DES MALADIES ORGANIQUES ALCOOLIQUES
Nouveaux développpemenU de l'alcoolisme : la lésion. — Origine et nature des fonctions organiques. — Caractères constilulifs des maladies organiques. — Déterminations alcooliques locales. — Uaoporls des maladies organiques aux autres symptômes de l'alToclion et marche de l'alcoolisme. — Développement des maladies organiques : l'inanition, la cachexie séreuse, la démence et la paralysie, période terminale de l'alcoolisme.
Ce que j'ai dit au chapitre ti, touchant l'hyperg'énèse et la dég-énéralion graisseuse ne saurait suffire à la conception complète de l'alcoolisme : il n'est pas, peut-être, de maladie plus féconde en affections secondaires. Le délire nous a déjà fourni un exemple intéressant de cette élévation du symptôme jusqu'au rang- de maladie ; nous allons voir le trouhle nutritif pousser l'alcoolisme dans de nouvelles voies. La lésion, d'ahord pur symptônie, s'essentialise, se développe par elle-même, et devient cause et occasion puissante de troubles nombreux et divers.
Voilà donc une cause seconde qui s'élève ; les maladies qui en résultent tirent leur importance et leur g'ravité, non de la nature de la lésion, mais bien de sa forme et surtout de l'org^ane qu'elle affecte. Les dérang-ements de fonctions que nous allons rencontrer maintenant ne sont plus essentiels ; ils dépendent du trouble nutritif et vég*étatif et sont les symptômes d'états et de maladies org-aniques. Afin de bien saisir les caractères el le développement de ces nouvelles maladies, jetons un coup-d'œil rapide sur l'orig-ine et la
nature des facullés parliculières dont les org^anes vont être profondément lésés.
J'ai déjà eu l'occasion d'en parler : au milieu de la substance plasmatique, se trouvent chez les animaux supérieurs et complètement développés, des éléments variés, la plupart gTOiipés de manière à former ce qu'on nomme des org'anes, ou comme on dit encore^ des instruments de fonctions. Or, les mêmes facultés s'incarnent dans toute cette masse vivante ; jusqu'au dernier élément, cette masse se nourrit, végète et possède le sens et les mouvements nécessaires au complet développement de ces deux fonctions. A ces facultés fondamentales, communes, obscures, et se dérobant à nos reg*ards , les éléments groupés en org-anes joig-nent des facultés plus vives et plus éclatantes, qui paraissent tellement dominer les premières, qu'on pourrait les croire nouvelles et résulter de l'org-ane lui-même, dès lors, véritable cause de ces nouvelles fonctions. Cependant, pour si supérieures qu'elles paraissent, les facultés org^aniques, ne sont jamais qu'une émanation, un épanouissement des facultés communes, variant et multipliant d'autant plus leur mode d'ag-ir, que l'être est plus perfectionné.
La vie n'est pas différente d'elle-même ; ses caractères g-énéraux sont identiques, dans les org-anismes inférieurs, comme dans les supérieurs. Tout être vivant possède les facultés fondamentales de sentir, de se nourrir et de vég^éter ; nous les trouvons dans l'homme comme dans la plus obscure animalité. Mais, à me-
sure que l'animal s'élève, combien chang-ent ses conditions d'existence! Pour répondre à des besoins supérieurs et nouveaux, les facultés se modifient, non pas dans leur nature, mais dans leur puissance et. leur capacité de sentir et de réag-ir. A mesure que l'être se dég-ag-e et s'élève au-dessus des org'anismes rudimentaires, à mesure aussi les diverses facultés se dég'ag-ent et s'élèvent au-dessus de l'activité commune, elles surg'issent de cette masse vivante, qu'elles pénètrent à l'infini ; elles revêtent, en quelque sorte, une forme Aasible et palpable, elles se centralisent. Or, c'est cette centralisation qui seule est nouvelle, c'est l'org-ane de cette centralisation qui est nouveau, et ce n'est pas la fonction.
Je le répète, les fonctions particulières org'aniques, ne sont qu'un développement de la vie commune; elles multiplient en sens divers et aug^mentent la. puissance de cette vie, qui leur donne en retour les forces nécessaires à leur activité; et de plus, leurs rapports sont tellement radicaux, qu'il n'est pas de' trouble qui, frappant une des facultés particulières, ne retentisse sur la vie commune, ou qui, atleig'nant cette vie, n'aille ébranler les premières. J'ai montré dans la cacbexie alcoolique, l'affaiblissement des fonctions org'aniques qui résulte de la faiblesse et de la perversion nutritive : nous allons voir l'affaiblissement, l'anéantissement des facultés particulières entraîner dans un courant fatal la nutrition elle-même. C'est que les centralisations fonctionnelles ne sont pas indifférentes au maintien de la vie du tout. Elles sont un des caractères essentiels de l'unité vivante; les supprimer^ c'est supprimer secondairement et né-
cessairemenl la vie g-éiiérale et provoquer la dissolution de l'individu.
Les troubles nutritifs et vég'étatifs alcooliques, quoique g-énéraux, se déterminent cependant,, d'une manière plus spéciale, sur certains org-anes et appareils. Ces déterminations varient selon les individus, peutêtre selon les pays et les liquides spiritueux : la lumière n'est pas encore faite sur ces divers points. Elles sont l'orig'ine des maladies org-aniques dont je puis donner maintenant les caractères constitutifs.
Qu'est donc la maladie org-anique? Le professeur Tardieu l'a caractérise ainsi : «Affection essentiellement constituée par une lésion dans la forme, le vokune , les dimensions , ou la consistance d'un org'ane isolé , et dont les caractères symptomatiques sont subordonnés aux effets locaux de la lésion org-anique particulière , et au trouble des fonctions de la partie lésée. »(1). Lésion essentielle,^ affectant un org'ane et occasionnant le trouble et l'anéantissement de sa fonction particulière par la destruction prog^ressive de la condition instrumentale de cette fonction : ce sont bien là, en effet, les caractères fondamentaux de la maladie org-anique. Le trouble nutritif et vég'étatif ne supprime pas la fonction directement et en s'attaquant à elle-même : il l'anéantit en supprimant l'appareil-qui la soutient , ou en modifiant tellement cet appareil , que toutes les (îonditions org-aniques de la fonction se trouvent cbang-ées ou détruites.
■1) Manuel de pathologie et de clinique médicales. 18GS. — Audhoui. g
Ce ne sont pas seulement des modifications locales que cause la maladie org'anique. Ces modifications sont, il est vrai , les plus manifestes et les seules qui attirent g-énéralement l'attention ; mais, si l'on a bien suivi ce que j'ai dit au sujet de l'orig-ine des fonctions org^aniques, il est facile de comprendre que le mal ne doit pas s'arrêter là. La maladie org'anique n'est vraiment constituée que quand est atteinte et troublée la fonction que représente l'appareil alfecté. Or, ce trouble ne restera pas limité à l'org'ane : il le franchira, il suivra au-delà l'activité org'anique elle-même; il retentira nécessairement jusqu'aux racines de cette activité : voilà ce qui fait Tintérêt puissant de ces maladies. Elles nous font assister à la suppression lenle, g*raduelle, mais fatale, d'une des expansions fonctionnelles de la vie commune. Elles tendent à faire descendre cette vie à un état inférieur, état qu'elle a franchi dans son évolution , qu'elle ne connaît plus, et auquel elle ne peut plus revenir.
La lésion alcoolique présente, dans sa forme et dans sa manière d'être, certains caractères particuliers qui font que les maladies qu'elle eng-endre sont comme le type des maladies org-aniques. La lésion est diffuse; elle porte d'une manière à peu près ég-ale sur tout l'appareil qu'elle affecte ; elle atteint tout aussi bien les éléments communs que les éléments spéciaux des org'anes. On trouve un exemple de ce que j'avance dans l'appareil vasculaire. Ge n'est pas seulement le cœur qui se chargée de g-raisse, s'infdtre et subit dans ses éléments constituants l'hyperg-énèse conjonctive et la dég-énération g-raisseuse ; le trouble nutritif ne
se limite pas là : il se poursuit dans les artères, et nous le trouvons jusque dans les capillaires les plus ténus.
En élle-nieme, la lésion alcoolique n'est pas de mauvaise nature : les maladies qui en découlent sont simples, quoique fatalement mortelles. La lésion cancéreuse , par exemple , peut bien produire une maladie org-anique; mais ici la lésion ne se confond pas, en quelque sorte, avec la maladie org^anique dont elle est l'occasion; le cancer marche à part. Il n'y a pas là une maladie, mais deux. Les troubles org*aniques seront alors obscurcis parles troubles que provoque ou le développement trop rapide de la tumeur, ou l'infection seconde de l'économie par des éléments cancéreux, ou par la mort et la désagn^ég'ation ulcéreuse du nouveau tissu. Il n'y a rien de sera • blable dans les maladies org*aniques alcooliques. Aussi, dans ces dernières, peut-on assez bien jug^er des troubles fonctionnels par l'étendue de la lésion, et réciproquement. C'est pourquoi lentement, insensiblement, s'affaiblit la vie g-énérale à proportion que s'affaiblit la fonction particulière affectée; la mort, parfois, semble n'arriver qu'au moment extrême oii cette fonction va s'anéantir.
La diflusion de la lésion et les autres caractères que nous lui avons assig-nés ne se Rencontrent pas seulement dans le système vasculaire , on peut les retrouver dans tous les autres appareils.
La cirrhose du foie est une des manifestations les
plus communes de l'alcoolisme. La description de la lésion qui constitue cette maladie , minutieusement étudiée jusque dans ses moindres détails, est classique aujourd'hui; c'est le type de la lésion alcoolique se montrant sous ses deux formes, l'hyperg-énèse conjonctive et la dég'énération g'raisseuse. Or, les chang-ements survenus dans la constitution de cette g-lande ne représentent pas à eux seuls les lésions que l'aicoolisme développe sur l'appareil dig-estif.
En effet, chez le huveur, l'estomac n'est jamais à l'état normal : il est en g-énéral dilaté, et ses parois amincies. L'hypertrophie du tissu sous-muqueux va hien rarement jusqu'à produire des épaississements et des indurations manifestes; pour moi , je ne l'ai jamais vu. La muqueuse est hoursouflée, molle, friable, indurée, ratatinée, mamelonnée et couverte de taches ardoisées. En outre^ on trouve encore à sa surface et dans son épaisseur, les lésions que produisent les hquides ing^érés trop fortement caustiques. Les g'iandes de l'estomac, enfin, sont volumineuses; leur épithélium est gM^anulo-g'raisseux.
Dans l'intestin, on ne rencontre plus des troubles aussi apparents. Lancereaux , à qui l'on doit une étude complète de la lésion alcoolique, dit à ce sujet : «L'intestin gn^êle est rarement affecté, mais il n'en est pas de même du cîBCum , où l'on voit reparaître des altérations très-an alog'ues à celles de l'estomac, à savoir : l'épaississement avec induration et coloration ardoisée de la muqueuse , l'hypertrophie des g-landules.... Quelques laits établissent l'existence possible de ces lésions dans le reste du g-ros intestin. JNfous les avons nous-même observées dans trois cas , alors
qu'elles semblaient ne pas devoir se raltacber à une autre cause que l'alcoolisme. La membrane mu queuse, qui en était le siég-e, plus épaisse et plus ferme , avait une coloration g^risâtre ou ardoisée. »
Cet auteur ajoute encore : «Le foie est, de toutes les g-landes annexes du tube dig-estif, celle qui subit le plus facilement l'influence des alcooliques.... Les autres g*landes ne sont pourtant pas à l'abri de toute espèce de modification anatomique. Dans un cas récemment observé par nous, les g-landes parotides et sous-maxillaires étaient molles, jaunâtres, et manifestement envahies dans leur épithélium par la dég*énérescence granulo-gTaisseuse. Le pancréas, volumineux et jaunâtre, nous a présenté six fois la même altération, le plus souvent chez des individus charg-és d'embonpoint. Il arrive de trouver dans les mêmes conditions cet org-ane petit, atrophié, ratatiné, et comme le foie, atteint de cirrhose... Sa trame fibreuse est épaissie, son élément g-landulaire g-ranuleux en voie de dég-énérescence et d'atrophie» (1).
Revenons, pour un instant, au centre circulatoire : la lésion alcoolique y est très-commune. J'ai sig'nalé le cœur, dans la cachexie, comme se chargeant trèsabondamment de g-raisse; il subit en outre des altérations plus profondes. La g-raisse se dépose en abondance sous le péricarde viscéral; elle pénètre dans les sillons, elle écarte les fibres musculaires; ces dernières se disjoignent, s'isolent, se détruisent; les stries de
(1) Lancereaux, loc. cit., p. 627 et 650.
celles qui persistent sont à peine visibles ; la dég^énératiou g'raisseuso de cet élément si important du cœur, plus ou moins avancée, est constante. Par suite de ces troubles, les parois du cœur perdent leur tonicité, leur ressort, elles s'affaissent, sont friables et faciles à déchirer ; les cavités ventriculaires sont en g'énéral ag"randies ; il en résulte un état d'atonie qui rend Torg'ane incapable de remplir convenablement ses fonctions.
La dég'énération g^raisseuse des fibres musculaires cardiaques s'accompag'ne-t-elle de troubles nutritifs des ]ierfs et des vaisseaux du centre circulatoire? S'accompag'ne-t-elle d'hyperg-énèse conjonctive? Trousseau avance, daris sa clinique médicale, que des lésions valvulaires et toutes leurs conséquences peuvent reconnaître pour cause l'affection alcoolique; voici du reste ses propres paroles : «Certes, les lésions vasculaires du cœur ont souvent pour cause première un rhumatisme articulaire aig-u; cependant la cHnique vous apprendra encore qu'il peut exister des lésions des orifices mitral et aortique, sans qu'il soit possible de retrouver dans les antécédents des malades aucune manifestation articulaire de la diathèse rhumatismale. On peut affirmer que le rhumatisme fait souvent les maladies du cœur; mais il faut reconnaître aussi qu'il est des lésions cardiaques qui reconnaissent toute autre cause. Et, pour n'en citer qu'une, l'intoxiçation alcoohque qui détermine des altérations de nutrition si remarquables dans les enveloppes fibroséreuses du foie et du cerveau, réclame certainement sa part dans l'étiolog-ie des affections org-aniques du
eœur. Cette étiolog'ie, du reste, est déjà prouvée par la coïncidence si fréquente des lésions du cœur et de la cirrhose chez les buveurs d'alcool >; (1).
L'org-ane le plus important de la fonction urinaire, son centre, n'est pas à l'abri des troubles nutritifs dont nous étudions les diverses déterminations. Le rein est fréquemment affecté chez l'alcoolique; l'hyperg-énèse etladég*énération g-raisseuse sont encore ici les formes sous lesquelles se présente la lésion. L'affection de l'appareil rénal est moins commune dans nos pays que dans les régions septentrionales, toutefois il n'est pas rare de l'observer à Paris. La maladie org'anique qui en résulte se rang-e comme importance à côté de celles de l'appareil dig'estif et des centres nerveux.
Si nous considérons l'appareil rénal dans son extension la plus g*rande, nous devons le reg'arder, non comme formé seulement par les reins, mais bien encore par les g*landes du tube dig-estif et les sudoripares. Nous savons que celles de l'intestin sont fréquemment lésées; rien ne s'oppose, je crois, à ce que l'on admette que celles de la peau le puissent être aussi : d'ailleurs, nous l'avons dit, Talcool s'élimine souvent par elles. Il sera donc possible, dans quelques cas, d'observer la lésion de toutes les parties qui concourent à la fonction d'urination : tout l'appareil sera affe cté.
Je sig-nale en passant l'atrophie des testicules qui est due à la dég-énération graisseuse des éléments
(1) Clinique médicale, vol. fil, p. 386.
essentiels de ces g-landes, ainsi que les lésions de l'ovaire encore peu étudiées, pour arriver enfin aux troubles nutritifs essentiels qui affectent si fréquemment les org-anes de la vie animale.
La lésion alcoolique montre une sing*ulière prédilection pour l'appareil nerveux ; elle produit là des maladies qui peuvent se placer, sous le rapport de la fréquence» à côté de celles de l'appareil dig-estif ; peutêtre sont-elles plus communes? Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur la forme qu'affecte le trouble nutritif dans les centres nerveux : épaississement des méning-es, production de fausses membranes sur la dure-mère crânienne, adhérence de la piemère à la couche grise encéphalique , hyperg-élîèse de la névrog'lie, dég-énérescence g-raisseuse des cellules nerveuses, des capillaires, etc., etc.; tout cela est parfaitement connu. On connaît aussi leur importance, leurs variétés, leurs centralisations diverses... La paralysie g-énérale, Tataxie locomotrice, les paraplég-ies, sont les symptômes de ces altérations org-aniques. Or, la lésion, ici, pas plus que dans les autres appareils, ne se limite exclusivement aux centres; elle se répand à la périphérie : les nerfs, les org-anes des sens, les muscles, subissent d'identiques altérations.
Dans l'appareil des sensations, ce sont surtout les yeux qui sont affectés par la maladie. La lésion alcoolique se centrahse sur la rétine et sur le nerf optique; elle présente là encore ses caractères fondamentaux. L'altération de l'org-ane visuel n'est jamais isolée, elle marche de pair avec les altérations nutritives et vég'étalives de l'encéphale et de la moelle épinière.
Enfin, Leuclet et Lancereaux ont prouvé, par quelques exemples, que les nerfs peuvent subir la dég-ération gTanulo-g-raisseuse. IMais cette dernière lésion est rare et difficile à apprécier; il n'en est pas de même de la dég-énération de la fibre musculaire, qui se rencontre à peu près constamment chez les vieux buveurs.
Telles sont les déterminations locales et les lésions^ orig-ine d^^s maladies org-aniques. Il n'entre pas dans le plan de ce travail de décrire chacune de ces maladies, qui, du reste, ne sont pas propres et spéciales à l'alcoolisme; une pareille description pourrait-elle, en effet, jeter quelque lumière nouvelle sur les caractères constitutifs de l'affection qui nous occupe? Ne savons-nous pas que ces maladies apparaissent trèssouvent en dehors de toute intoxication par les liqueurs spiritueuses? Les décrire, même succinctement, serait sortir de notre sujet.
Disons un mot des rapporis qui s'établissent entre les maladies "org-aniques et les autres manifestations de l'alcoolisme. L'alcoolisme ne se développe pas en une série d'effets parfaitement régulés et à succession toujours identique : chacun des actes morbides que nous avons passés en revue peut être la première et la dernière manifestation de la maladie, et n'a pas besoin pour se montrer d'être précédé des autres. Ces actes s'unissent souvent ; l'une des associations les pl us fréquentes est celle qui se fait entre les troubles circuatoires et les troubles nutritifs; cependant ils ne sont
pas telleinenl unis qu'on ne puisse les rencontrer isolés. Il est bien entendu qu'on ne doit pas appeler cong-estion l'activité circulatoire plus g«rande qui accompag-ne toujours et surtout les premières phases d'un mouvement vég-étatif vif, exag-éré. Enfin, j'ai montré dans la dyspepsie la réunion de tous les symptômes de l'alcoolisme.
Les troubles fonctionnels ne précèdent pas nécessairement et fatalement la maladie org-anique. N'est-il pas connu de tout le monde, par exemple, que l'altération profonde du cerveau et les lésions de la paralysie g'énérale ne sont pas nécessairement précédées de délire alcoolique? Déjà, depuis long-temps, Galmeil a sig-nalé ces faits : « Quelques îvrog-nes, dit-il, tombent dans l'abrutissement et la démence, sans jamais offrir les phénomènes du véritable delirium tremens » (1).
Ainsi, rien de rég-lé dans la succession des actes morbides, rien de rég"lé dans les rapports qui peuvent s'établir à cet ég*ard entre les maladies org-aniques, la cong-estion, la névrose, les troubles sécrétoires alcooliques. Combien de buveurs décidés débutent par une cirrhose! Au milieu de nombreux excès, aucun accident; parfois, pas même d'ivresse ; et tout à coup le ventre se tuméfie, les veines abdominales cutanées se dilatent, les dig^estions se troublent; voilà une maladie org-anique du foie, dont rien ne portait à soupçonner ni la naissance imminente ni même le développement plus ou moins éloig*né. N'en est-il pas de même des cong-estions apoplectiques.
(1) Article Delirium tremens. Dict. en 30 vol.
pulmonaires ou encéphaliques? Et celui qui, subitement, à la suite rl'une blessure, est pris de violent délire, premier phénomène appréciable d'une intoxication déjà profonde et insidieuse, n'est- il pas un exemple remarquable de ce que j'avance?
Ce qui rend plus irrég'ulière encore la succession des actes de l'alcoolisme, ce sont les rémissions que l'on observe fréquemment dans la suite de toutes ces manifestations. Ces rémissions présentent divers caractères : elles sont incomplètes complètes et courtes, ou bien enfin d'une durée telle, par suite de la cessation des excès ou de toute autre cause, que le malade ne se souvient même plus des premiers accidents. La seule modification vitale qui unisse tous ces phénomènes isolés, c'est la cachexie : c'est elle qui est le fond commun et persistant de l'alcoolisme dans l'immense majorité des cas. C'est sur elle et sur elle seule qu'il serait possible d'établir, pour la marche si irrég'ulière de l'affection , les trois périodes de début, d'état et de déclin.
Les maladies org^aniques alcooliques s'associent souvent entre elles. La lésion peut occuper en même temps tous les points de l'org^anisme ; mais dans ces cas elle est toujours plus avancée sur un ou deux ap- ]jareils. La dég*énérescence g^sseuse est beaucoup plus diffuse et g"énérale que Thyperg-énèse conjonctive : alors même qu'il n'existe qu'une maladie org*anique bien constituée, on retrouve toujours cette dég\4nération en beaucoup de points.
.le n'ai pas besoin d'insister sur la gravité fies maladies org'aniques. Par leur développement rég'ulier, graduel, toujours envahissant, quoique pouvant res-
1er stationnai re, elles mènent fatalement à la destruclion de l'or^ï^anisme qni en est affeeté. Leur marche est d'autant plus rapide, qu'elles atteig-nent des appareils plus immédiatement indispensables au développement normal de la vie nutritive; leur durée peut être très-long'ue quand elles portent exclusivement sur les org'anes des fonctions animales.
Chacune des maladies org*aniques se développant suivant son g-énie propre, aboutit à la cachexie qui lui est particulière. Ce sont donc des cachexies secondes qui viennent compliquer la cachexie alcoolique essentielle dont j'ai parlé au chapitre II, et que caractérise l'état gTas. Cet état persistera ou sera modifié ; de là des chang-ements divers dans l'aspect des individus.
Parmi les cachexies secondaires, une des plus fréquentes est celle que produisent les troubles profonds et l'affaiblissement extrême de la fonction dig-estive : c'est une véritable inanition. Elle influe beaucoup sur la cachexie g-raisseuse et entraîne l'émaciation des malades, pour si g' ras qu'ils soient au début de la maladie. C'est ainsi que les sujets atteints de cirrhose et des autres lésions du tube dig^estif maig'rissent rapidement : leur peau devient sèche et écailleuse, ridée, avec une teinte gTisâtre, jaunâtre ou terreuse; l'appétit se perd, les dig-estions se font mal; il survient des troubles intestinaux : météorisme, constipation, diarrhée, etc. ; on voit apparaître l'ascite, puis l'infiltration des membres inférieurs. A l'inanition qui résulte de l'incomplète chymification, par suite de l'alté-
ration profonde de l'org-ane hépatique, des g-landes g-astriques et intestinales et aussi du défaut d'absorption par la veine porte, se joig-nent des troubles de l'hématose : le sang- subit, en effet, dans le foie d'importantes modifications qui ne s'accompliront plus. Or tous ces troubles produisent l'état particulier aux individus affectés de maladies org-aniques du tube dig-estif.
Après l'inanition et toutes ses conséquences vient une autre cachexie secondaire importante, mais moins commune^ qui est la cachexie séreuse. Elle est liée aux maladies org^aniques des appareils cardiaco-vasculaire et d'urination, maladies qu'il n'est pas rare de voir coexister chez un même individu. L'hydropisie et les troubles de la sang'uilîcation qui l'accompag'nent caractérisent cette cachexie et sont les symptômes des modifications profondes supportées par la fonction de désassimilation.
La cachexie séreuse ag'it peu sur l'état g-ras; le malade g-arde sa g^raisse. 11 s'infiltre différemment selon le cas et selon la maladie organique dont il est affecté. J'ai vu de ces malheureux dont tout le système était pris, présenter l'hydropisie la plus g^énéralisée qu'il soit possible de s'imag-iner : il n'y avait, en quelque sorte, dans ces org-anismes, que de la g-raisse et de la sérosité.
Les maladies org-aniques du centre nerveux de la vie animale, en s'étendant, finissent par annuler cette vie. La nutrition n'est g-uère modifiée par ces troubles, s'il ne s'y joint pas quelque maladie qui nuise à
rassiinilatioi) eL à la désassimilation. Les malades tombent dans la paralysie et la démence, ils perdent involontaire l'urine et les matières fécales, ils deviennent g-âteux et demeurent plong-és dans laffaissement le plus profond, que ne trouble plus une ag-itation même passagère. Ils arrivent enfin au marasme, à la stupeur, à l'indifférence absolue, perdent même jusqu'au sentiment de la faim et meurent, ou sont enlevés, ce qui est l'ordinaire, soit par le développement rapide d'une autre maladie org'anique, soit par une affection intercurrente.
[Nous voici parvenu à la période terminale de l alcoolisme. Cette période n'est pas constituée par l'établissement des maladies org^aniques, mais bien par les diverses cachexies qu'elles produisent. Ces cachexies ne présentent aucun caractère particulier, propre et spécial à l'alcoolisme : l'affection a fini son évolution. Arrivée à ce point, la vie tout entraînée dans le courant affectif, ne peut plus réag-ir, il n'y a plus un élément sain dans l'org^anisme ; les fonctions particulières atteintes par la lésion vont disparaître; la nutrition, depuis long*temps affaiblie, cédera au premier choc; c'est là vraiment la dernière période, la période ultime, terminale, où va fatalement périr l'être vivant.
A. Parent, imprimeur de la Faculté de Médecine; rue M'-le-Prii\ce, 3i.