GROTTES
Grotte Bonnecaze. - Comme but de promenade à proximité des Eaux-Bonnes, je vous indiquerai tout d’abord cette grotte dont je vous ai déjà parlé quand je montais la côte avec vous ; il vous faut une demi-heure à peine pour y aller à pied ; vous mettrez naturellement un peu plus de temps au retour, à cause de la pente que vous aurez à remonter.
Grotte d’Izeste.— C’est une course assez eloignee des Eaux-Bonnes; elle en est distante de quatre lieues et demie. Il faut consacrer à cette visite une journée entière. Quelques personnes préfèrent partir après déjeuner de Bonnes; je ne les approuve pas, car si l’on veut revenir pour dîner, on est obligé de brusquer l’aller et le retour ; on se fatigue, et d’une partie de plaisir, d’une promenade, on fait une course au galop, mauvaise sous tous les rapports.
Croyez-m’en, partez vers les neuf heures, après avoir pris vos eaux. Laissez les intrépides, ceux et celles qui ont l’habitude de cet exercice, vous accompagner à cheval; quant à vous', allez-y en voiture. Si vous êtes nombreux, un de vous aura fait prévenir la veille le propriétaire de l’hôtel des Pyrénées, situé à Louvie-Juzon, près du pont. Vous y trouverez, à onze heures, en arrivant, votre déjeuner tout prêt. Vous vous ferez servir, s’il fait bien beau, sur la pelouse qui longe le Gave, et vous offre un ombrage déhcieux. Cette halte vous reposera des quatre lieues et demie que vous aurez déjà faites; puis quand vous serez rafraî-
chis, lestés, remontez qui à cheval, qui en voiture, et prenez en passant avec vous au premier village le gardien de l’immeuble. Sa demeure est reconnaissable à un écriteau qui en décore la façade et ne vous permettra pas de vous tromper. Faites-lui emporter quelques bottes de paille, un briquet phosphorique, et suivez-le.
La grotte d’Izeste est à vingt-cinq minutes de chemin du pont de Louvie. Elle ést située sur le flanc d’une montagne à votre gauche. Vous traverserez, pour y arriver, une partie du petit village d’Izeste. J’engage les cavaliers à conserver leurs fouets, parce qu’à votre passage dans le hameau surgira de toutes les maisons une nuée de petites et de grandes filles qui vous accompagneront jusqu’à la grotte, les unes pour vous demander l’aumône, dont elles n’ont pas besoin, les autres pour effrayer pendant votre visite, par les cris les plus perçants et les plus sauvages, les dames déjà un peu émues de l’obscurité et de l’immensité de la voûte. Vous êtes prévenus ; quand vous verrez à la sortie du village se former le rassemblement criard, faites-lui les sommations légales de se dissiper; s’il n’y obtempère pas, faites claquer vos fouets, en indiquant l’usage auquel à l’occasion vous comptez les employer ; cette démonstration produira l’effet de la ceinture du commissaire de police, ou ce qui est plus sûr encore, d’une charge de cavalerie.
Arrivé au pied de la montagne, vous aurez à gravir, jusqu’à l’entrée de la grotte, un sentier un peu dur; ce sera l’affaire de sept ou huit minutes. Les dames s’appuieront sur le bras des cavaliers ; comme en pareille occasion on est assez dans l’usage de choisir son soutien, personne n’en sera fâché.
Reprenez haleine avant d’entrer. Il n’est pas besoin ici
EADX-BONNES.
d’observer les précautions que nécessitent les visites à certaines autres grottes : la température intérieure, nullement froide, n’offre point avec .celle extérieure un contraste brusque et dangereux.
Permettez pourtant qu’avant d’y pénétrer je vous fasse reniarquer que cette grotte, nommée d’Izeste ou d’Espalungue, sans doute de spelunca (caverne), est située parmi des roches calcaires, et qu’elle est peut-être la plus vaste des Pyrénées, ainsi que vous serez bientôt à même de vous en convaincre. L’entrée a cinquante pieds de hauteur. Les restes d’un mur très-épais, construit avec une solidité qu’attestent suffisamment les fragments que vous apercevi’ez encore, peuvent justifier, jusqu’à un certain point, ce qu’une vieille chronique rapporte de cette grotte. Cette chronique dit que, lors d’une invasion des Sarrasins d’Espagne, dix mille d’entre eux, repoussés par les habitants réunis des vallées d’Ossau, du Néez; de»Pau, etc., vinrent y chercher un refuge et s’y fortifièrent au moyen du retranchement dont vous voyez encore les vestiges. Ils y séjournèrent quelque temps, et n’en sortirent qu’après avoir traité avec leurs ennemis. Je vous donne cela pour une chronique et non pour de l’histoire. Si le fait n’est pas vrai, il est du moins très-possible.
Je me suis laissé conter aussi que deux jeunes amants, fuyant la surveillance maternelle, étaient venus un jour ici, sans doute pour admirer les stalactites, ou pour prendre le frais. Leur absence fut longue. Leurs parents, et tout le village qui les aimait, parcoururent en vain la grotte entière ; pas un réduit ne fut oublié; on ne les trouva point. Ils avaient disparu. Et pourtant un vieux pasteur les avait vus entrer. Un énorme fragment de rocher s’était, le jour même, détaché de la voûte. On supposa qu’ils avaient été
ensevelis sous sa chute. Mort douce et digne d’envie!périr ainsi, sans y songer, en se disant qu’on s’aime! On vous montrera cet abominable roc, tombeau des deux pauvres enfants! que la terre, je voulais dire que la pierre, leur soit légère !
Pendant que je fais l’érudit avec vous, le guide vient d’allumer, pour vous servir de fanal, une poignée de paille qu’il tient sous son bras. Partagez avec lui sa provision; car il m’est arrivé une fois, pendant l’exercice qu’il fait à tout instant de renouveler la paille sur le point de s’éteindre, que les deux ou trois bottes qu’il portait se sont enflammées d’un seul coup ; alors, après une superbe clarté qui produisait un magnifique coup d’œil, nous sommes retombés dans les ténèbres les plus profondes. Force nous fut de retourner sur nos pas, bénissant le ciel, quand nous eûmes regagné l’entrée, de ne nous être cassé ni bras ni jambes. — Avis au lecteur. •
Cet immense vaisseau, cette cathédrale gothique, ce palais, prêterait certes à la description. Mais je laisse ce soin à votre imagination qui s’en acquittera mieux que moi. D’ailleurs, j’ai remarqué que les grandes descriptions ne décrivent jamais rien.
Dans une des travées vous entendrez de petits cris, des espèces de sifflements. Cette musique assez désagréable est produite par une nuée de chauves-souris qui y ont élu domicile, et ont déposé par terre, sans respect pour les visiteurs, une couche épaisse de fiente dans laquelle le pied glisse à chaque pas. Comme vous demanderez à votre guide ce qui sur le sol est gras et rend la marche difficile, je vous le dis d’avance, parce qu’il pourrait mettre dans son explication moins de convenance que je n’en ai apporté dans la mienne. 11 m’est arrivé une fois de tirer, au
milieu de ces bandes que vous voyez attachées à la voûte ou voltigeant au-déssus de vos têtes, un coup de fusil chargé de cendrée, c’est-à-dire du plus petit plomb; j’en ai tué environ une quarantaine dont nous comptâmes les cadavres. Je vous engage pourtant à ne pas renouveler cette expérience, caria détonation fit, ce jour-là, détacher de la voûte une pierre qui tomba tout à côté de moi, et faillit briser mon fusil. Mon chapeau et, par suite, ma tête, auraient pu fort bien être les innocentes victimes de cet enfantillage dont je vous signale le danger, parce qu’on vous invitera sans doute à essayer cette absurde gentillesse dont, probablement, je n’aurais pas eu de moi-même l’idée.
Je coupe court à mes histoires qui n’en finissent pas. Vous avez visité la grotte jusqu’au bout ; la provision de paille de votre guide doit être épuisée : regagnez l’hôtel des Pyrénées, payez et retournez aux Eaux-Bonnes comme vous êtes venu. Vous arriverez nanti d’un appétit capable de faire honneur au dîner qu’on ne tardera pas à servir.