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INTRODUCTION A L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

§ 8. L.a lang^uc et la littérafnrc romaine. — La laugue c( la liU«'ratiire gfrccc|iic.

La langue hébraïque n'était guère propre à servir de véhicule à une religion aussi universelle que le christianisme. Comme les langues sémitiques, elle était généralement trop pauvre et marquée d'une empreinte de nationalité trop exclusive. Elle était, de plus, trop allégorique, trop vague, et n'avait jamais été employée aux investigations abstraites de la science. La preuve de cette impropriété a été fournie plus tard par les cabalistes, qui furent obligés de recourir aux images les plus étranges pour donner à leurs pensées une forme trop défectueuse. Dans la suite, il est vrai, le syriaque et surtout l'arabe finiront par se plier aux exigences de la science, mais ce ne fut pas sans une intervention manifeste de la langue grecque : cela est vrai surtout des Arabes mahométans ; c'est la littérature grecque qui leur a donné, à eux et à leur langue, les instruments de la science.

Il était donc très-naturel que les chrétiens se servissent d'abord de la langue grecque, et lui empruntassent le vêtement dont ils avaient besoin pour leurs idées nouvelles. Par la richesse de ses formes et la tïexibihté de son génie, cette langue se prêtait admirablement aux besoins multiples de la théologie chrétienne. Le peupie grec, doué à la fois du talent spéculatif et du sens pratique, joignant à un goût très-vif pour le beau dans la nature un amour ardent pour sa nation, avait formé une littérature d'une richesse incomparable ; nous allons y jeter un rapide coup d'œil.

Le dernier écrivain qui ait retracé l'histoire de la littérature grecque, Bernhardy', la divise dans les six périodes suivantes : 1. des éléments de la littérature grecque jusqu'à Homère; 2. depuis Homère (950 ans avant Jé.sus-Christ) jusqu'aux guerres des Perses, ou littérature des thfférentes tribus; 3. depuis les guerres des Perses (490 ans avant Jésus- Christ) jusqu'à Alexandre le Grande apogée de la littérature attique ; 4. depuis Alexandre le (îrand (336-323 avant Jésus- Christ) jusqu'aux empereurs romains; o. depuis Auguste jusqu'à Justinien ou à la littérature des sophistes, ou fm de la

^ Esquisse de la liUerature grecque, avec une revue comparative de la lillc' rature romaine, 2» édit. Halle, 18o2, un vol. (eu allemand).

philosophie spéculative et de la littérature païenne chez les Grecs; 6. depuis Justinien (527-566 après Jésus-Christ) jusqu'à la prise de Constantinople (1453), ou littérature byzantine chez les chrétiens.

Dans les différents domaines de cette littérature, le point culminant a été atteint, en philosophie, par Platon et Aristote, en histoire par Hérodote, Thucydide et Xénophon, en éloquence par Démosthène et Isocrate, eu poésie par Pindare, Eschyle, Sophocle et Euripide. Tous appartiennent à la troisième période. A partir de là, la httérature perd de son éclat, surtout depuis que, à la suite des conquêtes d'Alexandre, le théâtre des grands succès de l'éloquence eut été transporté d'Athènes à Alexandrie, où la littérature grecque allait encore recevoir des Ptolémées une dernière et énergique impulsion.

On ne saurait nier, toutefois, que la langue hébraïque n'ait eu sur la littérature chrétienne une influence considérable. Plusieurs siècles déjà avant Jésus-Christ, les Juifs, devenus un peuple commerçant, entretenaient de fréquentes relations avec les nations étrangères, surtout avec les Grecs. Or il était naturel qu'ils se ressentissent de leur contact avec la langue et la civilisation grecque. Non-seulement les nombreuses colonies juives qui s'étaient fixées dans des villes greccpies ou seulement grécisées, adoptèrent la langue grecque, mais dans leur patrie même, dans l'ancienne et orthodoxe Judée, les Juifs eurent une peine infinie à détourner les dangers que l'hellénisme faisait courir à leur croyance.

Les Juifs et les Syriens qui séjournaient à l'étranger apprirent surtout le grec dans leurs relations extérieures; et ainsi se forma parmi eux un dialecte vulgaire rempli d'hébraïsmes et conservant les propriétés du dialecte alexandrin. Alexandrie était effectivement le siège principal de lémigration juive. Ce dialecte, appelé helléniste, y prévalut aussi dans la littérature, et 28 i ans avant Jésus-Christ, l'Ancien Testament y fut traduit en grec, par les Septante, dans cette forme hébraïsante; on écrivit même dans ce dialecte les autres livres de la Bible qui furent composés plus tard, tel que le livre de la Sagesse et deux livres des Machabées. Plus tard encore, lorsque les deux savants juifs PhUon et Flavius Josèphe, celuilà né vers l'an 20 avant Jésus-Christ, celui-ci 37 ans après

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Jésus-Christ, écrivirent dans cet idiome, la langue hellénique avait déjà pris une place durable dans la littérature. Les apôtres eux-mêmes et leurs disciples étaient d'autant plus portés à s'en servir que leurs prédications s'adressaient de préférence aux communautés juives hellénisantes des villes où ils pénétraient. C'est là aussi ce qui explique pourquoi dans la suite la littérature grecque chrétienne fut surtout composée dans cet idiome', et pourquoi enfin on trouvait si peu de chrétiens grecs qui écrivissent purement le grec. Outre Alexandrie, il y avait encore trois autres centres importants de littérature hellénistique : c'étaient Antioche, capitale de la Syrie et de la Macédoine, puis Pergame et Tarse.

Quand la littérature chrétienne fit son apparition, la période de fécondité était passée chez les Grecs païens. En dehors de la cohue des grammairiens, des rhéteurs et des sophistes, on ne voit plus paraître d'historiens qu'à de rares intervalles, tels que Polybe et Diodore de Sicile; seules, les mathématiques, la géographie et l'astronomie fournissent encore des œuvres sérieuses. A la fin cependant on vit surgir encore, sous l'influence incontestable du christianisme, les philosophes néoplatoniciens, qui, au sixième siècle après Jésus-Christ, disparaissent de l'histoire de la littérature grecque, et avec eux l'érudition païenne.

Après les Grecs, ce sont les Romains, si puissants au point de vue matériel et politique , qui jouent le principal rôle dans le christianisme. La littérature romaine se divise communément en cinq périodes^ : la première commence à la construction de Rome et s'étend jusqu'à Livius Andronicus, environ l'an 515 de Rome, après l'heureuse issue de la première guerre punique : débuts poétiques insignifiants, maigres chroniques, peu de recueils de lois. La seconde période s'étend depuis rintroduction de la littérature grecque et la naissance d'une littérature romaine d'imitation, jusqu'à Cicéron (an 648

^ Winer a fait connaître de nos jours les propriétés de cet idiome dans sa Grammaire de l'idiome du Nouveau Testament, Leipz., 1832; 0'- édit., IJ^oo. Cf. Beelen, Grammalicu çjrxcitatis N. Testam., quam ad G. Wineri librum composuit. Lov., 1837. Clavis N. Testam., édit. Walh, Lips., 1829. Lexica, de Bretschneider, Lips., 1820. Schirlitz, 1822. Wilke et Loch, Ratisbonne, 1838.

» Ba-'lir, Hisl. de la litter. rom., 3" édit., 1813, 4 vol.; l'f vol., p. 28-7i. Bernbardy, Esquisse de la liller. rom., i' édit, Braunscbw., 1863.

de Rome) ou jusqu'à la mort de Sylla (an 676 de Rome). Ses principaux écrivains sont : Livius Andronicus, Naevius, Ennius, Pacuvius, Attius; parmi les poètes comiques : Plante, Térence, Cœcilius Statius, L. Afranius, S. Turpilius, Fabius Dossenus, etc., le satirique Lucilius, le poète Lucrèce, Caton le Censeur, etc., outre des annalistes et des orateurs dont les œuvres, comme celles de la plupart des auteurs nommés, ne nous sont point parvenues. La troisième période, sm-nommée l'âge d'or, comprend le temps qui s'est écoulé depuis Cicéron à la mort d'Auguste (an 16 après Jésus-Christ). Ici, la formation de la langue sur des modèles grecs paraît achevée; malheureusement, la sève nationale et romaine est tarie, et l'on ne voit plus se développer de poésies vraiment patriotiques. En général, et dans toutes les branches de la science, la littérature tourne à la rhétorique et à l'emphase ; et comme les Romains ont un goût très-prononcé pour les choses pratiques, ils se portent de préférence vers les sciences d'une application immédiate. Cicéron avouait lui-même que c'était à la philosophie qu'il était redevable de sa gloire et de son talent d'orateur, et que s'il l'avait cultivée, c'était surtout en vue de ce résultat'.

Les principaux auteurs qui fleurirent dans cette période sont : Varron, Cicéron, J. César (outre Hirtius et Oppius), CornéUus Népos, Virgile, Horace, Ovide, Catulle, Tibulle, Properce, Tite-Live, Salluste, Yitruve, Laberius, P. Syrus, Cornélius Severus, Manilius, Gratius.

Quatrième période, ou âge d'argent. De nos jours, cette période a été prolongée à juste titre jusqu'à la mort de l'empereur Trajan (117 ans après Jésus-Christ), et même jusqu'au règne d'Antonin le Pieux (138 après Jésus-Christ); elle renferme les auteurs suivants : Phèdre, Quinte-Curce, Velleius Paterculus, Yalère Maxime, Celse, Scribonius Largus, les deux Sénèques, Perso, Lucain, Asconius Pedianus, Columella (Palladius), Pomponius Mêla, Pétrone, Quintilien, les deux Plines, Juvénal, Suétone, Tacite, Fromentin, Flore, Valérius Flaccus, Silius Italicus, Martial, Justin, Aulu-GeJle, Terentianus, Sulpicia. Cependant ces auteurs n'étaient guère qu'un écho des âges précédents. II est vrai que sous quelques empereurs, tels que Yespasien, Trajan, Adrien, Antonin le Pieux

^ Tusciilan., disp. i, § 6.

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et JMarc-Aurèle, on fit beaucoup pour la culture des sciences en instituant des bibliothèques et des écoles publiques, au lieu des établissements privés qu'on avait eus jusque-là, en rémunérant les sophistes et les grammairiens; mais on ne parvint pas à leur donner une nouvelle splendeur. Les historiens qui ont suivi Tacite, si l'on excepte Ammien, ne sont que de fades compilatem*s, et l'éloquence, après l'extinction de la vie publique, dégénérera comme chez les Grecs en un vain étalage de paroles recherchées et prétentieuses.

La cinquième période s'étend depuis Ântonin le Pieux jusqu'à Honorius et à la conquête de Rome par Alaric (4i0 après Jésus-Christ). Arrivée là, la littérature romaine païenne marche à grand pas vers sa décadence.

§ 9. Dos rapports de la liUcrafnre païenne avec la IHléradire ebréfienne chez les firccs et les Romains.

Les langues orientales et les langues celtiques ayant disparu presque complètement de l'empire romain , les deux langues grecque et romaine se présentaient naturellement pour servir de canal à la pensée chrétienne. Mais tandis que le latin n'était parlé que dans le centre et dans le nord de l'Italie, dans la moitié occidentale du nord de l'Afrique, dans l'Espagne et la Gaule, puis dans les régions hautes et moyennes du Danube ; non-seulement le grec dominait dans toutes les autres parties de lempue romain, et, dans plusieurs provinces, existait simultanément avec la langue latine, dans le sud de la Gaule, par exemple ; mais c'était lui encore qui défrayait les relations des peuples dans le monde entier : Grœca lerjuntur in omnibus fere gentibus, latina suis finibus, exiguis sans coniimntur, disait Cicéron en son discours pro Archia poeta. A Rome même, la langue grecque conserva la prépondérance dans le commerce journalier et dans la Uttérature jusqu'au commencement du cinquième siècle, circonstance importante pour la patrologie, car nous verrons des hommes tels que saint Clément, Hermas, Hippolyte, Cassius, etc., écrire en grec dans la capitale même de l'empire romain. Minutius Félix et TertuUien, sur la fin du deuxième siècle, sont les premiers auteurs chrétiens qui aient écrit en latin.

C'est à coup sur par un dessein providentiel que les deux plus illustres peuples de l'antiquité païenne sont parvenus, avant la prédication de l'Evangile, à élever leur langue à un si haut point de perfection. Pour apprécier ce fait à sa juste valeur, il suffit de jeter les yeux sur un ordre de choses entièrement opposé, sur l'état encore barbare des Germains, à qui il fallut un laps de plusieurs siècles pour former une littérature chrétienne.

La religion chrétienne trouva dans ces deux vieilles langues de quoi contenir toute la plénitude de sa nouvelle doctrine, et c'est là qu'elle devait puiser dans la suite des âges les formes qui répondraient le mieux à ses idées ; car les termes les plus nécessaires manquaient encore pour exprimer les doctrines et les idées fondamentales qui sont comme le noyau du christianisme; aussi les païens trouvaient-ils ces doctrines nouvelles et étranges. Le christianisme révéla dans cette circonstance l'énergie vitale dont il était doué en imaginant, pour rendre complètement sa pensée, des expressions nouvelles, telles oue "piàç, ojTÎa, ■jirô'na.TLç, TZfjÔTomo-J , biiooitcnoç, Biozôy.rji; , èvKV^/pojTrïjTt; , -:vayyi/iov , /âpt.; , y.yjzcpio'j , zxTvzuofpOTiJVYt , trinitas,

redemptio, gratla, sacramentum , etc.

Ce qu'on peut dire de l'idiome helléniste par rapport à la langue grecque, c'est-à-dire qu'il aida à la formation d'une langue sans perdre son caractère, peut se dire aussi du dialecte africain en ce qui concerne la langue latine. Comme les premiers et les plus marquants des auteurs chrétiens qui écrivirent en latin étaient Africains, leur dialecte a marqué de sa ^Ive empreinte les formes de langage adoptées dans TEgiise occidentale'.

C'est aussi pour cette raison que le christianisme a le mél'ite d'avoir puissamment contribué au maintien comme au progrès de la langue et de la littérature ancienne. Le christianisme s'étant servi pour propager ses idées des deux langues grecque et latine, et dautre part, la pratique de ces deux httératures étant le meilleur auxiliaire de la culture intellectuelle, ces deux langues sont restées constamment en usage. Ajoutez à cela que les chrétiens, en multipliant les copies des classiques païens et en les transmettant aux âges

' Léopokl, Des cau?,e& de la corruption du latin, surtout dans les saints Pères; Revue de théologie histor., de Illgen, 8' vol., p. 12-38.

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