Partie 1. — Alphonse de Poitiers
§ 1. Alphonse (1220-1271), comte de Poitiers (1241), pui& comte de Toulouse (1249) par son mariage (1237) avec Jeanne, fille de Raymond VII, comte de Toulouse.
Section I. — Antécédents physiologiques.
§ 1. Nutrition, Système nerveux, Fonctions génésiques. Pas de renseignements.
§ 2. Motilité. Normale jusqu'à la date de 1252 : en 1241 est armé chevalier (H F. XX, 605, etc.) ; — en 1242, est blessé à l'assaut de Fontenay (HF. XX, 336, etc.); — sur l'ordre de saint Louis fait l'office d'ouvrier maçon pour la construction d'un mur à l'abbaye de Royaumont ^ ; — va rejoindre son frère en Palestine (1249-1250).
A partir de 1252, sous l'intluence de causes que nous étudierons plus loin, troubles graves de la motilité.
Section IL — Antécédents pathologiques.
§ 1. En 1252, affection aiguë non définie. Antérieure au
1. Vie de Saint Loiiii> par le confesseur de la reine Marguerite (H F. XX, 87) : « Encores, comme len feist un mur en labeie de
SAINT LOUIS. 3oo
28 novembre (J. de Labordc, Layettes du Trésor des Chartes III, 170, n»4030*), sans doute en juillet, à Saint-Germain-
Roiaumont, li benoiez Rois qui demoroit en cel tens en sou manoir d'Anicrcs, qui est assez près de ladite abeie, venoit souvent a celé abeie oïr la messe et lautre servise, et pour visiter le lieu : et comme les moines ississent, selon la costume de leur ordre de Cistiax, après heure de tierce au labour et a porter les pierres et le mortier au lieu ou len fesoit ledit mur; li benoiez Rois prenoit la civière et la portoit charchiee de pierres et aloit devant, et un moine portoit derrierre ; et einsi fist li benoiez Rois par pluseurs fois el tens devant dit; et einsi en cel tens li benoiez Rois fesoit porter la civière par ses frères monseigneur Robert, monseigneur Alfons et monseigneur Challes et avoit avec chascun dels un des moines desus diz a porter la civière d'une part. Et pource que ses frères voloient aucune foiz parler et crier et joer, li benoiez Rois leur disoit : u Les moines tiennent orendroit silence et ausi la devon nos tenir. » Et comme les frères du benoiet Roy charchassent moût leur civières et se vosissent reposer en mi la voie, ainçois que il venissent au mur, il leur disoit : « Les moines ne se reposent pas, ne vous ne vosdeves pas reposer, n Et ainsi li sainz Rois enformoit sa mesniee a bien fere. »
1. J. de Laborde, Layettes du Trésor des Chartes, lll, 170, n" 4030 (ann. 1252, avant le 28 novembre) : « Excellentissimo et reverentissimo domino suo, Ludovico, Dei gracia Francie régi serenissimo, Philippus, capellanus domini comitis Piclavensis et Tholosani parvitatis sue devotum et liumilem famulatum. Gum vestre celsitudini sepius scribere proposuerim, substiti plerumque timidus, non quia débita deesset devocio, set quoniam nondum mihi quidquam occurrerat quod, meo judicio, vestris auribus dignum esset. Quippe, si vestre preminencie scriberem statumregni, per dominamreginam et dominos fratres vestros vobis pluries intiniatum, superfluum merito videretur; quod si meum offerrem obsequium, exilis et modicus et tamen ex animo totus vester, rem parvam nec magestate regia satis dignam inserere litteris judicarer. Nunc autem quod scribam habeo, Deo gratum, ut arbitror, cujus creditur ordinatum instinctu, quod videlicet dominus comes, gravi satis infirmitate detentus, in actorem tamdeni salutis respiciens, crucis caractère, in lionorem ipsius, voluit insigniri. Sicque salutaris signi presidio ab egritudinis sue periclo liberatus, hanelat toto spiritu, quam cicius poterit, in Terre Sancte reverti subsidium, ad vindicanda vobiscum opprobria Crucifixi. Licet vero, si carnaliter saperem, in hoc et in proposito perturbarer, comodum tamen attendens quod jam sensit in corpore et quod aquiret in spiritu longe majus, desiderium eciam illud advertens, quod faciem vestram desiderat el laboris parlicipium non déclinât, serenitati vestre hec duxi cum gandio nuncianda ; vestre démentie supplicans qualinus mihi, vestro-
en-Laye (Élie Berger, Hist. de Blanche de Caslille, p. 403). Ya-t-il rapport de cause à effet entre les dix mois de séjour d'Alphonse en Palestine (1249-1250) et Texplosion de cette maladie aiguë? Nous l'ignorons. Selon Mathieu Paris (éd. Luard, V, 175) Alphonse revient de Palestine « saniis et incoliimis ». De son côté le fantaisiste Ménestrel de Reims dit qu'en août 1250 saint Louis renvoya en France « le comte de Poitiers et le comte d'Anjou « qui estoient trop maladifs » [Ménestrel de Reims, éd. Wailly, p. 204). Ces « maladies » furent sans doute le prétexte qu'on invoqua pour masquer au public les raisons politiques du retour des deux frères en Europe. Plausible pour Charles d'Anjou (sur les graves accès palustres de Charles en Orient, cf. ci-dessous, p. 377), ce prétexte put-il être également invoqué en faveur d'Alphonse? Nous ne pouvons le dire, et dans l'état actuel de nos connaissances nul lien n'apparaît entre le séjour d'Alphonse en Orient (il quitte la Palestine en août 1250) et la maladie qui, deux ans plus tard, vient frapper ce prince à Saint-Germain-en-Laye (juillet 1252).
§ 2. Le chapelain d'Alphonse, chargé par saint Louis de le tenir au courant de la santé du prince, écrit au Roi en Palestine qu'Alphonse vient d'être gravement malade, sans toutefois joindre à sa lettre le diagnostic des médecins. Il ajoute qu'au moment où il écrit la convalescence du frère du roi marche sans incidents (« Ab egritudinis sue periclo liberatus, hanelat toto spiritus, quam cicius poterit, in Terre Sancle reverti subsidium, ad vindicanda vobiscum opprobria Crucifîxi. » Voir la note 1, p. 355). — Postérieurement à cette lettre, la convalescence d'Alphonse est brusquement arrêtée par l'explosiond'une paralysie d'emblée (« ^diVsM&iperciissns », Mathieu Paris, V, 311). Combien de temps encore se prolongea cet état de troubles paralytiques ? Nous savons seulement que cette paralysie d'Alphonse persistait encore sans aucune modification à la date de la mort de Blanche de Castille (fin novembre 1252) :
rum miiiimo, indulgere, si placet, dignemini, si quid demerui quia nichil hactenus vobis scripsi. Conservet et salvet vos, reverendissime domine, ille qui regibus dat salutem ».
Mathieu Paris (éd. Luard, V, 311) : « Andefiilsiis fraier régis Francorum, cornes silicet Pictaviae, irremediahiliter infirmatiir. Andefulsus autem, frater régis Francorum et cornes Pictaviae, paralisipercussus,indoloremtamfratris régis quam malris irremediabiliter infirmalus... »
Id. ibid. : « Blanchia super his cerlificata inconsolahililer dolet. Haec autem audiens, dominarum excellentissima Francorum regina domina Blanchia, videlicet quod... lertius ejus filius Andephulsus, comes videlicet Pictaviae, incurabiliter aegrotaret... »
Id. ibid. « De morte Blanchiae Francorum reginae... Cujus mortem Francis lugubrem ac dampnosam dolor multiplex anticipavit, scilicet... Comilis insuper Pictavensis Andefulsi morbus incurabilis. »
§ 3. Combien de temps encore après la mort de Blanche persista cette paralysie de convalescence (forme clinique bien connue sur laquelle nous reviendrons plus loin)? Fut-elle incurable comme l'affirme l'écrivain anglais ? Toute assei'tion de chroniqueur en général (et toute affirmation de Mathieu Paris relative à la France en particulier) ne doit être acceptée qu'après vérification par une source de contrôle. Or cette pierre de touche nous fait ici défaut.
Tant que M. Aug. Molinier ne nous aura pas donné le graphique de la motilité du prince pour les années 1252-1270 (c'est-à-dire r//me>az>e d'Alphonse), l'examen critique de l'assertion de Mathieu Paris ne sera pas possible. Nous pouvons toutefois déterminer les limites extrêmes, au point de vue chronologique, de l'affirmation du narrateur anglais. Cet historien meurt en 1259 sans avoir eu le temps de pousser plus loin que l'année 1253 la révision de la dernière partie de sa Chronique (Luard, VII, 123, — Mulhnger, Beu. Ilisl. XXVI, 334; — Bémont, Bev. Crit. 1884, art. 169, p. 287). On ne peut donc fixer plus bas que 1253 la valeur probante de 1' « incurabiliter aegrotans ».
Nous pouvons même affirmer la guérison du prince très peu de temps après cette date, puisque nous le voyons en 1254 (Ledain, p. 43) faire le voyage de Poitou. Toutefois cette guérison resta fort incomplète et le prince ne recouvra
jamais l'intégrité de ses fonctions motrices comme le prouvent :
A. Le contraste inexplicable entre Tactivité d'Alphonse avant et après 1252. Tandis qu'avant sa maladie nous voyons Alphonse, simple comte de Poitiers, parcourir fréquemment son apanage, — le frère de saint Louis, devenu comte de Toulouse, n'accorde pas en dix-huit années une seule visite à ses possessions languedociennes. Depuis 1252 jusqu'à la croisade de 1270, Alphonse, sauf quelques rares voyages en Poitou (cf. Ledain, p. 47), ne quitte plus les environs de Paris. « Condamné au repos » (Stein, Alph. de P.), i] s'astreint à administrer à distance ses immenses provinces méridionales (au prix de quel labeur, on peut le voir dans la monographie d'A. Molinier, Et. sur V administration de S. Louis et d' Alphonse de Poitiers dans le Languedoc^ t. VII et VIII de la nouv. édit. de YHist. du Languedoc ; — et comme le montrera la suite de la Correspondance administrative d'Alphonse de Poitiers, t. I, 1894, in-4°).
Rapprochons de cette sédentarité persistante d'Alphonse pendant les dix-huit dernières années de sa vie la remarque de son contemporain Thomas Tuscus [Monum. Germ. XXII, 519) : « corpore debilis et armis imbellis ».
B. La persistance du prince pendant ces dix-huit années à vouloir retourner à Jérusalem pour obtenir la guérison de son état :
En 1252, dans l'espoir de recouvrer la santé, Alphonse reprend la croix (Voir plus haut, note 1, p. 355). Pour les préparatifs de cette nouvelle croisade d'Alphonse, cf. Layettes du Trésor des Chartes, 1. c. , 4080, 4081 , 4082. Innocent IV place Alphonse pour la durée de ce pèlerinage armé, sous la protection du Saint-Siège (Berger, Innocent IV, 393).
En 1263, le comte de Poitiers appelle en France le Génois Bocca-Nigra qui avait été l'un des organisateurs de la première expédition d'Alphonse en Terre Sainte en 1249 (Boutaric, 113).
La môme année, le pape Urbain IV écrit à Alphonse pour le prier de renoncer à ses projets de croisade (Rainaldi Annales
ecclesiaslici anno 1263, n° 14) ; il lui demande d'employer l'argent dont il peut disposer à venir en aide à Charles d'Anjou dans la conquête du royaume de Naples. Malgré l'offre du pape qui s'engage à le relever de son vœu, Alphonse refuse, et ce refus est à lui seul la preuve de la complexité des motifs qui poussaient Alphonse à retourner en Terre Sainte. Malgré l'état précaire de sa santé, Alphonse poursuit (Boutaric, 114) ses préparatifs de croisade. (Sur l'état de santé d'Alphonse à cette date, cf. lettre de Marguerite de Provence à son beaufrère Alphonse, 31 octobre 1263 (Boutaric, p. 106) : « Marguerita, etc.. illustri viro Alfonso, etc.. De statu vestro cupientes certitudinem obtinere, rogamus vos quatinus per latorem presencium, nos deeodem statu omnino, utinam proficuum sit ac florens, reddatis, cum vestro beneplacito, certiores. Datum apud Sanctum Germanum in Laia, in vigilia Omnium Sanctorum. » Et la réponse du comte de Poitiers : « Super hoc autem quod statum nostrum scire desideratis per vestras litteras exinde vobis scimus bonum gratum, scientes quod in confectione presentium eramus in bono statu^ Domino concedente, quod de vobis scire sepius affectamus. Datum apud Corbolium die lune post festum Omnium Sanctorum. »)
En 1270, saint Louis décide de tenter une nouvelle croisade en Palestine; Alphonse peut enfin remplir son vœu après dix-huit années d'attente, et malgré son état maladif, il part avec larmée royale. Sur le conseil intéressé de son frère Charles d'Anjou, Louis IX se détourne de sa route pour s'arrêter devant Tunis. Le roi de France y trouve la mort ; son fils Philippe III veut d'abord se rembarquer pour se diriger vers la Terre Sainte et poursuivre l'expédition (G/\ Chron. de S. Denis^ éd. P. Paris, V, 12 : « Le roy de France regarda qu'il ne pooit pas faire grant prouffit de demourer en ce pais, pour ce meismement que les Sarrasins ne levouUoient attendre à bataille, et ne finoient de glatir, d'abaier ainsi comme chiens, et ne faisoient que travaillier sa gent et puis s'en fuioient contremont les montaignes. De rechief il regarda que s'il prenoit la cité de Tunes par force, que il convendroit que il y laissast de ses barons et de son peuple grant partie, et que tuit cil qui demourroient seroient en péril, car il seroient avironnés de toute pars de leur ennemis, et que son ost en seroit moult amenuisié ; meis-
meiuent que son propos esloit d'aler oullre en Surie. et de ooiubalro aux Sarrasins que il y trouveroil, el délivrer la des^ ennemis de la t*oy oreslienne » .
Charles d'Anjou ayant fait prévaloir au conseil lavis contraire Lenain, V, 191 : — Primat, UF. XXlll. 8lV8-2; — Mas- Latrie. 3/fm 4ca(/. c/e5 Inscripi. IX,474,nouv. sér.), Tarméedes croisés quitte l'Afrique pour rentrer en France {Gr. Chroniques de S. Denis, éd. P. Paris, \*, 14: « Adonc fu paix criée parmi l'osl, et commandé que nul ne féist mal aux Sarrasins sur la vie perdre. Puis que paix fu faicte, le roy de France et se< barons ne vouldrent plus demourer, si prisrent conseil quelle part il iroient : si regardèrent que il ne povoient point bieo accomplir leur pèlerinage en manière que ce fusl prouftit ; meismement que leurgent estoient trop faibles et tous langoureux des maladies qu'il avoient eues devant Tunes: et si estoit le légat mort qui les devoit adi'ecier et mener en la Sainte Terre. Et espéciaument que le roy avoit eu mandement par certains messages, de par monseigneur Simon de Xeele, garde du roiaume de France, et de par messire Mathieu, abbé de Saint-Denis en France, que il se hastast de venir en sa terre. Et quant il seroit resvertué et reconforté et revenu en santé, si pourroit son veu et son pèlerinage accomphr et i*etourner en la Saine te Tenv »).
Tout entier à son rêve de guérison, Alphonse persiste au contraire dans raccomplissement de son vœu et seul de tous les princes royaux déclare en débarquant à Ti*apani qu'il entend continuer sa route vers la Palestine Vie de Saint Louis par le confesseur de la Reine Mai*guerite. HF. XX, i>4 : i» Messires Allons, puis que il vint de Thunes àTi*a{>es, pour tenir son dit, avoit en propos de passer tantost la mer, aini^ois que il revenist en France ; pour ce qu'il aidast et secorust à la Sainte Terre. Et einsi eust il fet el tens que il ti*espassa, se il neust esté mené par meilleur conseil a ce que il eust ordoné a reperier un pou de tens en France, pour la volonté Dieu greigneur acomplir et pour fere plus grand proutît a la Terre Sainte. De quoi il fu mouli triste de ce quil ne passoit : mes que il nesloit pas besoin a la Sainte Terre que il passast adonc la mer si tost ^>;. — Cf. également la déposition de Charles d'Anjou pour la canonisation de saint Louis A"o/ices et documents pubt. p. la
SAINT i.oris. :îtii
5o(\ </f iUist. de Fmnct-, 1S85, p. 175' : u Comos vero Piolaviensis niarlir oxlilil volunlalo. iiiin, morliio sanclo Lmlovioo. oninos oum roiiv novo rodiront Je Tunilio ol essoiil in portii rra[K\nonsi. ol oiiinrs |M\>posiiissonl rotlirt^ i\d lorrain Sanrtain, a li^slo sanrli Johanni>^ ad Iros annos snpposila qnod ro\ irot. iM luu* oiuuos nK.ioros prolor roiioni inrassiMit tirniilor adini[^KMV. ipso oomos Piolavonsis, non torons a Torra Sanola lanulin absonlari, dixil socivlo diolo fralri sno Karolo qnod do looo illo volobat sino rodiln in l'orrani Sanotani IranstVolaro. non lainon proptor lioo oniillorol quin lermino slalnli^ vol iloriini irot, si rodissol, vol ibi alios o\[hh'larol ; sod Karolns, indioansqnod pro tnno ma^is oxpodiobal Torro Sanoto qnod ipso pins rodiri^l in l'ranoiaui qnani ni Iranst'rotarot, proptor nuiUas ralionos ipias oi ilixil, sod in sna deposiliono non soripsil, ilissnasil oi luno loniporis transt'rolaro ; supor quo oonios, lurbatus. ipua ralionos ouni ooiiobant a sno dosidorio rotardari.. . ^^
ïî i. Parallôlonionl à oos ti'onblos paralytiqnos, apinu'ilion an dôbnl do l'annoo r-\">;^ do tronblos o^adairos i^ravos ol monaros de cécité (J. do Labordo, Laifeltes du n'ésor des Charies, lll. 18-, n*-' 40Ô5). Pai' l'ontronnso do Hainiond-t'.anoolin. stMi^nonido l.nnol, Al{>honso rooonrl on mai 1 -.">.■> an\ oonsoils iln célèbre oonlisto jnif Uabrahvni Abraham vonn u de /cvvcr Siiracenoruuî ^^ ((\c> rovanmos mahoniôtans d'Mspai^no selon A. Molinior et établi on Aragon e'est-à-diro à Montpellier, alors partie inlo^ranlo dn rovanmo do .lat'mo V' . Ixainunul- Tianoolin dopooho à l'oonlislo don\ .hiils ilo l.nnol. mnnis di^^ instrnetions nooessairos. imi lo^ ohar^oanl de doorir«^ au prati eien la maladie iln eomto.
De la svmptomatoloiiio qu on \onad lui soumollro. llabrahym avait à déi^a^or les doux inoonnm^s eliniquos du diao'iiostio ol dn proui>>lio. Nous no ju^sodiMis de ootto eonsnllation que la sooondc^ parlit\siMt (]u'llabrahyni n'ait pas eommnnitpu'* son diai^nostie anx envoyos, soit - ee ipii est pins probable — (\ue Uaimoml-l'ianeolin n'ait transmis i\ Alphonse qne la parlio qui était pour Un rossontiol de eot avis médioal, ù savoir ipio la maladie olait onrabUv » N'oublie/ pas. dit Trousseau dans sa (Uiniijiw de l liùU'l-Diiu, (\uc la oliouloK^
reste indifîérente à une erreur de diagnostic ; elle ne vous pardonne jamais une erreur de pronostic. ») Ce pronostic, que nous a conservé la lettre du seigneur de Lunel à Alphonse, vise seulement deux signes. L'oculiste se fait fort de guérir le frère du roi de France, sous la double réserve :
1° Quant à l'amblyopie, que la diminution de l'acuité visuelle n'ait pas encore atteint un degré tel que le malade ne puisse plus distinguer de près de petits objets.
2° Qu'au point de vue chromatique, Alphonse n'ait pas encore perdu la perception différentielle du vert et du bleu ^ .
1, J. de Laborde, Layettes du Trésor des Chartes, III, 183, n° 40^))) (ann. 1253, Lunel 31 mai) : <( Serenissimo et Karissimo domino suo Alfonso, fdio domini régis Francis, Dei gratia illustri comili Pictavie et Tholose, marchioni Provincie, R(aimundus) Gaucelmi, dominus Lunelli, fidelis suus, salutem cum parata in omnibus ad sua placita voluntate. Literas vestre celsitudinis, quas Phylipus Salsarius nobis attulit, recepimus crastina Asscentionis domini, intellectis verbis, que ipse ex parte veslra nobis retulit diligenler, et incontinenti locuti fuimus cum illis duobus judeis nostris, quos hostendit dictus Philippus, de quibus dictis judeis nos ad plénum confidimus, et cum eis et quibusdam aliis inquisivimus diligenter qualiter ipsi sciebant quod ille judeus, pro quo nobis scripsistis,haberet tantam scienciam in egritudinibus oculorum, et pro vero invenimus quod dictus judeus diu et sepius expertus fuerat in egritudine supradicta ; et dictus judeus dixit predictis judeis nostris quod siinveniret tantam virtutem in vesfro occulo quod possefis discernere inter coloreni viridem et lividum sive hlavum, vel quod possetis discernere etiam rem parvam ah alia infra brève loci spaciujn, promittit dictus judeus, in capitis sui periculo, in brevi tempore vos sanare. Et dictus judeus est de terra domini régis Aragonum, et vocatur Habrahym, et venit de terra Sarracenorum ad illas partes, causa mercadarie, et est valde dives. Et, audita certitudine quam dicebat, mittimus ad eum dictos duos judeos nostros, et dictum Phylipum, ut procurent quod ad vos veniat, omni mora postposita, et nos ei promittimus et etiam promittemus quascumque securitates ipse voluerit. Ipse enim mulLum timet de suo corpore, quod ipsum velletis, ultra voluntatem suam, pênes vos diucius [retinere]. Et sciatis quod, si dictus judeus venire noluerit ])ropter eos, nos in propria persona, tam ad eum quam ad [dominum] regem Aragonum ire proponimus, pro ipso modis omnibus adducendo. Et sciatis quod, inter alias securitates, ipse petit quod mittatis sibi vestras patentes literas de conductu, sicut sub tenore quem vobis mittimus, et quod mittatis domino régi Aragonum vestras literas deprecatorias, quod •dictus judeus ad vos veniat, si oportuerit; nos tamen sine eo adven-
En dehors de ces deux symptômes, roculistique arabe du moyen âge connaissait encore bien d'autres sujna pronoslica de la cécité. Si Alphonse avait présenté dans sa symptomatologie oculaire l'un de ces indices avant-coureurs du mal (et vérifiables à l'examen macroscopique, tels que l'opacité de la cornée, celle du cristallin, etc.) nul doute qu'Iiabrahym ne l'eût aussi prémuni contre ces troubles fonctionnels, comme il venait de le faire pour la réduction de l'acuité visuelle et la confusion chromatique. En se bornant à incriminer les deux seuls symptômes de l'amblyopie et de la dyschromatopsie, Habrahym a précisé lui-même le degré de ses préoccupations à l'endroit du malade et délimité nettement la nature du danger qui menaçait le comte de Poitiers.
La double question d'Habrahym constitue en soi la meilleure preuve que ces deux symptômes étaient bien les seuls dont pût relever le cas du patient, et qu'aucun des autres signes avant-coureurs de la cécité ne s'adaptait à la séméiologie d'Alphonse.
Reste à vérifier cette déduction par l'étude directe de l'oculistique médiévale: 1° en montrant que les symptômes du comte de Poitiers sont exclusifs des autres signes pathognomoniques delà cécité auxui*" siècle; — 2° en précisant la signification clinique que le moyen âge donnait à l'amblyopie et à la dyschromatopsie. La prognose étant en outre fonction de la nature et du degré des symptômes, le pronostic — quand il est motivé et conditionnel comme celui qu'a formulé Habrahym — nous servira ensuite à reconstituer par exclusion le diagnostic de l'affection.
Outre Galien et Avicenne (dont l'œuvre résume les travaux de ses devanciers arabes Mésvé, Rhazès, etc.), les sources essentielles pour l'étude de la pathologie oculaire médiévale sont :
tum SLium crcdimus impetrare. Quas literas ambas predictas mittatis nobis, si placeat, per presentium portitorem, et sciatis quod jiidei nostri recesserunt a nobis cum dicto Phylipo, die dominica post receptionem literanmi vestrarum, et nos in hiis et ahis, que possent cedere ad vestriim comodum et honorem, atcnti sumus pluscjuam de nostris neg-ociis perducere ad eflectum. Et diclus judeus vull hec esse valde sécréta. — Dalum Lunelh, die sabl)ati post Asscncionem Domini. — Et expediatis, si placcl, cilo cursorem. »
1° Au point de vue médical le manuel classique connu sous le nom de Liliiim medicinae dont l'auteur Bernard de Gordon (contemporain d'Habrahym) professait à Montpellier (1285) la médecine ar^bo-galénique.
2° Au point de vue chirurgical le précieux Corpus des anciens chirurgiens français (Henri de Mondevillc, Guy de Chauliac, etc..) si magistralement édité par le D"" Nicaise ; — les publications de Pagel [Die angebliche Chirurgie des Johannes Mesuëjun . Berlin 1 893) et de Daremberg ( Glossulae quatuor Magislrorum super Chirurgiam Rogerii et Bolandi, Naples 1854).
Pour rester intelligible, cette revue des principes ophtalmologiques du xin'' siècle ne peut être séparée de la théorie physiologique de la vision qui leur sert de base :
Gordon, Lilium medicinae (p.'252.Incipit IlPParticula quae passiones oculorum curare docet) : « Sicut scribit Galen. (8, De Juvamentis membrorum) cerebrum factum est propter oculos, ut oculi essent in eminentiori parte corporis, sicut speculator in arce. Nunc autem a ccrebro procedunt duo nervi secundum Galen. (4, De Morbo) qui appellantur nervi optici, per quos transit spiritus animalis visibilis usque ad oculum, qui diffundit se per totum oculum usque ad humorem crystallinum, deinde spiritus animalis ille visibilis, multiplicat se ab intus usque ad superfîciem oculi, et tune recipit speciem rei visibilis, quae jactata erat usque ad humorem crystallinum, ubiest prima immutatio colorum, et deinde reportât simulachrum usque ad sensum communem, ubi recipiuntur speciesreceptae inaliis sensibus communibus. Ad hoc igitur servit nervusopticus, ut scilicet portet, et reportet simulachrum usque ad sensum communem. Isti autem duo nervi optici cum protenduntur ex dextro et sinistro conjunguntur per modum crucis, et efficitur in crucis signatione foramen unum tantum, in quo foramine cancellantur idola rerum visibilium: aliter enim conlingcret videre unum duo. Deinde bifurcantur iterum post crucem, et dividuntur in duas partes, quarum una vadit ad oculum dextrum, et altéra ad sinistrum... »
Mondeville [Chirurgie, trad. Nicaise, p. 39) : « Les nerfs des yeux sont creux comme un roseau, suivant Galien, au X*" L
<lu De accidenli et morbo, chapitre i. Les raisons pour lesquelles ils sont creux sont au nombre de deux: P pour que Tesprit visuel, spiriliis visibilis, se rende facilement parleurs cavités jusqu'à l'œil ; 2° pour que les formes des choses visibles arrivent librement par elles au sensoriiim commune. »
(iuy de Chauliac Grande Chirurgie, éd. Nicaise, p. 44: <( Les ners optiques sont pertuisez afin qu'ils fussent la voye de l'esprit. » (Il faudra attendre plus de deux siècles encore pour voir en 1561 un Pierre Franco s'inscrire en faux contre la réalité de l'anatomie galénique du nerf optique. Franco, Chirurgie, éd. Nicaise. p. 152: « Les yeux ont esté vestus et envelopez de tayes ou membranes, lesquelles vers la pupille ont esté faites reluisantes, afin de recevoir les images ou présentations des choses présentées à la cornée resplendissante dans les humeurs, comme dans un beau miroir : duquel pénètrent et sont transportées de l'esprit visuel par les nerfs optiques, au sens intérieur et commun.... On a escrit que les deux nerfs des yeux sont caves manifestement. Ce qu'ayant curieusement regardé et expressément recherché, n'avons trouvé cavité à aucune en iceux : au moins que l'on puisse juger au sens de la veuë. ») Sur l'anatomie galénique du nerf optique cf. Nicaise, Bévue de Chirurgie, 1893, XIII, 6.
Après la théorie physiologique la classification nosographique. Gordon, Lilium medicinae, p. 254: « Hanc autem anatomiam posuimus multum breviter quantum fuit possibile, ut melius aegritudines oculorum videamus, quoniam oculus patitur omnia gênera morborum. Et quia aegritudines conjunctivae citius adveniunt, ideo in primis diccmus breviter de aegritudinibus conjunclivae, deinde de morbis qui veniunt in lachrymali, deinde de ilHs qui veniunt in cornea, deinde de illis qui veniunt in humore albugineo et crystallino, et spiritu visibili, et nervo optico, deinde de morbis qui veniunt in palpebris, deinde de illis qui veniunt in lacerlis moventibus oculum. Hoc autem faciemus per Dei gratiam breviter, et bene et plene, quoniam passiones oculorum sunt multum difficiles ad cognoscendum, et ad curandum. »
Les divisions cliniques du xni'' siècle sont, on le voit, sensiblement les mêmes que celles d'aujourd'hui : — maladies
des organes protecteurs de la vision (blépharite, conjonctivite, etc.), — maladies des membranes (affections delà sclérotique, de la cornée, de la choroïde, etc.), — maladies des milieux réfringents (humeur aqueuse, cristallin, humeur vitrée), — maladies du fond deToeil (rétine, nerf optique).
De toutes ces affections décrites en détail par Gordon, nous ne retiendrons que celles qui intéressent le cas du comte de Poitiers, c'est-à-dire celles dont relèvent les signes pathognomoniques de la cécité dans l'oculistique du moyen âge :
1° Gordon, p. 254 : « De passionibiis conjunctivae (1. De ophthalmia : ophthalmia est apostema calidum conjunctivae, etc.) ». A l'ophtalmie purulente, l'auteur note les complications cornéennes par propagation (Id. p. 266 : « De ulceribus corneae »), les kératites suppuratives d'où consécutivement l'opacité puis la nécrose de la cornée, et la destruction consécutive du globe oculaire. L'absence de symptômes dyschromatopsiques dans cette classe d'affections exclut tout rapprochement entre elles et la maladie d'Alphonse.
2° Gordon, p. 271 : « De passionibus piipillae{i . De cataracta seu aqua, etc.) ». Le moyen âge connaissait comme nous les signes objectifs de la cataracte à l'éclairage simple (coloration grisâtre, puis opacité du cristallin, etc.). Le silence sur tout signe de ce genre est décisif pour la symptomatologie du comte de Poitiers. D'ailleurs si Habrahym avait diagnostiqué une cataracte, il eût précisément tenu aux envoyés du comte un langage inverse de celui qu'il a employé. Loin de leur dire que la cécité en puissance pour laquelle on venait le consulter n'était curable que si le patient conservait un degré suffisant d'acuité visuelle et de chromatopsie, — il eut déclaré nécessaire au succès de la cure, d'attendre au contraire la période de cécité complète pour les petits objets. C'est là en elTet une règle banale de l'oculistique arabe depuis Avicenne (et qui a persisté dans le manuel opératoire moderne) d'ajourner l'opération jusqu'à maturité de la cataracte (c'est-à-dire jusqu'à l'opacification complète du cristallin). Cf. Gordon, /(/. p. 274 : « Si autem ex his remidiis cataracta non curetur, tune ad manum chirurgicam recurramus.... Eligatur diligens restaurator et corpore mundiflcato fiât caverna in cornea
SAINT LOUIS. 3GT
ciim acu rotundi capilis et comprimatur aqua inferius cum acu et non extrahatur stalim, sed maneat aliquantulum, sicut dicil Avicen., etc.... »
Lorsque le cristallin est complètement opacifié, il ne reste plus qu'une perception quantitative de lumière, c'est-à-dire la perception du jour et de la nuit. Cliauliac, après Avicenne, déclare qu'il faut attendre, pour opérer, cette période de simple « transliieur » et que l'opération est prématurée si le patient « void encor les formes des choses ». Guy de Chauliac {Grande Chirurgie, éd. Nicaise, p. 494) : a On juge que la cataracte qui ne se dilate, estant fermé l'autre œil, ne par aucune friction, et compression, ne par aucun soufllement, et que le patient n'y voit rien, elle est trop dure et trop vieille : parquoy elle n'est pas sousmissible à l'aiguille, et ne peut estre bien abbatuë. Et si on l'abbat, soudain elle retourne et remonte. On juge, que la cataracte, laquelle ne se restraint ou ramasse, ayant esté dilatée par friction, ains demeure esparse, et que le malade void encor les formes de choses, et qu'elle ne passe trois, quatre ou cinq ans, comme dit Acanamose, est trop tendre, et n'est confirmée : et pource elle nest sousmissible à raiguille, ne à l'opération : car elle ne pourroit estre conduite avec l'instrument, parce que l'instrument passeroit à travers d'elle, comme par l'eau qui n'est pas bien gelée. On juge, que la cataracte qui est de bonne couleur (comme de l'air, ou du ciel avec quelque blancheur), et qui est ramenée à sa forme après que elle a esté dilatée, et à travers de laquelle on void quelque clarté ou iranslueur, est médiocre, et confirmée : parquoy elle est obeyssante, et sousmissible à l opération. »
P. Franco [Chirurgie, éd. Nicaise, p. 159) : u Pour bien et vrayment connoistre quand la cataracte sera meure et apte à estre abatue, il fault froter un peu l'œil de ladite cataracte, ayant premièrement fermé l'aultre. Alors si elle vient à ee dilater, ou rclargir, puis promptement retourner en son estre premier, c'est signe qu'elle est propre et idoine pour estre ostée : si autrement, non. »
3° Gordon, Lilium medicinae, p. 275: « Demorbis qui reniant in spiritu visibili et nervo optico. » Dans ce chapitre consacré à la diminution de l'acuité visuelle, depuis l'amblyopie jusqu'à
ramaurose (dénommée goutte sereine dans la langue médicale du moyen âge) la distinction entre la pathologie du spiritiis visibilis et celle du nerviis opticus correspond à notre division moderne en troubles cérébraux (centre cortical visuel) et névrite optique :
A. Pathologie du spiritiis visibitis. Les troubles de la « faculté visuelle », dit Gordon, doivent être étudiés quantitativement et qualitativement, c'est-à-dire dans l'acuité visuelle et dans la perception chromatique :
Quantitativement dans la diminution, l'augmentation, l'abohtion du spiritiis visibilis, Gordon, p. 275 : « Capit. V. De debilitale visas, corriiptione et abtatione ejusdem : Debilitatur visus aut minuitur, aut corrumpitur propter dispositionem spiritus visibilis. Iste autem spiritus si fuerit multus, clarus et subtilis, facit quod res visibilis bene discernitur, et longe et prope. Si autem est multus et grossus, videt et discernit melius longinqua quam propinqua, et hoc est secundum illos qui dicunt spiritum extra emitti propter hoc, quia subtiliatur in via ; secundum autem illos, qui dicunt quod sumus intus suscipientes, et nihil extramittentes, fit hoc propter fortem motum in crystallina, et apprehensionem rei motae, et ratione motus subtiliatur spiritus. Si autem spiritus fuerit parvus et subtilis, bene videt propinqua et cernit, sed remota non : quia non potest angulum comprehendere. Si autem fuerit parvus et grossus, tune maie discernuntur propinqua et remota. » Chauliac (Grande Cliirurgie, éd. Nicaise, p. 490) : « Foiblesse et nuisance à la veuë advient.,, à cause de Vesprit, non pas de ce qu'il est copieux et subtil, car pour lors il void loin les choses menues, et les discerne : ains de ce qu'il est en petite quantité et subtil, et lors il discerne de prés, et ne void pas loin : ou parce qu'il est gros et abondant, et adonc il void loin, et discerne mal : ou parce qu'il est en petite quantité, et grossier, et lors il ne void pas loin, et ne discerne pas bien, ainsi qu'on lit ceci au quatriesme des Maladies et symptômes. De l'espesseur des humeurs et esprits vient le Nyctalops, qui est mauvaise veuë des que le Soleil est couché, comme dit Rhasis. Et à cause de leur subtilité et petitesse \ieni Ali Iia/iar, qui est voir de nuict, et non pas de jour, comme dit Avicenne. »
P. Franco [Chirurgie, éd. Nicaise, p. 199) : « De faiblesse el aiilres maladies de la veiië....X\x surplus estant Ijien disposez les yeux, la veuë est quelquefois dépravée par la f'aulte de l'esprit visuel; lequel estant grand ou abondant ou subtil j)eut percevoir de loing les choses subtiles et les discerner. Mais estant rare et diminué et aussi subtil peult assez bien discerner de près, non })as fort loing. Au contraire s'il est gros et abondant, voit les choses loingtaincs, les discernant toutefois mal. Et s'il est en petite quantité et gros, alors ne voit et ne discerne les choses loingtaines. En somme nous pouvons réduire les causes de l'imbécillité de la veuë ou aux dispositions de l'œil, ou des humeurs d'iceluy, ou de l'esprit visuel. »
L'oculistique du xni'' siècle ne trouve donc entre l'amblyopie et la myopie qu'une différence non de nature mais de degré. On voit à quelles lourdes erreurs étiologiques aboutit la médecine médiévale par l'application abusive des catégories scolastiques à l'étude clinique des symptômes.
0«a/z7a//ye/7?e/î/ par l'altération de la perception chromatique (Gordon, p. 278: « Et colores diversi apparent rubei aut citrini aut nigri, etita de aliis secundum diversitatem humoris »).
B. Pathologie du nerviis opticiis. Comme on l'a vu ci-dessus le nerf optique, dans la physiologie arabo-galénique, n'est pas un conducteur du spiriliis visibiiis mais un conduit, un simple tuyau « creux comme un roseau », dit Galien, à l'intérieur duquel circule le spiritiis visibiiis depuis la rétine jusqu'au cerveau. De cette structure anatomique inventée par (ialien pour le besoin de ses théories optiques, on peut aisément déduire toute la pathologie du nerf. Elle consiste essentiellement dans l'obturation du conduit (oppilatio nervi optici) : (juand le tuyau est obstrué par une sécrétion humorale pathologique [goulle sereine), le spiritiis visibiiis ne peut plus transmettre les images de l'œil au cerveau et l'amaurose est constituée.
Chauliac, Grande Chirurgie^ éd. Nicaise, p. 484 : « La cataracte est distinguée de la goutte seraine par ce que en la cataracte on void une macule en la prunelle ; mais en goutte seraine on n'y apperçoit rien et pource est ditle seraine.... L'esprit visible ne vient pas à cause de l'opilation du nerf optique. »
1(1. Ibid. p. 590 : Nuisance de la veuë provient à cause du nerf optique... parce qu'il est oppilé. »
Gordon, Liliiim Medicinae, III, 5. « De passionibus oculorum : Visus debilitatur aut propter intrinsecas.... Causae intrinsecae : oppilatio nervi optici^ etc.. »
Cette courte revue des signes pathognomoniques de la cécité selon la doctrine arabo-galénique suffit pour nous permettre de reconstituer par voie d'exclusion le diagnostic d'Habrahym. Le praticien juif exclut du cas d'Alphonse l'ophtalmie, la kératite, la cataracte ; en écartant comme étrangères à la symptomatologie du patient ces trois causes de cécité, il délimite nettement l'affection du prince qui est une altération à la fois quantitalive (amblyopie) et qualitative (dyschromatopsie) de la vision. Dans l'oculistique du moyen âge ce double symptôme ressortit à la pathologie du spiritus visibilis (dans ses deux modalités essentielles : altération de Vesprit visuel au cerveau par l'oppilation du nerf optique).
Si nous transposons dans la langue médicale du xix*" siècle ces dénominations nosographiques du xni% nous voyons que la classification moderne a fondu en une seule la double affection du moyen âge et que nous avons affaire dans l'affection oculaire d'Alphonse à un cas très net de névrite optique.
§ 5. Diagnostic. Nous avons pu reconstituer à l'aide des textes l'anamnèse morbide d'Alphonse. Reste à dégager le diagnostic du tableau symptomatique suivant :
A. Etat somatique. A l'âge de trente-deux ans, dix-huit ans avant sa mort (juillet 1252), maladie aiguë dont nous ignorons la nature (section 2, § 1). Consécutivement à cette affection, paralysie d'emblée qui s'amende graduellement sans que le malade recouvre jamais l'intégrité du pouvoir locomoteur (section 2, § 2, 3). Persistance de l'usage du cheval, au moins dans les dernières années (section 2, t:; 3). — Parallèlement à ces troubles locomoteurs, névrite optique qui a dû ou rester stationnaire ou plus probablement rétrograder comme le prouve l'activité fonctionnelle oculaire d'Alphonse pendant les dix-huit années qui suivent l'apparilion de ces désordres névritiques.
B. Elat psijc/iiqiie. Fersislance de rinlégrilé mentale chez Alphonse postérieurement à cette maladie de 1252, intégrité manifestée par l'immense eflbrt administratif accompli par ce prince (1252-1270) pour assimiler le Languedoc à la France capétienne (« La supériorité de son administration sur toutes celles qui l'ont précédée et qui l'ont suivie, — a très bien dit Stein, Nolice sur Alph. de Polliers, — lui assure une place d'honneur dans l'histoire du moyen âge français »).
§6. Avant d'aborder Tétude du diagnostic différentiel, nous avons à écarter de la discussion toute une série d'affections étrangères au cas d'Alphonse. La névrite optique peut ressortir :
1° A une affection oculaire (décollement de la rétine, glaucome avec compression rétinienne subséquente, etc.).
2° A une maladie cérébrale (tumeurs de la base, etc. ; cf. Alb. Robin, Des troubles oculaires dans les maladies de leiicéphale, p. 318-328, 534-539).
3° A une infection spinale (tabès, sclérose en plaques).
4° A une névrite périphérique.
5° A la psychose « par insuffisance cérébrale » (P. Janet)si improprement dénommée hystérie.
L'hypothèse d'une affection idiopathique du nerf optique est incompatible avec l'activité fonctionnelle oculaire d'Alphonse pendant les dix-huit années subséquentes. L'intégrité mentale du malade et son immense labeur pendant la même période écartent également toute possibilité d'une tumeur de la base, soit d'une sclérose en plaques. Restent donc seulement en présence pour le difficile prol)lème du diagnostic dilï'érentiel le tabès, la névrite périphérique, l'hystérie.
i^ 7. Un historien de l'école de Michelet aurait bien vite fait de trancher la question dans le sens du pittoresque pathologi({ue. Armé du double symptôme a névrite oplicjue, troubles paralytiques », il n'hésiterait pas à affirmer (juon doit tenir le frère de saint Louis pour le plus ancien ataxique connu. La science est un peu plus exigeante. Pour ce cas du xm" siècle nous n'avons à notre service aucun des signes pathognomoniques dont dispose l'arsenal clinique de la neuropalhologie
moderne (signes de Romberg, de Westphal, d'Argyll-Robertson, etc.); le problème n'est pas aisé à résoudre puisqu'il s'agit de trouver une affection nerveuse qui satisfasse à cette quadruple donnée : — 1° être consécutive à une maladie aiguë (sûrement infectieuse par le symptôme paralysie de convalescence) ; — 2° paralysie d'emblée avec amendement partiel des troubles locomoteurs et persistance d'un degré très net d'impotence pendant dix-huit années ; — 3" névrite optique (concomitante de la paralysie) avec rétrogradation certaine et sans doute guérison des troubles oculaires ; — 4" intégrité mentale complète.
§ 8. Le iahes peut difficilement entrer ici en ligne de compte.
Compatible avec l'intégrité mentale et à la rigueur avecl'état stalionnaire des troubles moteurs, peut-il coexister avec l'usage du cheval dans la période d'ataxie confirmée ? Cette question si controversée en séméiologie a été définitivement tranchée dans le sens de l'affirmative par le très distingué neurologiste le D'' Alfred Boissier de Lamalou. Dans son herbier clinique (l'un des plus riches d'Europe au point de vue du tabès) il a relevé plusieurs cas de cavaliers ayant conservé jusqu'à un certain degré, malgré l'affection spinale, la pratique de l'équitation (l'un de ces malades, officier de dragons et tabétique avancé, montait chaque jour à cheval, tout en présentant une particularité intéressante au point de vue de l'aberration et du défaut de localisation des sensations : il sentait l'impression de l'étrier sur le tibia).
Les deux autres symptômes de l'affection d'Alphonse (paralysie d'emblée, — guérison de la névrite optique) sont au contraire inconciliables avec l'hypothèse tabétique. Comme le nom de l'affection suffit à l'indiquer, le processus évolutif des troubles moteurs dans l'ataxie locomotrice progressive est tout juste l'inverse du « paralysiyjercwsszz.s ». La rétrogradation de la névrite optique et l'extrême activité oculaire du malade pendant les dix-huit années subséquentes ne concordent pas davantage avec ce que nous savons de l'amaurose tabétique. Berger, dont les travaux ont amené à un degré d'extrême précision la symptomatologie de l'ataxie locomotrice, n'évalue
qu'au cinquième des cas (20 p. 100) la présence de la névrite optique, mais toujours comme symptôme à apparition précoce et à marche fatalement progressive.
Uhyslérie et la névrite périphérique satisfont au contraire à toutes les conditions (élémentaires) du problème. L'une et l'autre peuvent éclater consécutivement à l'infection chez les prédisposés (ce qui est le cas d'Alphonse : — pèrechétif et débile mort àtrente-huit ans, cf. chap. XI ; — grand-père phobique et neurasthénique, cf. chap. X; — arrière-grand-père, lésion circonscrite du cerveau, cf. chap. IX; — trisaïeul, arthritisme, norvosisme, obèse à excès génésiques, cf. p. 219, fils d'obèses, cf. p. 214 et 217). — La paralysie post-infectieuse, qui n'est d'ordinaire que temporaire dansées deux affections, s'amende progressivement après un début brusque et tend à la guérison. Il en est de même de la névrite optique qui (à l'inverse de lamaurose tabétique) n'aboutit jamais ici à la cécité.
Puisque la discussion du diagnostic différentiel a amené la mention de l'hystérie mâle, me sera-t-il permis (à propos de cette notion clinique vulgaire aujourd'hui en neuropathologie) de rappeler qu'en 1837 le D'^ Bracliet émit cette idée inintelligible pour l'époque que « l'hystérie n'est ni une maladie utérine, ni une maladie erotique ». Je profiterai en même temps de cette occasion pour remercier ici les D'" P. Janet et G. Ballet (qui ont, avec le prof. Mœbius, tant contribué à faire rentrer l'hystérie dans le cadre des psychoses) d'avoir bien voulu remettre en lumière les vues du D'' Brachet sur le rôle prépondérant de l'état mental dans le développement des troubles névropathiques de l'hystérie.
§ 9. Pouvons-nous aller plus loin dans ce diagnostic rétrospectif? Sur le vivant l'hystérie ne se distingue pas toujours de la polynévrite (sur les difficultés du diagnostic ditïerentiel, cf. le chapitre de Babinski dans Charcot-Bouchard, Traité de médecine, VI, 812-813). A six siècles de distance et avec un tableau symptomatique aussi pauvre que celui dont nous disposons, cette recherche ne devra être considérée que comme un simple calcul de probabilités, calcul dans lequel tout l'ars co/iyec/a/2f/i se limitera nécessairement à raisonner sur les cas-types.
Or l'impotence, qui persiste chez Alphonse après guérison
de l'altaque paralytique, et qui impose de si étroites limites à l'activité locomotrice dumalade pendant ses dix-huitdernières années, ne s'accorde guère avec la terminaison classique des troubles moteurs dans les cas-types de paraplégie hystérique. Ce mode très incomplet de guérison fait plutôt songer à la terminaison de certaines paralysies d'origine périphérique. Sur la pathogénie des névrites, cf. le mémoire classique de Déjerine(/l/'c/z. de physioL, 1890, p. 248) et le travail deMœbius [Mïinchener medic. Wochenschrift, 1892, n° 45).
Ces paralysies d'origine périphérique restent curables tant que le poison infectieux n'atteint pas le cylindre-axe du nerf (névrite péri-axile) : « Dans les cas favorables (dit Babinski, Traité de médecine Charcot-Bouchard, VI,756) les nerfs et les muscles recouvrent leurs propriétés normales, et la guérison de la polynévrite serait complète s'il ne s'était développé dans le cours de l'affection, en vertu de certaines prédispositions spéciales, des rétractions fibro-tendineuses qui entravent le libre fonctionnement des membres.... Dans d'autres cas au contraire les troubles de la sensibilité et de la motilité, en particulier l'amyotrophie, peuvent se prolonger pendant une ou plusieurs années sans subir de modifications notables et ne rétrograder qu'avec une très grande lenteur. Thiroloix cite l'observation d'une femme atteinte de polynévrite des membres inférieurs et supérieurs, dont la guérison se fit attendre huit années. Il est vrai que dans ce cas il existait des rétractions fibro-tendineuses, qui doivent être considérées comme un facteur important dans la durée de l'affection. Si la ténotomie, qui ne fut faite que dans la septième année qui suivit le début de la polynévrite, eût été pratiquée plus tôt, il est vraisemblable que la guérison définitive eût été plus rapide.
« L impotence qui résulte de la névrite périphérique peut, comme on le voit, après avoir duré plusieurs années, disparaître d'une manière complète.
« Chez d'autres malades moins heureux, l'amyotrophie liée à une névrite d'origine interne se maintient indéfiniment et donne lieu à des lésions indélébiles. »
§ 10. Le diagnostic de la polynévrite infectieuse (s'il est exact) permet en outre de remonter, par la forme des troubles
SAINT LOUIS. 37:j
nerveux, à la nature de la cause provocatrice. Si nous laissons de côté les formes ncvritiques frustes (Mœbius, Nervenkrankheilen, Leipzig 1893, p. 80: névrite varioliquc, paludique, érysipélatcuse, etc..) les troubles paralytiques (rAlplionse ressortissent à la névrite typhique ou à la névrite diphtérique. L'extrême activité mentale déployée par le prince un mois après sa maladie (il était de fait régent de France dès janvier 1253 par la mort de sa mère et Tabsence de saint Louis, cf. Élie Berger, Saint Louis et Innocent IV, p. 386-389) ne permet pas de songer à la fièvre typhoïde. Dans la névrite post-typhique les troubles nerveux se compliquent de troubles cérébraux et l'affection est toujours plus ou moins entachée de confusion mentale. Le diagnostic final (relativement schématique, répétons-le) nous amène donc à la diphtérie comme cause provocatrice, et classe l'impotence d'Alphonse dans les lésions de nature toxique qui constituent la névrite diphtérique. (« Les troubles locomoteurs ataxiformes, — dit Babinski, /. c. VI, 772, — sont plus communs dans la paralysie diphtérique que dans les autres espèces de névrites. » — La paralysie diphtérique, d'après la statistique de Landouzy, est plus commune dans l'âge adulte que dans le jeune âge.)
Section IIL Mort. Au retour de la croisade de Tunis, Alphonse prend les fièvres dans les Maremmes, à Corneto (Chron. de Primat, HF. XXIII, 88) et meurt (très probablement à Savone, Bernard Guy, Geneatogia Coniitum Totosanorum, HF. XIX, 228) le 21 août 1271 *.
1. Chron. de Primat (IIF. XXXIII, 88) : « El vraiment je ne pense pas à delaissier que je ne die du trcspassement Alfons, noble conte de Poitiers et de Thoulouse, et de sa bonne fin. Car si comme il retournoit de ce voiage, et le pèlerinage d'iceli non parfait, il s'en venoit arrière aveuques le roy et ses autres barons en France, il a vint que il et sa famé et sa noble mesniée vindrent es parties de Tosquenne, et tournèrent à un chastel qui est appelez Cornet ; et là senti il premièrement sa maladie, laquelle enforça tant que elle ne prist pas tant seulement en li ne en sa famé, mais prist en toute sa mesniée et hommes et famés, si que à painne y avoit il nul de toute la mesniée qui peussent administrer les nécessaires aus malades qui se gesoienl. Et quand le conte vit que le jour de son trcspassement approuchoit, il ordena son testament, et eslut sa sépulture enTeglise
§ 1. Légende de r empoisonnemenl {Xnndiles Janucnses, Momim. Germ. XVIII, 271).