Pathologie générale de l'empoisonnement par l'alcool
Objet de ce travail. — L'alcool, occasion morbide. — Réaction de l'organisme au contact de l'alcool. — Les rticulières : la pen-
sée, la sensibilité morale ; la motricité, la sensibilité musculaire et le pouvoir excilo-moteur ; Tappareil des sensations; l'appareil cardiaco-vasculaire, la lièvre alcoolique, le phénomène du choc ; les circulations particulières et le grand sympathique ; la sanguification et les glandes. — La vie commune : l'activité végétative ; la nutrition. — L'alcool et l'unité vitale ; il trouble les réactions saines; il brise la résistance au froid et à la chaleur.
J'ai fait ce travail pendant l'année 1867, à la Maison de Santé , dans le service de mon maître le D'" Chauffard. L'alcoolisme n'est pas rare dans cet hôpital, et l'on peut s'y convaincre facilement, comhien les hommes, à quelque position sociale qu'ils appartiennent, estiment les liqueurs spiritueuses et aiment à en abuser.
Je Iraite de l'empoisonnement par l'alcool ; je laisse donc de côté tout ce qu'il y aurait à dire sur l'emploi
1868. - Audhoiii. 1
hyg-iénique, alimentaire, thérapeutique de cette substance et des liquides qui peuvent en contenir.
L'abus des boissons fermentées est aussi ancien et aussi répandu que leur usag*e. L'ivresse est de tous les temps et de tous les pays : elle a été célébrée dès la plus haute antiquité, elle n'a encore rien perdu de sa faveur. On recherche l'excitation cérébrale et la lég-ère émotion que provoquent ces boissons. Beaucoup s'en tiennent là; il en est d'autres, et ils sont nombreux,, pour qui s'enivrer est un véritable besoin, qui dég*énère facilement en une sorte de manie.
L'effet des liqueurs spiritueuses varie comme leur composition ; elles ont toutes une action commune qu'elles doivent à l'alcool. A ce point de vue, nous pouvons les considérer comme produisant une même action toxique : en effet, les qualités particulières du liquide n'apportent que de superficielles modifications dans l'action alcoolique, et n'altèrent pas les caractères fondamentaux de Tempoisonnement.
L'alcool ing'éré se retrouve dans l'estomac ; une très-faible quantité se transforme en acide acétique, la majeure partie demeure dans son état naturel. Ducheck ne l'admet pas ainsi : il veut que l'alcool se transforme immédiatement en eau et en aldéhyde (1) ; c'est ce que n'ont pas prouvé les expériences plus réentes de Lallemand, Perrin et Duroy (2). Pris en certaine quantité, l'alcool peut provoquer
(1) Gazette médicalo, 1855.
(2) Du rôle do l'alcool, etc. Paris, 1860.
des vomissements. 11 irrite les muqueuses d'autant plus vivement qu'il est plus concentré; il ag'it alors comme le fait toute substance caustique ou fortement irritante. Cette action ne lui est pas spéciale, on lui rapporte divers accidents, ainsi : l'inflammation ca* tarrhale, l'inflammation plileg'moneuse de l'estomac. Pennetier, dans sa thèse sur la g^astrite alcoolique (1), a particulièrement étudié cette action caustique de l'alcool, qui, pour lui, va même jusqu'à produire l'ulcération. En voici un exemple : «Un homme prend un gTand verre d'alcool concentré. Ictère; mort. Dans l'estomac et dans le tiers supérieur de l'œsophag'c on trouve des ulcères nombreux, taillés à pic, n'intéressant pas toute l'épaisseur de la muqueuse, ovoïdes, d'un 1/2 à 1 centimètre. »)0n le voit, l'alcool concentré produit sur les parties qu'il touche, les effets communs à tous les irritants ; mais ce n'est pas là son action particulière, propre, comme nous le verrons plus tard.
L'alcool passe dans l'intestin, Bouchardat et Sandras l'y ont retrouvé (2). Il irrite l'intestin comme il a irrité l'estomac; il peut provoquer la diarrhée, qui survient assez fréquemment chez les malades soumis au traitement alcoolique.
L'action irritante et caustique de l'alcool, telle que je viens de ladonner, est exceptionnelle etse rapporte soit à sa qualité, soit à la quantité ing'érée, ou encore à l'état spécial du sujet. Dans les conditions ordinaires
(1) Thèse de Paris, )8G5.
i"!) De lu digestion des boissons alcooliques. Annales de physique et ehirnip. 1847.
de consommalion, nous pouvons considérer cetlc action comme tout à fait nulle.
Boucliardat et Sandras ont admis que les boissons alcooliques ne subissent, dans l'appareil dig-estif, d'autre altération que d'être étendues par le suc et le mucus g-astrique, la salive et les autres liquides qui peuvent être versés dans l'estomac et l'intestin ; toutefois, une très-faible partie de l'alcool paraît être décomposée. Ils remarquent aussi que l'absorption de cette substance se fait par l'intermédiaire des veines; c'est particulièrement dans l'estomac qu'elle a lieu; quand les boissons alcooliques sont données soit en gTand excès, soit mélang'ées avec du sucre, elle peut se continuer dans tout le reste du tube dig-estif. Pour eux, les vaisseaux chylifères ne contribuent nullement à cette absorption (1).
L'alcool est absorbé en nature et presque en totalité. Suivons-le dans le sang* et dans les org-anes. Je laisse la parole aux. auteurs du rôle de F alcool et des anesthéalqiies dans V organisme :
Après l'ingestion de l'alcool, même d'une faible dose, le sang' renferme de ce liquide pendant plusieurs heures; sa présence est parfaitement appréciable... Il est porté par le sang* dans tous les tissus..., tous les liquides et tous les solides de l'économie renferment de l'alcool... qui paraît s'accumuler plus particulièrement dans certains org'anes, comme les centres nerveux et le foie... Le tissu cellulaire, musculaire, etc., en retiennent une proportion très-inférieure
(I) Loc. cil.
à celle qui se trouve dans le sang% le foie et le tissu nerveux... Ils ajoutent ensuite : L'alccol introduit dans le sang- ne modifie pas la composition ni les caractères de ce liquide.
Contrairement à cette dernière affirmation, Bouchardat et Sandras avaient soutenu que l'alcool s'empare de l'oxyg-ène du sang- pour se transformer en eau et en acide carbonique (1).
Les auteurs du Compendium admettent que l'alcool, mêlé au sang- de la saig^née, empêche la coag-ulation , qu'il détruit la fibrine (2). C'est probablement en s'appuyant sur ce fait que Legn^as a pu avancer : que chez les grands buveurs, le sang* est épais, mais fluide, qu'il se coag-ule très lâchement, contient peu de fibrine et beaucoup d'albumine (3).
Perrin^ revenant sur cette question, dans le Dictionnaire encyclopédique^ dit que la seule chose que présente le sang' chez les sujets ivres, ou qui ont succombé aux suites de l'ivresse, c'est une gTande quantité de g-lobules g-raisseux libres, parfois visibles et reconnaissables à l'œil nu (^). Les auteurs du Rôle de l'alcool avaient constaté que le sang* artériel reste rutilant et conserve toutes ses qualités apparentes, presque jusqu'au moment de la mort.
L'alcool, au moins dans les circonstances communes et lorsqu'il pénètre par absorption, ne paraît donc pas ag^ir d'une manière énerg-ique et évidente sur la masse sang-uine.
(1) Loc. cit. et Ann. de thérap. -1847.
(2) Compend. de méd., t. V, p. 460, colonne 1. \à) Legras, Thèse de Paris, 1867.
(3) Vol. II. Alcool (Act. physiol., p. 582).
Mais que devient l'alcool dans l'orpi-anisme? Celle question est loin d'être résolue.
Pour Liebig', il n'y a pas de difficulté à cet égard : l'alcool est un aliment de l'ordre des respiratoires; son rôle est de produire de la chaleur; il ne peut en produire qu'en brCdant; il absorbe de l'oxyg-ène et se transforme en eau et en acide carbonique.
Bouchardat et San d ras, dans le travail dont j'ai déjà parlé, admettent cette opinion : l'alcool se transforme immédiatement en eau et en acide carbonique; dans quelques cas^ toutefois, on retrouve dans le sang* de l'acide acétique, produit intermédiaire de combustion alcoolique. Une petite portion du liquide spiritueux peut échapper à cette décomposition ; elle s'évapore alors par le poumon et peut être recueillie avec les g-az et les vapeurs qui s'exhalent continuellement des alvéoles pulmonaires.
Nous avons vu que pour Ducheck, auteur qui paraît ennemi de toute hésitation, l'alcool arrivé dans l'estomac se décompose en aldéhyde et en eau. Or ce corps, l'aldéhyde, absorbé, plus avide d'oxyg*ène encore que l'alcool, brûle rapidement et produit en se transformant en acide acétique et en acide oxalique, des acétates et des oxalates qu'il est facile de retrouver dans le sang\ Ainsi l'alcool subit dans l'org-anisme une décomposition progressive qui le fait entièrement disparaître (1).
Perrin, Lallemand et Duroy, ont combattu ces diverses opinions, et de leurs expériences ils concluent que, pendant la vie et après la mort, on ne trouve
(1) Loc. cit.
dans le sang^ et dans les tissus aucun des dérivés oxygénés de l'alcool, tels que l'aldéhyde, l'acide acétique, etc...., que l'aldéhyde introduit dans Il'estomac est absorbé et se retrouve dans le sang-; il s'y transforme en partie et produit de l'acide] acétique, jamais
de l'acide oxalique Enfin, qu'après l'ing-estion de
l'alcool, on ne trouve l'aldéhyde ni dans l'urine ni dans les produits de l'exhalation pulmonaire. L'alcool séjourne donc inaltéré dans le sang" et dans les tissus (loc. cit.).
Bouchardat, et son opinion en ces matières a quelque valeur, reprenant cette question dans V Annuaire de thérapeuticjKe de 1862, affirme de nouveau que la plus gTande partie de l'alcool absorbé par l'économie vivante se détruit et se transforme en eau et en acide carbonique. 11 rejette les conclusions de Lallemand et Perrin, et, s'adressant à Ducheck, il déclare qu'il n'a jamais trouvé d'aldéhyde dans le sang", mais quelquefois de l'acide acétique.
Espérons que de nouveaux travaiix jetteront la lumière sur cette question difficile et controversée.
Les chimistes, toujours en souci d'appHçations médicales, et beaucoup de médecins avec eux, n'ont pas hésité à tirer toutes sortes de conclusions des opinions que je viens d'exposer. Ce qu'on a dit à ce sujet est assez connu. Quelques-uns soutiendront que l'alcool est un aliment; d'autres diront que non; tous s'appuieront sur la base inébranlable des faits, et nous les laisserons dire.
Que l'alcool finisse par être partiellement ou totalement décomposé dans les org-anes, ou bien encore qu'il ne le soit pas du tout, pouvons-nous en déduire
que c'est un aliment ou un ag'ent toxique? L'eau estelle décomposée et toutes les substances décomposées dans l'org^anisme sont-elles donc des aliments? L'expérience vulg'aire sera toujours beaucoup plus forte que la chimie la plus délicate, pour élever une substance à la dig'nité d'aliment; et le vin restera un précieux aliment en dépit de toutes les théories.
Les études chimiques précédentes nous font voir l'alcool imprég-nant tous les tissus^ baig-nant tous les éléments org-anisés, depuis la cellule nerveuse jusqu'au noyau de la substance conjonctive. Or tous les éléments vivants réag"issent à ce contact. Ils sont touchés, impressionnés par l'alcool ; ils sont lésés par lui.
«Le mode d'action du poison peut, en quelque sorte, se comparer à un traumatisme interne et caché. Le poison, il est vrai, ne blesse pas en intéressant la matière org-anique dans sa continuité ou dans sa gTOSse composition chimique; ses blessures sont moins apparentes et saisissables, quoique vives et pénétrantes ; il lèse dans ses plus délicates nuances la composition intime de la texture org-anique, les vibrations latentes, les mouvements insensibles, essentiels au mouvement de la vie et que le physiologMsle
est souvent impuissant à percevoir et à définir
Dans les intoxications comme dans les traumatismes, la lésion est le fait primordial et nécessaire ; la réaction org-anique vient après » (1).
Mais quelle forme affecte cette lésion traumatique,
(i) Chauffard, De la spontanéité et de la spécificité dans les maladies, p. 41.
physique ou chimique, que pmUiil l'alcool ? Nousl'ig-norons absolument, peul-ÔLi-e ne l'i-norerons-nous pas toujours. En attendant, il nous est permis de saisir dans son principe la réaction qui s'élève au contact de cette substance, réaction qui nous donnera la raison et la loi de tous les faits que nous aurons à étudier plus tard.
Pouvons-nous établir pour l'alcool une dose toxique, une hmite entre la quantité utile et la quantité nuisible? Cette délimitation est toujours chose délicate et tout particulièrement ici. En effet, l'alcool entre dans la composition de beaucoup de substances utiles et même alimentaires. Ce n'est pas un ag^ent immédiatement nuisible : l'org-anisme aime une lég^ère stimulation alcooUque et la sédation nutritive qui raccompagne ; on s'habitue parfaitement à l'action de l'alcool. 11 en est qui useront larg-ement et longtemps des spiritueux sans arrivera l'abus; d'autres, au contraire, ne pourront commettre le moindre excès sans un dommag"e parfois très-gTand. Tout dépend de l'idiosyncrasie individuelle, de la sensibilité spéciale de chacun de nous à l'impression des liquides alcooliques; aussi est-il très-difficile, sinon impossible, de fixer une dose toxique pour l'alcool, et je ne le tenterai pas.
Nous connaissons l'action de l'alcool concentré sur les parois de l'estomac; nous avons considéré ce liquide comme un ag-ent caustique. On a poursuivi cette idée, et beaucoup n'hésitent pas à rapporter à son action fortement irritante les inflammations du poumon, qu'il n'est pas rare de voir se développer brusquement chez les g-ens en état d'ivresse.
Laborderic-Bouloii a cherché h prouver d'une façon convaincante cette action irritante des aleooHques sur le parenchyme pulmonaire. Il admet que dans ces cas l'inflammation est due à l'alcool, qui irrite directement les vésicules en s'éliminantà travers leur paroi (1). Il cite, à l'appui de cette opinion, plusieurs observations qui ne sont pas très-concluantes. Il est fort difficile de faire la part de l'alcool au milieu des nombreuses influences morbides qui peuvent assaillir l'ivrog-ne, et qui provoquent si facilement chez lui des inflammations de toute espèce, des bronchites et des pneumonies. Je ne pense pas, cependant, qu'on puisse rejeter absolument l'action irritante des vapeurs alcooliques sur le poumon, et je crois qu'il est naturel de penser que l'irritation est quelquefois assez vive pour provoquer directement l'inflammation des bronches, des vésicules pulmonaires et du larynx. Ceux qui, d'ailleurs, ne voudront pas admettre cette action^ ne feront pas difficulté, je pense, de reconnaître la susceptibilité toute particulière que l'alcool crée aux org-anes respiratoires, et qui les rend si sensibles à l'action fâcheuse des ag-ents extérieurs.
L'appareil pulmonaire est pris assez fréquemment chez les buveurs. Dans quelques cas exceptionnels, l'alcool pénètre dans l'org'anisme par cetie voie; c'est par là que s'échappe en très-g-rande partie celui que l'absorption intestinale a jeté dans le sang* et les tissus. Aussi, de tous les org-anes d'élimination c'est le poumon qui a le plus à souffrir.
Lallemand, Perrin et Duroy, tout en reconnaissant
(I) Thèses de Paris, 4849.
que de grandes quantités d'alcool s échappent par le poumon, ont étendu à tous les émonctoires ce travail éliminateur. Ils ont retrouvé l'alcool en nature, nonseulement dans les produits respiratoires, mais encore dans les urines et dans la sueur (loc. cit.)-
L'alcool ing'éré en quantité modérée, dit Baudot, n'est pas éliminé par l'urine. Dans certains cas, cependant, on peut en retrouver des traces presque inappréciables; dans des cas exceptionnels, on peut encore trouver de l'alcool dans l'urine, mais toujours en quantité très-petite par rapport à la masse ing'érée (1).
L'élimination par les sueurs est ég'alement trèsminime. On a rapporté à cette élimination les plaques d'eczéma, que l'on observe quelquefois chez les buveurs. L'alcool irriterait la g'iande sudoripare comme il irrite l'alvéole pulmonaire et la vessie.
J'ai vu des plaques d'eczéma disséminées sur les ' quatre membres d'un jeune homme, marchand de vin, g'rand buveur. Il entra dans notre service pour de la dyspepsie, du tremblement et quelques lég-ères liallucinalions. C'était la première fois qu'il était atteint d'une maladie de peau. Nous ne pûmes rattacher cet eczéma à une affection évidente ou à l'action de quelque ag-ent irritant commun. Serait-il ii'rationnel de l'attribuer, dans ce cas, à l'irritation provoquée par l'élimination de l'alcool n travers les g^landes cutanées?
Pour que lalcool, ag-ent toxique, ag'isse, il doit être
(1) Union médicale, 1863.