‹ Patrie, Guerre et CaserneChapitre 1 sur 4 · LETTRE A TIN PROLÉTAIRE · texte numérisé non relu

LETTRE A TIN PROLÉTAIRE

Mo sois pns ôlonné, mon bon Jacques, que j'aie tant Lardé de i-ôpondre à ta dernière lettre. Le patriotisme, la guerre, Larmée, voilà beaucoup de questions pour une seule fois et de grosses questions.

Tu as bien Lait, tout de même, de me les poser ensemble. Car on ne peut pas toucher à Tune sans loucher aux autres. C'est parle patriotisme que l'on justifie la guerre, en elFet, et par la guerre que Ton justifie la caserne.

Si nous voulons nous y retrouver, commençons donc par le commencement.

j^itrie, patriotisme.

Pas de mots qui aient été mis, plus que ceux-là, à toutes les sauces et torturés pour leur faire dire ce qu'ils ne disent pas. Pas de mots qui aient servi à plus d'équivoques et de mensonges. Si nous ne voulons plus être les dup(\s de tous ceux — et ils sont nombreux — qui ont intérêt à perpétuer ces équivoques et ces mensonges, il faut donc, avant tout, déterminer avec soin le sens véritable de ces mots.

Qu'est-ce que le patriotisme?

Tout le monde répond: C'est l'amour de la patrie.

Qu'est-ce que la patrie?

Tout le monde répond encore: C'est le pays où nous sommes nés, où nous vivons, où nous travaillons, où nous participons à la vie commune.

Jusque-là, pas de diflicuKé.

Pourquoi n'aimerions-rious pas notre pays?Nfî nons sentons-nous pas attachés par mille liens au coin de terre où nous sommes nés, où nous avons vécu, travaillé, souffert^ et joui, où nous avons nos parents et nos amis? Comment ne pas avoir le culte des hommes de génie et de talent qui ont illustré notre race? Comment ne pas être fiers de la part qui revient à notre pays dans Tensemble du progrès humain?

Mais dire que Ton aime son pays ne signifie pas grand'chose. L'amour est un sentiment tout platonique qui n'engage à rien. Aussi la grosse question estelle de savoir non pas silesentimentestlégitime, bon ou mauvais, mais comment il doit se manifester; — non pas s'il faut aimer son pays, — tout le monde dans ce sens est patriote — mais comment il faut Faimer. Ou mieux, comme disent nos professeurs de patriotisme, comment il faut le servir.

Pour le savoir, demandons-nous d'abord ce que c'est que notre pays. La France est notre pays. Très bien. Mais qu'est-ce que la France?

Est-ce un mot en tète d'un papier officiel? Est-ce un chiiYon bleu, blanc, rouge ? Est-ce un gouvernement, une administration, c'est-à-dire quelques inutiles prenant une mine grave pour exploiter le travail des autres? Est-ce une succession de rois, d'empereurs et de généraux ? Est-ce une étendue de territoire, telles rivières et telles montagnes, telles plaines ou telles villes ?

Pas plus pour nous, Français, que pour un Anglais ou un Allemand, rien de tout cela ne constitue notre pays. Il n'y a rien tant qu'il n'y a pas des hommes groupés en vue de produire et de consommer ce qui est nécessaire à la vie. Notre pays ne peut être qu'une œuvre de vie commune et solidaire. Et, par suite, le patriotisme vrai, le seul utile et actif consiste à s'employer de son mieux, chacun selon ses moyens, à entretenir la vie commune, à améliorer les conditions de l'existence au sein de chaque nation.

Les seuls qui îiicnt le droit de dire qu'ils aiment leur pays, parce qu'ils le prouvent, ce sont ceux qui

tr iv.iillonf, coux qui produisent. Ce sont aussi ceux qui veulent pour leur pays — ou mieux pour ceux qui l'habitent — le plus de bien-être, le plus de juslice, la plus liaute culture intellectuelle et morale. Le paysan qui laboure, l'ouvrier qui fabrique, l'inventeur ([ui trouve des procédés nouveaux de culture ou de fabrication, le savant qui, par ses découvertes, prépare celles de Tinven teur, l'artiste qui crée de la bea uté, c'est-à-dire de la joie pour tous, le révolutionnaire qui par son énergie enlraîne la foule timide à la conquête de plus de justice sociale, les voibà les vrais, les seuls patriotes. Tous ceux-là payent chaque jour leur didie à leur pays. Ils ne lui doivent donc plus rien et personne n'a rien à leur demander.

Mais nos bons gouvernants, eux, ne l'entendent pas du tout ainsi.

Le patriotisme officiel, celui qu'on enseigne à Fécole, est une religion et, comme toute religion, c'est à la fois un mensonge et un moyen d'asservissement. Quand les bourgeois, nos maîtres actuids, s'emparèrent du pouvoir, il y a plus d un siècle, ils savaient très bien que la ri-ligion^ c'est à-dire le fanatisme, est un exc(dlent moyen de gouverner les hommes. Aussi s'empressèrent- ils de remplacer le fanatisme Dieu qu'ils avaient eux-mêmes à peu près ruiné par le fanatisme Patrie. Quand nous sommes encore tout petits, on nous inculque avec beaucoup de soin l'amour de la patrie. Mais on a bien sc^n que ce mot ne corrospondii à rien de précis, qu il soit pour nous quebjue chose d'indéterminé et de vague. C'est l'idole terrible et mystériou.'-Xî à laquelle on nous ordonne de tout sacrifier, sans que nous puissions comprendre pourquoi.

A grand renfort de (irades enflammées, on nous rend esclaves d'un mot, d'un mot vide de sens. On pomra ensuile faire dii'e à ce mot tout ce que l'on voudra, abriter derrière lui tout ce qu'on aura bcr^oin d'y abriter. Ou n'aura phi'^ qu'à le prononcer pour noiiK cenduireà trmfes les aventures, pour nous faire absoudre tous les ci'imes.

Et c'est bien ce qui est arrivé.

Au moyen du mot patrie on nous berne et on nous gruge, on nous asservit et on nous abrutit, on nous malmène et on nous affame, de père en (ils, depuis plus d'un siècle. Il n'y a pas d'infamie ou de cruauté, d'affaire véreuse, de programme menteur^ d'institution oppressive qui n'ait ou n'ait eu ce mot pour devise.

C'est pour la patrie qu'on nous enferme, pendant trois ans, dans une véritable prison, la caserne, quand on ne nous fait pas crever d'insolation sur un champ de manœuvre ou mitrailler sur un champ de bataille. C'est pour la patrie qu'on nous écrase d'impôts et c'est pour la patrie que tous les aigrefins avides de notre argent prétendent nous l'extorquer. Pour la patrie qu'on nous courbe des douze et quatorze heures durant sur un labeur de botes en échange d'un salaire de famine. N'est-ce pas soi-disant pour que les produits nationaux triomphent sur le marché international que les ouvriers nationaux doivent crever de faim en travaillant? Ce qui n'empêche pas d'ailleurs nos patrons patriotes d'embaucher des étrangers, quand ceux-là se vendent un peu meilleur marché que nous, ni d'employer de préférence les matières et produits de l'étranger dès qu'ils y trouvent leur compte.

Si des riches veulent nous prouver que nous devons éternellement rester pauvres, si des forts veulent nous démontrer qu'il faut nous résigner à demeurer faibles, c'est toujours l'intérêt de la patrie qu'ils invoquent. N'est-ce pas le mot en vedette sur les affiches où des candidats nous promettent les mômes réformes que leurs pères promettaient déjà à nos pères, leurs grands-pères à nos grands-pères? N'estce pas le mot qui ronde dans tous les boniments où Ton a la politesse de nous expliquer comme quoi, nous autres prolétaires, sommes les éternels vaincus, les éternels sacrifiés.

Et jusqu'ici, hélas! ce mot eut toujours raison. Raison de notre bon sens, raison de notre honnêteté. Il triompha et triomphe comme [>ar enchantement de

nos répugnances et de nos scrupules. Quelqu'un vientil à nous au nom de la liberté, de la justice, au nom de nos intérêts immédiats et de nos besoins les plus pressants, nous gardons contre lui un fonds de méliance. Mais nous suivons sans explication, au bout du monde, le premier aventurier venu, s'il sait se servir du mot magique.

Tout dernièrement encore une bande de coquins audacieux n'a-t-elle pas essayé de nous prouver avec ce mot qu'il était honnête de maintenir un innocent au bagne, courageux de se mettre vingt contre un passant et héroïque de fabriquer des faux?

Tant que cette religion imbécile de la Patrie continuera à nous en imposer, c'est-à-dire tant que nous n'aurons pas vu clair dans le jeu de ses prêtres, nous serons encore des esclaves.

Voilà assez de mensonges, d'absurdités et de quiproquos. Il est temps d'en finir avec cette comédie sinistre.

Aux gens qui viennent nous dire à tout propos : la patrie exige, le pays réclame, il est temps de fermer la bouche une fois pour toutes.

La patrie c'est nous-mêmes, ou bien ce n'est rien du tout.

Or, personne ne peut savoir mieux que nous-mêmes ce qu'il nous faut.

Chose infiniment curieuse, iln'y a pas de crime qu'on ne nous oblige à commettre contre notre patrie, au nom du patriotisme.

Sans parler de la guerre, de la tuerie sanglante qui couche par terre des milliers de producteurs, sans parler de la bataille à coups de canon, ce qu'on appelle la paix armée, c'est-à-dire la bataille à coups de millinrds, n'est-elle pns pour chnque pays une

cause toujours agissante de destruction et de misères I

Combien de richesses engloutissent cliaque année les budgets de la guerre! A quoi servent ces fusils, ces baïonnettes, ces canons, ces vaisseaux, ces engins de meurtre périodiquement démodés et mis aûrebut'?Oue produisent les soldats en échange de leur nourriture et de leur vêtement? Par combien de millions se chiffrent en un mot les dépenses de toutes sortes du militarisme?

Le calcul est facile à faire.

En 1899, le budget s'élevait, en France, àl milliard 116 millions 705.673 francs, avec un contingent de 627.450 hommes et 122. 373 chevaux.

Si tu évalues seulement à 3 francs la journée d'un homme et h 2 francs celle d'un cheval, tu trouves, en travail perdu, une somme de 2 millions 127.099 fr. Multiplie maintenantcechifïrepar 300, nombre moyen des journées de travail dans une année et tu obtiens 638 millions 129.700 francs.

Soit pour les dépenses totales de la guerre, pendant une année, 1 milliard 754 373 fr.

Essaye de te rendre compte maintenant de ce que représente en progrès industriel et social, en éducacation, en instruction et en hygiène, c'est-à-dire en bonheur et en bien-être, une pareille somme.

Mais il y a un calcul qu'on ne fera jamais, parce qu'il s'agit de choses qui ne s'évaluent pas en chiffres. C'est celui des richesses intellectuelles et morales que Tarmée gaspille chaque jour en même temps que notre argent.

Astiquer tous les jours le même morceau de cuir, le même bouton ou la même plaque de fusil, répéter cinquante fois de suite, et sans savoir pourquoi, le même mouvement, apprendre à saluer et à marcher, comme si on ne le savaitpas déjà, à tourner età virer, à lever le bras ou la jambe, se rappeler qu'il faut boutonner sa tunique à droite ou à gauche, plier une cravate et boucler un ceinturon d'une certaine façon et amais d'une autre, voilà à quoi se passe la vie du

sol(!;i(. Or ou no iail pas pendant trois ans de suite co )ih''MM de rliien savant et d'imbécile, sans en garder la ??KU'que.

VA eo ne serait rien encore si la caserne ne faisait pns de cita Clin de nous une machine à obéir, comme elio <^r) l'ait une machine à astiquer et à niarcher au pas. Mais au •<<[[! de la caserne chaque conscrit laisse son cerveau (m sa vuh.)n!é, toute ditrnilé et toute initiative. Au réi^^iment, tout cela est remplacé par un seul mot : obéir. Obéir aux ordres les plus idfots, les plus C(ndradi('loires, les plus immoraux, lesplus grossiers. OJ)éir sans un murmure, sans un regard, sans un f^esle, sous la menace d'un code qui punit de mort la moindre velléité d'indépendance. Obéir et avoir peur, car même en obéissant on n'est pas toujours sùv de se tirer d'afl'aire. Selon un dicton de caserne, il n'y a pas de soldat qui ne puisse être pris en défaut. "^

La lâcheté morale, l'habitude de se soumettre et de tnuiibler, voilà donc ce qu'on rapporte des casernes.

On en rapporte encore le culte de la force brufale, la r(dij.';îon ôo la violence. Les militaires professionnels, les of liciers auxquels on nous livre, corps et Ame, pendant trois ans — et cela à un âge où, presque encore enfants, nous subissons si aisément toutes les iniluences — les officiers forment dans la nation une caste à part, une véritable caste de brutes. Le njêilleur officier, le militaire accompli, c'est celui qui se montre en toutes circonstances la plus parfaite brute. Que peuvent être, en efTet, Lintelligence et le caractère d'hommes qui, toute leur vie, tiennent, au lieu d'un outil pourproduire, une arme pour tuer, d'homfues qui ont abdiqué une fois pour toutes df vaut le bon plaisir du plus galonné? Comment de tels êtres n'opposerai en t-ils pas en toutes choses la violence à la raison? En face de l'intelligence et de î'éîiergie paisible qui peinent à édifier l'avenir, les poiic sabre représenient donc la bêtise et la violence des âges lointains. L'armée est, parmi nous, comme

un sanctuaire 011, pour entraver ro3iivre civilisatrice, pour faire obstacle au progrès, la force bestiale est entretenue avec soin, idéalisée et panachée, dorée et galonnée. Et, de la caserne, de telles habitudes gagnent par contagion tout le corps social. Les années de service sont, pour chaque citoyen, un apprentissage de brutalité et de bassesse.

Ce n'est pas tout.

Soustrait à l'influence bienfaisante du travail utile, arracha brusquement à son milieu, à 1 affection de ses parents et de ses amis, isolé tout à coup dans les conditions de vie les plus déprimantes, n'ayant à sa portée aucune distraction honnête, soumis à un régime contre nature qui tient de la prison et du couvent, avec à peine quelques heures libres de loin en loin, le soldat se laisse vite aller aux plus sales habitudes de débauche, comme en témoignent assez les bouges rassemblés, dans chaque ville, autour des casernes. Combien reviennent du régiment pourris de maladies honteuses, perdus de paresse et d'ivrognerie?

Et c'est pour cela que, chaque année, un médecin choisit minutieusement les hommes les plus forts, les plus sains, les plus robustes de la nation, ceux que l'on appelle Tespoir de la patrie I

Ahl les grands patriotes que nos gouvernants. Comme ils aiment leur pays, ces gens qui, sous prétexte de le défendre, — alors que personne ne l'attaque — le livrent cliaque jour à des ennemis cent fois plus dangereux que l'étranger, le sonmelicnt à des conditions plus dures que ne pourraic^it le faire les plus impitoyables conquérants! Et cesonl ces assassins de» leur patrie, ceux qui chaque année l'appauvrissent et la corrompent un peu plus, qui viennent nous morigéner au nom du patriotisme I

Avoue que peu de choses sont aussi risiblcs.

De la guerre et de sa prcparalion, du militarisme et des armements, de tout ce que nos poliliciens appellent la « défense nationale )),une nation ne peut donc attendre que ruines et que misère. Et cela devrait' suffire pour que tous les hommes de co!ur, dans le monde entier, se révoltent contre l'état de paix armée.

Mais il y a, dans chaque nation, une classe qui supporte plus lourdement que tout le monde les conséquences du patriotisme de caserne et de revanche. Cette classe, c'est la nôtre^ celle des travailleurs, celle des prolétaires.

En attendant de servir à la guerre étrangère, le soldat, en effet, sert encore et sert surtout à la guerre sociale. Gouvernants et possédants, tu le sais, ne reculent jamais devant l'emploi de la force quand ils craignent pour leur pouvoir ou pour leur argent. Notre histoire, comme celle de tous les pays d'ailleurs, est toute sanglante des preuves de cette vérité. Dès que les enfants du peuple réclament un peu plus de liberté et un peu plus de bien-être, c'est à coups de fusil qu'on leur répond. Sans parler des grandes hécatombes — comme celles de lvS30, 1848 et 1871 — où les prolétaires roulent par milliers sous les balles des défenseurs de i ordre, il ne se passe pas d'année sans qu'il y ait, ici ou là, quelque massacre d'ouvriers.

Chaque fois que des travailleurs tentent d'obtenir, parla grève, quelques maigres avantages, une petite amélioration à leur sort, c'est à la troupe qu'ils ont affaire. A chaque pas, le gréviste se heurte au soldat.

Veut-il organiser la commune résistance aux prétentions patronales, ce sont des soldats qui l'en empêchent j3n montant la garde autour des usines, autour des chantiers. Tandis que les patrons, de leur côté,

sont libres de concerter, à chaque heure du jour ou de la nuit, telle mesure qu'il leur plaît.

Ce sont encore des soldats qui, pour intimider les travailleurs, sillonnent les rues de galopades et de charges, quand, chassés du travail par la rapacité patronale, les travailleurs pensent avec raison que leur place est dans la rue.

Et ce n'est passeulement avec ses fusils que l'armée vient en aide au capital, lui assurant ainsi la victoire contre le travail. Chaque fois qu'une grève menace de détraquer certains services publics, tels que chemins de fer, tramways, navigation, postes, etc.. ou encore d'entraver la production d'objets de première nécessité, comme le pain, c'est-à-dire chaque fois que les travailleurs ont quelque chance de vaincre dans leur combat pour la vie, ce sont des soldats qui viennent prendre, à la besogne, la place des ouvriers en grève. Le soldat commandé en service de grève n'est pas seulement le policier chargé d'assurer T ordre et de protéger la liberté du travail — selon les formules hypocrites par lesquelles, hélas 1 tant de naïfs se laissent encore abuser, — c'est l'ouvrier devenu, par l'uniforme, esclave de l'Etat et mis par l'Etat au service du capitaliste dans Tembarras. Il joue en face du gréviste le même rôle que l'ouvrier traître à la cause ouvrière, qui, au milieu d'une grève, vient d'ailleurs tirer d'affaire le patron et rendre inutile, par conséquent, la résistance de ses camarades.

Tel est le rôle le plus important de l'armée dans les sociétés modernes : une police pour contraindre et massacrer au besoin les travailleurs^ une réserve de bras pour les affamer.

Pour nous autres prolétaires, l'armée n'est donc pas seulement, comme elle l'est pour tout le monde, une institution dégradante et coûteuse. Elle est notre ennemie directe, puisqu'elle est la force brutale mise au service de nos maîtres contre nous. C'est une combinaison par laquelle nos exploiteurs réussissent à faire défendre leurs moyens et privilèges d'exploitation par les exploités eux-mêmes.

Dis-moi maintenant si c'est au travail èôclare, au travail exploité, au travail crevant de faim à crier : Vive Tarmée? Ne sômmes-noUâ pas ôtiipidès qiiànd nous poussons ce cri et nos riisiitrés ôrtt-ils tort de se gêner quand noua leur donnons le spectacle d'une pareille bêtise?

Ne l'oublie pas, Jacques, nous sortîmes avant tout des prolétaires, c'est-à-dire ceux qui portent aujoiird'tiui totit le poids, toute la tristesse de la Société. Et l'armée, c'est avant tout le sdutieii de célté société.

Beaucoup de i-égiments, beaucoup de caiibiis et de baïonnettes à mettre en ligne contre nous lé joui* oïl nous osons réclamer notre part de richesses Sociales, voilà où aboutiSserit finalement lés grande^ tit^âdes sur la Patrie, les phrases ronflantes sut le Drà^eàti. Quand nous venons faire étalage d'un chauvinisme imbécile, nous ne faisons donc que justifier, que consolider entre les mains des exploiteurs et des gouvernants cette force invincible contre nous les exploités, nous les gouvernés.

Que des bourgeois s'épanouissent à voir défiler des militaires, drapeau et musique entête, qu'ils s'attendrissent Sur leur bonne tenue et leur air martial, rien de plus juste, puisque ces braves garçons vont monter la garde à la porte des banques, des usines, des chantiers, des ministères. C'est là sécurité dés cofFres-forts^ Téterhité des privilèges qui passent. Comment ceux qui ont les CdiîreS-fortS et détiéûnetit les privilèges ne se décôuvriraient-ils pas ?

Mais nous autres, nous qu'on mitraille datià les rues pour un oui ou pour Uri iiônl Peur nôUS, le bataillon qui passe ne peiit être que la servitude. La servitude et la honte^ car dès qii'il endosse la livrée du soldat, l'homme du peuple ti-ahit, iiiâlgré lui, les siens. Lé prplétàire-soldât, c'est l'homitië du peuple dressé à la défense des riches et des puissants, équipé et armé contre ses frères.

Un jour — tu te rappelles peut-être avoir Id ça dans les journaux — l'empereur Gùillâtime, passant

fi

des troupes eu revue, leur parla ainsi : « Avec les menées socialistes acluelles, il pourrait arriver que je vous ordonne de tirer sur vos propres parents, sur vos frères, même sur vos pères et vos mères, et alors vous devriez obéir à mes ordres sans hésiter. »

L'empereur d'Allemagne n'a fait que répéter là ce qui se trouve inscrit sur le livret de chaque soldat dans chaque pays, ce qui sera inscrit sur ton livret le jour où Ton t'en remettra un. Le premier sergent venu peut nous commander le môme crime.. 1 Et si ceux contre lesquels on nous ordonne de décharger nos armes sans hésiter ne sont pas toujours nos frères par le sang, ne l'oublie pas, Jacques, ce sont nos frères tout de même, nos frères de misère, nos frères de travail, nos frères de classe.

De temps à autre nos maîtres nous disent: Prenez patience ; attendez que nous soyons débarrassés nousmêmes de la guerre, nous vous délivrerons ensuite de la caserne. Et nos maîtres, en eS'et, ont l'air de vouloir la paix. Ils échangent entre eux des messages de paix. Ils ne prononcent pas un discours sans y faire l'apologie de la paix. Rien n'est plus touchant.

Mais où est le pays qui retranche un centime à son budget de guerre, un soldat de ses régiments, un canon de son artillerie, un vaisseau de sa flotte?

Sais-tu ce qui se passait en Russie du mois de septembre 1898 à la fin du mois de janvier 1899, c'est-àdire au moment même où le tsar lançait son fameux message pour la paix et convoquait à la Haye la fameuse conférence de la paix? Non? Eh bien, voici :

Le 20 septembre 1898, ordre d!augmenter et de fortifier la flotte de \^ mer Caspienne. — Le 15 no-

vembre, décision de faire construire deux nouveaux i ^v|

cuirassés. — Le 14 décembre, ordre de construire dix r - t , *';>^\V<yf "«^l contre-torpilleurs. — Le 20 décembre, 90 millions de. roubles sont affectés à la construction de nouveaux vaisseaux de guerre et de nouveaux ports. — Le 12 janvier 1899, remise d'un budget augmenté de 34 millions de roubles pour l'armée et de 16 millions pour la marine. — Enfin, le 19 janvier, décision de construire trois cuirassés, trois croiseurs et trois torpilleurs.

Pour des gens qui ne pensent qu'à la paix, voilà d'assez beaux préparatifs de guerre.

Et partout il en est de même. Partout les dépenses de guerre augmentent de plusieurs millions chaque année et les contingents se renforcent de plusieurs milliers d'hommes.

11 y a dix ans, F Europe gaspillait en armements de toutes sortes 5 milliards 175 millions. Elle gaspille aujourd'hui 7 milliards 185 millions. Jl y a dix ans, elle entretenait sur le pied de guerre 3 millions huit cent mille hommes. Elle en entretient aujourd'hui 4 millions deux cent mille.

Et pas un gouvernement qui ne soit prêt à déchaîner la guerre sous le plus futile prétexte. Pas un gouvernement qui ne soit prêt à inventer ce prétexte au besoin et à mentir de la façon la plus odieuse, pour obtenir du peuple les moyens de faire la guerre.

Témoin, sans chercher plus loin, cette expédition de Chine où les soldats européens sont en train de massacrer de pauvres diables quasi sans défense. D'après les dépêches officielles, tout était là-bas à feu et à sang. Il n'y avait plus de sécurité pour personne et les Européens fixés dans le pays étaient déjà aux trois quarts anéantis. Les Chinois — qui, soit dit en passant, ont horreur de la guerre — étaient devenus tout à coup des militaires hors ligne et notamment — racontaient les journaux — des tireurs de première force.

Tout cela n'était qu'un roman forgé de toutes pièces, roman démenti dès qu'il arriva de Chine des

nouvelles non officielles. Un seul Européen, en effet, Fambassadeur allemand, avait payé de sa vie le sale nlétier qu'il faisait là-bas. Quant aux terribles Chinois, une poignée d'hommes suffit toujours pour en mettre des milliers en déroute. Gesredoutables tireurs visent en élevant leur arme à deux mains au-dessus de leur tête. Voilà un détail qui se retrouve dans presque toutes les lettres reçues depuis le commencement de la campagne et qui en dit long.

Tu vois de quels mensonges sont capables, pour déchaîner la guerre, les amis de la paix. Et il s'agirait d'un vaste conflit, d'une grande guerre européenne, les choses ne se passeraient pas autrement.

Le seul moyen de la rendre impossible, cette guerre européenne dont tout le monde parle, dont tout le monde a peur, sans que personne fasse rien pour l'éviter, serait qu'une grande nation mît spontanément bas lés armes. Mais voilà justement ce dont aucun goilvernement ne veut. Tous, pour se justifier, font semblant de croire que le peuple qui désarmerait le premier serait immédiatement la proie de ses voisins. Voilà des gens qui ont sans cesse aux lèvres le mot de paix, qui n'ouvrent jamais la bouche sans affirmer qtle tous leurs efforts tendent à maintenir la paix et qui ne s'avouent pas moins incapables de voir une nation déâarniée sans fondre immédiatement sur elle I Faùt-il tout de même qu'on nous croie stupides pour oser nouâ servir de pareilles inepties I

Chaque nation veut la paix, c'est entendu. Mais avant de faire un pas vers la paix, chaque nation attend que sa voisine commence. De ce train-là, nous pourrions attendre longtertips. Si nous sommes assez naïfs, du moins, pour attendre, à notre tour que nos maîtres commencent.

Cai^ ils ne commenceront pas. Les gouvernements ne proclameront pas la paix. Et la raison en est simple. Pendant que les peuples meurent de la guerre, de la guerre à coups d'armements comme delà guerre à coups de canons, les gouvernants, eux, en vivent. Il§ en vivent de bien des façons.

C'est par la guerre que les banquiers et trafiquants do toutes sortes, grands industriels et liauts barons de finance, s'enrichissent. Ne leur faut-il pas sans cesse de nouveaux débouchés pour leurs produits et des terres vierges pour leurs spéculations, c'est-à-dire de nouvelles colonies? Et par conséquent de nouvelles guerres, tantôt pour conquérir ces colonies, tantôt pour faire respecter, comme ai^tuellement en Chine, la vie et les biens des bandits qui les exploitent. Et il sufi rait d'un désaccord entre deux nations ayant un pied dans le môme pays d'outre-mer pour amenerune guerre européenne.

N'est-ce pas encore en fabriquant pour les soldats de leur pays des conserves avariées et pour l'étranger d'excellents canons et d'excellents vaisseaux que nos grands patriotes se font des rentes? Or ces gens-là, maîtres de l'or, sont partout les maîtres du pouvoir, les maîtres des trônes, des ministères, des parlements. Ils restent dans la coulisse^ mais ce sont eux qui décident de nos destinées et règlent les boucheries où nous trouverons la mort. Ce sont eux qui tiennent les fkellos de la comédie où nous sommes, nous autres, oujours dupés et toujours rossés.

C'est aussi par la guerre que se maintient vivace le sentiment nationaliste. Et il importe aux gouvernants que ce sentiment ne s'affaiblisse pas. Il n'y a pas, en efTet, de pouvoir fort sans antagonisme entre les nations. Aussi, pour que les peuples restent bien groupés autour des brigands qui les exploitent et bien dociles, on les rue parfois l'un contre l'autre ou tout au moins on attise par l'idée de la guerre leurs rancunes et leurs haines.

Que feraient, d'ailleurs, nos maîtres le jour où ils ne pourraient plus cacher leurs exactions et leurs abus de pouvoir derrière les prétendus intérêts de la défense nationale? Que feraient-ils le jour où, sommés de répondre sur leurs méfaits^ ils ne pourraient plus dire, aux tribunes des parlements ou ailleurs, que Vhoiineur du drapeau était engagé ?

Mais la guerre étrangère sert surtout à jubtifier

l'armée et le rôle qu'elle joue dans les conflits de classes. Les nécessités delà défense nationale servent à couvrir les besoins de la défense capitaliste et les nobles exploits du champ d'honneur à masquer les honteuses besognes de grèves et d'émeutes. Car on a beau être- cynique, on ne peut pas avouer que l'armée est une vaste gendarmerie pour maintenir le pauvre sous le joug du riche et le travailleur sous le joug de l'oisif.

Il y a aussi une question de prestige. Panaches, ferrailles et galons, fanfares et drapeaux en imposent aux foules naïves. Qu'elle miroite au soleil ou^s'enfonce dans la peau des affamés, l'épée toujours sert le pouvoir. Les souverains d'ordinaire s'habillent en généraux et leur grande occupation est de passer des troupes en revue. Osent-ils se montrer vêtus comme tout le monde, leurs plus petits déplacements s'effectuent parmi des branle-bas de guerre.

Et voilà ceux qui nous promettent de désarmer I Allons donci Quand nos maîtres renonceront à l'impôt du sang, ils y seront contraints. La paix entre les hommes ne sera l'œuvre ni de rescrits princiers, ni de congrès de diplomates. Elle sera l'œuvre des peuples. Et pour que les peuples en viennent à bout, il faudra qu'ils commencent par se révolter contre leurs maîtres. Les gouvernants, eux, continueront d'être des agents de discorde et de conflit entre les nations, parce qu'ils ont tout à gagner à ces discordes et à ces conflits. Ils feront la guerre, ou plutôt ils noui||^a feront faire pour leur compte aussi longtemps que nous leur fournirons des armées dociles.

Voilà pourquoi il est absurde de dire, comme on le fait si souvent, qu'on ne peut pas se passer d'armées, de canons et de fusils tant qu'il y a des risques de guerre. S'il ne faut pas toucher à l'armée tant qu'une guerre est possible, comme justement la guerre sera possible et même probable tant qu'il y aura des armées, nous ne verrons jamais la fin des guerres, ni la fin des armées.

C'est bien là ce que voudraient nos maîtres et voilà

pourquoi ils nous entretiennent avec soin dans ce raisonnenient d'idiot. Chaque nation — ou plutôt chaque gouvernement — justifie l'armée par la nécessité de se défendre. Ce qui n'empêche aucun gouvernement de se servir de cette armée de défense pour l'attaque.

Et il y a des gens qui se laissent enfermer dans ce misérable cercle vicieux. Il y a de pauvres naïfs qui protestent à la fois de leur haine pour la guerre et de leur respect pour l'armée. Mais qu'est-ce. donc que l'armée, sinon la guerre qui se prépare? On veut arracher aux maîtres du monde le droit de faire à leur guise le meurtre et la désolation et on leur en laisse le moyen ! On ne veut plus de massacre et l'on garde la caste dangereuse qui l'étudié et le perfectionne I

Tant qu'on sera bête à ce point, sois-en sûr, on verra les empereurs, les ministres et les financiers — profitants-nés de la guerre — assembler par dérision des congrès de la paix I

Il ne faut jamais oublier qu'en définitive la guerre et l'armée se soutiennent et se confondent. Il est donc impossible de combattre utilement l'une des deux sans les combattre toutes deux.

A bas l'armée, à bas la guerre. Voilà le double cri de ceux qui veulent en finir avec cette double barbarie.

A bas l'armée, parce que l'armée, par elle-même, l'armée, même quand elle reste dans ses casernes, est une chose ignoble, une chose à détruire.

Mais à bas l'armée aussi, parce que l'armée sert à faire la guerre.

Fit de même :

A bas la guerre, parce que la guerre, par elle-même, la guerre, même si elle est faite avec des volontaires, est une chose ignoble, une chose à détruire.

Mais à bas la guerre aussi, parce que la guerre sert à justifier l'armée.

Les préjugés ont la vie dure. On a beau dire, on a beau prouver que la guerre et le militarisme sont deux fléaux qui s'engendrent l'un par l'autre et doivent être combattus l'un en môme temps que l'autre, on trouve toujours de braves nigaud^ qui vous parlent d'épurer et de réorganiser l'armée, au lieu de la détruire.

C'est là que s'en tiennent encore des tas de gens, qui se croient très avancés, de sincères socialistes, de sincères antimilitaristes. Nous aussi, disent-ils, nous détestons la caserne, nous détestons la guerre. Mais nous voulons tout de même pouvoir nous défendre, si on nous attaque. Gr, si nous voulons nous défendre, il faut bien organiser notre défense.

Sous une apparence de bon sens, rien n'est plus bête. Quand on dit : « Nous voulons nous défendre», de qui parle-t-on? Qui ça, nous? Nous les travailleurs, nous les prolétaires? Et contre qui nous défendre? Contre des prolétaires comme nous, contre les travailleurs d'Allemagne, d'Italie ou d'Angleterre? Mais on ne se défend que contre ses ennemis. Or, ces gens-là ne sont pas nos ennemis. N'ont-ils pas les mêmes intérêts que nous, les mêmes besoins, les mêmes souffrances, les mêmes joies? Ne sommes-nous pas cent fois plus près d'un menuisier ou d'un tisserand de Berlin que d'un banquier ou d'un commerçant de Paris?

Non, Jacques, quand des soldats étrangers marchent contre nous, ce ne sont pas nos ennemis. Nos ennemis sont les gouvernants, les capitalistes qui ont mis ces soldats en branle. Ce sont encore les gouvernants, les capitalistes qui nous mettent nous-mêmes en branle. Ce sont encore les officiers qui nous conduisent à la bataille pour le compte des gros bonnets de la*politique et de la finance. Et si nous avions pour deux liards de bon sens et de courage, c'est contre

ceux-là que nous partirions en guerre. Quand nous parlons, nous autres, d'organiser la défense nationale, nous ne faisons que nous solidariser d'avance av^c nos ennemis contre nos amis.

Il n'y a pas, comme la plupart le croient, deux sortes de guerres, les unes légitimes où l'on se défend, les autres injustes où l'on attaque. Toutes les guerres se ressemblent et ce sont toujours des attentats concertés entre deux gouvernements contre deux peuples.

On prétend ne marcher que pour la défense. Mais il faudrait d'abord savoir, quand éclate une guerre, qui est-ce qui se défend et qui est-ce qui attaque. Or, voilà justement ce qui est impossible.

Ça te paraît peut-être drôle? Tu vas voir pourtant que rien n'est plus exact. Nous passons pour nous être défendus, en 70, contre les Allemands. On l'enseigne à l'école, on le répète un peu partout. Mais ne peut-on pas dire tout aussi exactement que les Allemands se défendaient contre nous? La dernière et terrible grande guerre fut voulue, en effet, avec autant d'acharnement par le gouvernement de France que par celui d'Allemagne, parce qu'une guerre à ce moment favorisait leur politique à tous les deux. Aussi le premier prétexte fut-il le bon. Ce fut, tu le^ sais, la candidature d'un parent du roi de Prusse au trône d'Espagne. Mais c'aurait pu être tout aussi bien n'importe quelle autre histoire. La vraie cause de la guerre fut que les deux gouvernements avaient besoin, ou croyaient avoir besoin, en même temps, d'une guerre. Afin de rendre la i^upture irréparable entre les deux pays, Bismarck alla jusqu'à falsifier une dépêche, la fameuse dépêche d'Ems. Le bandit prussien eût donc été fort ennuyé si les choses s'étaient arrangées. Mais le bandit français, de son côté, et surtout son entourage, n'avaient-ils pas fait d'abord tout leur possible pour envenimer un incident qu'un mot de conciliation pouvait apaiser?

Que vient-on nous parler, après ça, d'attaque ou de défense? Qu'est-ce que cela signifie? Quand les choses se passent comme elles se passèrent en 70 — or elles

se passent toujours à peu près de môme — quels sont ceux qui attaquent, quels sont ceux qui se delendent? Voilà ce que devraient bien nous dire les pauvres imbéciles qui croient encore à la défense nationale.

Depuis qu'on se massacre au Transvaal, on lit dans tous les journaux que les Boërs sont les combattants héroïques du droit, les défenseurs glorieux de leur liberté et de leur pays. Rien de plus inepte encore. Et parmi ceux qui répandent ces bourdes, beaucoup le savent fort bien. Mais ils savent aussi qu'avec de pareils mensonges on nous entretient dans la religion des boucheries. Or, ils sont plus ou moins pa^és pour ça.

En réalité, les soldats de Kriiger ne sont pas plus sympathiques que ceux de Chamberlain, parce que Kriiger n'était pas plus obligé d'accepter la guerre que Chamberlain de la provoquer. Si les Boërs sont écrasés aujourd'hui et souffrent mille maux, ils l'ont bien vQulu. Comme tous ceux qui permettent à leurs gouvernants d'appeler ^an^ raison le pillage et la ruine sur leur pays, ce sont non pas des hommes courageux, mais des criminels et des lâches. Leur excuse, — comme ce fut la nôtre en 1870 — c'est qu'ils ne savent pas ce qu'ils font.

Les prétentions des Anglais — causes de la guerre — ne compromettaient en rien la richesse du pays dans son ensemble, ni le bien-être, ni la liberté des habitants. Le devoir des gouvernants boërs était donc de faire toutes les concessions voulues pour éviter la guerre, et le devoir du peuple boër d'exiger que ces concessions fussent faites. Sans doute, il y avait dans cette guerre, comme dans toute guerre, des intérêts en jeu, mais des intérêts de trafiquants et d'agioteurs, des intérêts ignobles, des intérêts dont les peuples ne sont pas solidaires et dont aucun homme honnête ne peut être solidaire. On vit fort bien cela, dès qu'il fut question de faire sauter les mines d'or. Les hommes du peuple, les naïfs, ceux qui se battent parce qu'on a su leur persuader qu'ils défendent leur liberté ou leur bien-être, ceux-là trouvent ce moyen de résistance

toutnaturel. Cesontles gouvernants, les riches qui s'y opposent. Naturellement, puisqu'ils espèrent après la guerre tirer un plus gros profit des mines, et qu'ils n'ont pas fait la guerre pour autre chose. Mais en attendant et pendant que ces mines, propriété sacro-sainte des gros actionnaires anglais et boërs, sont religieusement respectées, on trouve très bien que chaque jour les biens des petits fermiers boërs soient exposés aux brigandages des troupes anglaises.

Et l'on viendra nous dire que le peuple boër est un peuple libre et fier qui se défend I Allons donc I c'est un peuple d'esclaves qui défend l'or de ses maîtres. C'est en refusant de se défendre contre les Anglais que les Boërs se seraient réellement défendus. Leur défense actuelle est un suicide. Or, de même qu'un homme a tort de se suicider par misère et doit, plutôt, voler ce dont il a besoin, un peuple a tort de kSo suicider pour le bon plaisir de ceux qui l'exploitent et le gouvernent.

Que tu prennes la guerre franco-allemande ou la guerre actuelle des Boërs avec les Anglais — deux guerres bien différentes, cependant — il ne s'agit donc jamais, tu le vois, d'une nation réellement attaquée par une autre nation et contrainte par elle à se défendre, mais, comme je te le disais tout à l'heure, d'un attentat concerté entre deux gouvernements, attentat volontaire de chaque côté, agression mutuelle et réciproque. Cette fameuse formule la défense NATIONALE, Cette formule dont nos maîtres savent si • bien jouer, et à laquelle tant de badauds se laissent prendre, contient donc, en somme, deux mensonges énormes, un dans chaque mot.

Premièrement, il n'y a pas de défense nationale, parce que ce n'est pas défendre une nation que de défendre les intérêts de quelques-uns dans une nation.

Secondement, il n'y a pas défense du tout, parce que la première condition pour avoir le droit de dire qu'on se défend, c'est d'être attaqué. Or il n'y a pas aujourd'hui de nation réellement contrainte de résister, les armes à la main, aune véritable agression.

Il n'y a pas de guerre qui ne puisse èUe évitée par une ppncessioti s^ns importance pour la prospérité réelle d'un pays. , . ,

Pourtant, si la guerre éclate ? me diras-tu Mais cela dépend de nous, justement. Elle n «^ ^tera pas si nous savons nous y prendre. Ce sont ^s dirigeants qui nous représentent la guerre çomnie une f?ttalité contre quoi personne^ ne peut rien, fct nous de répéter, docjles : « C'est la guerre, on n y Déut rien », et de nous laisser conduire aux abattoirs comme des bêles résignées. Pourtant la guerre ne se fait pas toute seule. Chaque fois que le mauvais coup se prépare, c'est que quelques-uns le veulent et que le p^lus^grand nombre laisse faire. Iln'y aura plus de guerre quand nous ne voudrons plus qu il y en ait Et le meilleur moyen d'en finir, c'est précisément de travaiUer tout de suite et sans aucun scrupule àla sup-

PTsUaluir^éclate malgré nos efforts et si, faute d'organlXn, nous sommls battus? Voilà une obipction aue tu entendras souvent. . ^ •

^ Eh bien ! si noussommesbattus, tantpisou tantmieux comme tu voudras, car cela n'a pas la moindre importée Sans doute on joue de la défaite comme d un ■ snectre terrible pour BOUS effrayer. Mais la rfe/«ije fSona :con. Jl.défense nationale estun mot^.de de sens II suffit de rôfiéchirunpeu pour le comprendre. La défaite peut-elle ajouter quelque chose aux misères etàla honte de la guerre? Que nous a coûte no- • re défaite de 70? Quelques milliards et un peu de territoire. Est-ce que ces pertes, nos pertes comme SnTles revanchards, ont beaucoup modifie la prosnSSnéraledupays? Non, évidemment. Essaye 5e cdculer au contraire ce que nous a coûté, en richesses de toutes sortes, la guerre elle-même.

Ce n'est pas la défaite qu'il faut redou er c est la guSre. Ce'^n'est pas de la défaite qu'il faut rougir c'est de la guerre Et il vaut mieux risquer la défaite pour empêcher la guerre, que de s'exposera la guerre pour empêcher la défaite.

Me voici au bout de ce que j'avais à te dire.

Je t'ai montré le néant et le mensonge du patriotisme officiel.

Je t'ai montré comment la paix armée, qui n'est qu'une forme de la guerre, nous opprime et nous affame, comment la caserne nous déforme moralement et physiquement, nous abrutit et nous corrompt.

Je t'ai montré que le militarisme n'était pas seulement une institution dégradante et coûteuse pour un pays dans son ensemble, mais qu'en armant les prolétaires contre eux-mêmes il équivalait pour le peuple à un véritable suicide.

Je t'ai montré que les intérêts en jeu dans les conflits internationaux ne sont jamais les nôtres, à nous travailleurs.

Je t'ai montré enfin que la croyance à la fatalité de la guerre, et à la nécessité de la défense nationale, ainsi que la peur de la défaite, sont de simples et d'absurdes préjugés entretenus par nos maîtres à l'aide des plus grossiers sophismes.

Il reste maintenant à conclure, et la conclusion, tu la devines. Il faut en finir avec cet esclavage qui fait de l'homme du peuple l'assassin de ses frères et l'instrument docile des ambitions, des appétits et des vengeances de ses maîtres. Il faut en finir avec la comédie sinistre qui, sous le nom de patriotisme, se joue sur notre dos depuis tant d'années. Il faut en finir avec la guerre, cette partie d'échecs que jouent les puissants avec les humbles comme pions et comme enjeu. Il faut en finir avec la caserne où, pour la sécurité des riches, on abrutit les enfants des pauvres. Il n'y a plus, aujourd'hui, la moindre hésitation possible, plus le moindre doute, le moindre scrupule à

conserver. Nous serions les derniers des imbéciles et les derniers des lâches si nous ne voulions pas de toutes nos forces nous libérer de cette odieuse loi de sang au moyen de laquelle on nous a plies, vaincus, écrasésjusqu'ici.

^Reste à savoir comment nous pourrons y réussir.

Certains nous conseillent d'attendre, nous parlent de lois et de réformes qui ne peuvent pas manquer d'arriver tm jour ou Tautre, à condition que nous soyons bien sages. Si nous comptons là-dessus, nous pouvons attendre longtemps. Je t'ai expliqué, en effet, que les maîtres du monde, les riches, les puissants, ceux qui font et défont les lois, ceux qui d'un trait de plume pourraient mettre fin aux crimes, aux misères, aux hontes de la guerre et de la caserne, je t'ai expliqué que ceux-là ne le feront jamais de leur plein gré, car ils sont, eux-mêmes, les auteurs de ces crimes, de ces hontes, de ces misères, ils en profitent, ils en vivent.

Pour nous dffranchir de la servitude militaire, nous ne devons donc compter que sur nous-mêmes, et nous n'avons pour cela qu'un moyen : Refuser de nous y

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