I. — Géographie c'est-a-dire origine et naissance
DE l'affection.
Le point inconnu et délicat est de savoir à quelle affection est due la mort des princes français : Philippe, comte de Flandre, Thibaut, comte de Champagne, le comte de Clermont, le comte de Perthois, etc., cités par Guillaume le Breton et les autres chroniqueurs.
Ceux-ci ne disent pas si ce fut Varnotdia ou l'épidémie de scorbut, dont avaient souffert pendant l'hiver de 1190-1191 les croisés allemands et dont était mort Frédéric de Souabe.
La date du 1*='' juin, fournie par Benoît de Peterborough et Roger de Hoveden et acceptée par les meilleurs historiens, nous autorise à penser qu'ils ont succombé à Varnotdia dont l'apparition coïnciderait avec la présence du contingent français. Dans ce cas, cette épidémie de suette, la première que l'on puisse dater, serait française et non anglaise. Les Aile-
PHILIPPE-AUGUSTE. 28:î
mands y échappèrent parce qu'ils s'étaient graduellement acclimatés par une année de marches par lerre^ étant venus d'Allemagne à Acre par le Danube, la Bulgarie, Constantinople, l'Asie Mineure, Iconium et Antioche; tandis que les Anglo- Français se trouvèrent jetés sans transition sur la terre d'Asie (de là le mot du médecin de Pdchard : « consliliitione ignotae regionis ») ^
Plaçons-nousdans une hypothèse identique. Les musulmans ont repris FAlgérie, il ne reste aux colons qu'Oran que vient secourir un corps d'Anglo-Français débarquant d'Europe sans avoir jamais habité l'Afrique auparavant, ce qui est essentiel pour ridentité delà comparaison médicale. — Les colons correspondent ici aux latins qui depuis 1099 habitaient le royaume chrétien de Jérusalem. Ce contingent est frappé cl une épidémie. 11 y a à résoudre un premier problème : la maladie estelle A. une maladie connue et ancienne, ou B. une maladie nouvelle, apparaissant pour la première fois en cette circonstance ?
L'hypothèse A comporte trois cas :
1° La maladie connue et classique peut être exclusivement propre à ï Orient, par exemple la dermatose ulcéreuse dite Bouton cVAlep, maladie endémique', en ce cas, il y aura lieu d'invoquer le témoignage des habitants ordinaires de la région, soit colons algériens (ici c'est le cas d'Ernoul vivant dans le royaume chrétien de Jérusalem depuis plusieurs générations et familier avec les maladies), soit indigènes musulmans (ici c'est le cas de Behâ ed-Din qui ne manquerait pas de dire : les Francs [que Dieu les maudisse] furent punis par l'ange qui leur envoya le mal du pays). Or ni Ernoul, ni Behâcd-Din n'ont rien dit de semblable. Le premier croit même au poison. D'ailleurs ïltinerarium eût dit « quod Turc i \ocaui ».
2° La maladie peut être européenne générale et classique comme la variole, la rougeole (hypothèse impossible ici, puisque le roi de Franco et Guillaume le Breton croient au poison, et que le médecin Rigord ignore sa nature).
1. Il est vrai que le comte de Flandre était déjà venu en Palestine, mais les autres
3° La maladie peut être spécialement anglaise et apportée par les Anglais, et qui à' endémique devient épidémique dans la circonstance (comme serait lapellagre pour des Lombards). — Argument pour : les Anglais sont seuls à la reconnaître comme une maladie et à la trouver naturelle. — Argument contre: si le comte de Flandre et les Français morts avant le 8 juin, sont morts de Varnoldia et non du scorbut, Thypothèse de l'origine anglaise de l'épidémie de 1191 tombe. Je penche pour l'origine non anglaise (donc française) de cette explosion de la suette venant du fait commun aux deux contingents, de la non-acclimatation graduelle.
Reste r hypothèse B :
Maladie nouvelle engendrée par la réaction d'une constitution cosmique^ nouvelle sur un organisme européen. C'est ce
1. Constitution médicale (non d'un particulier, mais d'un pays ou d'une époque).
Littré [Dict. de la langue française) dit : 1. (( Constitution cosmique [atmosphérique ou tellurique) : état do l'atmosphère (ou du sol) considéré relativement à son influence sur l'économie médicale. 2. Constitution médicale: rapport qui existe entre les constitutions cosmic|ues, atmosphériques (telluriques) et les maladies régnantes. »
La constitution cosmique (atmosphérique, tellurique, etc.) est la cause prédisposante (par exemple, le sous-sol d'argile de Relizane, Saint-Germain conserve les microbes, d'où paludisme, — le sol vaseux de Venise, les microbes typhiques, — Vahsence de vent à Pau diminue les chances de bronchite, — la /"régue/ice du vent à Chartres, Versailles les augmente, — Vhumidité de Vair sur la côte d'Afrique crée le rhumatisme).
La constitution médicale est la résultante de la constitution cosmique (atmosphérique, tellurique, saisonnière, etc.).
On peut définir la constitution médicale, la résultante morbide en une région et en un temps donnés de la réaction du milieu, c'est-àdire cosmique, de la constitution cosmique (atmosphérique, tellurique), sur l'organisme. Cf. le mot Constitution dans Dict. Jaccoud, Dechambre et Sarda. Il faut à cette division en ajouter une autre : A. La constitution médicale peut être normale, c'est-à-dire fixe.
1° Soit dans le temps : les constitutions saisonnières (par exemple Vété est plus que l'hiver la saison des rhumatismes par le refroidis-
qu'indique nettement VIlinerariiim : « ex constitutione ignotae regionis » (ce qui exclut l'hypothèse d'une simple prise de maladie endémique exotique, et confirme le silence d'Ernoul; ce qui confirme aussi l'exclusion de l'hypothèse d'une maladie européenne générale, éclosc à la suite du trouble apporté à l'organisme par le milieu cosmique ; exclusion qui explique le silence de Uigord.
Par la réaction cosmique, 1° les humeurs s'altèrent ou se déminéralisent, deviennent moins bactéricides ; 2° le système /2e/7;eHcc s'anémiant et étant moins vibrant, la puissance de la phagocytose diminue ; 3° des microbes, soit extérieurs, soit intérieurs, jusque-là indifférents s'exaltent et, devenus virulents par la réaction cosmique, plus vitaux et agressifs, s'emparent de l'organisme.
Celte conceplion, comme toutes les conceptions simplistes^ éveille un doute. De même que la suette de 1480, qu'on croyail aiilochloiie et originelle^ n'était qu'une banale répétition de celle de 1191, qui sait si la suelte de 1191 est elle-même ce produit simpliste d'une réaction morbide de l'organisme sous l'influence d'une constitution cosmique donnée, celle d'Acre ? Oui sait si elle n'est pas la résultante de cette réaction morbide sous l'influence d'une épidémie antérieure^ le scorbut, à laquelle elle a immédiatement succédé (comme d'ailleurs en 1486).
Cette maladie, rapportée en Europe par les Franco-Anglais^ reste endémique, latente et insignifiante. Cf. dans Thoinot (pp. 538, 539, 540, 541 et 545), l'exposé des observations failes dans divers départements, oi^i pendant longtemps quelques cas seulement étaient signalés chaque année et qui
sèment ; Vhiver est plus que Télé la saison des cong-estions cérébrales et des apoplexies).
2° Soit dans Vespace, c'est ce qu'on appelle Yendéinie {paludisme à Relizane, typhoïde à Venise, clou à Biskra, pellagre en Lombardie). B. La coiislilution médicale peut être anormale, c'est-à-dire passagère. C'est ce qu'on appelle Yépidémie.
Si l'on combine A, B, et la constitution personnelle de l'individu (c'est-à-dire le tempérament, les aptitudes morbides individuelles, dont nous n'avons pas encore parlé), on a tous les éléments de la maladie d'un individu donne, à une date donnée, en un pays donné.
tout à coup devenaient des foyers d'épidémies terribles de miliaire. Celle endémie de 1191 reste latente et s'épidémise : en 148G en Angleterre, — en 1718 en France (en subissant une double variation).
K. — Rapports épidémiologiques de la suette.
Reste à fixer un point délicat et impossible à Irancher, celui de savoir si la suette éclatant ainsi est une maladie liée à une autre épidémie antécédente et spécialement au scorbut'.
On sait que la forme antique dite morbus cardiacus renferme les doubles symptômes de la suette et du scorbut, à tel point qu'il semble que la maladie s'y soit dédoublée et que Seidlitz (Hecker, p. 337) la dit cardite scorbutique {cL Auglada, Etude sur tes matadies éteintes et tes matadies nouvettes, p. 519 à 532 ; — Littré, Gazette médicale de Paris, t. III, 1835, p. 336 ; — Hecker, Die Vollislirankheilen des Mittelalters,^ev\m, 1865 ; Der Engtische Schweiss, p. 199 ; Léon Colin, art. Suette, p. 44-49).
Or il faut signaler qu'en 1191, l'explosion de suette succède immédiatement à une épidémie scorbutique terrible (mille personnes par jour); qu'en 1486, l'explosion de suette était contemporaine d'une terrible épidémie de scorbut (Hecker, Der Engtische Scliiveiss, Rerlin, 1836, p. 214).
Y a-t-il ici mieux qu'un simple rapport de succession et doit-on y voir un rapport de causalité ? Dans ce cas, l'origine de la suette serait encore reculée et à chercher ailleurs qu'en 1191. En tout cas, le résultat acquis, c'est que l'épidémie de 1486, loin d'être primaire et originelle, n'est qu'une longue répétition d'épidémies antérieures inconnues, moins fortes.
De ce rapprochement, ouplutôt de ce rapport de succession avec le scorbut naîtra une autre question :
1. Les médecins ont noté que la suette a été consécutive au choléra d'une part, à pkisieurs fièvres éruptives, roup^eole, scarkitine, et, à un moindre degré, variole, varicelle (?) d'autre part (voir Thoinot, p. 421-448 ; Léon Colin, art. Suette, dans le Dict. encyclop. de méd. cl de cliir., 3« série, XIII, p. 23-27, etc.).
1° Les suellcs morbiis cardiacus,\es suetles de 1191, 1 i8(), 1718 à Rôltingen \ consliluenl-elles un seul et même tableau ^généalogique d'endémies silencieuses redeYenani épidémiqiies^ puis redevenant miietles et endémiques?
2° Ou constituent-elles autant d'épidémies isolées et sans lien généalogique, suscitées seulement par Tapparition d'une épidémie de scorbut dont elles seraient une l'orme secondaire (comme on voit cette succession en 1191, 148G, 1718, etc.)?
Autant de questions en suspens.