrairement à mon habitude — à émettre une autre étymologie de semelle que celle qui le fait venir d'un *semella, créé uniquement pour le besoin « d'un mot répandu dans toute la France, mais inconnu en dehors de France (!) » et qui a succédé à un radical sol. . . existant encore. Je n'ai pas cru que Ys sourde de semelle, au lieu de s sonore attendue, soit un obstacle dirimant pour la rejeter, car les avant d'aboutir à l'actuel lé a, très probablement, perdu la régularité phonétique primitive — c'était presque infaillible — que lui imposait sa place par rapport au son qui le suivait, comme on le voit dans brevier « épervier » et, plus près du territoire $ essette, (pour des) dans des produits de degré « escalier » tels que les révèlent les points 85 et 25, par exemple, comparés au point 61, point suisse où, conformément à l'émette « abeille » que je réclame pour le Jura bernois, on a \egra.

2. Ces deux formes réunissent toutes les possibilités phonétiques qui, dans les quatre points du Jura bernois ayant essette « abeille », ont pu se produire de apis-farium.

3. Assier « rucher » du bagnard est correctement dérivé d'un es, avec s sourde, qui existe encore dans une foule de mots, à telle enseigne que c'est cette s sourde qu'adoptent, contre toute vérité étymologique, les monosyllabes valaisans bis « bief », vens « vent », etc.

(sourde) est de nature thérapeutique, étrangère, littéraire, et phonétiquement rigide, immuable — populaire ailleurs et « surpopularisée », par exemple dans le picard esprevier, où la forme avec s sonore empiète sur elle avec s sourde, tandis que es -{-taon donnait régulièrement estaon (avec s sourde). Essette ne peut avoir vu le jour dans le Jura bernois. S'il n'est pas originairement es-ep, comme je l'ai affirmé dans Abeille et l'affirme plus que jamais, il n'est, en tout cas, pas un mot né en Suisse. D'où pourrait-il venir, puisqu'il n'y a dans la langue d'oui, à laquelle appartient le Jura bernois, aucun diminutif d'apis autre quavelte ?

Si essette était un produit régulier et autochtone d'un ^<Capis, il est absolument certain que mon travail sur l'abeille serait d'une absolue nullité scientifique, puisque la rencontre d'apis avec aucellum n'aurait pas eu lieu, et qu'ainsi tout mon échafaudage s'écroulerait comme un château de cartes.

Essette n'est point le diminutif à'es « abeille », qui serait émette (éjetté) dans le Jura bernois, comme il le serait à Paris.

Emette serait un diminutif réel à' es, où le suffixe serait soudé à un es vivant, et phonétiquement mobile selon ses fonctions de syntaxe et de dérivation, et qui a donné é%ier « rucher », c'est-àdire ce qu'il devait donner.

Essette est un diminutif fictif, où le suffixe ette, au lieu d'être soudé, est attaché comme avec une ficelle à unes phonétiquement impotent et paralysé, et ce suffixe ette, attaché à es comme avec une ficelle, peut-il être autre chose que mon ep > ette, appliqué à l'inamovible, immuable es qui le rebute, se comportant vis-àvis de ette tout autrement (essette). . qu'un autre es vis-à-vis de -ter (é^ier) ?

Au nom de la phonétique on a considéré essette comme un diminutif d'un représentant phonétique d'apis.

Au nom de la phonétique je le considère comme un diminutif impossible.

Si essatte du Jura Bernois est es-ep, est-ce que mouchatte qui, selon M. J. et pour des raisons chronologiques résultant de leur apparition respective dans les textes a servi de modèle à essatte, n'est pas mouche-ep, dont le passage en Lorraine est attesté par

apier « rucher » en pleine aire mouchette — attestation isolée, parce que recueillie par un « passant » ?

Le Jura bernois nous offre — à l'état initial d'une confusion dont on va voir tout l'enchevêtrement dans un article ci-joint (Fantasmagorie étymologique) — pomme « pomme » et pommai te « pomme de terre », qui, dans la France voisine, allaient devenir pommât te a pomme » et « pomme déterre» et donner unpommattier « pommier », le Jura bernois nous offre essette « abeille », lequel, selon moi, a précédé mouchette « abeille » ; le Jura bernois ne serait-il pas, par hasard, un lambeau en retard lexical d'une aire franco-suisse, caractérisée encore aujourd'hui par l'évolution du suffixe -ette en atte-otte ?

Si l'on ne trouve pas au xve siècle (ïessette dans l'Est de la France avoisinant la Suisse, c'est peut-être qu'il n'y existe pas une commission dotée, comme en Suisse, pour explorer les archives patoises, ou encore que les conditions dans lesquelles les mots régionaux apparaissent dans les textes varient d'un pays à l'autre. Seul M. Jaberg serait en état de nous renseigner.

S'il se trouve que, sans m'être aperçu de l'impossibilité phonétique d'un essette diminutif spontané à9 es en Suisse, j'aie attribué à cet essette une autre origine pour des raisons d'ordre étranger à la phonétique, et que, ayant à répondre à une critique qui en soutient l'origine diminutive ou caritative, je m'aperçoive tout à coup de son impossibilité phonétique — je me déclare satisfait, à défaut d'autre approbation, de l'usage que j'ai fait de la géographie linguistique, je dors encore sur les deux oreilles, et je me console d'avoir oublié momentanément, de concert avec mon contradicteur, les principes de la phonétique.

Toute la Suisse a eu la descendance directe d'apis, qui existe encore dans le canton de Fribourg et en un point vaudois, et qui a laissé un dérivé (achyê « rucher ») dans le val de Bagnes; mais sur toute l'étendue de la Suisse, hormis le canton de

Fribourg, s'est déversée la production d' « abeille » qui a vu le jour en France.

La Suisse a été la région prédestinée par sa situation géographique, où se sont enchevêtrés le type méridional abeille et les types septentrionaux monchette, essette. Contre cette constatation basée sur la géographie linguistique, l'examen phonétique ne prévaudra pas, dût cet examen — ce qui n'est pas — témoigner d'une « bonne représentation » phonétique (pour employer les termes des rédacteurs du Glossaire).

L'existence de mouchette lorrain n'est possible que grâce à la forme phonétique qu'il y prend et qui émascule sa diminutivité. Mouchette valaisan, impropre à servir d' « abeille », comme partout ailleurs où il reste phonétiquement mouchette et où la diminutivité en -ette est sentie, ne peut trouver d'excuse que pour figurer dans un quaterne reculé et ne représentant qu'une unité, vu l'étroite parenté qui lie entre eux les quatre points valaisans '.

Comme, d'une part, mouchette valaisan ne peut être né indépendamment de mouchette lorrain, ni avoir été importé de Lorraine, ou d'une autre partie de la France, sans avoir passé au préalable par le pays donnant accès au Valais, comme, d'autre part, mouchette lorrain est mouche- ep, de même que essette suisse est es-ep (et qu'ils ne sont pas des diminutifs originaux), il résulte qu aveille, qui sépare l'aire valaisanne de mouchette de l'aire lorraine de mouchette, est une alluvion postérieure à mouche-ep et à es-ep.

Ainsi se comprend le fait que les patois valaisans, par ailleurs les plus conservateurs de la Suisse, aient aussi, en ce qui concerne 1' « abeille », une forme plus ancienne quaveille du pays donnant accès au Valais.

Hypothèse : l'introduction à' aveille est contemporaine de l'introduction d'abeille en français, en est, en quelque sorte, la réplique patoise (Cf., dans l'article Fantasmagorie étymologique, pommette vosglen, étymologiquement « pomme de terre », et devenu « pomme », parce que, comme en parisien, pomme a les deux sens).

i. Voir Fantasmagorie étymologique (ces quatre points sont les seuls à avoir pomme de terre dont ils ont fait pommette, et n'ont pas truffe qui les environne).

Deux des rédacteurs du Glossaire des patois de la Suisse romande ont publié dernièrement leur second volume complétant la Bibliographie des patois qu'ils ont entrepris de nous faire connaître, il y a près d'un quart de siècle '.

Cette bibliographie, excessivement riche, est une œuvre de critique : elle nous permet de juger quelle est la position linguistique que prendra la rédaction vis-à-vis des matériaux qu'elle a recueillis et qu'elle a fait recueillir.

La position sera-t-elle celle que laisserait prévoir la date déjà ancienne des débuts de l'entreprise, ou sera-ce celle que laisserait attendre l'expérience acquise durant la longue incubation du glossaire, en même temps que les progrès qu'a faits la science dialectologique depuis un quart de siècle ?

La question est d'importance pour ceux qui attendent avec impatience la réalisation de cette entreprise 2 : les rédacteurs du

i. Je ne connais les conceptions dialectologiques de M. Tappolet, le troisième des rédacteurs du Glossaire, que par un travail qu'il a bien voulu m'envover et qui a trait à un sujet dont je me suis moi-même occupé. C'est le premier des articles de cette brochure. Le travail de M. Tappolet porte le titre : Zur Agglutination in dm fr. Mundarten. Festschrift zur 49 Versamml. deutscher Phil. und Schulmànner. Bâle, 1907.

2. Hélas ! Plus d'espoir pour moi d'en voir le premier fascicule : « Il serait prématuré de fixer dès maintenant l'époque de ce lancement [du glossaire]. Si l'âge des rédacteurs, qui ont tous les trois dépassé la cinquantaine, invite à se hâter, les conditions économiques actuelles et les difficultés des relations avec l'étranger, où se trouvent une quantité de personnes ou d'instituts intéressés à notre œuvre, engagent plutôt à différer » (22e rapport annuel de la Rédaction qui vient de paraitre).

Glossaire ne se proposent pas seulement de nous révéler, dans toute sa richesse phonétique et sémantique, le lexique de la Suisse française, mais d'en faire l'histoire étymologique, l'histoire phonétique aussi — ils nous ont promis un Atlas phonétique (ou linguistique}*).

Un simple relevé des faits observés n'impliquerait pas nécessairement de graves hésitations dans l'exposé méthodique ; je ne suppose pas qu'il en soit de même dans celui d'une œuvre phonético-étymologique.

Je me propose ici d'examiner en quels points les conceptions, que me laissent entrevoir leurs critiques, diffèrent de celles auxquelles j'adhère. Pour ce faire, je me contenterai de paraphraser deux des articles critiques auxquels ont donné lieu deux de mes travaux, le premier L'aire cla^ellus d'après VAtl. ling., le second Généalogie des mots qui désignent /'abeille.

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