‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 94 sur 183 · UEsloire de la Guerre Sainfe, p · texte numérisé non relu

UEsloire de la Guerre Sainfe, p

4801. Mais li reis giseit contre Ht,

Trop malades e sanz délit,

E aloit veoir les batailles

Des Sarazins e des chenailles 4805. Si près de l'ost e des fossez

Que ço li grevoit plus d'assez

Que il ne poeit assembler

Que li mais quil feseit trembler.

Remarquons qu'Ambroise {Estoire de la guerre sainte, ver& 4605 et 4606) dit que Richard « a voit boche et lèvres fade ». L'un des sens donnés à ce mot fade, par Godefroy, est dégoûté.

B. Deuxième période. Eruptive. « Elle se montre généralement le quatrième jour à dater du début ; plus rarement elle apparaît le deuxième ou le troisième jour, ou bien elle est retardée jusqu'au cinquième ou sixième » (Thoinot, p. 197). Les éléments à considérer sont : 1° l'éruption proprement dite, et 2° l'exanthème.

1° Eruption. Certains auteurs, entre autres Rayer, Borsieri, Dubun de Peyrelongue, Foucart, Barthez, Landouzy, Guéneau deMussy, admettent que l'éruption peut faire défaut, ou passer inaperçue (Thoinot, p. 337). On peut donc considérer l'éruption comme un phénomène non constant. Thoinot (p. 339) conclut par ces paroles : « Polymorphie de l'éruption variable de malade à malade, variable sur un même malade^ suivant les jours, suivant le siège : telle est la caractéristique de l'exanthème de la suette. »

L'éruption, dit Thoinot (p. 353), « s'annonce par des démangeaisons, du prurit, mais surtout par un redoublement de tous les grands phénomènes nerveux de la suette : agitation, étouffement, barre épigastrique, palpitations qui acquièrent, dans la période qui précède immédiatement l'exanthème, leur maximum d'intensité ».

La forme de l'éruption n'est pas mentionnée expressément par les chroniqueurs, mais elle résulte de la desquamation complète scarlatiniforme, notée par eux.

2° Desquamation. « Elle se présente sous deux formes principales : 1^ Desquamation par points isolés, ou desquamation en collerette. 2° Desquamation à grands lambeaux ; desquamation eca/Z/ewse, desquamation en ofo/^ /s de gant La forme

de la desquamation en doigts de gant, qui reproduit entièrement le phénomène si connu de la scarlatine ^ .. » (Thoinot, p. 341). Voy. aussi Dieulafoy, Pathologie, t. III, p. 228 ; — Jaccoud, Pathol. interne, III, p. 353.

La desquamation est indiquée, nous l'avons dit, par les

1. Voy. la noie ci-dessous Liv. IV (Utilité pour la pathologie).

chroniqueurs (Guillaume le Breton, p. 193, §62; Ré cils cV un Ménestrel de Reims, p. 38, cités p. 266). En outre ils ont parlé de la chute des cheveux et des ongles (Guillaume le Breton, Philippidos, vers 266, et Chronica, p. 193, § 62, cités p. 265). Les médecins modernes n'ont pas fait cette observation, mais Pierre Forestus d'Alcmar qui publia les observations faites par Tyengius, médecin d'Amsterdam, pendant l'épidémie de 1529, remarque : « Ungues potissimum excruciat » (D. Pétri Foresti Alcmarini Observalionum el ciirationum medicinaliiim opéra omnia^ Francfort, 1623, p. 157).

D'ailleurs la chute des ongles, substance cornée épithéliale, est due au même processus d'élimination que la desquamation de la peau.

C. Troisième période. Convalescence. « Les convalescents se présentent avec une teinte anémique très prononcée, leur visage est blafard. Ils sonl mal assurés sur leurs jambes et ne peuvent rester longtemps debout ; il y a souvent de l'œdème des membres inférieurs, des pieds surtout. Les muscles de la face sont agités de tremblements fibrillaires... » (Thoinot, p. 355).

« L'atteinte portée au système nerveux a été souvent trop profonde pour ne pas laisser de trace au delà du terme de V affection : c'est d'ailleurs ce qui se voit, on le sait., après toutes les grandes infections. Nous avons signalé dans la convalescence des crises rectales, analogues à celle de l'ataxie, des crises de névralgie intercostale, et surtout un phénomène sur lequel Rayer avait déjà appelé l'attention, lorsqu'il parlait du délire sans fièvre de la convalescence, c'est-à-dire de la folie. Nous avons vu en 1887 deux cas oi^i, pendant plusieurs semaines, des femmes qui relevcdent de suette eurent des troubles mentaux très marqués.... » (Thoinot, p. 344; — et aussi pp. 354-355).

« Rien n'est plus caractéristique, dit encore Thoinot (p. 354), que la convalescence de la suette, et il nous semble qu'il est bien peu d'affections aiguës — la grippe épidémique exceptée — suivies d'un rétablissement aussi lent, aussi difficile, el cela quelque bénigne qu'ait été ratteinte morbide,

« La convalescence de la suette se marque en effet par des

traits tout spéciaux qu'il faut rapidement mettre en relief. Ce ■qui la caractérise surtout, c'est sa lenteur, son incertitude ; c'est une convalescence des plus pénibles : il semble que le malade ne parviendra jamais à retrouver la santé. Et ce qu'il faut bien noter, c'est que ce n'est pas seulement après une atteinte grave ou longue que la convalescence est ainsi difficile : la suette miliairela plus bénigne, celle même qui reste à l'état d'ébauche, est suivie d'une convalescence longue et pénible. Nous avons vu dans une ferme près de Montmorillon, la ferme du Léché, quatorze malades qui ne purent reprendre leurs travaux, et avec bien des ménagements, qu'après six semaines de convalescence : leur maladie avait pourtant duré moins d'une semaine. »

Galtier (Rapport sur l'épidémie de suette miliaire qui a régné dans l'arrondissement de Castelnaudary en 1864) dit également : « La convalescence était longue et pénible, entravée par des céphalalgies, des gastralgies rebelles, des battements épigastriques, des palpitations, des défaillances.... Plusieurs ont gardé pendant deux mois entiers une couleur jaune et terreuse de la peau. J'ai observé quelques cas d'œdème à la face et aux membres inférieurs. » — Forestus {Op. laud.^ p. 157) note que la maladie guérit : «Post se relinquens in extremitatibus corporis pustulas parvas admodum exaspérantes. »

« La convalescence de la suette est analogue à celle des maladies générales et elle est plus pénible que dans aucune autre ^ ce qui prouve la profonde atteinte portée à F organisme, r infection générale » (Thoinot, p. 554).

Parmi les symptômes caractéristiques de la convalescence, les chroniqueurs ont remarqué :

1° La longueur de la convalescence de Philippe- Auguste (Guillaume le Breton, éd. Delaborde,II, 107 : «Languit ergo diu : sed enim per tempora longa Paulatim gradibus cœpit revalescere lentis. » — Récils d'un ménestrel de Reims, p. 38 : « Et fut tout lan malades ».)

Il souffre encore lorsqu'il débarque à Otrante le 18 octobre 1191 : « satis débile, recuperata quantulacumque sanilate », selon le médecin Rigord (éd. Delaborde, 1, 116) et lorsqu'il

arrive à Fontainebleau à la fin de décembre 1191 (« paucisdiebus ante Nativitalem Domini ») Philippe-Augusle esl seulement « sanitati aliquantiiliim restitutus » au dire de son chapelain Guillaume le Breton (éd. Delaborde, I, 194). Donc six mois après la terminaison de sa maladie, la convalescence du roi n'était pas encore achevée.

2° Les troubles moteurs. "L'Itinerarium Ricardi (p. 225) raconte, nous l'avons vu, que Richard se fit porter dans les tranchées pour tirer de l'arbalète.

3° Phénomènes nerveux. « Tous les historiens de la suelte ont été vivement frappés, dit Thoinot (p. 343), par ces étranges phénomènes qui ne se rencontrent à un degré égal dans aucune autre affection, et donnent ainsi à cette maladie un cachet tout à fait spécial.... Orillard a parlé de la terreur profonde, de la sensation de mort fatale qui accablait la plupart des sujets au début de la suette de 1845. »

Cette terreur se remarque chez Philippe-Auguste. « Si le roi de France ne se hâte pas de quitter la Palestine, // est un homme mort (« Dicit enim nisi celerius a terra ista recesserit, morietur. » Benoît de Peterborough, éd. Stubbs, II, p. 182). Nous verrons plus loin que ce fait n'est pas isolé, et que la suette porta à son système nerveux des atteintes profondes.

4° Thoinot (p. 349-350) signale aussi des hémorrhagies intestinales : « Les hémorrhagies intestinales s'observent aussi quelquefois, et ici nous ne faisons pas allusion aux selles à consistance de poix ou de goudron apparaissant à la deuxième période et qui contiennent sans doute du sang intimement mélangé, mais nous parlons de véritables hémorrhagies intestinales, que nous avons notées dans l'épidémie de 1887. M. Parmentier a vu cinq de ces cas dans lesquels l'hémorrhagie, constituée par du sang rouge, apparut à la date même de l'éruption. Tous ces malades guérirent. »

C'est peut-être le symptôme qu'a présenté Philippe-Auguste. Rigord (éd. Delaborde, I, 111) raconte que le 23 juillet 1191, le jeune Louis de France (le futur Louis VIII), alors âgé de quatre ans, guérit à Paris u morbo gravissimo qui a physicis dissenteria vocatur... etpater suus Philippus rex in transmarinis partibus existens, eodem die et eadem hora, a consimili morbo curatus ».

H. — Légende de l'empoisonnement.

Admise par les chroniqueurs français, — Guillaume le Breton, cf. ci-dessus, p. 260, Bernard le Trésorier, cf. ci-dessus, p. 260, Récits cViin ménestrel de Reims^ p. 38 : « Mais li rois ne se gardoit pas du bevrage que li traiteur li avoient fait boivre ; mais Dieu merci li enherbemenz ne fu mie à mort. Mais les ongles li chéirent des piez et des mains, et pela touz, et fu tout l'an malades; et puis revint à sa santei, et fu touz haitiez et liez et joianz ». (Sur Rigord, cité p. 260, voy. Delaborde, 1, p. 116, note 3.)

Elle est rejetée par tous les chroniqueurs anglais [Itinerariiim Ricardi, p. 214 ; — Benoît de Peterborough, II, 170) qui tiennent la maladie des deux rois pour naturelle. Cette opposition dans le diagnostic étiologique n'est pas l'indice d'une crédulité moindre chez les seconds (les accusations d'empoisonnement sont au moyen âge aussi nombreuses chez les chroniqueurs anglais que chez les nôtres). Elle prouve simplement que dès le xi^ siècle la maladie de Philippe était plus familière aux Anglais qu'aux Français.

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