‹ Pau, Eaux-Bonnes, Eaux-ChaudesChapitre 15 sur 46 · DÉPENSES EXTRAORDINAIRES · texte numérisé non relu

DÉPENSES EXTRAORDINAIRES

Frais de régie extraordinaires, remise exceptionnelle du receveur

municipal, honoraires d’architecte.

Construction d’une fontaine, d’une chambre de sûreté, achat de

réverbères.

Intérêts de sommes empruntées.

Travaux de captage des sources.

Ouverture d’une me à ia source d’Ortbeig.

Travaux d’escarpement.

Excédant des recettes sur les dépenses pour l’année 1837. 34,131 »

Que conclure de ce budget?

1° Qu’il ofl're exceptionnellement un chiffre considérable motivé par des ventes de terrains ;

2“ Que d’un côté, l’établissement a contracté des emprunts dont il sert l’intérêt, pendant que, d’un autre côté, il a placé des fonds au Trésor, dont il touche l’intérêt. D’où il résulte qu’il convient de faire cesser au plus tôt cette position anormale et de se liquider ;

3“ Que les recettes ordinaires sont bien supérieures aux

dépenses ordinaires, et permettent d’introduire des améliorations réclamées depuis longtemps.

4“ Enfin, qu’après avoir dépensé, pendant l’année 1857, 13,870 fr. pour capter les sources, il est temps de dépenser quelques billets de mille francs pour capter les baigneurs et les touristes.

Chapelle. — Cette chapelle d’un style simple et sévère est située à l’extrémité du village des Eaux-Bonnes. Sa constrac- , tion en marbre gris bleu lui donne un aspect en harmonie avec sa destination. Édifiée en 1829, elle coûta 25,000 fr. A cette époque, elle était bien suffisante pour les cérémonies du culte ; mais elle est devenue beaucoup trop petite depuis, grâce à l’affluence toujours croissante des étrangers. On avait cherché d’abord à l’agrandir au moyen d’une tente en coutil, dressée tous les dimanches. Ce vestibule improvisé s’avançait du poi’che jusque sur la petite place qui le précède, et mettait à l’abri du soleil ou de la pluie les I fidèles nombreux qui ne pouvaient trouver place dans l’intérieur. Plus tard, le département l’a augmentée de deux cinquièmes environ , en faisant construire deux bas côtés de chacun 4 mètres 10 cent, en carré, dans lesquels on communique par des arcades en plein cintre, percées au milieu des murs latéraux de la nef. Faites dans des proportions trop restreintes, ces annexes n’ont pas tardé à être, elles aussi, insuffisantes. 11 eût fallu les prolonger dans toute lajongueur du bâtiment; au lieu des fenêtres qu’on pratiquait, ouvrir des portes qui facilitassent l’accès de ces bas côtés, dans lesquels les premiers arrivants se décident | rarement à se placer, et qui souvent sont vides quand le reste de l’église est entièrement rempli. Aux observations que je me suis permises à ce sujet, on m’a objecté des obstacles de symétrie architectm-ale ; selon moi, cependant.

il eût mieux valu sacrifier quelque chose de la régularité et s’arranger de façon que tout le monde pût assister aux cérémonies du culte, ailleurs que sur la place publique.

Que de fois il m’est arrivé d’entrer dans ce lieu saint, alors que les lueurs douteuses du jour qui s’éteint inspirent plus de mélancolie et de recueillement! J’allais, pour des êtres bien chers, demander, avec des prières que mon cœur seul me dictait, des espérances que la science humaine, que l’affection du docteur n’osaient plus me donner; toujours je trouvais là des mères, des épouses, des filles, priant, pleurant sur les objets de leur tendresse. Croyez-m’en, toutes les larmes ne sont pas tombées sur la pierre froide ; il en est qui sont montées jusqu’à celui qui rendit à la vie la fille de Jaïre. Croyez-m’en, plus d’un enfant fut racheté par la prière de sa mère. Oh 1 qui que vous soyez, entrez un jour dans cette modeste chapelle, au moment où vous ne rencontrerez que la douleur prosternée, que la faiblesse appelant à son secours le Tout- Puissant ; si votre âme n’est pas émue, si une prière ne vous vient pas au cœur, je vous plains, vous devez être un méchant homme 1

Quelques tableaux offerts par la reconnaissance ornent l’intérieur de la chapelle; on y remarque au-dessus du maître-autel une copie, formant hémicycle, du tableau de Court, la Vierge des consolations , que possède à Paris l’église Saint-Denis du Saint-Sacrement. A côté sont ; un Christ en prière, et une autre copie assez bien réussie d’après le Raphaël du Musée du Louvre : la Vierge présentant l'enfant Jésus à saint Jean. Il est étonnant que parmi les nombreux étrangers riches qui se rendent tous les ans aux Eaux-Bonnes, un si petit nombre aient pensé à la décoration de l’église.

Dans ces dernières années, les exemples de pieuse libéralité ont été un peu plus fréquents : un Chemin de Croix, de superbes ornements sacerdotaux et des chandeliers d’autel ont été donnés par le fils d’une des meilleures familles d’Espagne, que sa reconnaissance pour les sources et une foi profonde, noble tradition maternelle, ont fait le bienfaiteur du modeste temple. Vous verrez aussi dans le chœur une statue en argent de la Vierge Marie, jadis l’ornement d’un des plus riches couvents de la Suisse, qu’un autre étranger, celui-là Français, envoya il y a quelques années à Bonnes, en souvenir d’un miracle du ciel et de ces eaux qui lui avaient non pas seulement conservé, mais rendu une épouse chérie. Quoique la chapelle soit desservie comme succursale seulement par le curé d’Aas, néanmoins pendant la saison thermale, surtout à là fin, et à l’époque des vacances, de nombreuses messes se disent tous les jours de la semaine : elles sont célébrées par de jeunes prêtres, par quelques professeurs des séminaires de Bayonne et d’Oloron, venus pour rétablir leur santé que l’étude ou les fatigues de l’enseignement ont détruite, ou bien encore par des prédicateurs arrivant de tous les points de la France, avec l’espoir de redonner une nouvelle force à leur larynx affaibli, et de se préparer ainsi à soutenir encore les luttes de la chaire apostolique.

La commune elle-même s’est un peu piquée d’honneur et a voulu avoir sa part des embellissements. Elle a fait construire une élégante petite chaire et une tribune : cette dernière amélioration, à l’état d’ébauche, mériterait d’être complétée. Encore aujourd’hui, le dimanche, c’est au dehors que, faute de place au dedans, un quart au moins de la population de Bonnes est obligée d’entendre la messe ! Sans doute, en considération des sentiments de piété qui

animent ceux qui s’exposent ainsi aux intempéries d’un climat essentiellement variable, le ciel écarte d’eux ces refroidissements si dangereux pour les poitrines ou les gorges faibles; mais il me semble que l’administration municipale devrait bien aider aussi un peu le ciel en cette matière, et, en élargissant l’église devenue évidemment trop étroite, montrer plus de souci de ceux qui font, en définitive, la fortune du pays.

Bains d’eau naturelle. — A Bonnes, il n’y a pas d’établissement particulier de bains d’eau naturelle. Dans les hôtels de Taverne aîné, de Cazères, à l’établissement thermal, on trouve bien, il est vrai, quelques rares baignoires à la disposition du public ; mais ces ressources sont insuffisantes, surtout au moment des fortes chaleurs, dans un pays où, pendant le traitement des eaux minérales, les eaux naturelles sont souvent prescrites aux malades, Aussi n’est-on pas sûr d’avoir de ces bains quand on veut, et faut-il en certains temps s’inscrire à l’avance. Plus tard, espérons-le, nous verrons s’élever à Bonnes, comme dans les autres localités thermales, un établissement spécial et comfortable qu’on regrette de n’y pas trouver encore.

Boutiques. — Marchands. — Vous venez de visiter l’établissement, la chapelle, le jardin; faisons maintenant une petite promenade intérieure dans le village, pour que vous puissiez juger des ressources qu’il vous offrira.

L’industrie, qui comprend, qui devine ordinairement les besoins de la vie et se charge de les satisfaire, vient tous les ans prendi’e boutique aux Eaux-Bonnes à cette époque.

Vous avez ici des marchands de bijoux, de chapeaux de paille et de feutre, de chocolat, de parapluies et d’ombrelles, des magasins d’épiceries, des établissements de modes et de merceries; un coutelier, Casaban, de Pau,

qui possède dans ce genre un assortiment complet; un coitFeur, Pérez, artiste distingué ; des boutiques de lainages, tricots et étoffes dites de Nay. Cette dernière industrie mérite d’attirer votre attention : vous trouverez chez M. Marchand, dont les magasins situés en face de l’établissement sont, à l’heure du verre d’eau, le rendez-vous habituel des buveurs fashionables, des objets marqués au coin d’une élégance toujours de bon goût. Pour les hommes, ce sont des étoffes de pantalons et de gilets, que vous avez plus d’une fois admirées, j’en suis sûr, dans la rue de la Paix, à l’étalage aristocratique de Spiegelhalter ; pour les dames, des écharpes de soie, dont le faire étrange, véritable nœud gordien, a su défier jusqu’ici toutes les contrefaçons ; et en même temps, des tissus écossais ou rayés, aussi beaux comme laine, aussi souples comme tissu, que ceux de Scott and Adies à Londres, qui, portés ensuite par vous à Paris, belles lectrices, auront ce succès de bon aloi acquis d’avance à tout objet qui sait être original sans cesser pour cela d’être distingué. Croyez-m’en, ce n’est pas de la réclame que je fais ici; c’est l’éloge mérité d’un industriel dont vous êtes à même de juger les produits de visu, et au goût duquel vous rendrez alors la même justice que moi.

Il y a aussi à Bonnes un magasin qu’il vous importe de connaître, d’abord parce qu’if est sans conteste le premier de tous, et ensuite parce que son propriétaire. Mi Auguste Bassy, est un de ces hommes intelligents, pleins d’affabilité et de complaisance, qu’on est heureux de rencontrer n’importe où, mais surtout en voyage. Pour moi, c’est plus qu’une vieille connaissance, c’est un véritable ami. Déjà au chapitre intitulé Pau, j’ai eu occasion de citer son nom, que j’ai fait suivre, vous devez vous le rappeler, de

l’épithète de Tahan de Pau. A la tête du progrès industriel et artistique dans sa ville natale, M. Bassy n’a eu garde d’abdiquer ici ; c’est vous dire assez que ses magasins vous offriront tout ce que vous pourrez humainement désirer ; gants parisiens de Jouvin, éventails espagnols de la Casa del Sol à Séville, marbres et stalactites sculptés de Bagn'eres et de Campan, vues, costumes des Pyrénées ; objets d’étagère ; fournitures de bureaux ; tout est réuni à la fois dans ce petit bazar modèle qui, pendant votre séjour, sera vraisemblablement une de vos galeries favorites.

A l’entrée de la promenade Horizontale, l’industrie marbrière possède plusieurs petites boutiques où, comme chez Bassy, vous pourrez vous procurer des vases, des bracelets, des boutons de manchettes, ou des broches, pz’écieux petits souvenirs qui vous permettront, au retour, de faire des heureux à peu de frais. Je ne vous parle pas des marchands de peaux et de cornes d’isards, de peaux d’ours ; ils promènent dans le village leur industrie errante. Vous les trouverez sous la main quand vous en aurez besoin.

Les négociants nomades qui campent aux Eaux-Bonnes pendant la saison des eaux ne sont pas dans l’usage de faire des baux de 3, 6 ou 9 ans. Au contraire, tous les ans, ils semblent exécuter un chassé croisé général, et vous trouverez une jeune parfumeuse où l’année précédente trônait le classique épicier. Ainsi de suite. C’est pourquoi je me borne à vous détailler ce que vous pourrez vous procurer; ce sera à vous, une fols installé, à découvrir l’endroit exact où chacune de ces industries s’exerce.

Marchands de cannes. — Il est un commerce qui a fait depuis quelques années des progrès étonnants ; c’est celui des cannes. Autrefois, les menuisiers du pays façonnaient, tant bien que mal, des branches de buis, de houx ou de

chêne, que les malades seuls achetaient par nécessité, mais qu’eûtavec raison dédaignées l’élégant touriste, habitué aux merveilles de l’industrie parisienne; aujoui’d’hui, les marchands de cannes forment une corporation spéciale dans laquelle on rencontre de véritables artistes.

Deux choses cependant m’indisposent contre eux : c’est, d’abord, la manière dont ils exploitent leur commerce, ou, si vous aimez mieux, leur art ; c’est ensuite le choix du lieu qu’ils ont fait pour l’exercer. Sur le premier point, je ne saurais trop blâmer l’arbitraire de leurs prix de vente : la foule des étrangers n’est-elle pas grande encore?le chaland se montre-t-il peu empressé? vous pourrez choisir dans tout l’étalage, et le bâton, fût-il le premier de tous les sticks J vous ne le paierez guère plus de 1 fr. 50 ; au contraire, viennent quelques amateurs qui fassent chaque matin, après boire, une visite à la contrée des cannes, aussitôt voilà les prix qui montent follement, et vous êtes obligé de payer 3 et 4 fr. ce que, huit jours avant, on était heureux de vous laisser emporter à moitié prix. En ce qui touche l’emplacement qu’ont adopté ces messieurs, je ne puis m’empêcher de regretter qu’ils aient envahi l’entrée de la promenade Horizontale. Si l’autorité tolère une première fois en cet endroit l’exercice d’une industrie quelconque, elle n’aura pas de raisons pour refuser à d’autres la même pei’mission; et d’ici je vois déjà les abus naître, se multiplier, et la promenade confisquée devenir un bazar. 11 ne manque pas, cependant, de boutiques à Bonnes, où ce commerce pourrait s’étaler avec tout autant d’avantages et de profits.

Tailleurs. — Pécastellàa, Filh'on, Lafitte, viennent de Pau chaque année, pendant la saison. Je vous garantis qu’il est peu d’ateliers de nos tailleurs, dans la capitale, qui

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soient aussi occupés que le sont les leurs pendant deux mois. Ils ont des choix variés de ces mêmes étoffes de laine dont je vous ai déjà parlé quand je vous ai fait visiter les magasins de M. Marchand, en face de l’établissement. Avec ces produits renommés de Luz, de Bagnères et de Nay, ils confectionnent des habillements complets d’une coupe semi-anglaise, élégante et comfortable, et d’un prix réellement peu élevé : ajoutez encore à tous ces avantages réunis celui de pouvoir être vêtu des pieds à la tête en moins de deux jours. Vous pourrez, sans crainte, leur commander des costumes béarnais pour hommes ou pour femmes ; ce sera pour vous, en cas de bal l’hiver, une ressource précieuse, en même temps qu’un agréable souvenir de ce pays.

Celui qu’on appelle ici communément le pire Sanchette, brave et excellent montagnard, est, lui aussi, tailleur de son état. Il l’exerce l’biver à Laruns, dont il est, par parenthèse, un des gros bonnets, et l’été aux Eaux-Bonnes. A Laruns, ses magasins sont situés sur la place ; vous pourrez les visiter dans une de vos courses à cheval ; à Bonnes, vous le trouverez jusqu’au soir dans sa boutique, près du Jardin anglais. Je ne vous dirai pas de vous adresser à lui pour une redingote ou un paletot ; mais si vous désirez emporter un costume du pays, vous ne pouvez choisir un artiste plus distingué. Au besoin, sa connaissance profonde des habillements de toutes les vallées environnantes vous aidera à prendre d’un côté, à laisser de l’autre, à emprunter parci par-là, à tricher un peu, à donner, s’il le faut, un crocen-jambe au costume rigoureux ; avec ses idées, avec les vôtres, vous composerez un délicieux ensemble de costume ossalois de fantaisie qui, soyez-en sûre, ma belle lectrice, vous promet des succès flatteurs. Si vous craignez de ne pas trouver dans le pays d’étoffes assez fines pour confec-

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tionner votre modeste costume de paysanne, dites à Sanchette de vous établir une poupée en grande toilette. Aidée de ce fidèle modèle, rassemblant vos souvenirs, relisant les détails que je vous ai donnés sur les costumes au chapitre de la vallée d’Ossau, vous pourrez, de retour à Paris, dans le silence du cabinet, composer sur ce thème quelque ravissante variation.

Café. — J’allais oublier un établissement qui jouit à Bonnes d’une grande réputation et dont la vogue augmente chaque année : c’est le café de Dorothée. Ne vous attendez pas à y trouver des lambris dorés et des plafonds peints à fresque ; ce n’est ni la splendeur du lieu ni son comfort qui attirent les amateurs, mais uniquement les précieuses qualités du moka qu’on y sert.

Quand il pleut, c’est sur le comptoir rustique d’une boutique en planches; quand il fait du soleil, c’est à l’ombre d’un hêtre centenaire que vous prendrez votre demi-tasse ; et cependant, quelque primitive que soit l’installation, vous n’aurez pas seulement goûté une fois de ce nectar, que si le café est dans vos habitudes, vous serez heureux de venir chaque matin, après déjeuner, augmenter le nombre déjà très-respectable des habitués de Dorothée.

Tir Labeille. — Voici un brave et digne homme à qui je m’intéresse. Labeille a pour moi le mérite d’avoir compris que dans une localité où -l’on a, sauf les instants de sommeil, vingt-quatre heures à dépenser par jour, et souvent de l’argent à jeter par la fenêtre, il fallait offrir aux baigneurs, à ceux qui les accompagnent, une distraction qui les reposât des promenades à pied ou à cheval. Il a donc apporté de Pau quelques paires d’excellents pistolets, des carabines légères et justes, et il nous a donné une seconde édition d’un tir de Paris, avec un peu moins

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(le luxe, ce en quoi il a fort bien agi, et qui eût été un contre-sens dans ces montagnes. L’idée était bonne, le succès l’a couronnée ; mais avec les succès viennent les envieux, et on lui a cherché noise. Au lieu de lui laisser la place qu’on lui avait concédée près de la promenade et où il avait établi jadis son tir, sous prétexte que les détonations effrayaient les malades, on le relégua d’abord dans le voisinage de la Cascade. Bientôt chassé de nouveau, il vint se réfugier derrière l’établissement, et, en voulant punir son triomphe,,on lui en prépara de nouveaux. C’était là que tous les matins, après avoir bu leur verre d’eau ou entre deux verres d’eau"se rendaient hommes de tout âge, jeunes femmes. Jeunes fdles, pour casser la poupée, faire la renommée et tirer à la cible.

Il n’aura pal'joui longtemps en paix de cette heureuse fortune; j’apprends que son établissement, atteint par les travaux du temple protestant, doit disparaître l’an prochain: où ira-t-il cette fois planter sa tente, si tant d’ennuis ne le dégoûtent pas ? C’est ce que j’ignore ; s’il n’a pas dit adieu aux Eaux-Bonnes, vous apprendrez bien vite le lieu de sa demeure, car il est dans le pays aussi connu qu’aimé.

Tir Lissonde. — Pour surcroît de mauvaise chance, la concurrence qui s’attache à tout, est née ici depuis peu pour mon brave ami. Lissonde, l’arquebusier émérite de Pau, vient d’établir un tir derrière l’hotel Courrèges, près la poste aux lettres. Fidèle à mes vieilles amitiés comme à mes vieilles habitudes, je n’ai pas fréquenté l’établissement rival ; mais, si j’en dois juger d’après la réputation bien établie de Lissonde à Pau et les éloges que des amis ont donnés devant moi à son tir de Bonnes, je suis bien sûr qu’il est, comme Labeille, en état de satisfaire les amateurs les plus difficiles en fait d’armes de précision.

Faites donc comme les autres, mesdames, allez vous exercer à manier le pistolet ; humiliez certains fats maladroits que vous terrasserez de tout l’ascendant de votre adresse; vous trouverez toujours et à toute heure une galerie prête à vous applaudir. Déjà accoutumées à ne plus trembler à cheval, perfectionnez voti’e éducation d’amazones. D’ailleurs, quand il pleut et qu’il est interdit de se promener, vous trouverez encore au tir, de l’air, un abri, des causeries gaies, de la distraction en un mot : allez donc souvent chez Labeille ou chez Lissonde ; ils vous donneront un abonnement pourcent coups de pistolet ou de carabine, à raison de 7 fr. 50. Vous avez là de quoi vous amuser longtemps et à bon marché.

Sorciers; devins. — Nos habitants des montagnes conservent, malgré leurs fréquents rapports avec les étrangers, de singulières superstitions qui remontent aux premiers âges, et dont quelques-unes ont résisté aux dominations successives, aussi bien qu’aux révolutions politiques.

Le petit nombre croit encore aux sorciers, aux loupsgarous; et on pourra vous faire voir les endroits où des' esprits viennent danser la nuit par un beau clair de lune. Les fées, vous dira-t-on aussi, se promènent sur la cime des montagnes avec leurs grandes robes blanches. De tout cela, croyez ce que vous voudrez, mais n’y allez pas voir.

Les bronches ou pousouéres, en français les sorcières, jouent encore un rôle important. Douées du don de seconde vue, elles prédisent l’avenir et se trompent rarement, dit-on; malheureusement, ces êtres privilégiés ne peuvent pas être aussi utiles à l’humanité qu’ils le désireraient, parce que, sous prétexte qu’un article du code défend de lire dans l’avenir, M. le procureur impérial et M. le com-

lUX-BONNE!

missaire de police; leur rendent difficile l’exercice de leur science.

Vous n’êtes pas sans désirer quelquefois savoir ce que fait ou pense, loin de vous, une personne qui vous est chère; eh bien, dans un petit morceau de fromage de brebis la sorcièz'e lit tout cela comme un de nos amis de l’Institut qui déchiffre couramment les livres indiens ou chinois, sans pourtant que M. le procureur impérial s’en mêle aucunement.

La bonne Joséphine, cette princesse de si douce mémoire, avait bien aussi cette faiblesse; elle croyait à cette science occulte. Pourquoi donc vous, madame, ne vous laisseriez-vous pas aller à la tentation de l’imiter, et d’espionner un peu quelqu’un qui se croit à l’abri de vos curiosités, caché qu’il est derrière deux cents lieues?

Mais ce don surnaturel et privilégié des sorcières ne paraît pas sur leur figure. Il faut donc que je vous enseigne la manière de vous mettre en rapport avec une d’elles.

Dans une de vos courses, adroitement, en cachette, interrogez votre guide : chacun a sa bronche qui vaut mieux que les autres. Promettez-lui le secret, il ne voudi’ait pour rien au monde faire de chagrin à la pauvre vieille, qui du reste s’en vengerait bien vite. Il vous l’amènera avec mystère. Alors vous apprendrez tout ce qu’il vous tient au cœur de savoir. Et de plus, vous aurez là une distraction utile pour un Jour de pluie.

Montreurs d’ours.— Vous verrez parfois circuler dans le village une demi-douzaine d’ours , gros, petits, jeunes, vieux, qui, comme partout, ont le pi’ivilége de réunir un cercle immense de curieux. Enchaînés et muselés, ils sont conduits par deux ou trois hommes, accompagnés d’autant de chiens.—N’allez pas faire à nos montagnes l’afïront

de croire que dans ces animaux sans énergie, sans courage, vous avez devant vous quelques-uns de leurs nobles enfants! Non pas; ces ours abâtardis par l’esclavage, déformés par la civilisation, ne viennent point de nos Pyrénées : nos concitoyens ont d’autres allures, ils sont autrement braves et forts. Les malheureuses bêtes que vous avez sous les yeux sont nées, elles ont été instruites dans un pensionnat d’ours, fameux en Allemagne, où s’approvisionnent tous les baladins. Déjà elles ont balayé toutes les poussières de l’Europe, défrayé les loisirs de toutes les foires, et elles viennent de temps en temps aux Eaux-Bonnes insulter à nos compatriotes, en se donnant un air de famille avec eux. Les pasteurs vous diront que ces géants des montagnes ne savent, sans doute, ni valser avec une dame de la société, ni pincer de la guitare, mais que le plus faible d’entre eux aurait bientôt fait de mettre en déroute la demi-douzaine de ses confrères de contrebande, qui osent audacieusement usurper le titi’e d’ours des Pyrénées.

J’ai été, je l’avoue, un des fervents admirateurs de cet héroïque Carter qui, par l’ascendant seul de son courage, par la puissance de sa volonté de fer, avait su dompter son noble lion,son tigre et cette hyènejusqu’alors indomptable. ■Je m’humiliais devant ce regard énergique qui faisait baisser le regard du roi des animaux, et le forçait à ployer les genoux sous la menace d’une cravache, tout comme eût fait un chien craintif à la vue d’un fouet de chasse. Ce spectacle était beau, il donnait une haute idée de l’homme et de son pouvoir. Mais aussi, que dire de ces misérables cornacs d’animaux bâtards et énervés, qui n’ont pas même le mérite de courir un danger avec leurs ours édentés et sans griffes : je ne puis les voir sans dégoût, pour m’arracher quelques sous, simuler un combat entre un vieux chien-.

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aussi enroué que son maître, et un soi-disant ours, pelé comme un vieux bonnet à poils. Quel combat que celui entre deux pauvres bêtes fraternisant dans la même misère, qui mangent à la même gamelle, couchent et dorment sur la même paille, et auxquelles il reste à peine un chicot pour ronger un os, quand elles ont le bonheur d’en rencontrer un... Il y a encore plus d’intérêt et de vérité dans un combat entre deux figurants de Franconi.

Aussi, je vous en conjure, au lieu d’encourager par une aumône cette misérable industrie, cette exploitation ignoble de la bête par l’homme, rappelez au commissaire de police de Bonnes que cette exhibition d’animaux est formellement interdite par les lois et règlements, et faites au plus tôt expulser du village tous les montreurs d’ours.

Jeux. — Si vous êtes un peu galant, disais-je à mes lecteurs dans ma première édition, moyennant 25 ou 30 fri, suivant votre générosité, vous donnerez aux dames de votre connaissance le spectacle des jeux et des danses de la montagne. Vous vous adresserez à Esterle ou à Lanusse et leur ferez part de vos intentions. Ils se chargeront de tous les détails : votre rôle se bornera à commander d’abord, à payer ensuite. Le dimanche que vous indiquerez, vous veiTez tous les jeunes gens descendre de la montagne, monter de la vallée aux Eaux-Bonnes, en grande tenue, car d’avance vous aurez eu soin d’exiger qu’ils soient tous encostume.Vous entendrez deloin les accents de leur musique, et vous leur verrez parcourir le village dans leurs plus beaux habits, offrant dans chaque hôtel les bouquets de fleurs qu’ils portent sur une assiette. C’est une collecte qu’ils font pour ajouter à votre première mise de fonds. Quand la recette sera finie, les jeux commenceront. Esterle, Lanusse, vous en auront auparavant soumis le

programme. C’est le jeu de la barre de fer; ce sont les sauts basques, la course aux œufs, les danses nationales ; toutes choses que je pourrais bien vous décrire : mais je me garderai bien de le faire. D’abord, ajoutais-je à cette époque, ces explications m’entraîneraient trop loin; ensuite, ce serait une duperie de ma part de me donner cette peine, quand, pour 25 fr., vous pouvez vous en passer la fantaisie. En ne faisant que vous indiquer avec réserve le sommaire de ces jeux, dont nous n’avons pas d’idée dans nos villes, je vous, donnerai peut-être envie de voir ce spectacle vraiment curieux, que, pour ma part, j’aime beaucoup, et revois chaque fois avec un nouveau plaisir.

J’écrivais ainsi vers 1842; depuis lors, les choses ont marché vite, et ce n’est plus pour 25 ou 30 fr. que vous vous régalerez d’une représentation des jeux ossalois. MM. les guides se sont avisés d’en faire un trafic excessivement lucratif pour eux, et même, dans les derniers temps, ce trafic était devenu assez scandaleux pour dégoûter les plus novices : sans attendre qu’on leur demandât leur spectacle, ils savaient fort bien en prendre l’initiative, et prévenir à ce sujet les désirs. Voici comment ils s’arrangeaient, et vous verrez par là que pour de naïfs et simples enfants de la montagne, ce n’était réellement pas si bête. Un beau jour, quand ils croyaient que la poire était mûre, que la spéculation avait chance de réussir, ils ouvraient d’eux-mêmes une liste de souscription : en tête de cette liste, ils avaient soin de détailler à grand renfort de blague tous les amusements dont ils avaient l’intention de régaler l’aimable société réunie à Bonnes. Une affiche de théâtre en province, l’annonce d’un dentiste, ne seraient que de la Saint -Jean auprès du programme montagnard. Les gluaux ainsi préparés, le filet tendu, il fallait une chan-

terelle pour appeler les oiseaux qu’on voulait attraper et plumer. La chanterelle était celui des baigneurs connu pour ses largesses. La soi-disant commission des montagnards, composée des quatre ou cinq plus malins qui se faisaient entrepreneurs à leurs risques et périls des jeux et divertissements arbitrairement tarifiés par eux, la commission, dis-je, se transportait chez le personnage jugé le plus maniable et destiné à devenir un innocent complice. On le priait de s’inscrire le premier sur la liste, ajoutant qu’il ne pouvait décliner cet honneur qui lui revenait de droit. La science de prendre les gens par l’amour-propre, l’adresse de gratter chacun où cela le démange est portée, vous le verrez, au plus haut point chez l’obséquieux et fin Ossalois. Celui que l’on conviait ainsi à être comme le président des jeux, se sentait involontairement flatté de cet hommage ingénu : soit penchant naturel, soit par suite d’un peu de gloriole, il ne pouvait se dispenser d’être généreux.

Tout en s’en défendant, il mettait son nom en tête de la liste, et le faisait suivre d’une souscription qui ne pouvait être moindre de 25 francs, sous peine de passer pour un ladre qui accepte les honneurs et ne veut pas les payer. Vingt-cinq francs ! une fois ce chiffre respectable inscrit sur la liste en lettres majuscules, la grosse caisse et la clarinette n’avaient plus qu’à marcher, le tour était fait. Le reste allait alors comme sur des roulettes. La liste illustrée d’une première et formidable souscription vous était présentée. La route était tracée, vous connaissiez celui à qui on avait attaché le grelot ; il fallait faire à peu près comme lui. D’ailleurs vous ne pouviez décemment laisser votre nom, qui allait circuler partout, tomber des sommités de 25 fr. à une trop faible offrande. Acculé dans une impasse,

pressé entre votre hourse qui se lamentait, et une fausse honte qui parlait plus haut, vous vous exécutiez tout en rechignant. Après vous un autre, et ainsi de suite jusqu’à ce que les malins quêteurs eussent ramassé, comme je l’ai vu à deux reprises pendant une saison, une somme qui, chaque fois, dépassait 500 fr. Avouez que c’était là de l’argent bien mal dépensé et qui eût été beaucoup mieux employé à soulager ces misères qu’à Bonnes, plus que partout adleurs, on voit coudoyer tant de richesse et de superflu.

Je l’ai déjà dit en commençant, ce tribut prélevé sur la curiosité des étrangers avait fini par prendre des proportions telles que l’abus, ainsi que cela arrive toujours en pareil cas, n’a pas tardé à amener une réaction violente pour le plus grand préjudice de MM. les guides.

Les fêtes par souscription publique, frappées d’une défaveur dont elles auront bien de la peine à se relever, sont devenues de plus en plus rares pendant ces dernières années. Durant la saison de 1858 même, en face de l’abstention des 'baigneurs, il a fallu que les habitants de Bonnes eux-mêmes, depuis les hôteliers jusqu’aux guides, fissent les frais des amusements et des jeux. C’était aller trop loin dans le sens contraire, et s’il est bon qu’on ne vous fasse pas payer trop cher le plaisir qu’on vous procure, vous ne pouvez cependant pas prétendre raisonnablement qu’on vous amuse gi-atis. Aujourd’hui, l’expérience doit avoir guéri les principaux intéressés dans cette question ; je ne doute donc pas qu’à l’avenir, vous ne puissiez, quand vous le voudrez, vous donner le plaisir ou faire aux dames la galanterie d’une fort jolie représentation en offrant de contribuer aux frais pour une part raisonnable.

Dans le cas où il vous sera donné d’assister au spectacle

d’une fête, si le programme vous en est préalablement soumis, exigez qu’on en raie la course dite à la Montagne- Yerte. Le premier guide venu vous l’expliquera, si déjà vous ne la connaissez ; quand vous en seriez témoin, c’est à peine si vous en sauriez davantage, car elle se passe presque tout entière loin de vos yeux. Cet exercice violent offre pour les coureurs des dangers, entre autres, celui de se blesser ou d’attraper une fluxion de poitrine, accidents assez fréquents dont vous seriez désolé d’être la cause même involontaire.

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