‹ Patrie, Guerre et CaserneChapitre 2 sur 4 · SOUMETTRE · texte numérisé non relu

SOUMETTRE

Tant que nous nous laisserons conduire aux boucheries comme des moutons dociles, il y aura des boucheries et des bouchers pour se faire de l'argent ou de la gloire avec notre peau. Tant que nous accepterons d'habiter des casernes, de porter la livrée et les armes du soldat, il y aura des régiments et des casernes.

Voilà ce qu'il faut bien comprendre, Jacques, voilli le point sur lequel il ne faut nous laisser donner le change par aucune théorie, par aucune promesse, par aucune grimace. Nous n'en aurons fini, bien fini avec l'odieux servage oii nous tient le militarisme que le jour où nous serons décidés à la révolte, prêts pour le refus d'obéir, le jour oii, au lieu de quitter nos parents, nos amis, notre travail pour aller accomplir dans une ignoble caserne notre temps de bagne militaire, nous resterons tranquillement chez nous.

Tu vns me J'ro qifon ne se révolte pas facilement coulro l'armée moderne, c'est-à-dire contre la plus terrible organisation de la force brutale qui se soit jamais vue. Sans doute, il n'y a pas deux institutions défendues comme celle-là par un code de violence et de mort, un code qui punit des peines les plus barbares le moindre mot, le moindre geste. Et l'on voit bien, rien qu'aux: précautions prises pour la conserver intacte, que Tarmée est la base indispensable de la société bourgeoise. Mais qu'importe la férocité des Codes, je te le demande, si on n'ose pas lesappliquer? Or on n'osera pas, on ne pourra pas appliquer les lois aux réfractaircFJ, quand ceux là seront assez nombreux, assez résolus, assez unis pour en imposer aux gouvernants.

Sur ce point comme sur les autres, c'est l'union,' c'est l'entente qui seule peut nous rendre forts et seule nous sauver.

V]n liussie, en Autriclie, en Hollande, des cas de refus du service se sont déjà produits, tu le sais peutêtre. Des hommes de toutes les conditions sociales et parmi eux quelques prolétaires se sont déjà insurgés contre l'odiense servitude. lîs n'ont pas voulu revêtir la casaque du soldat. Et quand on a mis des armes dans leurs mains, ils les ont laissées tomber par terre.

Il y a quelques années, un Hollandais du nom de Van der Veer répondait à l'appel qui le convoquait à la caserne par une lettre qui fît quelque bruit et oùil signifiait à ses chefs que sa conscience lui défendait d'apprendre à tuer ses frères étrangers, comme elle lui défendait de soutenir Tordre social établi.

Mais pour oser, de la sorte, se dresser tout seul en face du monslre militariste et le braver, pour oser tenir tôte à cette terrible puissance, sans regarder derrière soi si l'on est suivi et soutenu, il faut un courage qui ne se rencontre pas souvent. Aussi de tels actes restent-ils forcément très rares. Et encore les gouvernants clierchent, il va sans dire, ctparviennent

quelquefois à les tenir secrets, surtout lorsque leurs auteurs sont d'obscurs prolétaires.

Devant ceux qui les accomplissent, nous ne nous découvrirons jamais assez bas. Ce sont de véritables héros, des héros qu'on honorera, un jour, comme on honore aujourd'hui ceux qui les premiers osèrent s'insurger contre la tyrannie des prêtres. Mais précisément parce qu'il faut pour de telles actions un courage surhumain, beaucoup présument trop de leurs forces et succonibent après une plus ou moins longue résistance.

Voici ce qui se passa il y a trois ans à peu près, en Hollande, sans que la presse des autres pays en souffle mot, il va sans dire. Cinq conscrits de différentes villes avaient refusé de tirer au sort et se promettaient de persister dans leur refus de servir. Trois d'entre eux faiblirent en arrivant au corps. Mais les deux autres tinrent bon et furent emprisonnés. L'un des deux céda à son tour aux exhortations des chefs et de sa famille. Mais le dernier résista. Il vient seulement de se rendre après avoir passé plus de deux ans en prison. Et le malheureux était à moitié fou, quand il a demandé grâce.

Mais ce que ces martyrs et ces héros de l'antimilitarisme ont osé faire isolément, individuellement, si nous le faisions, nous autres, collectivement en nous unissant, en nous groupant, en nous soutenant les uns les autres, crois-tu que ce ne serait pas bien plus facile et bien plus efficace?

Suppose que la centième partie seulement des hommes appelés, chaque année, au régiment, refusent un beau jour de rejoindre leur corps. Que pourrait-on, que ferait-on contre eux?

Absolument rien. D'abord parce que, devant un acte de cette importance, les gouvernants seraient affolés et ne sauraient quel parti prendre. (On l'a vu assez par leur attitude en face des quelques refus individuels qui se sont produits jusqu'ici.) Ensuite parce que l'exemple de ces quelques centaines de milliers de réfractaires en entraînerait immédiatement des mil-

— ailiers d'autres. Tu sais bica que les malheureux conscrits qui partent chaque année pour leur sort ïie demandent, malgré leurs stupides fanfaronn^ides, qu'9< rester chez eux. Pour décider ces timides, il ne faudrait qu'un nombre un peu imposant de courageux.

C'est donc au refus collectif de servir, autrement dit à la grève des soldats, que nous devons songer, nous autres prolétaires. C'est pour atteindre ce résultat qu'il faut nous organiser.

Et cette tache n'est pas au-dessus de nos forces. Nous sommes bien parvenus à nous grouper, d'une façon imparfaite encore, mais déjà puissante cependant, pour la défense de nos intérêts économiques. Si bien qu'aujourd'hui quelques jours suffi sent pour que d'un bout à l'autre du pays, des travailleurs par milliers, et des travailleurs de tous métiers, soient debout prêts à la lutte contre les patrons. Pourquoi 'ne réussirionsnous pas à nous grouper, à nous organiser d'une façon tout <iussi puissante, pour nous défendre contre cette autre exploitation de nous-mêmes qui s'appelle leservice militaire? D'autant plus que cette exploitation se confond en somme avec l'autre, puisque, comme je te l'ai expliqué plus haut en détail, elle tourne finalement au profit de nos employeurs.

Oui, Jacques, il nous faut absolument organiser la grève militaire comme nous organisons déjà la grève économique, car la première n'est que le complément indispensable de la seconde. Et n'avons-nous pas, justement, pour nous faciliter cette besogne, nos syndicats professionnels, nos unions de métiers qui peuvent devenir autant de moyens de résistance au militarisme, autant de foyers d'agitation contre les crimes de la caserne et les crimes de la guerre ? Si chacun de ceux qui font partie de ces groupements devenait conscient de son devoir en face du militarisme, crois-tu que nous ne serions pas bientôt les plus forts et les maîtres d'agir à notre guise?

C'est à ce résultat qu'il faut viser. Mais pour aboutir à ce résultat une propagande incessante est nécessaire, tu le comprends bien. Et c'est là une tâche qui

regarde les plus intelligents, les plus dévoués, les plus conscients, en un mot Télite des travailleurs I Or, j'espère que si tu as bien compris tout ce que je t'ai dit dans ma lettre, tu voudras être, dès aujourd'hui, dans ton coin, l'un des bons ouvriers de cette tâche.'

Ton vieux camarade,

Cdarles Albert.

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