Partie II. — Episode du Vieux de la Montagne
A. Sources. — Les sources françaises sont au nombre de deux : les Gesta Philippi de Rigord (II, n° 23) et le Guillelmi Armorici liber (II, n° 24). Pour l'autorité de ces deux chroniqueurs, je ne puis que renvoyer le lecteur aux excellents travaux de M. Fr. Delabordc {Notice sur la vie et les travaux de Rigord., moine de Saint-Denis, dans Biblioth. de rÉc. des Chartes, 1884, p. 586-614 ; — Étude sur la chronique en prose de Guillaume le Breton dans Biblioth. des Ecoles françaises d' Athènes et de Rome, fascic. XXII, 1881 ; — Notice sur les œuvres et sur la vie de Rigord et de Guillaume le Breton, 1885).
M. Delaborde a démontré que le moine de Saint-Denis avait été admis à puiser aux sources officielles, dépêches diplomatiques, documents politiques, etc., et que les « dessous » de son récit sont toujours solidement établis. Rigord appartenait « à cette sage école de Saint-Denis où la vérité historique était si respectée « (Berger, Saint Louis et Innocent /V, p. 158). Son admiration pour son maître nous est un sûr garant de la réalité des choses quand par accident il est contraint d'enregistrer un fait humiliant pour le caractère du roi. Quant à Guillaume le Breton, on sait que ce chapelain de Philippe-Auguste fut en même temps l'intime confident de son maître, qui l'employa dans ses négociations secrètes, en cour de Rome, pour la rupture de son mariage avec Ingeburge.
Les sources anglaises, au nombre de trois (Guillaume de Newborough, p. 366 ; — Itinerarium Régis Ricardi^ 341 ; — Benoît de Peterborough, II, 181), sont, comme il est naturel, assez mal renseignées sur cet incident purement français. Des détails qu'elles nous apportent, ceux qui diffèrent des renseignements donnés par les chroniqueurs français sont difficilement vérifîables et ne doivent être utilisés qu'avec réserve.
Donnons la description de l'accident psychique, telle que le récit de Rigord nous l'a conservée. A l'absence de tout commentaire médical, il est visible que ce phénomène pathologique lui est resté inintelligible. — Rigord (éd. Delaborde
I, 120): « Eodem anno, crescenle inter christianos iniquitale, allate sunt Philippe régi apud Pontisaram littere de transmarinis partibiis quod ad suggesLionem et mandatum régis Anglie Piichardi mittebantur Arsacide ad Philippum regem interficiendum. Interfecerant enim eo tempore Marchisiurn régis consanguineum, in Iransmarinis parlibus, virum in armis strenuum, qui viribus suis et potentia Terram Sanctam, antequam reges isti illuc venirent, mira strenuitate rcgebat. Rex vero Philippus, auditis litteris ira inflammatus, statim ab eodem castro recessit, et plurimum sollicitus multis diebus permansit. Et quia animus ipsius régis pro hujusmodi rumoribus multum turbabatur, et sollicitudo magis ac magis crescebat in dies, habito cum familiaribus consilio, misit nuncios suos ad Vetulum Arsacidarum regem, ut per ipsum rei veritatem diligentius et pLenius cognosceret. Intérim tamen instituit rex ad majorem cautelam custodes corporis sui, clavas ereas semper in manibus portantes, et per totam noctem alternatim circa ipsum vigilantes. Reversis nunciis ad regem, per litteras Vetulirumores falsos esse cognovit, et per relationem nunciorum suorum, ab ipsis diligentius inquisita veritate et cognita, animus ejus, abjecto falso rumore, a falsa suspicione quievit. » — Guillaume le Breton (éd. Delaborde, I, 194) : « Incarnationis Dominice anno mcxcii, mense novembri, vigesimo die mensis, fuit eclipsis Lune particularis in septimo gradu Geminorum, et duravit per duas horas.
Postmodum, crescente iniquitate et malitia hominum, intimatum est Régi Philippo, quod, ad suggestionem Richardi Régis, missi erant de populo Arsacidarum quidam ut eum occiderent, eodem modo quo Corradum marchionem Montisferrati apud Acharon illis diebus occiderant. Propter quod idem Rex Philippus sui corporis habuit de caetero custodes fidelissimos, et ipse fere semper clavam aeream vel ferram in manu gestavit, et sui custodes similiter habuerunt de caetero consuetudinem gestandi clavas in manibus usque in hodiernum diem. Rex vero, valde turbatus, misit nuncios ad Vetulum Regem Arsacidarum utsignificareteipercerto, etc. ^ »
1. Ernoul, Chronique (éd. Delaborde, p. 290). « Ensi tesmoignent cil de le tiere que li marcis fu mors. Aucunes gens disent que c'avoit
B. Symptomatologie. — Du double récit de Rigord et de Guillaume le Breton, il ressort:
fait 11 rois d'Engletiere faire, et qu'il avoit tant fait vers le seigneur des Hassasis qu'il avoit envoiiet en France pour faire tuer le roi Phelippon de France. Dont, encore ne fu çou mie voirs, fist on savoir le roi de France qu'ensi avoit fait li rois d'Engletiere, Quant li rois de France ot oï les noveles, si en ot grant paour et bien se fist garder, et si fu lonc tans que il ne laissa nului venir devant lui c'on ne conneust moût bien. »
Guillaume de Newborougli (éd. How^ett, 1884, pag. 366) : « Cumque in propriis esset finibus tam longe a Syria constitutus, illius in Oriente consistentis vel frustra timebat vel potius se, ad augendam in vidiam, timere fmgebat insidias ; et tanquam ab eo subornati imminerent sicarii, prseter morem majorum suorum non nisi armata vallatuscustodia procedebat, in tantum ut quidam familiari ausu propius accedentes, non sine periculo hoc ausi dicantur. Mirantibus liane novitatem regiam plurimis, ut pro ea satisfaceret gentemque suam in regem Anglorum accenderet, praesulum procerumque suorum concilium Parisius convocavit. Ubi allegans contra eundem regem plurima tanquam certa, atque, inter cetera, quod virum illum nobilissimum nequissime per diros satellites peremisset, literas quoque protulit a quibusdam potentibus sibi, ut dicebat, transmissas, quibus monebatur propensiorem suimet habere cautelam; sciens quod rex Anglorum insidiaturos animae suae ab Oriente jam direxisset sicarios. « Quamobrem », inquit, (( nemo débet mirari, quod praeter solitum u diligentiorem mei ipsius curam habeam; quam tamen si reputatis « vel indecentem vel superfluam, decernite amovendam. )> Adjecit etiam, cordi sibi esse de manifeste proditore proprias mature ulcisci injurias. Ad haec plurimi adulatorie responderunt, bonum honestumque esse et (juod pro cautela faciebat et quod pro ultione disponebat. »
Ilinerarium Bcgis Ricardi (p. 341) : u Capitulum XXVII, Franci quidam ex învidia infamant regem Ricardiun super occisione Marchisi. In illa populi tanta confusione jam succrescentia triticum corruperant, quae superseminaveratinimicushomo zizania. Exiit enim susurrium a quibusdam Francis, Francorum nequitiam tali fictione velare putantibus, lingua virosa confictum, sibilus scilicet invisus popularibus auribus infusus, quod rex Ricardus nequiter procuraverat mortem Marchisi, et mercede conductos Hausassisos ad id agendum duos illos destinaverat homicidas. O livor infamis! sempercarpensmeliora, dente corrosivo bonum zelat, et quam nequit exstinguere claritudinem gestorum intendit denigrare. Nec sic regem Ricardum inpartibus illis defamasse contenti sunt invidi; imnio régi Franciae mandaverunt, ut sibi caveret ab Hausassisis, satellitibus senioris illius de Musse, quoniam Marchisus ab eis occisus e.'^t, et quod hujus superstitionis ministros rex Ricardus in Franciam direxerit quatuor ad regem Franciae
1° Que vers le mois d'août 1192, Philippe reçoit la nouvelle de l'assassinat du marquis de Montferrat (roi désigné de Jérusalem), poignardé à Tyr le 28 avril par les émissaires du Vieux de la Montagne, le chéik des Assassins (à l'instigation, disait-on, de Richard Cœur-de-Lion).
2° Qu'en novembre de la même année Philippe, alors en villégiature au château de Pontoise, reçoit de Palestine une lettre l'avertissant qu'at/ suggestionem Ricliardi regisle Vieux de la Montagne vient d'expédier en Europe des séides chargés de poignarder le roi de France.
3° Que le roi quitte aussitôt Pontoise pour rentrer à Paris, où il reste miillis diebiis extrêmement inquiet pour sa vie [auditis litteris ira inflammatus... et plurimiun sollicitas multis diehus... dit Rigord).
4° Que dans sa terreur (intérim), il crée une garde spéciale d'hommes armés de masses de bronze qui jour et nuit veillent sur lui, précaution jusque-là inconnue à la cour de France : « praeter morem majorum suorum », et qui étonna beaucoup [mirantibus hanc novitatem regiam plurimis, dit Guillaume de Newborough).
Son confident le chapelain Guillaume le Breton ajoute que, dans sa terreur, le roi en vint à porter lui-même une de ces masses d'armes à la main {et ipse fere semper clavam aeream vel ferrani in mana gestavit).
perimciidum. Ocujus oestimandi sunt meriti qui fiierinit hujus adinventionis auctores, cujus occasione, sicut creditur, tôt conlurl)atae sunt génies et concussae provinciae. Hujus autem suae malignitatis commento arbitrabantur infâmes sic robur addidisse, fucunique palhasse nequitiae. »
Anibroise, L'Estoire de la guerre sainte, p. 238 :
8890 « E cil distrent que porchacié
Aveit le rei Richarz e quis
Par luiers la mort al niarchis,
E mandèrent al rei de France
Que il pot avcir grant dotance 8895 E se guardast des Harsasis,
Car li marchis en iert ocis,
E qu'en France la dulce terre
En aveit li reis de Engletcre
Quatre enveiez por lui oscire. »
5° Que le roi est si épouvanté en songeant au sort du marquis de Montferrat [et quia animiis... miiltam tiirbalur) que pour mettre un terme à ses terreurs — son angoisse allant en croissant tous les jours, — il se décide, après avoir pris lavis de ses familiers, à envoyer des messagers au Vieux de la Montagne afin de savoir de lui la vérité.
Au retour de ses envoyés, Philippe-Auguste apprit, tant par leurs récits que par la réponse du A'ieux de la Montagne, la fausseté des lettres qu'il avait reçues à Pontoise et il se rassura.
Quelle a été la durée de cet accès de thanatophobie ? Le calcul ne peut être qu'approximatif. Rigord dit que Philippe- Auguste resta bien des jours [muliis diebiis) en proie à la terreur et que celle-ci ne prit fin qu'avec le retour des messagers qu'il avait envoyés au Vieux de la Montagne.
Les lettres de menaces n'arrivèrent pas à Pontoise avant le 20 novembre; si l'on estime miiltis diebus à deux mois environ, les messagers de Philippe (probablement des Templiers, dont on connaît les relations avec le Vieux de la Montagne), quittèrent Paris dans le courant ou vers la fin de janvier.
Le voyage de Paris au Liban ne pouvant durer, à cette époque, moins de trois mois, il faut placer à la fin de juillet ou au commencement d'août le retour des messagers.
Pour évaluer la durée de ce voyage, prenons comme exemple le retour de saint Louis en France dans la belle saison. Sternfeld [Karl von Anjou, p. 105) dit que saint Louis quitta Saint- Jean-d' Acre le 25 avril (1254) et débarqua à Hyères le 17 juillet (Joinville, § 652) i, soit un total de douze semaines (sans parler du voyage d'Hyères à Paris, trois semaines au maximum).
11 faut donc compter quinze semaines de Paris à Acre, soit trente semaines, et une ou deux semaines de séjour, soit trente-deux semaines ou environ sept mois, c'est-à-dire du 1 -' janvier au 31 juillet.
1. Ch.-Y. Langlois [Saint Louis, p. 138), donne pour ce retour la date du 8 juillet.
C. Opinion des historiens. — Dans rimpossibilité où ils sont de nier les faits rapportés par Rigord, les historiens modernes ont, ou passé sous silence ce singulier événement, ou l'ont expliqué d'une façon qui ne résout aucune des difficultés du problème.
Augustin Thierry [Ilist. de la conquête de l'Anglet. par tes Normands, t. II, 1. XI, p. 245) ne voit dans celte histoire qu'une feinte de Philippe-Auguste pour exciter les Français à la haine contre le roi d'Angleterre.
Michelet, toujours avisé et prudent sous sa fougue apparente, qui avait vu la lourde erreur d'Augustin Thierry, a passé la question sous silence.
Luchaire a répété l'erreur d'Augustin Thierry. 11 eût été alors nécessaire d'y ajouter une discussion critique.
Les historiens accusent Philippe d'avoir exploité l'incident de la mort de Conrad de MontFerrat et la terreur des Assassins qu'elle fit naître, en feignant d'avoir reçu des lettres ie mettant en garde contre des assassins. Or Rigord, qui est bien informé et qui a pu voir les documents, dit que ces lettres furent apportées de Palestine (allatae sunt... litteraede transmarinis partibus), et nous savons en effet, par Vltinerariiim Ricardi, que les chefs français restés à Acre écrivirent à Philippe pour le mettre en garde contre des satellites envoyés contre lui par le Vieux de la Montagne à l'instigation de Richard (« immo régi Franciae mandaverunt, ut sibi caveret ab Hausassinis satellitibus senioris illius de Musse... », Itinerariiim, p. 341).
Reste à décider si l'envoi de ces lettres d'avertissement a été spontané, ou si elles ont été écrites à l'instigation de Philippe-Auguste, qui aurait voulu ainsi produire un effet sur le public en exploitant contre Richard la terreur causée en Europe par la mort du marquis de Montferrat assassiné, disait-on, à l'instigation du roi d'Angleterre. Ici encore la question est aisée à trancher. Conrad de Montferrat fut tué
le 27 OU le 28 avril 1192 ^ ; d'autre part, les lettres envoyées à Philippe-Auguste de Palestine arrivent à Pontoise après le 20 novembre, donc un peu moins de sept mois après la mort de Conrad. Le voyage de Paris en Palestine étant à cette époque d'un peu plus de trois mois (ainsi que nous l'avons dit, p. 304), dans les conditions les plus favorables, l'arrivée à Paris de la nouvelle de l'assassinat de Conrad, l'échange de lettres à la suite de cette nouvelle, entre Philippe et les chefs français restés en Palestine, et la réponse de ceux-ci, eussent exigé au minimum dix mois. Or, entre la mort du marquis de Montferrat ^27-28 avril) et l'incident de Pontoise (deuxième quinzaine de novembre), il y a tout au plus sept mois; donc on peut conclure que l'envoi de ces lettres était spontané.
Il restait encore aux historiens à donner la solution d'une contradiction inexplicable, à savoir : comment Philippe- Auguste n'a pas utiUsé les lettres contre Richard, et pourquoi il a pris la peine d'écrire au Liban, et de faire annoncer le contraire dans la réponse, c'est-à-dire que les menaces étaient sans fondement^ et cela au moment même où il tachait d'envahir la Normandie, et où il eût pu accumuler les prétextes.
Or sa hâte à rassurer les siens prouve la sincérité de ses paroles, et combien il était plus préoccupé de se sentir la vie sauve que de calomnier Richard.
De même que par peur Philippe avait, dans sa fuite, perdu sa réputation de chevalier (Luchaire, cité ci-dessus, p. 298), de même il lui était indifférent d'être, à cause des précautions inusitées qu'il prit, la risée de ceux qui l'entouraient et qui risquaient leur vie à vouloir l'approcher.
Les historiens qui représentent Philippe-Auguste comme le premier diplomate de son temps, et qui voient dans tous ses actes une ruse et un calcul, en font ici un imbécile.
Comment admettre que ce roi qui vient de se couvrir de honte devant l'Europe, par sa fuite, va ne trouver d'autre truc diplomatique, pour se venger de Richard, que de mourir une seconde fois de peur devant lui ?
En réalité, il agit dans un accès de thanatophobie consécu-