‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 170 sur 183 · VI. — Conclusions · texte numérisé non relu

VI. — Conclusions

Xous avons indiqué les quatre conditions déjà imposées par la critique à toute hypothèse qui prétendrait à nous donner le nom de l'auteur :

1° Cet auteur ne peut être un laïque : donc le nom ne peut être cherché en dehors des dignitaires ecclésiastiques sur les vingt-cinq témoins qui ont signé au procès-verbal.

2° Il n'est point un écrivain privé, un curieux, notant pour son plaisir ou pour l'histoire, mais un écrivain officieux écrivant dans un but politique une apologie de la conduite du roi.

3° Toute hypothèse émise devra expliquer si cet auteur a reçu mission du roi, ou s'il l'a fait par dévouement ou pour tout autre motif.

4" L'hypothèse devra nous expliquer en même temps comment l'officieuse Christine de Pisan a eu communication de ce document pour son panégyrique de Charles V.

A ces quatre conditions qui restreignent déjà aux membres ecclésiastiques de la commission le champ de la recherche, j'ai ajouté les conditions nouvelles qui limitent subitement le nombre des hypothèses possibles.

1° L'auteur doit être un médecin.

2" Ce médecin est chargé de glorifier le roi dans ses souffrances et de masquer ses défaillances intellectuelles.

3° L'hypothèse doit rendre compte de ce choix singulier d'un médecin (au premier abord si peu explicable) pour conserver à la postérité l'apologie du roi.

1. Voy. Fr. Delaborde, loc. cit., p. 10, sur Timporlance Juridique (et j'ajouterai politique) qu'avaient les Chroniques de France, dont la source était, nous le savons, l'histoire latine déposée dans l'archive de Saint-Denis.

Cette délimitation précise suffit à nous révéler le nom de l'auteur.

Des vingt-cinq personnes qui assistèrent le roi et signèrent dans le procès-verbal du Vatican, il y a précisément un dignitaire ecclésiastique qui remplit toutes ces conditions, c'est Guillaume de Breval infirmarius de Tabbaye, qui faisait partie de la délégation des cinq membres de Tabbaye de Saint-Denis qui (avec l'abbé) assistaient aux derniers moments du roi : « fratribus Johanne Mauponte, menofre] priore, Johanne Coci, cantore, Petro de Valle, thesaurario, Guillelmo de Brevalle, infirmario, et Reginaldo de Betancourt, magistro hospitum predicti Sancti Dionisii ».

On sait que Vinfirmarius était le moine chargé de la direction de l'hôpital du couvent K

En présence de ces trois parties si opposées que je viens d'analyser, il eût été de bonne logique de se poser la question préalable si ce morceau religieux est une œuvre collective ou une œuvre individuelle.

Ni Hauréau ni Luce n'y ont songé et ont débuté par déclarer que le récit émane d'un auteur unique.

Si l'on prend l'hypothèse de Luce, d'Hauréau, que c'est l'œuvre d'un seul, ce seul doit nécessairement être un médecin.

• Dès lors il faut expliquer comment les autres parties ne concordent pas avec la partie médicale, ni pour le fond, ni pour la forme.

A. Pour le fond : dans la politique intérieure et les finances, parce qu'on cache mystérieusement les paroles échappées au roi sur ce sujet, alors qu'on détaille la maladie.

B. Pour la forme : dans la partie où l'on raconte en excès, nous voyons un arrangement rhétorique des discours,

1. Ducange. (.(Infirmarius. Officium monaslicum, « Frater cui cura « infirmorum commissa est » ait Lanfrancus in statutis ordinis S. Benedicti, cap. 9. » (v. fr. en fermier dans le même sens monastique).

Nous voyons Suger, vers 1140, augmenter les revenus de Toffice d'infirmier [Œuvres complètes, éd. Lecoy de la Marche, 1867, p. 346 et sqq.).

une forme oraloire qui contrasIciiL aljsolumeul avec la sobriété, la précision de la partie médicale.

Mes conclusions sont celles-ci :

A. La relation du manuscrit ne peut être assimilée à un fragment de mémoires personnels. Elle est formée de trois parties distinctes par la i'orme de l'observation, et dont lune suppose absolument la collaboration d'un médecin.

B. Ces deux conditions écartent donc a priori la recherche d'un observateur unique ^ C'est dire que les hypothèses d'Hauréau sur Orgemont et de S. Luce sur Mézières sont insoutenables (outre que la question médicale exigerait pour un auteur unique le nom d'un médecin).

C. Par la nature des aveux du roi, omis à dessein, — par ceux au contraire qu'on développe et qu'on embellit pour la postérité, cette publication, qui porte pleinement la marque d'un travail officiel, a été visiblement faite en vue de la postérité.

Ce morceau si dissemblable dans ses difïerentes parties est dû à la collaboration de spécialistes distincts, chacun donnant son récit. Cette collaboration de spécialistes ne peut être autre que l'état-major de l'abbaye de Saint-Denis, réuni par ordre du roi pour enregistrer dans ses annales le récit, tel qu'il le souhaitait, de ses derniers moments.

Voyons maintenant si cette hypothèse suffit à expliquer tous les points douteux :

1° Elle nous explique pourquoi l'auteur était un religieux.

2° Pourquoi le ton de l'écrit a l'allure officielle d'une apologie officieuse du roi.

3° Ainsi s'explique en même temps la présence d'un médecin dans cette rédaction, et aussi le ton officiel de sa description de la maladie du roi, qui est un ton officieux et apologétique comme celui que ses collègues de la commission ont donné à la partie politique du récit.

4° C'est aussi la présence de cette pièce dans les archives

1. A noter de plus le ton absolument impersonnel : le début fuit ialis, au lieu de dire j\ii vu.

de Saint-Denis qui est l'explication la plus naturelle comment Christine de Pisan, seule d'entre les contemporains de Charles V, a pu avoir connaissance de ce document d'État. Quand vers 1403, Philippe le Hardi alors tout-puissant pendant la folie du roi la chargea de faire le panégyrique de son frère, il donna l'ordre qu'on communiquât à Christine les documents officiels relatifs à Charles V : « Je treuve es vrayes croniques de son temps... car il est escript... » (Christine de Pisan, Le Livre des faits et bonnes mœurs du sage roy C hartes F, p. 241, col. "2); «... Je me suis informée tant par croniques... » (p. 211, col. 2); «... et qui plus en vouldra savoir, trouver le pourra assez près de la fin, où les croniques de France traictent dudit roy Charles... )^ (p. 308, col. 2j ; «... or nous avons devisé par le tesmoing des croniques... la manière du commencement du douloureux scisme... » (p. 312, col. 1); de môme pp. 264, 270, 306.

Donc c'est par cette voie que Christine a eu communication de notre récit. Le sien n'en est précisément qu'une traduction, dont elle a caché la source, en y substituant l'histoire de son père que le moine avait méprisé comme astrologue (11. 70-72).

Telle est l'hypothèse à notre avis la plus compréliensive, et elle est naturelle, étant donné le soin de la publicité qui distinguait Charles V. De plus elle est conforme à ce que nous savions à priori, à savoir : que l'abbaye de Saint-Denis avait le monopole de Thistoriographie officielle.

J'imagine que si cette hypothèse est admise (et elle vaut celle de mes devanciers), nous aurions dans les mains le canevas — sans doute rédigé collectivement par les cinq témoins d'après les souvenirs en commun et par Guillaume de Breval pour la partie médicale — de la future rédaction sur la mort du roi dans cette histoire perdue du règne de Charles V, dont parle le Religieux anonyme de Saint-Denis au début de sa Vie de Charles VI.

Etait-il lui-même de ces cinq, et esl-ce parmi celte délégation ou mission à la fois historiographique et diplomatique qu'il faudra chercher le nom du Religieux de Saint- Denis ?

C'est encore une question à part. Je ne le crois pas ; le style pompeux et boursouflé est tout difierent, f{uoiquc les symptômes pathologiques y soient tous singulièrement précis. D'ailleurs le Religieux cite toujours les médecins comme autorité, tandis que Breval est muet sur eux.

De plus, avec sa fonction celui-ci n'eût pu courir à la suite des armées comme le Religieux ( « Bien que je fusse en personne à la suite des ducs pour défendre les intérêts de rÉglise... » Chron. de Charles VI, liv. XIV, p. 83 j : preuve que le Religieux n'était pas, en tous cas, Guillaume de Breval.

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