ACTE PREMIER
La TréMoïzze. Et, vive Dieu! vous avez bien raison!—Je ne sais, Monsieur, ce que l’on nous réserve ici à tous les deux; mais, si nous en sortons, voici deux bras et un cœur tout à votre service!
Rysoor. Merci, monsieur le Marquis! mais ce qui nous attend est clair! on vous relâchera et je serai mis à mort.
La TRÉMoOïÏLLE. Parce que?
Rysoor. Que sais-je? On m’accusera, par exemple, d’être sorti de la ville, au mépris de l’édit qui défend d’en franchir les portes, sans une permission spéciale du duc d’Albe.
La TRÉMoïÏLLE. Ah! il y a un édit... portant cette défense? ;
Rysoor. Et dix-sept autres, avec une pénalité des plus simples! Pour tous les cas, la mort!
La Trémoïzze. Et pour celui-là aussi?
Rysoor. Et pour celui-là aussi!
La TRÉMoïÏLLE. Mais c’est effroyable!
Rysoor. Voilà le régime sous lequel nous vivons, monsieur le Marquis, depuis que le duc d’Albe a supprimé toutes nos lois, et bâti sur leurs débris ce tribunal inique, infâme, qu’il appelle le Conseil des troubles, et que nous appelons, nous, le Conseil de sang.—Tenez, il y à pis: voyez-vous ce placard jaune et noir, là-bas, sur ce pilier?
(IT indique le premier pilier à gauche.)
La TréÉMoïLLE. Oui!
Rysoor. Eh bien, voici ce qu’il porte, et j'ai dû le relire trois fois avant d’y croire... (Au nom du Saint- Office et du Roi, le duc d’Albe, capitaine général, décrète: Tous les habitants des Pays-Bas...» Vous m’entendez bien, je dis tous les habitants des Pays-Bas. (sans
distinction de rang, d’âge ni de sexe... sont condamnés à mort comme hérétiques!...»
La TRÉMoïLLE. Tous les habitants?
Rysoor. Tous. trois millions d'hommes jugés d’un trait de plume!
La TrÉMoïLLE (gagnant la gauche pour voir le placard). C’est de la folie!
Rysoor. Oui, mais quelle procédure expéditive! Plus d’interrogatoire ni de témoins! tout homme arrêté peut être exécuté à la minute. il est condamné d'avance!
LA TrémoïLze. Monsieur le Comte, sommes-nous dans les Pays-Bas ou dans l’enfer?
Rysoor. Ah! le roi Philippe a trouvé son homme!— À ce despote maniaque et sombre, il fallait ce valet fanatique et sanguinaire qui n’a d’humain que le visage!
Si... je me trompe! il est père, cet homme, et bon père. Il a une fille et il l'adore! Elle languit et se meurt d’épuisement, et il s’en désole!.. Le ciel même de leur Espagne ne sauverait plus cette malheureuse enfant dont les jours sont comptés. Celui de Bruxelles, humide et froid, les abrège.. Et ce père... voilà bien où Dieu se retrouve! ce père désolé travaille lui-même à presser l’agonie de son enfant! Ces massacres, ces horreurs sans nom, désespèrent cette pauvre jeune fille, charitable et bonne, et ce désespoir l’achève! (Châtiment céleste! qui punit le bourreau dans le père; chaque coup qu’il frappe, frappe son enfant au cœur... et plus il nous tue, le monstre! plus elle en meurt!
La TRrÉMoïLLE. Et cette nation consent à mourir comme elle, de langueur, d’épuisement?.… Et trois millions d'hommes condamnés en bloc ne se sont pas encore rués sur ce forcené pour le mettre en pièces?