Pathologie mentale en Italie Morel
Malgré beaucoup de causes qui retardent en Italie l'introduction des réformes et des progrès, l'amélioration des maisons d'aliénés a cependant marché de manière à contenter les amis de l'humanité. Les descriptions qu'on a faites de ces asiles , il y a une vingtaine d'années seulement , ne peuvent plus s'appliquer a ce qui existe aujourd'hui. Si plusieurs établissements laissent encore beaucoup à désirer, il faut s'en prendre moins au zèle des médecinsqu'à d'autres causes indépendantes de leur
2 patmolch:if, mentale
volonté, telles que le manque d'argent il' une pan , de l'autre la position de ces établisse m gdts au centre de grandes Tilles, où l'espace manque , et où les malades non seulement sont trop accumules , mais encore ne peuvent se livrer au travail si utile des champs. 11 est fâcheux que ce but n'ait pas été atteint dans l'établissement de GCnes, qui, dit-on, a coûte près d'un million.
Ce qui retarde encore en Italie les progrès de la science . c'est la lacune qui existe dans l'enseignement des maladies spéciales, le sort que font les gouvernements aui médecins aliénâtes, et qui ne les dispense pas de Taire de la clientèle pour vivre et de remplir souvent d'autres fonctions incompatibles avec les leurs ; de la les changements fréquents dans le personnel des hospices et le besoin vivement senti d'une direction médicale plus forte. Ce que je dis pourtant ne doit pas s'entendre d'une manière absolue. Il est , en Italie , des médecins spéciaux qui se sont voués avec succès a cette infortune : MSI. Fassctta a Venise , Gwdandi a Bologne , Hiboni a Milan , Bnnacossa à Turin , peuvent revendiquer une bonne part des progrès qui existent ; beaucoup d'autres rivalisent de zèle et tendent au même but. Quand je ferai de la critique, je m'adresserai plutôt aux choses qu'aux hommes. Vous savez mieux que personne, monsieur, par la position que vous o'eupez, cl par tont ce que vous avez fait en Franoc , combien il est difficile d'opérer les réformes, même les plus indispensables et les plus simples. Que sera-ce donc quand il faudra appliquer une idée utile i un pays divisé en une multitude de gouvernements dont les intérêts, la marche et les tendances sont si divers T
Ce que j'ai à vous dire sur l'Italie comprendra plusieurs ordres de questions : 1° hospices d'aliénés et statistiques; 2° causes générales les plus fréquentes des maladies mentales en Italie ; 3" littérature psycho-médicale ; £i" statistique criminelle; 5" études de l'état normal du pays cl influence de cet étal sur le développement des diverses aliénations mentales.
HOSPICES D'ALIÉNÉS DE VENISE, MILAN, GÊNES, BOLOGNE FEHRABE, FLORENCE , BOUE, NAPLE5 , PALBBHE.
lté flexions préliminaires. — Lorsque vous parcoures l'Italie, au poini de vue de l'observ ation morale , les motifs de vos jugements vous arrivent au milieu de tant d'émotions et d'impressions diverses, qu'il en résulte pour l'esprit un trouble involontaire. On se trouve malgré soi en conlradicliiin , suit avec les jugements antérieurs d'autres personnes , soit avec les idées préconçues que l'on apporte avec sol. J'ai essayé de déposer eu entrant le prisme trompeur a travers lequel la vérité arrive toujours douteuse , incertaine cl altérée. J'ai cherché à marcher sur les traces de M. Mittermaier, et d'étudier les causes murales et physiques des maladies , en m 'entoura ni des données statistiques, en visitant les prisons, les hospices, les maisons d'aliénés et les établissements de bienfaisance si nombreux dans ce pays ; en consultant les médecins surtout , seuls appréciateurs dignes de foi (les souffrances physiques et morales de l'espèce humaine. La partie monumentale de l'Italie est celle dont, malgré soi , on subit premièrement l'impression ; tout d'abord on est frappé du douloureux constrastc des monuments d'une gloire passée s' élevant tristement auprès des créations modernes. Des palais , abandonnés ou habités par des fantômes déchus, servent parfois a abriter des populations dévorées par la misère et les vices qui l'accompagnent Venise et Rome fournissent sous ce rapport bien des réflexions au philosophe et au médecin moraliste. La démarcation si tranchée qui existe entre les monuments' vous frappe encore lorsque vous étudiez les imputations ; les extrêmes de la richesse et de la misère se heurtent a chaque pas. En vain chercher icz-vons , dans les Étals du sud surtout , cette classe moyenne de la société , active , énergique, intelligente, répandant partout, par son travail et ses lumières, l'aisance et le goût de l'occupation; elle manque , elle cherche a se former, et se formera par la force des choses :
4 PATHOLOGIE MESTALE
car tout présage que de beaux jours sont réservés à ce pays, si rirlie encore, malgré ce qu'il a souffert, en ressources intellectuelles et en éléments de régénération morale.
Si maintenant tous entrez dans une ville, quelque petite qu'elle soit , si voua voyez un édifice qui vous frappe par sou architecture eitérieure, par sa belle position, par cet ensemble de choses qui donne de suite l'idée d'ordre, d'aisance cl de bonheur, visitez Je si vouséles médecin : c'est un hôpital, un hospice pour les orphelins, ou un de ces somptueux monuments désignés sous le nom de Albcrgo dei poveri; car la misère a aussi ses palais dans ce pays. L'intérieur étonne par l'ordre , la propreté , je dirais presque par le bonheur qui semble régner dans ces asiles de la souffrance. Les salles sont immenses, contenant parfois quatre ou cinq cents malades, et si bien aérées, que jamais la moindre odeur désagréable ne vient vous frapper ; les soins le? plus tendres et les plus délicats entourent les patients. J'ai vu , a l'hôpital de la raix , a Naplcs , des fauteuils entre chaque lit ; les bains sont apportés prés des lits dans des baignoires a roulettes. Je défie les heureux du siècle d'être entourés de plus de soins que tes malades des hospices des Fatte beiie Fratclli et des Faite liene Sorelle, a Milan : c'est la poésie de la charité mise en pratique, r Vous
• tons , dit M. Guislain , sur qui la brunie accumule toutes ses
• faveurs, quittez le sol où vous restez immobiles et oisifs... ■> allez en Italie , à l ui in surtout , et , à l'aspect des incurables > de Saint-Louis , il surgira peut-être de vos entrailles une voix . dont vos pères connaissaient mieux que vous la puissance ■i bienfaisante ; et si aucune corde de commisération ne vibre „ plus dans votre cœur, votre vanité sans doute s'en exaltera et ■> tournera au profil de l'humanité souffrante; l'idée vuus vien-
• dra peut-Ctrc d'immortaliser votre nom en l'attachant a la » création de quelque hospice , de quelque refuge , de quelque ■ bôpiiaL o
Si les maisons d'aliénés ne sont point encore au point de per-
çciion désirable , il faut penser aussi qu'il n'y a pas longtemps que les préjugés distants contre cette classe de malades commencent a disparaître. Où en étaient , je le demande , la France, l'Angleterre et l'Allemagne sous ce rapport, il y a trente on quarante ans i peine? où en est encore aujourd'hui la Belgique?
J'ai remarqué avec plaisir, dans toute l'Italie , que quelle que fût la défectuosité de certaines localités, la plus grande propreté régne dans les asiles d'aliénés. Ces malades commencent a rentrer dans la catégorie des malades ordinaires, les mêmes soins les entourent, et les statistiques nous prouvent que les gaérisons sont en progression et la mortalité en décroissance.
Venise. — Le marwcomio de Venise est placé dans uue division du grand hôpital civil de Saint-Jean et Saint-Paul , qui était autrefois le magnifique couvent des Dominicains. Avant les améliorations introduites par le docteur Fassetla , les femmes qui occupent cet emplacement étaient reléguées a San-Servolo avec les aliénés hommes; les plus déplorables abus résultaient de cet état de choses. Depuis , la division des femmes a été pen dam dix ans sous les soins de II. Fassetla , et l'on voit qu'une bonne impulsion médicale et une bonne direction administrative peuvent corriger, jusqu'à un certain point, les vices de la localité.
Toutes les communes des provinces vénitiennes sont tenues d'envoyer leurs malades aui hospices de la capitale : cependant les mauiaques restent pendant quelque temps en observation dans les hôpitaux de leurs provinces. Cette disposition, qui existe à Milan , a, comme nous le verrons plus tard, son bon et son mauvais c6tê. Le nombre des aliénées esta peu près de 250, divisées en six classes : manie , monomanie , mélancolie , idiotisme , stupidité (démence aiguë) et démence chronique; chaque aliénée porte de petits galons sur l'épaule, indiquant par une différence de couleur le genre de folie dont elle est atteinte : la laque annonce la manie , le bleu la monomauie , le vert la mélancolie , l'orange l'idiotisme , tandis que le bleu pâle
6 PATHOLOGIE UENTALË
appartient à la stupidité et le jaune a la démence. M. Guis— lain ne voit pas , et avec raison , l'utilité scientifique d'une telle pratique , mais le docteur Fassctla n'a eu d'autre bot que d'établir plus d'ordre dans les divisions des aliénées ; ce résultat lui semble toujours difficile a a [teindre dans un établissement qui, originairement , n'ai pas été bâti pour la destin ni ion que plus tard ou lui a dunnée.
La partie de l'hospice destinée aux aliénées forme un carré partagé en rez-de-chaussée cl eu deux étages supérieurs : le rez-de-chaussée, où étaient autrefois les cellules des malades, a été abandonné a cause de l'humidité qui y régnait , chose facile à concevoir dans une fille où il y a plus d'eau que de terre ferme; je ne suis pas étonné aussi que Al. Fassetta, dans ses tableaux statistiques , ail signalé un aussi grand nombre de malades morts de scorbut, de marasme et de diarrhée. Au rezde-chaussée , bordé de magnifiques galeries , telles que I'od eu trouve dans tous les couvents en Italie, se trouvent maintenant les bureaux , les cuisines, etc. ; une salle d'observation pour les malades arrivants; une salle de réunion pour les travaux A l'aiguille , une autre renfermant les métiers pour lisser. C'est une des industries de l'hospice , qui , l'au dernier, a rapporté plus de 10,000 livres autrichiennes ; outre ce gain, les malades ont encore pu se vêtir très proprement. Je regarde comme un bon élément d'ordre et de discipline l'usage d'un vêtement uniforme simple et décent ; rien n'est aussi pénible a voir et aussi dégradant pour les malades que les résultats de la coutume établie dans quelques hospices , de laisser les malades porter des oripeaux de toutes couleurs , arrangés souvent a leur façon. La même salle contient un théâtre de marionettes où l'on joue dans les grandes circonstances. C'est pour les malades une récompense de leur travail et un moyeu de distraction , du reste très recherchée en Italie ; les frais sont prélevés sue ce qu'elles gagnent elles-mêmes. Ces jours de représentations sont de grands jours de fête pour les aliénées ; i ien n'égale
l'attention avec laquelle elles suivent les mouvements factices de ces automates; l'intérêt finit souvent par devenir général , et malades , infirmiers , administrateurs et médecins prennent leur part de ce plaisir innocent Ad premier étage , on trouve des dortoirs spéciaux pour les maniaques , les idiotes , les démences chroniques et les épileptiqucs ; un réfectoire peur l'hiver et un autre pour l'été. Les dortoirs communs pour les agites ont, a mon avis , partout de grands inconvénients: il suflit d'un seul malade pour troubler le repos des autres , les cris se répètent , et bientôt tons les malades sont à l'unisson ; c'est ce que j'ai observé dans la salle d'attente de l'hospice de Milan. Il y a encore , à Saint-Jean et Saint-Paul , des divisions spéciales pour les malades payants ; car, dans toute l'Italie , excepté Milan et Naples, je crois , il s'y a pas d'établissements particuliers pour les maladies mentales. Revenons un moment a l'hospice de San- Servolo que j'ai nommé plus haut; cette maison, qui contient seulement les aliénés hommes , est placée dans une do ces Iles qui forment ta ceinture de Venise. Si la beauté de la position , les admirables points de vue suffisaient a la guérlson des maladies mentales , cet établissement n'aurait c. ries rien a envier aux autres les mieux favorises sous ce rapport. • Mats ce qui
• manque , c'est du terrain , ce sont des cours ; cette absence » de dispositions les plus indispensables fait que les aliénés '> errent dans les salles et dans les corridors , et qu'il ne devient « possible de les admettre qu'a tour de rOlc. J'étais la au rao-
• ment où une brigade de malades descendait l'étage supérieur. » Ces hommes étaient conduits comme un troupeau de bétail ,
• «'agitant, criant , descendant avec grand bruit les escaliers,
• parmi eux étaient des furieux , qui , pour comble de misère . » occupent l'étage le plus élevé. Le travail, puissant agentde dis » traction et de guérison , m'y a semblé totalement négligé (1). ■
Le nombre des malades était, à ma visite, de 350 à 380, nombre supérieur à celui qu'y trouva H. BrierrcdcBoisraoni,
i) Oniililn, £dlrginAfinf«.
8 rATIIOLOGlH SIENTALË
alors que l'Établissement était encore destiué aux aliénés des deux sexes. Dans cet bOpitat , la direction médicale est à peu près nulle , comme dit Valenlin : « Il est desservi par les frères de Saint-Jean de Dieu; » quelques unssom gradués, l'un d'eu* exerce même dans la ville les fonctions de chirurgien. Ce respectable fri re m'a montré plusieurs pièces d'analomie pathologique , entre autres uu testicule squirrheux qu'il avait enlevé avec beaucoup de succès chez un aliéné.
NI. Guislain a constaté, comme moi, la rareté de la paralysie générale dans les hospices d'aliénés en Italie ; il croit que le développement de cette maladie tient au tempérament plus humoral , plus séreux , plus lymphatique et plus sanguin dans le Nord que dans le Midi. Le seul hôpital où j'aie rencontré des paralysies générales en proportion notable est a Gènes; il est a remarquer que , tant sous le rapport de la constitution physique que sous celui des tendances intellectuelles et des habitudes sociales , ce pays se rapproche beaucoup de la France et des habitudes françaises.
Je ne puis m'empëcher de signaler ici les travaux statistiques de M. Fassetta ; il a bien voulu m'en donner une copie. RI. Guislain , ce juge si compétent et que je me plais à citer, dit qu'il a lu avec une grande satisfaction les registres statistiques de l'établissement de Saint- Jean et Saint-Paul dont on lui a permis l'examen, et dans lesquels il a rencontré un soin de rédaction et d'urdre qui fait, dit-il, le plus grand honneur au médecin de cet hôpital. Je crois faire plaisir a nos confrères des hospices de France en leur donnant une idée ; les travaux statistiques prennent tous les jours un nouvean développement, et une manière uniforme de procéder, sous ce rapport , dans nos hospices, serait favorable , je crois , aux progrès de ia science.
Les cadres statistiques de M. Fassetta contiennent six tableaux principaux. Ils vont de l'année 1837 a la Un de 1843 , et comprennent une époque de sept ans.
Le premier tableau indique le rapport des causes avec les diverses formes de maladies mentales. I'm causes sont au nom-
bre de hë , tant physiques que morales. On voit que telle cause a produit la manie dans tant de cas, la mononiauie dans tant d'autres , la mélancolie , la démence dans tant d'autres cas. Au bout de ebaque année on voit le relevé des entrées , des morts , des sorties. Une des causes qui m'a le plus frappé par sa fréqoence est celle de l'exaltation religieuse ( il bigotisma ). Elle a produit :
. ajfois. \Letableauludlquc
. ai
La stupidité.
la forme de la maladie en en-
l ic ces G7 malades, de 1813 , 19 malades , en y ajoutant en 1837.
31 ; morts, 32 ; restaient, Gn qui existaient déjà
La mélancolie. ....
La démence aigué (ou stupidité) .......
Sont sortis, 78 ; morts, 103 ; restaient Ù9.
On voit dans quelle effrayante proportion se montre cette musc d'aliénation mentale.
Les causes qui figurent ensuite pour leur fréquence, sont :
L'hystérie, dans &S cas.
Revers de fortune. . ... 84
Amore conirarlalo . ... 15
(l) Je donne toutes ces statistiques sans Taire aucune réfleilon sur leur valeur oh utilité réelle ; Je veui laisser chacun libre de porter son opinion. Je cherche aussi A réunir des mnlétiauj pour faire le plan d'une s la lis tique uniforme.
Amure deluiO. 35
A more iradllo 13
Jalousie ifi
Abus de plaisirs vénérien»; vie -
dévergondée 60
L'abus des spiritueux, qui depuis quelques années seulement s'est introduit eu Italie , figure pour 35 cas. De ces 35 malades, 25 sont morts.
En 1837, le nombre des malades était de 18£i.
Pendant ces 7 années, sont entrés. . . 889
— — sont sortis ... 389
— ' — sont morts. . . Ù02 A la On de 18Ù3 , restaient 283
Je n'ai pas besoin de tous dire que beaucoup do ces causes n'ont pour M. Fasselta qu'une valeur relative ; il faut toujours,
11 faut, avant tout , mettre en ligne de compte l'influence héréditaire et certaines prédispositions dont te point de départ est dans l'état social et dont l'individu ne peut manquer de se ressentir.
Le deuxième tableau démontre le rapport des professions avec le développement des maladies mentales. Dans les Etats Lombards vénitiens, les paysans {ctmiailini) , a cause des ravages exercés par la pellagre, figurent toujours pour le plus grand nombre.
Le troisième tableau indique les maladies auxquelles ont succombé les aliénés. Les maladies qui ont fait le plus de ravages sont celles qui se trouvaient en rapport avec le développement des tubercules. Aussi voyons-nous figurer :
La diarrhée {avec tubercules). . 92 bronchite tube renie use. . . 17 catarrhe pulmonaire. . . . iU
entérite 18
l>"nn autre coté, la parelyile (générale). . . . ii7
gang rt ne fi
marasme. ....... 29
pellagre 103
EN ITAtlE.
Oui succombé dans la manie . . .
180 individus.
mouomanie. .
mélancolie. .
Idiotisme . .
démence aiguë, démence . .
Enfin , dans un dernier la b) eau , nous voyons le nombre proportionnel des femmes mariées , non mariées et veuves :
Je finis ce qui regarde Venise en exprimant le regret que M. Fasse t la , un des hommes les mieux doués en Italie pour la spécialité des maladies mentales , n'ait pu continuer à diriger le service des aliénés de l'hospice de Saint-Jean et Saint-Paul. Malheureusement, les hommes qui se dévouent dans tous les pays du monde a une idée utile éprouvent souvent des dégoûts et des découragements qui tes rejettent hors de la voie qu'ils auraient pu féconder par leur zèle et leur travail.
Je désirerais que le gouvernement autrichien , dans sa sollicitude , transportât dans un autre local les deux asiles d'aliénés dont j'ai parlé. Il trouverait un emplacement unique au monde, près de Venise, dans l'Ile du Lido, si célèbre depuis lord Byron. Un air salubre , la vue de l'Adriatique d'une part , de l'ancienne reine des mers d'un autre ; dos terrains à féconder : tels seraient les éléments qui donneraient a l'établissement situé dans ce lieu les plus belles chances de succès. J'ajouterai que Venise est la ville du monde où les malades aliénés que l'on fait voyager trouveront les émotions les plus appropriées à leur état. Une cité magnifique, aux' formes orientales, dont le calme n'est plus guère iroublé que par le bruit des rames et le glissement des gondoles; tous les chefs-d'œuvre des arts réunis dans les musées et surtout les églises ; un air pur, un ciel magnilique, la vue des Alpes Juliennes, un ensemble enfin de choses
Non mariées (nubiles).
12 PATHOLOGIE HENTALE
que l'on oc retrouve nulle part ailleurs , et les plus propres remuer fui terne ni le cœur et l'imagination.
Milan. — L'ancienne capitale des rois lombards, si riche en établissements de bienfaisance, ne possède pas un hospice public d'aliénés qui soit digne de ce qu'elle a fait pour les autres 'souffrances de l'humanité. Lorsque l'on a tu VOspedale maggiore, celui de Soiiia-Cattarina; des Faite bene Fraletli, des lionne Sorclle, la maison des Orphelins, des Femmes en couches, etc., etc., l'on est assez péniblement affecté de voir la Senavra. Cet ancien couvent tics jésuites sert maintenant d'hospice aux aliénés. Situé dans un endroit excessivement humide , il a dans son ensemble quelque chose de sombre et de triste. Tous les médecins du pays désirent voir élever un autre asile. Ce ne seraient pas les ressources qui manqueraient; car dans aucun autre pays les pauvres, les malades, les orphelins, etc. n'ont été dotes aussi magnifiquement par lâchante publique (1). Le seul éloge que l'on puisse faire de cet établissement, dit SI. Brierre de Boismont, est d'fltre tenu proprement. Depuis son voyage, dont le souvenir est bien prisent & la mémoire des médecins italiens, qui tous m'ont parlé de notre compatriote avec les plus grands éloges, des améliorations ont été opérées à la Scuavra. On a organisé des salles de travail, et les résultats obtenus ont été tout-à-fait consolants. On y fait usage de la camisole de répression, et d'une ceinture de cuir solide avec des bracelets mobiles. Il y avait, au moment de ma visite , 502 malade, divisés en maniaques, mélancoliques et déments , dans la proportion suivante:
cent mille franci à VOtpeilale mnjjion pour Taire de) salles de ron-
Manie . .
Mélancolie. .
Démence . .
Les malades , comme je l'ai déjà dît à propos de Venise, oe sont pas envoyés immédiatement il la Senavra. Il y a à YOspcdale maggiore une salle ditn d'observation où ils séjournent avant leur admission définitive dans l'asile. Je ne suis pas de l'avis de M. Guislain, qui trouve cette disposition excellente, en ce que l'homme n'est pas destiné a se voir, do prime abord et au moindre dérangement intellectuel, séquestré dans une maison de fous. La salle d'observation atteint mal son but. Rien n'y est disposé pour le traitement des aliénés. J'ai visité très souvent cette salle pendant mon séjour. J'y ai vu les malades presque exclusivement abandonnés aui soins des infirmiers. Les agités (et ils le deviennent bientôt presque tous par le bruit qui règne dans ces salles) sont fixés dans leurs lits par les pieds et les mains , avec des courroies en cuir qui passent par des anneaux en fer fixés au hois du lit- L'on conçoit du reste qu'avec un système pareil, l'hospice principal ne soit plusqu'une succursale ou dépQt d'incurables. On sait aussi ce qu'était , d'après Pinel , le résultat de cet ordre de chose lorsque les malades étaient d'abord placés en traitement a l' HO tel- Dieu de Paris.
Le personnel de la Senavra , à l'époque de M. Guislain , était complètement changé a mon arrivée. Le médecin en chef actuel est l'honorable docteur Capsoni , avantageusement connu par ses travaux de statistique (1).
D'après H. Capsoni , le nombre des malades reçus , sortis et morts à la Senavra, a été, de 1804 a la fin de 1843, dans les proportions suivantes :
(1) Hictrcht iio'Wco-iriciftco-jinmjic/ie det dounr Capsoni.
1(i IMTllOI.OtilK SILSÏAI.H
Époques. ElJtlIDI eu 1804. Entrés. Sortis. Maris.
De 1814 & 1623 • 2,856 1,584 1,353
De 1824 a 1833 » 2,371 1,461 650
ne 1B34 h 1843 > 1,97! 1,306 619
Total. . 433 8.9B6 5,417 3,515
N'oublions pas que la pellagre augmente beaucoup le nombre des morts et des incurables. J'ai conservé le titre de sortis (nscii) , parce que, comme le remarque M. Capsoni, le chiffre des sortis ne représente pas exactement celui des guéris. J'ajouterai que si la progression des entrées est croissante , cela lient d'abord au nombre incontestablement plus grand des aliénés en général d'une part , et de l'autre i l'accroissement de la population. Cette dernière, qui du temps des Français était de 910,344 individus, s'élève aujourd'hui a 1,209,068.
M. Capsoni a trouvé que la moyenne proportionnelle des admis guéris (guarili) et morts, a été pour chaque période de 1 0 ans de :
Admis. (lu 4 lis. Morri.
1" période. Moyenne annuelle. 573 ù/tû 178 7/10 79 3/lo 2 1 perlude. — 686 285 125
3' période. — 668 237 85
W période. — 627 217 60
Ce n'est vraiment qu'en hésitant que je donne le chiffre de M. Capsoni pour le nombre des aliénés dans son rapport avec la population. Nous verrons d'ailleurs, pour le royaume de Naples, un chiffre encore plus extraordinaire.
Commençons par Milan. 4
En 1839, sur 147,191 habitants, nous trouions 34 alignés. En 1B40 14B,43Û — — 43 —
En 1841 148,901 — — 39 -
En 1842 150,077 — — 41 —
En 1843 151,438 ' — - 47 —
Total. . 746,041 - — 198, ou 1 sur 3,768
Les proportions vont encore en diminuant dans les provinces. Corne. ... 1 aliéné sur 5,926 Parte. ... 1 — 9,788 Milan. . . . i - 5,857 Sondrle, . . 1 — 27,037 Bref, sur 5,929,231 habitants formant la population de la Lombardic, M. Capsoni compte 962 aliènes, ou 1 sur 6,163 habitants. Je n'ajouterai qu'une seule réflexion. Il est certain , et des faits ultérieurs nous le prouveront, que le nombre des aliénés , des suicidés et des criminels est bien moindre en Italie qu'en France, en Angleterre et en Allemagne. Je chercherai a donner l'explication de ce phénomène dan3 le chapitre de l'étude de l'état moral de l'Italie. Je veux dire seulement (et loin de moi l'idée do mettre un seul instant en doute la bonne foi de H. Capsoni) que les recherches statistiques , lorsqu'elles n'atteignent que les malades existants dans les hospices et maisons de santé , ne peuvent jamais donner que le chiffre approximatif. Je ne conçois qu'une manière de faire la statistique des aliénés ; c'est celle qui eu cherchant le nombre essaie aussi de remonter aux canses. C'est ce que M- le docteur Ruer a fait pour la Westphalie. Permettei-moi de vous en donner une idée.
Ce pays est divisé en provinces et en districts. On compte M de ces districts ; pour chacun d'eux , M. Ruer s'est posé les questions suivantes :
1" Nombre de milles carrés?
2" Population : combien d'hommes , de femmes!
3° RetlRion : combien de catholiques, protestants, julfsï
ù* Territoire : son élévation; forêts, plaines, culture?
5" Arrosement : rivières, lacs?
G" Température : vents régnants : observations météréologi-
7" Nourriture; habillement; manière de se loger ; réponses des Jubilants -, genre de commerce , d'industrie ; besoins généraux? (La manière de se nourrir, la quantité de boissons spirituelles consommées , sont très importantes i noter. )
tti PATHOLOGIE MENTALE
S" Amusements du peuple?
9" Mariages : à quel âge ? dans quelles conditions 7 10° Education inlellectnclle; écoles; enseignement religieux? Il* Naissances Illégitimes; crimes; suicides î 13° Maladies régnantes, maladies principales, etc.
M. Ruer, après avoir pris le nombre des aliénés de chaque village , passe aux aliénés de chaque district.
Nombre des aliénés de chaque dlstrictT Combien d'hommes, de [cmmcs ? Combien de catholiques, de protestants, de juifs? Forme des maladies , rapport avec l'âge, etc., etc.
Si j'ai fait celte digression , c'est que je suis persuadé qu'une statistique aussi rigoureuse, faite poor chacun de nos départements, atteindrait non seulement le chiffre aussi eiaci que possible, mais jetterait un nouveau jour sur l'étiologie de cette maladie , et éclairerait bien des questions d'hygiène et de criminalité (1).
Revenons a la Scnavra. Nous trouvons dans les tableaux statistiques de M. Capsoni l'indication des mois de l'année qui ont fourni le plus de malades : c'est juin et juillet. Le chiffre du minimum est dans le mois de mars. Pour l'âge , c'est entre 21 et 30 ans que le nombre se trouve Etre le plus grand. Il est de l.'iG. De 30 à 40 il se trouve être de 141.
Le chiffre des guérisons a marché dans nne progression asse croissante de 1804 à IBM.
De 1804 a 1813 , guéris 47,67 pour 100 De 1814 à 1823 — 40,24 pour 100 De 1824 a 1833 — 53,11 pour 100 ' De 1834 â 1843 — 54,00 pour 100
Les pcllagreux ûnissent presque tous par mourir dans l'incnrabilité, et succombent dans un âge très peu avancé. Le nombre des morts, malgré un local malsain, a suivi une
(il Je reeoi. ■ l'instant la statiilique médicale du petit duché de .Muiu. C'en un Téritable chtf-d'œmra de ce genre.
progression décroissante. Plusieurs autre- i..blean\ iu<M';iiMH le temps proportionnel de la durée de la mtbiîie.
Milan contient plusieurs maisons de saii- * pnriii.diéres remarquables par la manière dont elles sont dii.y.ri ut jvir le notnnrr des malades qu'elles contiennent. Plusieurs de ceux-ci arrivent d'autres provinces de l'Italie. Les principaux établissements sont ceux de MM. Lombardi et Riboni {maison Uufunr).
■ Chacune de ces maisons contient 60 à 85 malades. l,c traiu tement, dit M. Brierre de Boismont eu par but de l'inslilul -1 Lombardi , y est presque entièrement pLarmaceu tique. Les « sangsues, le tartre éméti que , les bains, la tapeur, les dou- » ches forment la base du traitement. II y a une chambre ■ obscure où l'on Tait à volonté paraître le jour et la nuit, tomber 1 la pluie, gronder le tonnerre. >Je n'y si pas vu, pour ma part, ce dernier moyen employé. Je remarquerai que généralement les médecins italiens sont revenus sous ie rapport du traitement à des idées plus rationnelles. Us ont 1 u que la musique et le spectacle ne guérissent pas les malades ; que la véritable base du traitement moral réside dans la personne du médecin d'une pari , cl dans la discipline , l'ordre de l'établi ssemen. et '? travail de l'autre. J'ai vu chez M. le docteur Lombam. un ancien raonomoniaque ambitieux et érotique qui se disait le mari de l'impératrice, et qui, dans un accès de manie, s'iat amputé les testicules. Sa sauté générale a depuis été Horissante ; :! m? porte a merveille; la nature de sou délire i'esi changée ; il 1 ;s depuis ce temps affecté de panopbobie.
M. le docteur Riboni est un des médecins italiens qni se sont occupés avec le plus de zèle du traitement des maladies mentales. Sous le rapport de l'ordre, de la propreté et de la bonne distribution, l'établissement ne laisse rien a désirer, .l'y ai réaliser le vœu que je vous émettais dans ma première lettre propos de l'éducation des ùiflrraiers. Us sont nombreux,!) 1 choisis , et reçoivent des instructions spéciales sur la inaniér.t dont on doit se comporter avec les aliénés. Dans un salon p.
liculicr son! disposés des mannequins sur lesquels on leur apprend à habiller et deshabiller les malades, à leur mettre ta camisole, le manchon, à les fixer dans leurs lits, etc. Depuis de longues années déjà les lits des épileptiques sont disposés de manière que dans leurs accès ces malades ne puissent en tomber. L'intention est très simple. Une espèce de treillage en Gl de fer solide est fixé au lit par deux crochets roulant dans des anneaux en fer. Quand le malade est couché , on relève ce treillage et on le Gïc par des crochets aux tringles en fer qui soutiennent les rideaux. J'ai tu dans plusieurs hospices d'Italie des précautions de ce genre en faveur des malheureux épileptiques.
Les moyens de répression sont peu nombreux, comme cela doit être dans toute maison bien tenue. Cependant les médecins que j'ai ens, tant en Allemagne qu'en Italie, sont unanimes sur le point que l'on ne peut s'en passer entièrement. 11 est des malades que l'on est obligé de garantir contre eux-mêmes. L'usage de la chambre noire et matelassée est général en Italie. il. Riboni m'a assuré calmer souvent par ce moyen des accès de fureur. C'est aussi un agent de punition pour certains malades indomptables , qui , par la méchanceté de leurs tendances, troublent souvent tout l'ordre de la maison. Ces chambres sont faites d'après le modèle laissé par Wiliis, et l'expérience de M. Guislain lui a appris que c'est surtout dans le principe de La maladie , a l'entrée des aliénés dans l'établissement . qu'elles rendent d'utiles services.
La camisole est rarement employée. Elle n'est pas sans inconvénients dans un pays aussi chaud , par la gène qu'elle apporte dans les mouvements respiratoires. On préfère la ceinture de Iteil perfectionnée par ilaslam.
Le travail manuel est peu en vigueur, comme dans toutes les maisons destinées à la classe riche. Je sais combien il est difficile de foire travailler les malades de celte position. Cependant je crois, d'après ce que j'ai vu à lllenau , qu'il y aurait moyen de
faire mieux que l'on n'a Tait jusqu'à présent. Les aliénés, comme tous les hommes en général , se laissent aller à l'entraînement de l'exemple. Conçoit-on le bien que pourrait faire un chef de maison si . au lieu de prêcher de paroles , il se mettait tout d'un coup à prêcher d'exemple!
J'ai vu l'instrument destiné a outrir la bouche des malades qui refusent de manger , mais il est de peu de ressources. Les malades que l'on ne peut convaincre par la force morale sont bien difficiles a nourrir malgré eux. M. Riboni a employé une fois avec succès l'électricité pour forcer un malade à ouvrir la bouche. Au reste, il est peu partisan des moyens violents, et il se sert avec succès du don de la persuasion qu'il possède à un degré précieux.
M. Riboni emploie souvent la belladone ( in réfracta dosi) et la jusquiamc.il préfère les lotions slibiéesà la peau aux frictions stibiées faites sur le crâne.
Il a suspendu , sinon guéri , des accès d'épilepstc chez un médecin aliéné avec des pilules composées
Et fleurs de line*.
Quatre pilules d'un grain et demi par jour.
Le soufre en nature , employé chez un lypémaniaque avec prédominance d'idées religieuses, a développé une énorme quantité de furoncles à la peau , qui ont amené une crise des plus heureuses , et par suite une guérison complète.
Je comptais, monsieur, a propos de Milan , vous parler de la pellagre, que j'ai étudiée avec beaucoup de soins, grâce à la direction qu'a bien voulu donner à mes éludes SI. le docteur Calderi , médecin de la section des pellagre ux. Je dois à ce savant médecin des planches très bien, faites représentant des membres pellagrosés. Mais l'étiologie de cette maladie, sa marche, son influence sur le développement de l'aliénation , m'ont entraîné dans des recherches qui demandent un travail a part.
Je ne puis quilter Milan sans témoigner ma gratitude am honorables confrères qui ont bien voulu m'éclairer de leurs lumières. Je prie MM. les docteurs Gianelli, proto-médecin; Calderini, rédacteur des Annales unwertellet de médecine; Calderini, médecin des pellagreuï; Zanerini; niai, auteur d'un excellent mémoire sar la pcllagra ; Fossalia, Riboni.ctM. le direcieur de l'hôpital Majeur, de recevoir l'expression de mes sentiments les plus reconnaissants.
Ferrare. — Je visitai l'Iiospiee de Ferrare plutôt pour la prison du Tasse que pour voir la section des aliénés, qui y sont au nombre d'une trentaine, dans des chambres très propres et très spacieuses. La cellule ou plutôt le caveau froid et humide qu'habita le célèbre auteur de !<i Jérusalem délivrée est visité arec respect par les étrangers. C'est la que ce sublime mélancolique mit la dernjère main à son chef-d'œuvre et composa quelques unes de ses plus admirables poésies.
Bologne , si célèbre par son ancienne université , possède , a un mille de la ville, l'hospice de Sainte-Ursule, destiné non seulement aux aliénés, mais encore aux syphilitiques cL aux pellagreuï. M, le docteur Gualandi liche de suppléi-r par son zélé et son talent à tout ce que l'établissement a de vicieux. Les malades sont trop accumulés , le terrain manque, et le travail manuel est presque impossible a organiser. Des réformes importantes attendent cet hospice, qui a tous les défauts d'un asile d'aliénés placé dans un établissement où sont traitées des maladies d'une autre nature.
Lorsque M. Gualandi fut chargé de la direction de Sainte- Ursule , en 1819 , le plus déplorable désordre régnait dans les archives, tant administratives que médicales. Il n'était tenu note ni de l'entrée des malades, ni de leur guérisou , ni de la forme de leurs maladies. Les efforts que ût M. Gualandi pour établir une statistique médicale méritent d'être cités, et je vais vous donner un aperçu de sa manière d'entendre celte partie de [a science,
Sa
ii l'entrée , la guûrison , la mort :
lngreitut, tanatio, mort.
Chacun de ces desiderata soulève 9 questions , qui répondent a autant de tableaux statistiques. Pour ne donner lieu a aucune équivoque , je citerai ces tableaux dans tes termes latins de M. Gualandi.
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