LES APOLOGISTES GRECS. — THÉOPHILE DANTIOCHE
Ses trois livres à Aulolyque, composés au commencement du règne de Commode, en 180, furent plusieurs fois interrompus. Ils doivent leur origine aux observations moqueuses qu'un païen nommé Autolyque , personnellement connu de révèque, s'était permises à propos de Dieu et de la résurrection.
Dès le début de son apologie, on sent qu'on a affaire à un savant de haute volée, à un chrétien ferme et résolu. Il commence ainsi :
« Une bouche éloquente et un beau langage s'attirent la gloire et les louanges des hommes vulgaires, dont le sens corrompu aspire à la vaine gloire. Mais l'ami de la vérité dédaigne les ornements du langage pour s'occuper du fond et de la nature du discours.
» Comme tu m'as accablé d'un vain bruit de paroles en me vantant tes dieux de pierre et de bois, des dieux coulés en bronze, taillés dans la pierre ou peints sur la toile, des dieux qui ne voient ni n'entendent, et que tu m'as appelé chrétien d'un air de mépris, comme si je portais un méchant nom, je confesse que je suis vraiment chrétien, et que ce nom agréable à Dieu, je le porte dans l'espoir de devenir semblable à Dieu ; car son nom ne m'est pas à charge, ainsi que tu le penses.
» Que si tu me dis : Montre-moi ton Dieu (comme je t'ai montré les miens), je te répondrai : Montre-moi l'homme que tu es et je te montrerai mon Dieu. Montre-moi que les yeux de ton àme voient et que les oreilles de ton cœur entendent. Tous les hommes sans doute ont des yeux, mais chez plusieurs ils sont couverts de ténèbres et ils ne voient point la lumière du soleil. Mais de ce que les aveugles ne le voient point, cesset-il de briller ? »
Théophile prouve, dans le premier livre, que Dieu ne peut être vu des yeux du corps, ni décrit quant à sa forme ; mais nous pouvons, si notre œil spirituel est pur, le voir par ses œuvres, par la manière dont il dirige le monde ; nous pouvons le voir aussi dans l'autre monde (ch. ni-vu). « De même qu'on ne peut voir la figure de l'homme dans un miroir couvert de rouille, ainsi l'homme ne saurait voir Dieu quand le péché est en lui » (ch. u). Sur la résurrection, Théophile invoque le témoignage du Dieu qui nous a créés, et signale les analogies que ce dogme rencontre au sein de la nature et jusque dans
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les fables des païens. << Quoi ! s'écrie-t-il, vous croyez que des idoles faites de mains d'hommes sont des dieux et opèrent des prodiges, et vous douteriez que Dieu votre Créateur ait le pouvoir de vous rappeler à la vie » (ch. vm) ? Certain de l'avenir par le passé et le présent, je crois et j'obéis à Dieu. Obéissez-lui et ne soyez pûint incrédule, de peur que, incrédule maintenant, vous ne soyez amené à la foi par le tourment des peines éternelles (ch. vui-xiv).
Autolyque ayant manifesté le désir d'être instruit plus à fond, Théophile dévoila dans un second livre les absurdités et les contradictions des païens (ch. n-vui). Quelle difTérence, s'écrie-t-il, entre leurs philosophes et les prophètes ! Ceux-ci, en prédisant les événements futurs, ont été « inspirés de Dieu ; Dieu lui-même a été leur précepteur » (ch. ix); or ils enseignent unanimement que « Dieu a tout tiré du néant » (ch. x). Théophile rapporte ici l'histoire des six jours de la création (ch. xi-xxni). « Dieu n'est pas responsable de la chute d'Adam dans le paradis (ch. xxiv) ; il voulait éprouver son obéissance » (ch. xxv). « Dieu n'a créé l'homme ni mortel ni immortel, mais capable de l'un et de l'autre ; s'il inchnait du côté qui le conduit à l'immortalité, il la recevrait de Dieu en récompense de l'observation de ses commandements; si, par sa désobéissance, il penchait du côté qui conduit à la mort, il deviendrait lui-même l'auteur de sa mort. Dieu a fait l'homme libre et maître de ses déterminations » (ch. xxvn). La suite de l'histoire des premiers hommes et de leurs descendants ne se trouve point dans les auteurs païens, mais dans les prophètes, qui nous ont transmis, avec une parfaite unanimité, une morale magnifique. Leurs doctrines sont en parties confirmées par les sibylles et par les poètes, qui enseignent également l'éternité des peines (ch. xxvui-xxxvui).
Autolyque ne paraissant pas encore pleinement satisfait, Théophile s'attache à lui prouver, dans le troisième livre, que « la sainte Ecriture est plus ancienne que les traditions de Manéthon sur l'Egypte, qu'elle remonte même bien au-delà de la mythologie grecque, par conséquent que les vérités chrétiennes ne datent pas d'hier (ch. i - iv et ch. xvi - xx[x). Puis il revient encore aux contradictions des mythologues et des poètes païens, aux calomnies qui circulent sur les chrétiens et qu'il renvoie aux païens eux-mêmes. Vos actes et vos
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doctrines, leur-dit-il, sont pires que ce que vous imputez aux chrétiens, et pourtant vous ne craignez pas de les attribuer même à vos dieux (cli. v-viii). Les chrétiens, au contraire, enseignent unanimement « qu'il n'existe qu'un Dieu, créateur de l'univers ; ils savent que c'est lui et lui seul qui dirige tout par sa providence. Ils ont aussi reçu une loi sainte, dont l'auteur est le vrai Dieu, qui leur a appris à pratiquer la justice, la piété et la bienfaisance » (ch. ix). Il développe ensuite, en s'appuyant presque toujours sur l'Ancien Testament, les devoirs attachés à chaque vertu, la nécessité d'être chaste de pensées et d'actions, d'aimer ses ennemis (ch. x-xiv). Les chrétiens sont tellement étrangers aux crimes de l'inceste et des festins de chair humaine, qu'ils n'assistent pas même aux spectacles et aux combats des gladiateiu-s. « La tempérance habite au milieu deux ; ils honorent la continence, ils gardent l'unité du mariage. Os embrassent la chasteté, bannissent de leurs demeures l'injustice, extirpent le péché, exercent la justice, pratiquent la loi et confessent le vrai Dieu. Chez eux la vérité domine, la grâce vivifie, la paix protège, la parole sainte conduit, la sagesse enseigne, la vie triomphe et Dieu règne » (ch. xv).
Il n'en est pas ainsi chez les Grecs ; ils n'ont point de véritable histoire, parce qu'ils s'occupent non pas de Dieu, mais de choses vaines et inutiles. Us ont beau alléguer souvent Homère, Hésiode et autres poètes ; ils ne parlent jamais de la magnificence du Dieu unique et éternel ; ils le dédaignent même et persécutent ses partisans jusqu'à la mort. « Lis donc avec soin nos Ecritures, afin que tu aies un symbole et un gage de la vérité. »
Saint Jérôme {Catal., ch. xxv) vante la richesse du style et les agréments de la diction de Théophile.
Doctrines et opiniom particulières de Théophile d'Antioche.
1 . L'homme peut arriver à la connaissance de Dieu par le spectacle de la nature; mais sa raison et sa volonté, obscurcies et corrompues par le péché, sont un obstacle à la connaissance des choses divines, « en sorte que l'homme, enfermé pour ainsi dire dans la main de Dieu avec tout le reste de la créatien, n'arrive pas cependant à le connaître » (liv, I, ch. v), témoins les contradictions et les erreurs de la mythologie,
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Nous avons besoin d'une révélation indirecte pour acquérir de Dieu une connaissance précise et suffisante. « Le Père et le Créateur de l'univers n'a pas délaissé le genre humain, mais il lui a donné la loi, il lui a envoyé les prophètes pour l'instruire, afin que chacun rentrât en soi-même et ne reconnût qu'un seul Dieu » (liv. Il, ch. xxxiv). Voilà le Dieu qu'il faut croire.
2. Comme la foi des chrétiens en un Dieu invisible et à la résurrection des morts paraissait choquer Autolyque, Théophile lui répond que la foi n'est pas particulière aux chrétiens, mais qu'elle est la base de tout, dans la vie commune comme dans la science : « Pourquoi ne voulez-vous donc pas croire ? Ne savez-vous pas que, dans toutes les affaires humaines, on commence par la foi ? Le laboureur confie sa semence à la terre ; il ne moissonnerait rien s'il ne semait pas de confiance. Le malade ne peut être guéri qu'en croyant au médecin ; le disciple ne peut s'instruire qu'en donnant sa confiance à un maître » (liv. I, ch. viu).
3. Dieu, en soi, est caché ; il ne peut ni être renfermé dans une image, ni conçu par l'esprit, ni vu des yeux du corps. Les termes de lumière, puissance, providence, souveraineté, Seigneur, n'expriment pas son essence. Cependant il nous a été manifesté par son Fils. Théophile, tout en se rattachant à saint Jean, i, J-3, dans son explication des rapports du Père et du Fils, se rapproche beaucoup des idées de Philon sur le Xôyo; èv^tâQîToç et jrpo-fopiy.o;, du Diou caché et révélé, comme luimême s'exprime. Sans être toujours parfaitement clair quand il traite de la personne ;du Saint-Esprit, cependant il la distingue nettement du Père et du Fils, sous le nom de Sagesse : « Dieu a engendré avec la Sagesse le Verbe caché en lui, en le produisant hors de son sein avant la création de l'univers. Lors de la création du monde, les prophètes n'existaient pas encore, il n'y avait que la Sagesse de Dieu et son saint Verbe, qui a toujours été avec lui » (Uv. Il, ch. x). Ces paroles : « Créons l'homme, » Dieu ne les a adressées à personne qu'à son Verbe et à sa Sagesse (liv. I, ch. vu). Théophile, fait de l'expression trmùé, dont il s'est servi le premier, un heureux emploi, et il considère les trois jours qui précèdent lu création de la lumière comme des figures de « la trinité de Dieu, du Verbe et de la Sagesse » (liv. II, ch. xv).
4. L'auteur dépeint en ces termes l'influence sociale du christianisme : « Comme la mer, si elle n'était point alimentée par l'affluence des fleuves et des sources, serait depuis longtemps desséchée par les sels qu'elle renferme ; ainsi le monde, s'il n'avait pas eu la loi de Dieu et les prophètes pour répandre sur lui la justice, la douceur, la miséricorde et la doctrine do la vérité, aurait vieilli dans le mal depuis longtemps, et serait étoufl'é dans la multitude des péchés. Comme il y a dans la mer des îles habitables, pourvues d'eau douce, fertiles, avec des rades et des ports propres à servir de refuge à ceux qui sont battus de la tempête ; de même Dieu a distribué dans l'univers, comme sur une mer orageuse, les différentes Eglises comme autant d'îles sûres et commodes où se consei've le dépôt de la saine doctrine et où se réfugient tous ceux qui veulent se sauver du naufrage et se dérober aux foudres de la justice divine » (liv. II, ch. xiv).
§ 23. Herniias le Philosophe.
Voir les Prolégomènes de Maran, Gallandi et Otto (t. IX, cum Meliton. et alior. apolog. fragm.), et l'édition du Ata(Tup(A6c de Menzel, Lugd, Batav., 1841.
L'opuscule du philosophe Hermias intitulé : les Philosophes grecs raillés, en dix chapitres, ou Irrisio gentilium philosophorum, compte parmi les plus anciennes apologies grecques. La vie d'Hermias nous est complètement inconnue, et l'on n'a que des conjectures sur l'époque où il vécut. A en juger par un passage du discours de Tatien, ch. xxv, qu'il semble avoir eu sous les yeux, et par le tableau animé qu'il fait des erreurs et de la conduite des philosophes, on est autorisé à conclure qu'il vivait dans un temps où les philosophes jouissaient encore de tout leur crédit, c'est-à-dire au troisième siècle. Quelques-uns l'ont confondu avec l'historien ecclésiastique Hermias Sozomène; mais la différence de style et de méthode suffirait seule pour condamner ce sentiment.
Armé de ce texte de saint Paul : « La sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu » (/ Cor,, ni, 19), Hermias passe en revue les diverses erreurs des philosophes païens et les raille avec beaucoup de sel et d'esprit. Voici comment il met en
saillie et tourne en ridicule leurs plus grossières contradictions : Si nous leur demandons ce que c'est que lame. Démocrite nous dira que c'est un feu, les stoïciens une substance aérienne, Heraclite un mouvement, Hippon une eau reproductive, Critias du sang, Dinarque une harmonie. Les uns croient que c'est une vapeur distillée par les étoiles, les autres un souffle, l'élément des éléments, une unité.
Quelle diversité d'opinions 1 Mais s'ils ne s'accordent pas sur la nature de l'âme, peut-être s'entendrout-ils sur les autres questions qui la concernent. Eh bien, non. Les uns disent que l'âme ne survit que peu de temps à la mort, les autres qu'elle est immortelle, d'autres qu'elle est mortelle ; ceux-ci la font entrer dans un corps animal, ceux-là la font se résoudre en une fine poussière, d'autres la font émigrer successivement dans trois corps d'animaux, et lui assignent dans chacun un séjour de mille ans. N'est-il pas étrange que des gens qui ne vivent pas un siècle se portent garants pour trois mille ans ! Comment qualifier de telles opinions ? Faut-il les appeler niaiseries, fantômes, extravagances, ou tout cela à la fois ?
Incapables de me dire ce qu'est l'âme, les philosophes peuvent encore beaucoup moins m'enseigner quelque chose de vrai touchant Dieu et le monde. Heureusement, ils sont armés d'un tel courage, — pour ne pas dire stupidité. — qu'ils n'en sont nullement déconcertés.
Si je tombe entre les mains d'Auaxagore, il me dira : Dieu est un être intelhgent ; il est la source de tout ; c'est lui qui ordonne et qui meut ce qui en soi n'a point de mouvement. Mais voici venir Mélissus et Parménide, dont le dernier prend la peine de m'exphquer, et de m'expHquer en vers, s'il vous plaît, que ce qui est, est un être éternel, infini et immobile, et uniforme à tout. Je change d'opinions sans m'en apercevoir, et je plante là Anaxagore; aussi bien j'entends Anaximène me crier de tous ses poumons : Oui, je vous le proteste, tout ce qui existe n'est que de lair; dilaté, il devient de l'eau; condensé, il devient de l'éther et du feu ; par sa vraie nature, l'air est un corps fluide.
Tout-à-coup Protagoras me prenant à part : La limite et la loi de toutes choses, me dit-il, c'est l'homme; ce qui tombe sous les sens est quelque chose ; ce qui ne tombe pas sous les sens n'existe pas même dans les formes de la nature.
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Mais j'entends Thaïes me chuchoter à Foreille : L'eau est l'élément primitif de toutes choses ; tout est composé d'humidité, tout se résout en humidité et la terre nage dans l'eau. Thaïes est le plus anciens des Ioniens, pourquoi ne le croirais-jo pas ?
En face de lui, Platon, le grand, l'éloquent Platon, enseigne que Dieu est le principe de tout ce qui existe, de la matière comme de la forme. Que faire? Ne dois-je point en croire un philosophe qui a construit le char même de Jupiter? Mais j'aperçois derrière lui son disciple Aristote, jaloux de son maître parce que celui-ci a fabriqué le char de Jupiter. Il y a, dit Aristote, deux causes fondamentales : la cause active et la cause passive. La première est l'éther, qui est incapable de recevoir quelque chose d'une autre cause que lui ; la seconde cause se distingue par quatre propriétés : le sec et l'humide, le chaud et le froid. La combinaison et le mélange de ces propriétés produit la variété de tous les êtres.
Je serais presque tenté de lui donner raison ; mais j'entends deux philosophes qui le contredisent ; c'est à en perdre les yeux et les oreilles. Espérons que Démocrite me tirera d'embarras en m'apprenant que les essences primitives des choses, c'est ce qui est et ce qui n'est pas, Tespace plein et l'espace vide. Le plein opère dans le vide par voie de changement et de transformation. — Combien j'aimerais à rire avec ce bon Démocrite, si Heraclite ne me protestait pas, les larmes aux yeux, que le feu, par cela même qu'il a la propriété d'épaissir, d'amincir, d'unir et de séparer, est la cause de tous les êtres.
Je suis saturé, et la tète me tourne comme si j'étais ivre. Que ferai-je ? Epicure me supplie en grâce de ne point dédaigner son admirable système des atomes et de l'espace vide, lorsqu'il est interrompu par Pythagore et ses disciples, qui s'avancent dans un silence solennel, comme s'ils avaient de grands mystères à m'apprendre. Et de fait, c'est bien le plus profond de tous les mystères que celui auquel ils m'initient. Il l'a dit, le commencement de tout, c'est la monade (l'unité) ; ses figures et ses nombres divers sont les éléments, et c'est par ces éléments qu'ils expliquent la nature, la forme et la mesure. Pythagore est vraiment le géomètre de l'univers.
C'en est fait désormais. Adieu patrie, femmes et enfants! Je
vais prendre la mesure de Pythagore, monter dans l'éther et. parcourant toutes les régions de la terre, mesurer et compter tout, afin que Jupiter ne soit plus le seul qui sache et connaisse toutes choses. Ce monde parcouru, j'en explorerai un second, un troisième, un quatrième, un centième, un millième, et ensuite? Tout n'est-il pas ténèbres, ignorance, tromperie grossière ? Faut-il que j'énumère encore les atomes dont se composent les mondes, qui sont eux-mêmes innombrables? Non, je crois qu'il y a quelque chose de meilleur et de plus utile'.
Pour achever le tableau de l'apologétique grecque, nous devons rappeler ici les ouvrages correspondants de Clément d'Alexandrie et d'Origène, qui seront étudiés aux §§ 32 et 33.
§ 26. Ecrits interpolés et falsifiés euiployés dans les apolog-ies.
i. Alb. Fabricius, Codex apocryphm Nov. Test., Hamb., 1719, vol. II, tertio vol. auct. éd. 2*, Hamb,, 1743; Codex apocryph. N. Test., op. et stud. J. C. Thilo, t. 1, Lips., 1 832 ; Tischendorf , AdaApost. apoc, Lips., 1851, et Evang. apocr., Lips., 1853.
1, Evangiles et Actes des apôtres apocryphes, où l'on a prétendu combler les lacunes des Evangiles et des Actes des apôtres, et exphquer le merveilleux qu'ils renferment par des récits habiles quelquefois, mais le plus souvent imaginaires et fastidieux. Il y a là quelques pièces d'une haute antiquité, comme le protoévangile de saint Jacques, qui paraît avoir été connu de saint Justin et de Clément, et qu'on cite sous le nom d'Origène'.
2. Les oracles sibyllins, prédictions attribuées à des femmes connues des païens sous le nom de sibylles (de ^i^o, dialecte éolien, au lieudeôeoo, et de .SuXvj, au lieu de povkei, pour 7T|OoocTtç, qui annonce les desseins de Dieu). Suivant Varron, l'ami de Cicéron, on en comptait dix : celles de Perse, de Lybie, de Delphes, des Cimériens, d'Erythrée, des Sabins, de Cumes, de l'Hellespont, des Phrygiens et des Liburnes. Leurs oracles
< Deutinger, Esprit de la tradition chrétienne, 1 vol., p. 133.
» En allemand par Borberg, Stuttg., 1840, 2 vol. Voir les articles de Mo vers dans VEncyclop. de la Ihe'ol. cath., édit. Gaume, intitulés : Littérature des Apocryphes, et les Pseudoépigraphes de Hofinann,dans la Réal- Bncyclop. de Herzog, 12' vol.
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jouissaient d'un grand crédit. Nous le savons entre autres par les exigences de la sibylle de Cumes, qui demanda à Tarquin la somme de neuf cents pièces d'or pour neuf livres d'oracles, somme qu'elle obtint plus tard pour trois livres seulement, les six autres ayant été brûlés *. Malgré l'aversion des chrétiens pour les oracles du paganisme, des auteurs estimés, tels que Justin, Théophile d'Anlioche, Lactance, saint Jérôme, saint Augustin, etc., n'ont pas craint de dire qu'ils parlaient « sous l'inspiration d'une divinité supérieure , » summi numinis afflatu; aussi leurs prédictions ont-elles été souvent comparées et confrontées avec celles de l'Ancien Testament. L'Eglise elle-même s'est rangée à cette opinion en insérant dans le Dies irse le fameux Teste David ciim slbylla. Les oracles des sibylles ont été détruits par divers incendies du temps de Marius et de Sylla ; ceux qui avaient échappé à ce premier fléau l'ont été sous Néron. Comme ces oracles annonçaient souvent les destinées futures de l'empire romain, les empereurs essayèrent de les restituer en s'aidant de la tradition verbale et des allégories éparses çà et là ; de leur côté, les apologistes chrétiens les ont souvent invoqués à l'appui de leurs doctrines, notamment pour démontrer que le Sauveur du monde avait été annoncé aux païens aussi bien qu'aux Juifs, et que son apparition réalisait les deux ordres de prophéties. Ceux qui subsistent encore aujourd'hui, augmentés des découvertes d'Angelo Mai, comprennent quatorze livres , ou plutôt douze , car le neuvième et le dixième manquent; il sont en hexamètres grecs. Du premier au troisième siècle, les Juifs et les chrétiens les ont ou amplifiés ou interpolés; et déjà avant Jésus-Christ, les Juifs les avaient altérés dans le sens de leurs idées messianiques '. Parmi ces pièces, on remarque surtout le fameux acrostiche : 'Urroxa Xpiarbi 0soO uî6? o-wrijp (Tztx'jpbq, liv. VIII, 217-250, relatif à « la venue de Jésus-Christ pour le jugement dernier. » La littérature chrétienne l'a souvent cité et commenté '. On ne fut pas moins frappé de cet oracle de la sibylle d'Erythrée : « Réjouis-
' Cf. Lactant,, De instit., lib. I, c. vi.
' Cf. Oracula sibyllina, éd. Friedlieb, Lips., i853, renfermanf le résultat de nombreuses recherches historiques, avec des remarques et une traduction en mètres allemands.
' Aug., De civ. Dei, lib. XVIII, c. xxiii et xxvii
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toi, fille, Celui qui a fonde le ciel et la terre habitera en toi et te donnera une lumière immortelle. »
,3. Un autre prophète païen cité fréquemment par les apologistes, Hydaspes, aurait également annoncé Jésus --Christ '. D'après Lactance, il vivait avant la guerre de Troie; selon d'autres, il était contemporain de Zoroastre. Les oracles qu'on lui attribue sont évidemment interpolés. Les apologistes mentionnent aussi Hermès l'Egyptien, auquel les prêtres de ce pays font honneur de tout leur savoir. On l'a surnommé Trismégiste, à cause de ses trois fonctions de roi, de prêtre et de docteur. Les écrits publiés sous son nom n'ont pas été rédigés par lui; on ne lui attribue que le fond des idées. Les chrétiens citaient principalement le dialogue Asclepius (ou .Vo'/ô? -ziltioz), ainsi que le Pœmander. Ce dernier se compose de quatorze traités sur toutes sortes de sujets, reliés les uns aux autres. Le premier, véritable système de philosophie, composé d'abord en grec, n'existe plus maintenant qu'en une traduction latine. Les analogies chrétiennes et les citations de l'Ancien Testament, de même que le mot ô/zooJTtoî, surtout dans le Pœmander, prouvent évidemment que ce morceau a a été interpolé par des chrétiens.
Voir VAscleinas dans l'édition Operum Hermetis, par Ficin, Venet., 1483, souvent réimprimé. Hermetis trismeg. Pœmander, éd. Parthey. Berol., 1834. Mœhler, Patroîogie, p. 953. Kellner, Hellénisme et Christianisme, p. 238.
4. TestamentumXlI patriarcharum. Habilement rédigé dans l'idiome helléniste, et remarquable par ses descriptions, cet ouvrage peut remonter à la fin du premier siècle ou au commencement du deuxième siècle de l'ère chrétienne. Une citation de saint Paul % et la ruine de Jérusalem présentée comme le plus grand châtiment des Juifs, révèlent un auteur chrétien. A l'exemple de Jacob ' expirant, l'auteur met dans la bouche des douze prophètes, à l'adresse de leurs survivants, des exhortations et des sentences prophétiques conformes au caractère que l'Ancien Testament et la tradition juive leur attribuent. Les prophéties , particulièrement expressives , §ur l'apparition du Christ en tant qu'Agneau de Dieu, Sau-
^ Justin, Apolog., I, c. xliv; Clem. Alexand., Siromal., lib. VI, c. v. — 5 / Thess-, II, 16. — ' Gen., c. xux.
veur du monde, premier-né , sur sa passion et sa résurrection, sur la rupture du voile du Temple, montrent que l'auteur visait à faciliter l'introduction du christianisme parmi les Juifs, comme les sibylles l'avaient fait parmi les païens.
Editeurs : Grabe, dans le Spicilegium, tome I; Fabricii Codex apocryphus, t. I ; Gallandi Biblioth.. t. I; Migue, sér. grecq., t. II. Voir des extraits dans Deutinger, Esprit de la trad. chrét., i vol., p. 40.
5. Nous devons encore mentionner ici la correspondance entre Sénèque et saint Paul, dont il a été question autrefois et de nos jours, mais dont l'existence ne s'appuie sur aucune raison solide. Cette correspondance interpolée a été éditée , avec de notables corrections dans le texte, par Kraus, Revue de Tubmgue, 1867, p. 603, puis dans Opéra omnia Senecas, éd. Fickert, Leips., 1842, in-fol., 2 vol.; éd. Haase, Leips., 1852, in-fol., 3 vol. Cf. Fleury, S. Paul et Sénèque, Paris, 1852, 2 vol.; x\ubertin. Etude critique sur les Rapports supposés entre Sénèque et S. Paul, Paris, 1857 ; Holzherr, le Philosophe Sénèque (en allem.), Rastadt, 1848-1859. (Programme du lycée) ; Siedler, Die rel. sittliche Weltanschauung des Seneca, Francf., 1863.