Voy. liv. II, chap. XVII, pari. II, section
CXLVIII PATHOLOGIE HISTORIQUE
critiques sur les relations politiques de la France avec i Allemagne de i 378 à 146 1) ^ été couronné par l'Académie des Inscriplions. 11 décrit l'activité politique du roi, il nous dit (page 33) que « au fond le roi de France se préoccupait surtout [1402] d'isoler Boniface ». M. Leroux parle des desseins territoriaux de Charles VI en 1402, et tout le reste sur ce ton. Mais ici se place une simple remarque : Charles VI était fou depuis dix ans.
E. Jarry, un autre lauréat de l'Académie des Inscriptions, dans son excellent travail {Louis d'Orléans) va jusqu'à croire que la maladie de Charles VI n'était pas la folie proprement dite, parce qu'elle était intermittente (p. 95, note 2) Sans parler des manuels classiques de Griesinger, de Krafft Ebing, de Meynert, ou de Cullère, le moindre dictionnaire de médecine lui eût appris le sens des intermittences dans la folie, à savoir que cette forme de l'aliénation mentale est la plus grave de toutes, et, chez un héréditaire, toujours incurable. Prenant pour base son opinion sur l'afYection de Charles VI, M. Jarry non seulement parle du roi comme d'un responsable, et nous dit que dans les accalmies de sa maladie il se retrouve tout entier, mais encore il ne fait aucune différence entre les époques des rechutes et des rémissions.
Dans bien des cas, les faits cités par lui, de même que ceux cités par M. Leroux, tombent non pendant des rémissions, mais pendant des rechutes, comme on le verra à ma chronologie* des rechutes et rémissions de Charles VI.
Ainsi il nous dit (p. 204) que « Charles VI revient de Reims plein de confiance une fois de plus dans le schisme ». Or Charles à ce moment était en rechute. D'ailleurs, quelques lignes plus loin, M. Jarry lui-même observe que (de roi rentra à Paris dans un état très alarmant » (p. 204).
Avant de porter ces jugements, il fallait étudier préalablement la nature de la folie de Charles VI, la forme de ses rémissions (si lucides comme dans la folie circulaire, ou incomplètes comme dans la confusion mentale) ; il fallait vérifier si^
1. Cette chronologie a été faite par M. Brachet; j'espère pouvoir la publier en appendice au second volume. (A. B.-K.)
INTRODUCTION. CXLIX
à la date dont on parle, il y avait rechute ou rémission et quelle était la forme de cette rémission.
L'histoire politique de Charles VI ne peut être l'aile sans une chronologie préalable exacte de ces trente années de rechutes et de rémissions et sans une formule générale de ces rémissions. Le jugement sur l'histoire de France pendant ces trente années dépend de la solution qu'on acceptera. Toutes ces affirmations subjectives sur l'activité ou la non-activité du roi pendant cette période sont frappées de nullité tant que ce travail préalable n'a pas été fait.
Cette ignorance des historiens en biologie est plus frappante encore dans leur recherche des causes de la folie de Charles VL Les uns l'attribuent aux abus de tournois et de fêtes, d'autres à une enfance maladive, Micheletà une course équestre qui n'a jamais eu lieu.
Nous avons noté ci-dessus (chap. III) l'importance du terrain dans la constitution des maladies et dans l'étude de l'hérédité pathologique. Ce rôle du terrain, important dans l'ancienne médecine, est devenu prépondérant depuis les découvertes dans la médecine bactériologique (la théorie microbienne reposant tout entière sur la lutte du terrain contre le germe, lutte qui aboutit tantôt à l'immunité, tantôt à la réceptivité morbide).
Or le terrain n'est que la résultante de l'hérédité : « Un descendant est constitué par les éléments héréditaires qu'il tient de ses ancêtres. » (Cf. Bertrand, Philosophie scientifique, P-60.)
A l'inverse des sciences physico-chimiques, en pathologie le rapport de la causalité est une loi secondaire (Claude Bernard), et la cause déterminante n'est rien sans la cause prédisposante. Par exemple, en physique, on peut affirmer que tout abaissement de température à un certain degré fera congeler l'eau. En pathologie, un même degré de froid donnera à l'un une angine, à l'autre un rhumatisme, à un autre une pleurésie ou une pneumonie, à dix autres rien. C'est le terrain qui modifie la loi de causalité.
Ainsi Louis XIV prend à Mardick un paludisme dont il reste atteint pendant des mois. Don Carlos, — nous le savons
CL PATHOLOGIE HISTORIQUE
par les ambassadeurs vénitiens, — a eu des accès de fièvre quarte. Chez le premier les fièvres provoquent des accidents nerveux sans importance, vertiges, vapeurs, etc. (cf. Sainte- Beuve et Daremberg) ; chez le second elles provoquent une psychose (cf. Meynert dans Don Carlos de Bûdinger).
Si les historiens s'étaient rendu compte de Timportance du terrain, avant d'attribuer la folie de Charles VI à divers accidents, ils eussent cherché la cause essentielle et ils eussent trouvé sa mère et son hérédité (voir l'étude que j'en ai faite plus haut, pp. GXXVII-CXXXVI, et ci-dessous, liv. IIl^ chap. I, pp. 593-605). Pour cela, ils n'avaient même pas à chercher dans les archives, — les textes sont imprimés, les historiens n'avaient qu'à savoir les voir.
Nous avons indiqué pour l'histoire — en présence des erreurs des historiens et du métal précieux enfoui dans le minerai que leurs réactifs sont impuissants à découvrir — l'utilité de la technicité et de la maxime cuique in sua arie credendiim^ mais il faut marquer les conditions auxquelles la technicité peut rendre ses services.
La technicité suffît-elle à l'explication des faits? Les médecins ont la naïveté de le croire (Moreau de Tours sur Richelieu, Psychologie morbide^ p. 523, Lacassagne sur la césarite ^).
Ils ne savent pas que V interprétation technique — médicale sur César, stratégique pour Jurien de la Gravière, architectonique pour Dieulafoy — n'est quune des deux choses d'importance capitale ; il y en a une autre qui doit la précéder^ et d'égale importance : c'est V établissement du fait à interpréter.
De là le bénéfîce perdu de la partie historique du travail de Moreau de Tours, faute d'avoir préalablement fait la critique du fait à interpréter, c'est-à-dire avoir éprouvé : 1° V authenticité^ 2*^ Yautorité du texte qui nous l'a transmis. S'il avait suivi cette voie, il ne citerait pas : Alexandre Dumas [Grands Hommes en robe de chambre).