Voir sur la cause déterminante, liv. III, chap. m
INTRODUCTION. CXXXVII
D. La source pour une part des Valois bizarres (Charles IX, François II, Henri III), dont l'arrière-grand'mère, Louise de Savoie, est une Bourbon par sa mère.
La folie de Charles VI trouve sa cause initiale dans le fait qu'il est descendant de deux frères, fils de Louis VIII, mariés à deux sœurs, et qu'aucun des mariages pendant ces deux cent trente-cinq ans ne s'est exercé hors de cette famille de Saint Louis (sauf un. Bonne de Luxembourg, qui encore est parente, quoique éloignée, voy. liv. II, ch. xvi), et que tout a convergé sur Charles VI.
Cette consanguinité iinivoqiie a été fatale à Charles VI ; il a suffi de mariages dans la lignée de Jacques de Bourbon (frère de Pierre) avec des femmes étrangères au sang de Saint Louis pour faire disparaître cette fâcheuse origine des Bourbons et aboutir aux têtes solides de Henri IV et de Louis XIV.
Ce sont là de précieuses données pour la Pathologie historique et que le simple examen des textes suffit à nous révéler.
Voilà une partie de l'étude qu'aurait dû faire M. Dusolier. Sans parler de celle des Médicis qui l'aurait obligé à des recherches dans les archives d'Italie, s'il avait étudié l'hérédité paternelle de François P'', il eût appris que celui-ci descendait une seconde fois de ces mêmes Bourbons, puisque son père Charles d'Angoulême était le petit-fils de Louis d'Orléans qui, fils et frère de fous avérés (Jeanne de Bourbon et Charles VI), avait de plus épousé sa cousine germaine Valentine Visconti, fille deCian Galeazzo I Visconti (dégénéré héréditaire) et d'Isabelle de France.
En étudiant également la maison de Savoie, il eût vu que Philippe de Bresse, père de Louise de Savoie, était petit-fils d'une Bourbon, fils d'un goutteux demi-fou (Louis P'" de Savoie) et frère d'un épileptique (Amédée de Savoie).
Nous voyons combien sont peu solides les doctrines sur l'influence que \r profession royale peut avoir au point de vue pathologique.
CXXXVIII PATHOLOGIE HISTORIQUE
Disons maintenant quelles sont les causes des erreurs des médecins qui se sont faits les protagonistes de ces doctrines, erreurs si funestes puisqu'elles ont servi de base aux assertions d'auteurs (Ribot, Cullerre, Déjerine) qui ont accepté ces opinions sans en vérifier le bien fondé.
1° Une cause générale, la soif de la synthèse.
2"^ Une autre cause générale, le principe de la moindre action qui, dans cette recherche de la synthèse, leur fait diminuer Teffort à son minimum et leur fait croire que — insuffisant dans leur science — ici le bon sens (c'est-à-dire l'opinion de la multitude) peut suppléer à ce qui manque à leur documentation.
3° Une cause particulière, l'idée philosophique ou politique préconçue substituée à l'observation.
4° L'insuffisance de l'étude de la logique scientifique, déjà signalée chez les médecins par Claude Bernard et Littré.
La Pathologie historique doit être purement clinique et non philosophique, la philosophie se dégageant d'elle-même des faits recueillis, et c'est le meilleur. Donc on doit chercher à constituer avec son aide :
1° L'histoire de la pathologie;
'2° L'histoire de l'hérédité.
Section 2.
Ulililé pour la pathologie.
« Des deux branches de l'histoire de la médecine (a très bien dit le professeur Bouchard), — l'histoire des maladies et l'histoire des doctrines, — la dernière est aussi avancée que la première est embryonnaire... La pathologie historique est le point capital de l'histoire de la médecine. »
Dans la constitution de cette histoire scientifique de la médecine qui sera, a dit Littré, « l'un des devoirs du xx'^ siècle », — la tache la plus délicate est assurément l'identification, au point de vue nosographique, des affections anciennes aux ma-
INTRODUCTION. CXXXIX
ladics modernes. Litlré, dans son Ilippocrate, s'y est cHorcéel — après lui — Nicaise dans son précieux Corpus des chirurgiens du moyen âge; Pagel (deBerlin) dans ses éditions de Mondeville, de Jean de Saint-Amand, dans ses articles d'histoire médicale [D. Medic. Zeitung, etc.) ; Creighton dans son Historij of Epidémies in Britain. Mais longue est la série de ces problèmes partiels dont l'ensemble constitue la pathologie historique, et il faudra encore bien des générations de travailleurs pour résoudre toutes ces énigmes. Que peut signifier, par exemple, le maliim mnrtiiiun (ulcère des jambes accompagné de troubles nerveux, cf. Du Gange, s. v°) au sujet duquel Chauhac note discrètement que « du/7za/morM'onpourroitdire beaucoup dephantasies » [Grande Chirurgie, éd. Nicaise, p. 551)? Quelle peu t être la maladie appelée regtima, regtina ? Lephlegma salsum du XII*' siècle doit-il être identifié à la pellagre comme l'a proposé Littré, et cette hypothèse est-elle compatible avec les récentes observations de Zambaco-Pacha sur les affections léproïdes et les formes frustes de la lèpre?
L'étude critique "des textes, au point de vue pathologique, permettra à l'historien de fixer la date de la disparition des maladies aujourd'hui éteintes, — celle de l'apparition des maladies nouvelles, — et de marquer, dans le temps, lesdiiférentes étapes de l'évolution symptomatique des maladies exis tantes (la syphilis au xvi^ siècle et en 1895 ; les pneumonies du moyen âge et celles d'aujourd'hui, etc.).
L'histoiredes maladies suppose la constitution d'uneclinique historique, et celle-ci reste tout entière à faire.
Section 3.
Utililé pour la clinique. Le profit que la clinique peut retirer de la pathologie historique dynastique est clairement démontré par les propositions suivantes dont l'énoncé tient lieu de preuves :
A. La maladie est fonction du terrain plus encore que du germe, de la cause prédisposante plus encore que de la cause occasionnelle.
CXL PATHOLOGIE HISTORIQUE
B. Pas de connaissance du terrain sans l'étude de l'anamnèse héréditaire.
C. L'hérédité humaine est la seule base de l'hérédité pathologique. L'hérédité expérimentale des zootechniciens diffère autant de la nôtre que la maladie de laboratoire de la maladie d'hôpital.
D. L'hérédité humaine est illusoire chez les particuliers : les commémora tifs recueillis dans la pratique journalière étant d'ordinaire ou incertains, comme dans la clientèle d'hôpital, ou mensongers, comme dans la clientèle urbaine.
D'ailleurs cette dernière devient de plus en plus instable, et l'étude de l'hérédité n'a pu être faite ; elle supposerait des générations de médecins d'une même ville recueillant et se transmettant les observations de familles immuables de la môme ville, condition chimérique avec la vie de plus en plus nomade du xix^ siècle.
Dans la clientèle d'hôpital, inappréciable pour la constitution de l'herbier clinique, la recherche de l'anamnèse héréditaire est plus vaine encore. C'est cependant la principale source de ces soi-disant généalogies morbides qui encombrent nos traités de médecine, sous la forme invariable : « X. zingueur : épileptique. — Père Y. maçon : nervosisme. — Grand-père Z. couvreur : alcoolique. — Arrière-grand-père ^ etc.. ».
Toute personne familière avec l'instrument délicat de la critique historique se demande quelle dose d'ignorance des règles de la critique des sources, ou de l'établissement du témoignage, a été nécessaire pour constituer ces généalogies qui, le plus souvent, ont autant de réalité que celle de Coupeau dans V Assommoir de M. Zola. Quel crédit accorder aux conclusions scientifiques tirées de généalogies purement hypothétiques?
Un illustre clinicien montrait récemment l'inutilité pour la science de toutes ces fausses anamnèses d'hôpital (et je parle ici de celles qui sont sincères, laissant de côté celles qui ne sont fabriquées que pour les besoins d'une thèse préconçue, comme les cabinets héraldiques fabriquent une généalogie suivant les désirs du client). « Il est, disait en octobre 1894, au Congrès de médecine de Lyon, le professeur Potain, une
INTRODUCTION. CXLI
foule de questions médicales dont la pratique hospitalière, source de la plupart de nos travaux, est absolument incapable de donner la solution.
« Toutes celles qui touchent à Thérédité, aux transformations que les états pathologiques y subissent, aux influences pathogéniqucs agissant sur des générations successives, et tant d'autres que je pourrais dire, ne sauraient être éclairées cjue par les observations patientes et persévérantes du praticien ; mieux encore par celles qui, d'âge en âge, se transmettent dans les familles médicales... Les documents intimes et précis qui se peuvent accumuler dans une semblable pratique ont pour la science un prix inestimable *. »
E. Or, ces « transformations que les états pathologiques subissent » dans l'hérédité, ces « influences pathogéniques agissant sur des générations successives » dont Potain réclame en même temps l'étude comme capitale pour la clinique, c'està-dire étudier le malade avant la maladie, où en trouver les éléments ailleurs que chez ceux qui, pour des raisons étrangères à la médecine, ont conservé depuis des siècles les docu-
1. De même Raymond, De V hérédité en pathologie nerveuse (Bulletin médical, 1893, n° 27, p. 312-313) : « L'hérédité névropathique nous donne la clef de bien des phénomènes révélés par l'observation et incompréhensibles sans cela. Tout d'abord, je crois devoir insister sur la difficulté de sa constatation. Bien des fois, Charcot a attiré votre attention sur l'impossibilité dans laquelle se trouve souvent le médecin pour obtenir des familles l'aveu de tares nerveuses qu'elles cachent avec beaucoup de soin... A Vhôpital, nous sommes sur un mauvais terrain pour la solution de ces questions. »
Et Leledy, Folie dans Grippe, p. 17 : « Les renseignements individuels (c'est-à-dire héréditaires) soni, dans tous les cas, d'une nécessité absolue dans l'élude de la folie. 11 est, dit M. Marandon de Montyel, un principe de pathologie générale que le praticien doit avoir sans cesse présent à Tesprit s'il veut apprécier à leur juste valeur les choses morbides dont il est témoin. Ce principe établit que le malade est pour autant, et quelquefois plus, (jue la maladie elle-même dans les souffrances qu'il endure et les sijmptômes qu^il présente.
(( Assurément celle distinction est importante à faire au poinl de vue héréditaire ; la différence, en effet, sera grande dans la réaction, dans la grippe, entre les prédisposés vésaniqucs et les non prédisposés. »
CXLII PATHOLOGIE HISTORIQUE
ments écrits dont la succession permet de reconstituer l'histoire médicale des générations? « Vous autres, écrivait Burke au duc de Richmond \ gens de grande maison et de grande fortune héréditaire, vous ne ressemblez pas à des hommes nouveaux comme moi. Quelque forts que nous puissions devenir, quelles que soient la dimension et l'exquise saveur de nos fruits, nous n'en sommes pas moins des plantes annuelles, nous naissons et nous mourons dans la même saison; mais en vous, si vous êtes ce que vous devez être, mon regard se plaît à reconnaître ces grands chênes qui ombragent toute une contrée et qui perpétuent ces ombrages de génération en irénération. »
Cette comparaison des particuliers, simples « plantes annuelles », avec les dynasties-chênes, est encore plus vraie en pathologie. Comment comparer par exemple un aliéné de Charenton, simple plante annuelle, avec un fou tel que Charles VI dont nous pouvons étudier l'hérédité pendant six cents ans, dans dix-huit générations en ligne directe, non pour transformer en autant d'aliénés ces dix-huit générations de la maison de France, comme le feraient les historiens à la Michelet, mais pourvoir par quelles graduelles métamorphoses morbides ces générations ont passé, et comment l'accumulation des tares morbides, soit seules, soit par les mariages consanguins — éléments infiniment petits, continués pendant un temps infini — aboutit à un fou, et pouvoir préciser à quelle génération incombe le plus spécialement la folie qui éclatera chez Charles VI.
1. Burke, cité par Langol, Angleterre politique et sociale, p. 134.
Saint l.ons.