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CHASSE ET PÊCHE

Chasse à l’ours. —J’étais, je l’avoue, aussi peu satisfait de ce chapitre que des autres; j’aurais désiré le remanier, peut-être même l’aurais-je fait disparaître. M. le marquis de M..., que j e proclame le plus intrépide de tous les chasseurs de montagnes que j’aie rencontrés dans les Pyrénées, m’avait promis quelques notes qui eussent été une bonne fortune pourmes lecteurs. Cependant toutes les foisque je suis passé chez lui pour réclamer l’exécution de ses promesses, il était à la chasse. Après avoir, avec une insistance digne d’un

meilleur résultat, renouvelé cette démarche bien souvent, obtenant toujours la même réponse, j’ai fini par croire qu’à Paris comme à Bonnes, M. de M... ne vit que dans la plaine ou en forêt. Faites donc, cher lecteur, contre fortune bon cœur ; prenez mon ours, et passez-vous d’observations qui eussent été sans doute fort instructives pour mes confrères les chasseurs, mais que, malgré ma bonne volonté, il m’a été impossible de me procurer.

En conséquence, je me vois forcé de répéter dans ma nouvelle édition ce que j’ai dit dans les précédentes. Au surplus, après réflexion, je me suis laissé aller d’autant plus facilement à croire que ce n’était pas la plus mauvaise partie de mon livre, que j’ai vu à une autre époque mon ami Léon Bertrand reproduire ce chapitre en entier dans son Journal des chasseurs, le tout accompagné d’éloges à faire rougir l’auteur, si l’auteur ne sentait fort bien que l’amitié est toujours indulgente et quelquefois aveugle. Quoi qu’il en soit, vous n’êtes pas sans savoir qu’en fait d’articles sur la chasse, une insertion au Journal des chasseurs est pour un auteur un succès aussi flatteur que d’être imprimé tout au long dans la Revue des Deux-Mondes.

Après ce préambule, je reviens à -mes moutons, c’est-àdire à mes montagnes, à mes ours, à mes isards.

Il n’est point un étranger pourvu d’un fusil, qui, à cette idée d’une chasse à l’ours, n’ait senti son cœur bondir et n’ait voulu en tâter ; ne fût-ce que pour pouvoir, de retour à Paris ou partout ailleurs, se rendre intéressant en brodant un peu, ce qui arrive quelquefois aux chasseurs. Ce mot, une chasse à l’ours, est vraiment magique; mais comme je me suis constitué votre conseil, si vous m’en croyez, ne vous laissez pas séduire. N’y allez pas, résistez, tenez ferme, car la tentation vous viendra trouver souvent. Ordinaire-

ment, trois ou quatre fois pendant la saison, dans le village, le bruit se répand qu’on a vu un ours du côté des Eaux- Chaudes. En effet, c’est plutôt de ce côté que de celui des Eaux-Bonnes que ces messieurs font leurs apparitions. Le malheui’eux est presque toujours accompagné d’un ou deux oursons; il a commis des méfaits qui crient vengeance; il a mangé des vaches, dévoré des hommes ; on fait un appel à votre philanthropie, on vous convie à venger la société. Si ce noble sentiment, joint à un peu de curiosité, vous pousse à saisir vos armes, de grâce faites taire ces velléités et arrêtez-vous sur le penchant de l’abîme. Votre conscience peut être en repos ; à l’époque de l’année où nous nous trouvons dans les montagnes, toutes les atrocités qu’on raconte de ces pauvres ours ne sont pas vraies, ou du moins ne sont pas de saison. Dans ce moment cet innocent animal n’est pas affamé; il trouve pour se nourrir, à bouche que veux-tu, des noisettes, des glands, du miel dont il est friand, des fraises... et des fraises, il y en a assez dans les bois pour que vous ne craigniez pas qu’il mange tout, et qu’il n’en reste plus pour votre table. Croyez-en mon expérience, ne sortez ni votre fusil de son étui, ni votre couteau de chasse du fourreau; laissez les ours dormir tranquilles. Moralement je vous ai dit pourquoi; physiquement, je vais vous l’apprendre aussi. D’abord il y a cent à parier contre un que vous ne verrez pas l’ours en question. J’y ai été pour mon compte pris quatre fois, et la dernière, je me trouvais de compagnie avec un habitant à demi citadin de la vallée, car il réside pendant six mois de l’année dans un cbâteau voisin, et c’est un intrépide; eh bien! il m’a confessé que depuis 10 ans il était allé l’hiver, l’été, le printemps, plus de 50 fois enfin à cette chasse, et qu’il n’avait point encore eu le bonheur d’apercevoir un

ours. Vous qui n’irez sans doute qu’une fois, vous voyez qu’à moins d’une chance bien extraordinaire il est présumable que l’animal sera invisible pour vous. Ce que je puis vous promettre avec certitude, si vous méprisez les conseils de mon expérience, c’est qu’après vous être levé à trois heures du matin, quand vous l’eviendrez à sept heures du soir, après une journée pleine de fatigue, harassé, mourant de faim et n’ayant rien vu, vous vous maudirez vous-même et vous vous repentirez trop tard de votre entêtement; quant à moi, je vous dirai alors... Pauvre Joconde, tu l’as voulu!

Mais je suis bon garçon, j’admets que vous êtes né coiffé; que l’ours, avec une complaisance qui ne lui est pas ordinaire, se montrera à vous. Qu’en arrivera-t-il?

Permettez-moi à ce sujet de vous raconter une petite anecdote dont les montagnes des Eaux-Chaudes ont été le théâtre. Un de mes amis était venu, il y a de cela dix ans, faire une tournée dans les Pyrénées ; grand chasseur, grand pourfendeur de sangliers, il voulut absolument assister à une chasse à l’ours. Par amitié pour lui, malgré ma répugnance, je me vis forcé de l’accompagner. Je n’ai pas besoin de vous dire ce qui m’arriva, vous devez vous en douter ; on fit deux battues ; on me plaça successivement dans deux passages ; pendant quatre heures que dura chacune de ces battues, je restai, ainsi que cinq autres chasseurs, les pieds dans la neige, ayant sur la tête un soleil qui dardait d’aplomb, à une température de 40 degrés au moins, ce qui me fit craindre une furieuse attaque d’apoplexie. Tous les six, nous n’aperçûmes rien, absolument rien, pendant ces huit mortelles heures de faction. Le septième, mon ami, eut un bonheur inouï. A la fin de la dernière battue, deux coups de feu tirés dans la direction de son poste nous annoncèrent que la chance avait été pour

lui. Tout le monde, tireurs, guides, truqueurs, se portèrent vers l’endroit d’oü étaient partis les bienheureux coups de fusil. Là, je trouvai mon ami dans le paroxysme de l’enthousiasme, gesticulant, disant qu’il avait blessé l’ours, que malheureusement l’animal était passé trop loin de lui, qu’il avait été obligé de le tirer à soixante-quinze pas, et que

Tours était bien heureux de ne pas lui être venu à belle. Pendant ces explications, le vieux Fourcade, le doyen des guides d’alors, tournait, regardait, et enfin, comme j’étais très-bien avec lui, il s’approcha tout doucement de moi et me dit de manière que seul je l’entendisse : — Venez donc, monsieur, vous allez voir que votre ami est comme les autres, il a fait le plongeon ; il était posté ici ; c’est moi

KAUX-BONNES.

qui l’avais placé : l’ours est descendu le long du rocher au-dessus de sa tête ; vous apercevez sur la terre la trace de ses ongles ; voici les pierres qu’il a fait rouler. Maintenant regardez derrière cet autre rocher ; vous voyez marqués les souliers à clous de votre ami; l’ours est passé presque sur lui ; il aurait pu le tirer à bout pourtant, mais il a fait comme je vous le disais, ainsi que bien d’autres avant lui : il a eu peur; il s’est caché, l’a laissé aller tranquillement, l’a tiré quand le garçon a été hors de sa portée, et bien sûr qu’il ne lui ferait pas de mal. Les autres ne voient pas cela; à moi, le père Fourcade,on n’en fait pas si facilement accroire; je vous le dis, à vous,parce que vous êtes son ami et de plus un de nos vieux habitués ; mais je me garderai bien de conter cela tout haut : il ne faut pas s’amuser à décourager les chasseurs que le ciel nous envoie ; il nous paient bien nos journées pendant l’été, et pendant l’hiver nous tuons les ours.

Au retour de la chasse, je communiquai à N... les observations de Fourcade, et après s’être fait tirer un peu l’oreille, m’avoir prié de n’en rien dire, il me fit ainsi sa confession : Figure-toi que quand j’ai vu descendre au-dessus de ma tête cet ours gros comme quatre de ses confrères du Jardin des Plantes, peu accoutumé à ce spectacle, j’ai pensé à ma famille, à mes amis, à toi; j’ai réfléchi que je n’avais qu’un fusil à deux coups et un couteau de chasse ; que j ’étais éloigné de plus de cinq cents pas de tout autre tireur, que s’il y avait collision entre moi et l’animal, et qu’il ne fût que blessé, je serais certainement étouffé avant de recevoir aucun secours; et je me suis alors décidé à mettre lÿie sage circonspection dans mes relations avec lui. Je vous avoue qu’en y réfléchissant de sang-froid, j’approuvai tout à fait ces motifs; je me dis à moi-même que j’en

aurais peut-être bien fait autant, et je vous dis à vous, lecteur, que vous n’auriez pas agi autrement.

Ainsi donc, allez à la chasse à l’ours si vous y tenez beaucoup ; mais je puis vous assurer que vous n’en verrez pas ; et j’ajoute que si par impossible vous en apercevez, vous serez peut-être bien tenté de regretter votre bonheur, et ne vous déciderez à le tirer que quand il sera assez loin pour ne pas vous compromettre avec lui.

Chasse aux isards. —- Je vous ai détournés, chasseurstouristes, de la chasse à l’ours ; quant à celle aux isards, non-seulement je vous la permets, mais je vous la recommande fortement.

Il y a pour tous certain plaisir indéfinissable à cette grande chasse au sommet des pics ; par les obstacles qu’il faut surmonter, elle flatte l’imagination et l’amour-propre. D’ailleurs, quand vous serez retourné auprès de nos modestes confrères, qui ne se permettent que la caille, le lapin, la perdrix, le lièvre, le faisan, et vont rarement jusqu’au chevreuil, vous aurez en réserve à raconter quelque épisode intéressant que vous fournira certainement cette excursion. De plus, il peut vous arriver qu’en ne voulant atteindre que des isards, le hasard vous amène une perdrix blanche, un coq de bruyère, un vautour, un aigle; certes, pour la plupart d’entre vous, ce serait un beau coup de fusil, et pareil gibier a dû rarement vous tomber sous la main. Quant à l’exécution matérielle de cette partie, rien de plus facile. Sans trop de fatigue vous la mènerez à bonne fin ; sur vos chevaux, vous gravirez la montagne presque jusqu’au poste où vous devez attendre les isards, et vers lequel les guides vous feront le rabat.

Quand vous y serez décidés, réunissez-vous trois ou quatre, pas moins, pour pouvoir garnir les passages ; mais pas

plus de six, car vous vous nuiriez mutuellement et vous seriez trop près les uns des autres. Gela fait, adressez-vous à Lanusse ou à Titon. N’allez pas accepter le traité qu’ils ont l’habitude de proposer aux novices, et qui consiste à vous demander de 5 à 10 francs par guide, avec leur nourriture de la journée à votre charge. C’est se donner un grand embarras, que de pourvoir au solide et au liquide nécessaires à une caravane, qui, surtout dans ces occasions, a une faim et une soif de diable. Dans votre hôtel, quel qu’il soit (je n’attaque personne), tout ce qui est extra, tout ce que vous voudrez emporter vous sera compté le double de son prix. Vous aurez assez à vous inquiéter de votre propre subsistance, que vous devez réduire au strict nécessaire, et l’épartir sur le dos de chacun de vos guides. Cette allocation de 5 fr. par homme produirait en outre le plus mauvais effet : vos guides n’auraient aucun intérêt, soyez-en sûr, à ce que la chasse fût bonne, et cette considération pourrait peut-être leur donner moins de cœur et de jambes. Pour les intéresser à vos succès, prenez un parti dont je me suis bien trouvé ; dites à l’un de ceux que je vous ai nommés : Nous sommes quatre chasseurs, nous avons besoin de six hommes ; nous ne voulons pas nous charger de les nourrir; vous aurez 5 fr. par chaque coup de fusil tiré, et 20 fr. par isard tué. Rien de tué, rien de tiré, rien à payer; si vous jouez de malheur, vous n’aurez au moins à regretter que le temps perdu, et ne paierez pas un plaisir que vous n’aurez pas eu. Les guides, qui aiment mieux le certain que l’incertain, font des difficultés pour accepter ces conditions; mais si vous voulez faire une chasse agréable et avoir la chance de tirer, tenez bon et n’en démordez pas. Gela m’a réussi toujours. Si les guides aux Eaux-Bonnes, qui sont des malins, font les récalcitrants.

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