partie Jos oaracLères insolites que revêt parfois cette maladie
« J'ai rendu à la santé, comme par enchantement, dit-il, plusieurs malades affectés de delirium tremens, au moyen de l'étlier, de l'ammoniaque, de l'opium. Il n'y avait pas de lièvre, et l'aspect des malades, les sueurs froides, le pouls tremblant, indiquaient une résolution prochaine des forces vitales.
Hufeland a donné au delirium tremens le nom de fièvre lente nerveuse des buveurs. En effet, j'ai vu des exemples de cette maladie, où .le délire sans folie furieuse, avec de l'aversion pour le lit, insomnie, tremblements des mains et de la languie, soubresauts des tendons et sueurs froides (mais sans que la g-rande prostration des forces se fût déclarée), ressemblait tellement à la flèvre nerveuse d'Huxam, qu'une goutte d'eau ne ressemble pas davantag^e à une autre » (1).
Je tire de la NosograpJiie philosophique de Pinel une observation qui justifie pleinement les observations de Franck. Dans son chapitre des fièvres malig^ies et ataxiques, Pinel donne une histoire particulière de fièvre ataxique continue, terminée par la mort, qui me paraît être un parfait exemple de délire alcoolique malin.
(( Un homme âg-é de 45 ans semblait avoir passé par tous les deg-rés de l'abus des boissons alcoolisées : il avait d'abord commencé par boire chaque jour quelques bouteilles d'un vin g-énéreux, et il avait fini par
(1) Traité de médecine, Iraduct. française, V. t. II, p. 162, n" /; p. 163, no 10..
en boire Jusqii a hait à dix bouLeilles, en Taisant même un choix des vins les plus spiritueux; ses sens blasés ne pouvant plus être excités par les vins ordinaires, il y mêlait de l'eau-de-vie pour les rendre plus forts. Cet expédient devenant encore insuffisant, après quelque temps, il en vint jusqu'à faire infuser de la cannelle, de la noix muscade et d'autres aromates les plus forts, dans le vin destiné à sa boisson : c'est dans ces circonstances qu'il fut conduit à Bicétre, l'an II (1793), pour des événements de la Révolution, et qu'il fut réduit, par conséquent, à un rég-ime beaucoup plus sobre.
(vUn mois après sa détention, il fut transporté aux infirmeries pour cause de maladie; il se plaig-nait d'un gTand abattement, et disait avoir éprous'é précédemment quelques frissons irrég-uliers ; son pouls était presque naturel , son visag'e peu altéré ; nul symptôme d'affection g^astrique, nulle douleur particulière; le lendemain, calme apparent, mais sorte de délire taciturne, réponses vag^ues aux questions que je lui faisais, sorte de stupeur, air d'étonnement, g-estes ridicules; très-grande ag-itation durant la nuit.
« Le troisième jour, prostration extrême des forces, aphonie, pouls très-faible et déprimé (excitants in-, ternes et vésicatoires). Nulle rubéfaction faA^orable. On aug-mente en vain la quantité de cantliarides une deuxième, une troisième fois,
«Le cinquième jour, mort inévitable. »
Ce cas, je l'ai dit, me paraît être un délire alcooli que et non une fièvre continue. Remarquons ce que dit Pinel : II n'y avait chez son malade nul symptôme
d'affection g-astrique, nulle douleui' particulière. Et si cela ne suffît pas pour éloig-ner toute idée de fièvre essentielle continue, je puis encore invoquer fâg-e du malade, ses antécédents, les causes parfaitement indiquées, les caractères de la maladie elle-même; toutes choses se rapportant bien au délire alcoolique et à la forme insidieuse et malig^ne que Hufeland appelle la fièvre lente nerveuse des buveurs. Pinel ne s'était pas trompé, du reste, sur le caractère insolite et pernicieux de la maladie qu'il observait.
J'ai déjà parlé de la forme de délire alcoolique décrite par Delasiauve, sous le nom de délire suraigu. En lisant la note que cet auteur a insérée dans la Revue médicale, il est facile de s'assurer qu'il confond sous une seule et même dénomination deux variétés de délire bien distinctes et qu'il importait de séparer :
D'abord une variété g^ave de la forme commune, caractérisée par un délire avec fureur, une ag-itation extrême, uno vive excitation cardiaco-vasculaire, de la chaleur et de la sueur parfaitement en rapport avec l'intensité des désordres nerveux;
Ensuite une variété de la forme insidieuse. Delasiauve la dépeint ainsi : délire avec fureur, ag-itation violente, altération des traits indiquant une prostration profonde; en même temps, le pouls contraste par son rhythme presque normal avec l'ensemble des symptômes.
Leg-ruel, développant les idées de Delasiauve, n'a vu dans le delirium suraig-u que la première variété ; aussi pour lui, ce que vient de décrire son maître ne difTère-t-il de la forme commune et bénig-ne que par
la violence extrême et l'intensité des symptômes. Il ne vit pas que ce qui faisait l'intérêt des observations de Delasiauve étaient cette incohérence des symptômes, cette prostration profonde qu'il sig-nale et qui se montrent en même temps qu'une ag-itation extrême, le pouls étant presque naturel. Or, ces phénomènes caractérisent la variété que j'ai indiquée la seconde; ce sont eux qui la disting-uent, qui l'établissent à part et empêchent de jamais la confondre avec le délire commun! bénin ou gTave; c'est pourquoi je n'hésite pas à la rang-er dans notre forme insidieuse et mahg-ne du délire alcoolique.
J'ai trouvé dans la Pathologie chirurgicale de Billrotlî, récemment traduite en français, un passag-e qui se rapporte à notre sujet. Cet auteur ne peut partag*er l'opinion des chirurg*iens qui admettent que le délire alcoolique n'est pas défavorable. Il a vu mourir au moins la moitié des malades qu'il a traités. « Ils tombaient souvent subitement dans le coUapsus, perdaient tout sentiment et mouraient bientôt après » (1).
J'ai pu me convaincre de l'exactitude de ce qu'avance Billroth.
Un homme de 62 ans , adonné depuis très4ong^temps aux boissons spiritueuses, fut pris d'un tremblement des membres assez marqué , vers la fin de mars 1867. Il continua ses excès. Le 30 avril, hallucinations.
Nous l'observons pour la première fois le 2 mai. Le pouls est normal, pas de sueurs, tremblement des
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iiiombres, lialliicinaLions , pas d'excilaLioii. Le soir, rag-italion est vive; on le camisole.
Le 3, calme complet; môme état que dans la journée du 2. Il prend 0,20 cent, d'opium en 4 pilules. Le soir, aug>jnentation notable du tremblement des membres supérieurs ; c'est le seul phénomène remarquable. Pas d'agntation. Tout à coup, dans la nuit, le malade tombe dans un affaissement profond, et ne tarde pas à mourir.
Un cocher de 34 ans, buveur décidé, fit, Je 25 et le 26 du mois de février, de nouveaux et gTands excès : perte d'appétit, un peu de faiblesse. Il entre dans le service le 2 mars, à cinq heures du soir.
Lég^ères hallucinations de la vue et de Kouïe. 11 croit assister à une revue et g'rimpe à la corde de son lit pour voir défiler les soldats ; il paraît très-satisfait. Le pouls est calme. Lég^ers tremblements. Les hallucinations cessent très-facilement quand on lui parle. Il dîne assez bien.
A six heures, il se lève de son lit et court dans les corridors, A huit heures, délire complet : le malade devient furieux. Affaissement subit et mort à deux heures et demie du matin.
Je rang-e à côté des observations précédentes un cas dans lequel nous avons encore vu la mort survenir d'une façon inopinée, alors que l'état g-énéral n'étant pas mauvais, le déhre sans g-rande ag-itation, et le traitement institué paraissant agnr favorablement, on pouvait raisonnablement espérer.
Un valet de chambre de 26 ans, homme robuste, et
qui avait l'habitude d'achever toutes les houteiUes que son maître entamait, et le nomhre n'en était pas petit, fut pris d'un lég-er malaise le 22 juin. Le 23 et le 24, délire violent.
Le lendemain, fièvre, stupeur, anxiété, crainte de mourir. Cette crainte l'a obsédé pendant tout le cours de sa maladie. (Ventouses scarifiées à la nuque ; potion camphrée.) Dans la nuit, déhre.
Le 27, le pouls bat à 120; pas d'ag-itation. (Teinture de digntale, 6 gTammes.)
Le 28. Tremblement considérable de tout le corps. Les lèvres et la lang-ue sont tellement agntées, que le malade ne peut prononcer le moindre mot ; on continue la dig'itale, vésicatoires; la nuit est assez tranquille.
Le 29. Le pouls est à 104, rég'ulier, assez mou sans dureté, le tremblement est peu appréciable, le malade parle distinctement, il dort pendant le jour (digitale). Le soir, pouls à 68, mou, avec quelques irrég^ularités, lég'crs tremblements aux lèvres, aux mains, aucune agitation. Le malade parle et répond bien à toutes les questions. La première partie de la nuit se passe tranquillement, mais à deux heures du matin, le délire reparaît peu intense et le malade meurt subitement à quatre heures, c'est-à-dire deux heures après la reprise.
L'autopsie dans ce cas, comme dans les deux précédents, en nous permettant de constater qu'il n'y avait pas d'autres lésions appréciables que les troubles superficiels qu'on a coutume de rencontrer chez les alcooliques délirants (état gTas, cong^estion et suffusion séreuse méning-ienne , dég-énération gérais-
m^. - Audhoui. 7
seuse des capillaires de l'encéphale, etc.), confirma notre manière de voir, au sujet de ces trois malades.
Afin de fixer davantag-e l'existence de la forme malig-ne du délire alcoolique, je puis encore citer les remarques suivantes de Pauli, dans ses observations sur le traitement du delirium tremens.
Cette maladie peut prendre, dit-il, un caractère de malig-nité : le pouls s'afîaisse subitement, la face devient g-rippée, la respiration difficile, une sueur froide couvre la peau
11 pense que dans ces cas l'opium à haute dose, le camphre, l'ammoniaque, les vésicatoires, les lotions stimulantes, peuvent rendre de réels services (1).
Je termine par une variété dont la g-ravité n'a échappé à personne ; je veux parler du délire qui se complique de convulsions. Ces convulsions sont épileptiformes ; elles se manifestent quelquefois au début de la maladie et peuvent aussi se montrer à la fin ou dans son cours.
Marcé dit : « il n'est pas rare que la mort ait lieu presque subitement au milieu d'une agitation violente et après des mouvements convulsifs survenant par accès séparés à peine par un court intervalle» (2).
Mon maître Pidoux affirme qu'elles sont toujours d'un pronostic très-g-rave. J'ai recueilli le fait suivant dans son service.
Le 27 février, 1866, salle Saint-Henri, à Lariboi-
- (i) Gâzette médicale, 183^.
(5) Marcé, loc. cit., p. 6<3.
sîère, entra un g-arçon vinaigrier, toujours bien portant, fort et robuste, qui faisait un abus énorme de toute espèce de boissons.
Depuis quelques jours, malaise, insomnie et rêves pénibles. Le soir de son entrée, délire.
Le 29. 3 gTammes de laudanum ; le malade repose pendant la nuit.
Le l*"" mars au matin, l'agitation commence. Au moment de la visite : perte de connaissance, état d'asphyxie, convulsions presque continuelles. Devant nous attaques d'éclampsie très-remarquables; pendant le jour, les convulsions cessent; la nuit, le malade dort.
Le 2 et 3 mars le malade est en bon état, il rit, plaisante, se lève et mang-e.
Dans la nuit du 3 au 4, délire qui continue toute la journée du 4 ; mort subite le 5 au matin sans que les convulsions aient reparu.
Nous ne rencontrâmes à l'examen cadavérique d'au tres lésions que de la sufîusion séreuse méning-itique et l'état gTas habituellement observé chez les g-rands buveurs.
J'ai déjà indiqué, au commencement du chapitre, quelles sont les occasions les plus communes qui font naître le délire alcoolique; je n'ai pas besoin d'y revenir. L'âg-e, le sexe, le tempérament, n'ont pas une influence marquée sur son développement. Il s'observe tout aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Enfin il se montre dans tous les pays et dans tout le cours de l'année; il est surtout fréquent à l'époque la plus rig'oureuse de l'hiver. Les cas apparaissent aussi
plus nombreux pendant Jes fortes chaleurs de l'été, qu'au printemps et à l'automne.
Le délire alcoolique n'est pas toujours exempt de péril; on ne peut admettre d'une façon absolue l'idée de maladie bénigMie, qu'on lui attribuait autrefois. On dirait que les formes insidieuses et malig-nes deviennent chaque jour plus communes. Nous avons pu nous convaincre par nous-même de leur fréquence et de leur gTavité.
La forme commune se développant rég'ulièrement et convenablement traitée est ordinairement bénig-ne et sans dang-er ; elle se termine ordinairement par la g'uérison. Mais elle peut devenir gTave par l'exag^ération de certains de ses symptômes ou de tous ; il faut se défier tout particulièrement d'un délire furieux, ou bien d'une stupeur trop prononcé. Le délire alcoolique isolé est toujours.beaucoup moins fâcheux, que quand il complique une autre maladie.
Les sig-nes les plus certains de gTavité, se tirent de l'incohérence des symptômes; cette incohérence est le caractère fondamental de la forme insidieuse et malig'ne, qui peut tuer au premier accès. Il faudra prendre g'arde à la prostration profonde et à la sidération subite, qui se déclarent brusquement au milieu d'un délire jusque là violent : nous le savons, la mort suit de près. Je n'ai pas vu g-uérir im seul des malades qui étaient pris d'un gn^and désespoir avec sentiment d'une fin prochaine et qu'aucune parole ne pouvait rassurer.
Nous avons vu cond3ieii les médecins redoutent les
convulsions qui surviennent dans le cours du délire alcooli([ue. Ware pense que les convulsions du début sont toujours un sig-ne beaucoup plus défavorable, que celles qui se montrent dans son cours et vërs sa fin. Pidoux n'a pas vu guiérir un seul de ses malades affectés de convulsions; on a sigmalé cependant quelque cas de g>uérison. Delasiauve cite un exemple de ce g^enre, dans les observations qui accompag-nent la description de sa forme suraig*uë ; on pourrait, je crois, en trouver d'autres.
S'il survient de fréquentes défaillances, un tremblement tel de la lang-ue que le malade ne puisse plus prononcer un mot; s'il y a de l'apbonie, si le pouls devient obscur, intermittent, si les extrémité se refroidissent, si la peau se couvre d'une sueur froide, il faut craindre une mort procbaine comme l'ont indiqué J. Franck, Pauli, etc., et comme j'ai pu moi-même le vérifier.
Il est ég*alement très-fàclieux de voir le malade tomber dans le coma, perdre sous lui ses urines et les matières fécales ; il est bien difficile alors de le réveiller, la lang'iie se sèclie, la sensibilité se perd, la respiration s'embarrasse et la mort survient. D'ailleurs il ne faut pas oublier qu'il est parfois bien difficile, sinon impossible, de prévoir l'issue funeste de cette maladie.
Je passe au traitement. Si le délire n'éclate pas toutà-coup, si le malade après de notables excès de boissons est atteint de troubles nerveux évidents, mais sans g^rands désordres de la motricité et de la pensée, pour conjurer le délire imminent il faut intervenir.
Le jnalade sera placé (Jaiis un repos complet de corps et desprit, on lenipecliera de continuer ses excès. S'il existe des sigMies d'état g-astrique, il faudra satisfaire à cette indication. Il conviendra ég'alemenl d'évacuer l'intestin soit par des lavements, soit encore par un purg'atif. La soif, parfois si vive, sera calmée par des boissons abondantes, fraîches, acidulés, la limonade, les sirops de groseille, de vinàig-re framboisé, ou autres. L'alimentation sera lég-ère, au choix des malades, car ils sont pris souvent d'un grand dég*oût, et l'on excitera les fonctions g^astriques eng^ourdies par les divers stomachiques, comme g-outtes amères de Baumé, magniésie et rhubarbe, eau de Vichy, etc. Il faudra ensuite apaiser le système nerveux : on pourra employer avec avantag-e les sédatifs et les antispasmodiques en les variant selon les cas, ou bien encore de lég^ers excitants et diaphorétiques amenant secondairement une douce sédation, comme l'ammoniaque et le thé. On ne craindra pas non plus de prescrire les pédiluves sinapisés, les bains sulfureux, les bains et les douches froides, ainsi que les affusions.
L'expérience a prouvé, et de nombreuses observations ont mis ce fait hors de doute, que le délire alcoolique arrive souvent à une terminaison heureuse, par les seuls efforts de la nature. Si donc la maladie paraît simple, rég*ulière et bénig-ne, c'est-è-dire si les forces ne sont pas trop affaiblies, si le délire est franoheroent développé et sans excès, en un mot, si tous les symptômes sont en harmonie, g'ardant un juste degré de modérettion,, sans présenter rien de g^rave,
aucune indication n étant, du reste, évidente, il y a lieu de s'abs^bnir et de se livrer à l'expectation. On se bornera alors au seul rég-ime diététique, en se préparant à combattre tout ce qui pourrait jeter du trouble dans la réaction.
Mais tout délire alcoolique ne s'offre pas avec ce degTé de simplicité, soit que les symptômes se prolongent, soit qu'ils se présentent avec un caractère particulier, intense, insolite et fâcheux. Il faut alors recourir à toutes les ressources de l'art, combattre ces actes, morbides, devenus un dang'er pour la vie, la poussant dans un courant anomal. Il importe de chercher à les adoucir et à les éteindre, afin d'enlever à la vie commune, si peu résistante dans l'alcoolisme, toute occasion de s'affaisser.
Il est aisé de voir que le délire alcoolique ne réclame pas de soi l'émission sang-uine. Cependant il ne faudrait pas la rejeter absolument. Si, en effet, la pléthore emplit tout l'org-anisme et opprime toutes les fonctions ; ou bien s'il existe des sig*nes évidents de cong-estion cérébrale, si cette cong*estion paraît dominer, modifier le délire et troubler la marche de la maladie ; s'il n'y a pas enfin de contre-indication trop formelle, il faudra tirer du sang*. Et l'on ne se décidera que sur des indications très- précises et très-nettes, sans quoi il vaut encore mieux s'abstenir. Il ne faudra donc pas trop insister sur un semblable moyen. S'il n'y a qu'à remédier à la ûong-estion céphalique, on préférera toujours à l'ouverture de la veine la saigmée par les sartg'sues et les ventouses appliquées aux apophyses mastoïdes ou à la nuque.
L'émission sang^uine pratiquée ou délaissée, on s'assurera de l'état des premières voies. Si 4a lang-ue est amère, pâteuse, jaunâtre; si l'on constate des sig'nes évidents d'embarras gvastrique, céphalalgie g-ravative, perte d'appétit, nausées et vomissements, il conviendra d'enlever cette complication par l'administration de l'émétique et de l'ipéca mélang'és. Il sera bon de s'assurer aussi de l'état de l'intestin. S'il existe de la constipation, si le malade n'a pas eu de selles depuis quelques jours, il sera nécessaire de relâcher le ventre, soit par des lavements avec le miel de mercuriale, le séné et le sel de soude, soit encore par un purg'atif. Si, par contre, il y a de la diarrhée, avec douleurs d'entrailles, ténesme rectal et sentiment de brûlure à l'anus, on s'abstiendra des purg^atifs, et l'on mettra en usag'e les boissons émollientes, albumineuses, les lavements mucilag-ineux, laudanisés, ou encore les lavements froids.
11 conviendra ensuite de s'occuper du délire et, selon les circonstances,/ il faudra le combattre, chercher à le faire disparaître ou à l'adoucir. On emploiera, à cet effet, les sédatifs, les calmants, les antispasmodiques, comme l'opium , la digitale pourprée, le camphre, l'éther, le musc, l'ammoniaque, le froid, etc.
Parmi toutes ces substances, c'est l'opium qui jouit de la plus ancienne et de la plus g-rande réputation. Mais il ne faut pas se jeter sur le délire avec ce médicament et une statistique à la main; il convient, avant de l'employer, de peser mûrement les indications.
« Les phrénétiques, dit Gelse, ne dorment que dif-
ficilemenl; cependant le sommeil leur est très-nécessaire, car la plupart ne g^uérissont que par lui. » On se sert, pour conduire au sommeil, des substances sédatives, stupéfiantes : pavot, jusquiame, mandrao'ore, etc., et de moyens divers. « Mais il laut en user avec la modération convenable; de crainte que l'on ne puisse plus éveiller un malade que Ion voulait seulement faire dormir. »
Joseph Franck, faisant allusion à ce passag-e, dit : (( Lorsqu'on est débarrassé des complications g-astriques et inflammatoires , rien n'arrête plus sûrement les troubles nerveux et l'insomnie que l'opium ; il n'y a de nouveau dans ce remède que l'abus qu'on en a fait. » Il ajoute plus loin : « On cesse l'usag-e de l'opium lorsque surviennent le sommeil et l'augmientation du pouls » (1).
Des citations précédentes et de la connaissance des vertus de l'opium, on peut fixer c[uand il sera utile et quand il faudra le délaisser. Si le pouls est petit, dur et vibrant, si sa fréquence n'est pas très-g*rande, si la peau est froide ou normale et sans la moindre sueur, l'ag'itation étant vive, l'insomnie opiniâtre; si, en outre, il n'existe aucun sig'ue de cong^estion cérébrale, on peut alors donner l'opium. On l'administrera sous ses différentes formes, en pilules, en potion, en lavements, ou encore en injections sous-dermiques. On l'emploiera toujours avec modéi'ation et en suivant attentivement ses effets, afin de s'arrêter à propos, ainsi que l'indique J. Franck. Et on ne se laissera in-
(1) Traité de palli. interne, t. Il, p. 106, no 42, etc.
fluencer ni par l'opinion de ceux qui ont g-uéri tous leurs malades pai* l'emploi de l'opium quand même, ni par ceux qui, comme Waro, constatent, par une série d'expériences, que l'opium n'est jamais utile.
Mais il arrive souvent que le délire, avec un fond de stupeur assez marqué, s'accompag-ne de phénomènes cong'estifs, d'une excitation vasculaire vive, de chaleur de la peau et de sueur : l'opium est contreindiqué. Si, en outre, il n'y a pas lieu de placer quelque émission sang«uine, on peut administrer la digntale selon la méthode de Jones (de Jersey). Ce médecin se sert de la teinture alcoolique de cette substance. Il la donne à très-haute dose, et en quelques heures. Nous l'avons employée plusieurs fois, sans jamais dépasseï* 8 à 12 g'rammes par jour.
Dans le journal The Lancet, 21 avril 1866, un autre médecin ang-lais, leD' G. Johnson, a publié une leçon ^ur le traitement du delirium tremens; il affirme que la dig"itale est un médicament dang-ereux : si l'on publiait les cas de morts par la dig-itale, dit-il, ils effaceraient ceux de g-uérison que l'on cite.
A propos de cette dernière opinion, je ferai remarquer qu'il n'est pas question de savoir si la dig-itale est un médicament dang*ereux et difficile à manier et bien moins encore si la dig-itale, employée à contretem is et par des mains maladroites, a pu occasionner la mort ; tout cela n'a rien à faire avec le traitement du délire alcoolique. Ce qu'avance Johnson nous prouve, toutefois, que la dig*itale, comme l'opium et toutes les substances actives, ne doit être prescrite que sur de
claires et palpables indications. L'indication étant formetle et évidente, la dig-itale, employée avec intellig-ence, calme le système nerveux; mais son action est superficielle ; elle provoque un sommeil moins profond, moins stupéfiant que l'opium et qui s efface plus vite; en même temps elle abaisse le pouls, remédie aux contestions et modère la chaleur.
Si les forces sont suffisantes et ne sont pas menacées d'une prochaine résolution, on pourra, dans les cas où le délire est accompaguié d'une réaction vasculaire assez notable et la saigniée contre-indiquée, on pourra, dis-je, à l'imitation de Graves, prescrire le tartre stibié. L'émétique employé seul et à dose réfractée, calme les tremblements, procure le sommeil et la tranquillité, et c'est seulement quand la réaction a faibli, que Graves prescrit l'opium. Il associe quelquefois ces deux substances, suivant les indications (1),
Il arrive parfois que le malade assez tranquille et dans la stupeur a le pouls petit, rapide et vibrant, la peau chaude, acre et sèche : l'emploi de l'ammoniaque peut alors être utile. Elle excite lég-èrement les centres nerveux, en même temps qu'elle pousse à la peau, détermine une abondante diaphorèse et une sédation consécutive. Sous son influence, le malade se réveille, la peau devient souple et tiède, le pouls se calme et revient à son état normal.
Si dans le cours du déhre avant tout traitement, ou
(1) Clinique, t. 1. p. 681.
celui-ci resLani alors inofncace, il survient des symp. tômes nerveux insolites, comme les tremblements vio^ lents envahissant tout le corps, avec perte de la voix, le malade ne pouvant parler et le voulant, les convulsions, l'anxiété et l'effroi, la stupeur profonde, des eng-ourdissements des membres et de g-randes variations du pouls, il convient d'y remédier promptement en combattant les causes, si elles sont évidentes, ou bien en calmant la mobilité des nerf^ par 1 etlier, le camphre et le musc, ou en stimulant l'action vitale et nerveuse par l'application de larg-es vésicatoires.
Le rég'ime diététique doit aussi nous occuper. Pendant les accès, on ne donnera au malade que des boissons fraîches, en g-rande abondance et selon son désir, du vin étendu d'eau, des bouillons. Il ne faut pas oublier que les gTands bains tièdes, les pédiluves, les compresses imbibées d'eau froide appliquées sur la tête sont parfois très-utiles.
Si l'ag-itation n'est pas trop forte, on laissera au malade la liberté; au lit, il sera peu couvert, et l'on modérera la température de la chambre. Si l'agntation, au contraire, est gn'ande et violente, on n'hésitera pas à placer le délirant dans des conditions telles qu'il ne puisse nuire ni à lui, ni aux autres. Au besoin on le camisolera et on le fixera larg'ement et de façon qu'il ne soit pas oppressé et dans une position fatig*uante.
On s'occupera encore des diverses complications qui peuvent survenir, selon leur importance; on n'oubliera pas non plus de surveiller la maladie dans le cours de laquelle a pu éclater le délire. S'il s'est élevé
à Ja suite cl' un Iraumalisnie comiuo plaie, fracture, etc. , il sera urg^eot d'attacher plus étroitement le malade, afin que, par ses mouvements désordonnés, il ne rende pas g-rave un accident léguer. Enfin, je renvoie pour les indications plus g^énérales à la partie du chapitre précédent qui est consacrée à l'étude des réactions dans l'alcoolisme.