ANÉMIES CUTANÉES
PHÉNOMÈNES MORBIDES DE LA PEAU ENGENDRÉS PAR UNE DIMINUTION DU CONTENU SANGUIN DE SES VAISSEAUX LES PLUS FINS.
Après les hyperhémies, nous passerons immédiatement aux anémies de la peau.
Le mot anémie de la peau signifie qu'il y a un défaut de, quantité du sang dans les vaisseaux les plus fins de cet organe, ou encore que, la quantité restant suffisante, la proportion des globules rouges est insuffisante, sans ou avec augmentation simultanée des globules blancs. Dans le premier cas, il y a oligémie proprement dite, anémie ou ischémie (Virchow) ; dans le second, les états connus sous les noms de pseudoleucémie, ou leucocythémie.
La peau anémique, vide de sang dans l’acception vulgaire du mot, est pâle, blanche comme de l’albâtre, couleur de cire, d’une pâleur cadavérique, d’un blanc sale, blanche avec une nuance jaunâtre. Ces diverses colorations apparaissent suivant que l’anémie est survenue brusquement ou progressivement, qu’elle est passagère ou persistante, qu’elle est liée ou non à une altération qualitative du sang et de la nutrition générale, ou qu’elle siège sur une région de la peau tuméfiée ou affaissée. Sur la peau des nègres, ainsi que dans les parties de la peau normalement très pigmentées et de couleur foncée, ce n’est pas de la pâleur qui caractérise l’état d’anémie, mais, au contraire, une exagération de la coloration ; on trouve la raison de ce fait dans l’afïaissement des tissus anémiés qui rattache, encore plus qu’â l’état normal, les unes aux autres, les cellules à pigment.
A la pâleur anémique de la peau se lie aussi localement une diminution de la température de cet organe, sauf dans certaines formes de Tanémie chronique, où la chaleur de la peau peut, au contraire, être plus élevée qu’â l’état normal.
Parmi les symptômes subjectifs qui accompagnent les anémies de la peau, nous citerons divers troubles de la sensibilité, la sensation d’engourdissement, une anesthésie complète, des sensations de froid, quelquefois, mais rarement, une douleur vive.
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A l’exception de la diminution de la turgescence, que nous avons déjà signalée, on n’observe pas, en général, dans les anémies de la peau, de troubles locaux graves de la nutrition; on voit quelquefois survenir de l’oedème^ et quand l’anémie se prolonge, des altérations de la sécrétion et de la production de l’épiderme, c’est-à-dire que la peau devient sèche et dure, ou, au contraire, elle sécrète une sueur anormalement froide, et l’épiderme se détache en abondantes petites écailles fines, sèches ou donnant au doigt une sensation grasse [defurfuralio , pityriasis tahescentium).
D'autres symptômes actuels ou consécutifs, comme une défectuosité de la nutrition générale, la chute des cheveux, la gangrène ou une terminaison fatale par embolie dans les branches artérielles périphériques, endartérite oblitérante, etc., n’appartiennent pas à l’anémie de la peau en elle-même, mais aux conditions générales de l’organisme, à l’état du sang, du système nerveux central, du cœur, etc., causes éloignées auxquelles on peut rapporter l’origine de l’anémie de la peau.
La cause prochaine de l’anémie cutanée ne peut résider que dans une diminution de l’afllux sanguin dans les plus petits vaisseaux de la peau, ou dans la pauvreté générale du sang en globules rouges, ou même seulement de l’hémoglobine ; dans ce dernier cas, la pâleur tégumentaire est certainement générale ; dans le premier, elle peut être tantôt généralisée, tantôt limitée à un point.
C’est ainsi que survient l’anémie générale de la peau dans les cas où la quantité du sang vient à diminuer brusquement à la suite d’hémorrhagies qui se produisent vers l’extérieur (métrorrhagie, opérations chirurgicales) ou sur des organes internes; dans les cas graves, en même temps que l’anémie, le cerveau lui-méme étant anémié, on observe les symptômes connus' de la syncope, pâleur des lèvres et des muqueuses, pâleur et froid de la peau, photopsie, paralysie des muscles, perte de connaissance, arrêt de la circulation du cœur et de la respiration, enfin accidentellement la mort. De même un brusque déplacement du sang, même quand le sang est en quantité suffisante et normale, peut déterminer localement un état d’anémie, tandis que d’autres points présentent simultanément une hyperhémie avec toutes ses conséquences. C’est à ce mécanisme que je crois pouvoir attribuer les cas de syncope et de mort subite qui ont été observés au moment où l’on enlevait la bande d’Esmarch pour l’hémostase ; les vaisseaux vraisemblablement paralysés par le fait de la compression reçoivent, s’ils n’aspirent rapidement, une grande quantité de sang, et le cerveau devenant alors anémique, on voit survenir la syncope et accidentellement la mort, d’une façon très surprenante, il est vrai, mais que l’on peut cependant expliquer.
ANÉMIIlS cutanées.
L’anémie chronique générale de la peau est la conséquence d’une défectuosité dans la formation du sang sous le rapport de la quantité ou même seulement de la qualité; on la voit survenir parmi les autres symptômes de la chlorose, de la pseudo-leucémie, de l’anémie pernicieuse, de la scrofulose, de la tuberculose, de maladies prolongées, fébriles et déprimantes, de tumeurs du foie et delà rate, etc.
Avec un sang présentant les conditions normales comme quantité et comme qualité, une anémie générale ou locale de la peau peut encore être déterminée par l’influence nerveuse — anémie neuroparalytique. On doit se représenter (ju’ici les artères les plus fines et les capillaires se contractent et opposent un obstacle à l’entrée d’une quantité suffisante de sang, c'est-à-dire à l’injection normale de sang rouge. Nous n’avons pas à parler de la contractilité des artères, car, aujourd’hui, d’après les recherches de Golubew-Tarchanoff et de Stricker, rien n’empêche d’admettre que les capillaires eux-mêmes réagissent sous une irritation directe par contraction et par rétrécissement de leur calibre. Dans certaines circonstances (comme dans la période de frisson d’un accès de fièvre), les fibres musculaires organiques qui se distribuent dans la peau et forment des réseaux sous les papilles peuvent aussi, en se contractant, contribuer pour une part à la constriction des vaisseaux qui entrent dans les papilles et, par conséquent, au développement de la pâleur de la peau.
C’est de cette façon que se produisent les anémies locales de la peau avec les phénomènes de pâleur, d’abaissement de la température et de diminution de la sensibilité dans les cas où, pour obtenir l’anesthésie locale, on applique le froid sur la peau, où l’on fait des insufflations d’éther sulfurique ou de chloroforme, ou dans le cas d’électrisation ; il en est de même sous l’influence des milieux â basse température, de l’air froid, des bains froids et des douches froides. Dans ces différents cas, c’est l’irritation locale qui amène la contraction des vaisseaux pourvus de nerfs et, par suite, l’anémie. Gomme nous l’avons déjà signalé dans les hyperhémies, tous ces états entraînent plus tard la dilatation et une accumulation du sang dans les vaisseaux de la peau. Le même effet avec anémie de la peau peut provenir du système nerveux central et se manifester ensuite le plus souvent sous forme de pâleur générale de la peau, comme dans la période de frisson de la fièvre, dans l’irritation psychique occasionnée par là frayeur, la colère, l’anxiété, la jalousie et surtout dans la syncope. Ou bien cette action est produite d’une manière réflexe, provenant par exemple des nerfs cutanés, comme dans les cas de pâleur de la peau et accidentellement de sjmcope à la suite d’excitations même peu douloureuses de la peau (dans de petites opérations), ou d’une manière réflexe, provenant des
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nerfs splanchniques, dans la pâleur qui accompagne les nausées dans l’indigestion, la colique, un coup sur le bas-ventre, etc., ou qui précède le vomissement.
Je voudrais encore parler de l’anémie produite par la compression des vaisseaux cutanés les plus fins; des régions de’ la peau, comprimées par le fait de la position couchée ou de l’application de bandages serrés, paraissent d’une pâleur anémique et sont atteintes de fourmillement, d’engourdissement ou même d’anesthésie; toutefois, cet état n’est que passager.
La pâleur est durable, au contraire, quand elle est le résultat de la compression des vaisseaux les plus ténus par un œdème persistant des tissus; dans ce cas, la peau est tendue, brillante ; elle a l’aspect de l’albâtre ou de la cire. Nous avons observé, principalement chez des personnes du sexe féminin, chez lesquelles on pouvait admettre une étroitesse congénitale du système vasculaire, une forme particulière d’anémie qui, avec le temps, détermine des troubles sensoriels, fonctionnels et trophiques, en général de caractère atrophique sur les régions les plus périphériques du corps, mains, pieds, oreilles, nez. (L’oblitération de grosses artères par embolie ou par compression par des tumeurs, ou endartérite oblitérante, amène rapidement une hyperhémie collatérale, s’il ne survient pas une momification.)
Suivant qu’elle résulte des diverses causes que nous avons énumérées, l’anémie cutanée sera passagère, ou bien elle durera un temps déterminé, ou enfin elle persistera indéfiniment.
D’après tout ce que nous venons de dire, l’anémie cutanée, en tant qu’atfection de la peau* a toujours une importance plutôt symptomatique^ en ce que le pronostic et le traitement sont en même temps influencés par les causes qui lui ont donné naissance. Quoi qu’il en soit, on peut encore avoir à s’occuper, dans le traitement de cette affection,, des états qu’elle peut entraîner à sa suite et que nous avons signalés plus haut, pityriasis, alopécie, etc.
Il est néanmoins important de fixer le diagnostic de l’anémie de la peau, aussi bien pour compléter l’ensemble du tableau pathologique que présente un individu, qu’en raison de l’influence que l’anémie cutanée exerce sur l'état d’autres dermatonoses et d’autres formations pathologiques concomitantes. C'est-à-dire, par exemple, que si le caractère essentiel de ces maladies consiste dans une rougeur d’injection et de turgescence, ce symptôme caractéristique manquera avec la pâleur de la peau, et l’affection sera plus faiblement caractérisée et plus difficile à diagnostiquer. C’est ainsi que le psoriasis, l’eczéma squameux, les syphilides, etc.^, sont en réalité, chez les sujets anémiques, moins faciles à reconnaître à cause de la teinte pâle. Précisément
ANEMIES CUTANEES.
loi
l’apparition soudaine ou subaiguë de l’anémie de la peau fera disparaître immédiatement un caractère essentiel de beaucoup d’affections de la peau, comme dans la mort.
Si insignifiant que soit ce fait, bien qu’il se comprenne de lui-méme, il était, cependant, important de le constater et de l’interpréter d’une façon exacte. C’est ainsi que Hebra a lutté avec succès contre le vieux préjugé de la répercussion des éruptions de la peau, en montrant que l'anémie cutanée n’amène pas ce résultat, et que si l’on voit, par exemple, un psoriasis existant depuis longtemps, pâlir et sembler subitement effacé par une violente hémorrhagie, ou dans le cours d’une maladie d’épuisement liée à la pâleur et à l’affaissement, ce n’est qu’un résultat et non une cause. Avec le retour de l’injection normale et de la turgescence du tissu de la peau, l’exanthème redevient reconnaissable, ou se régénère.
Vous ne retomberez donc pas dans les fautes des temps passés, mais vous interpréterez toujours les faits dans le sens que je vous ai indiqué (1).
(1) Personne ne conteste l’action des hémorrhagies, ou de toutes les espèces d’anémie, sur l’atténuation momentanée de certaines affections cutanées, mais il n’y a aucune opposition entre ce fait et les phénomènes d’ordres divers qui peuvent résulter de la disparition de certaines maladies de la peau par les causes les plus variées; la supposition que les médecins de l’époque actuelle jugent les rapports réciproques des éléments morbides avec les idées du temps passé est toute gratuite.
Ernest Besnier. — A. Doyon.
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