‹ Pau, Eaux-Bonnes, Eaux-ChaudesChapitre 9 sur 46 · CHANT DE FRANÇOIS F · texte numérisé non relu

CHANT DE FRANÇOIS F

thaduction

Quand le roi partit de France Pour conquérir d’autres pays,

A l’entrée de Pavie

Il fut"pris par les Espagnols.

VALLEE D'OSSAU.

U Rends-toi, rends-toi, Roi de France,

« Sinon tu es mort ou pris.

« — Gomment serais-je le roi de France,

« Jamais je ne l'ai ani. »

Les Espagnols lèvent le pan de son manteau.

Et ils trouvent la fleur de lis.

Ils le prennent, ils l’encliaînent.

Ils le mettent en prison.

Dans une tour obscure

Où jamais soleil ni lumière ne se montra

Autrement que par une petite fenêtre.

Un postillon il voit venir.

« Postillon qui portes les lettres,

« Que raconte-t-on à Paris?

« — La nouvelle que je porte « Est que le roi est mort ou pris.

« Retourne Postillon en poste,

« Et va-t-en vers Paris ;

« Recommande-moi à ma femme « Et à mes petits enfants.

« Qu’ils fassent battre la monnaie,

« Toute celle qui est dans Paris,

« Qu’ils m’en envoient une charge « Pour me ramener au pays. »

Maintenant, si vous avez eu la bonne fortune d’entendre l’hiver passé, dans un des rares salons de la capitale où l’on fait encore de la bonne musique, Pascal Lamazou, le ténor béarnais; s’il vous a chanté ces mélodies pyrénéennes qu’il, interprète avec tant d’art et de goût, vous serez sans doute moins sévère pour les chants de la montagne.

Gardez-vous cependant, une fois sur les lieux, de de-

VALLÉE D’OSSAU.

mander à quelque berger, plus ou moins artiste, des airs dont le souvenir vous sera resté, car j& puis vous garantir d’avance que vous ne les reconnaîtrez pas, et qu’alors, avec moi et le proverbe, vous direz aussi : « C’est le ton qui fait la chanson. »

Puisque j’ai commencé à vous parler de chant et de musique, je ferai bien de vous donner tout de suite une idée des instruments au son desquels, dans la vallée d’Ossau, dansent les jeunes gens ét les jeunes filles.

Originairement, leur musique consistait en un tambourin et un flageolet à quatre trous, dont le virtuose tire six ou sept notes, en passant alternativement du grave à l’aigu ; c’est ce qui fait le chant : le musicien en joue de la main gauche, et, sous le bras, du même coté, il soutient le tambourin, espèce de lyre à six cordes, sur lequel il frappe avec une baguette pour s’accompagner.

Un de mes confrères, qui a écrit aussi sur les Pyrénées, dit très-sérieusement qu’il a retrouvé la lyre d’Apollon dans le tambourin de la vallée d’Ossau. O Apollon! dieu de l’harmonie, qu’as-tu à démêler dans cette affaire ?

Le flageolet et le tambourin étaient donc autrefois les seuls instruments de musique que l’on connût dans le pays : c’était en même temps la musique guerrière qui conduisait les montagnards aux combats. Dans un recueil de vieux costumes qu’on a bien voulu me prêter, j’ai vu, à la date de 1780, le tambourin et le flageolet figurant à la tête du régiment des Chasseurs cantabres.

Mais cette simplicité primitive si respectable a, comme beaucoup de vieilles coutumes, baissé pavillon devant ce qu’on appelle le progrès. A la suite de cette bâtarde civilisation de nos villes s’est glissé dans l’orchestre un violon, qui vient gâter cet ensemble d’harmonie sauvage du tam-

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bourin et du flageolet, comme les pantalons, les chapeaux et les habits de la ville, qui se glissent au milieu des danseurs en culottes, en berrets, gâtent le pittoresque de ces danses. Je prends plaisir à voir le montagnard, le vrai montagnard, danser une bourrée, mais je n’ai que de la pitié, du dégoût pour le renégat du costume national, pour le faraud de montagne, qui, en bottes, en pantalon à dessous de pieds, coiffé du chapeau, veut me représenter la dansé de la chèvre sauvage, la danse de l’isard, la gibaudrie, k saut basque ou la ronde du grand pic.

Aussi, quand'vous voudrez voir ce que sont ces véritables danses de la montagne, dites à Esterl ou à Lanusse des Eaux-Bonnes, que j’aime parce qu’ils ont le bon esprit de conserver les traditions et le costume antiques; dites-leur de vous choisir trois ou quatre bi’aves garçons, francs montagnards comme eux; et alors, je vous assure que vous aurez plaisir à les voir déployer dans leurs sauts, dans leurs évolutions, une agilité, une vigueur, une énergie qui vous sont inconnues.

Mon cher Esterl, mon brave Lanusse, je veux bien vous citer encore comme de bons, vrais et francs Ossalois, mais il faut c[ue je ne vous revoie plus de certaines fois avec vos vestes de tricot. Elles vous donnent l’air d’un citadin , qui, déguisé en montagnard, n’a pas encore achevé sa toilette, et attend au coin de son feu l’heure du bal masqué.

Je ne vous parle pas des femmes dans ces réjouissances, parce que d’abord, en vérité, par leur absence de grâce, leur défaut de légèreté, elles déparent en quelque sorte ces exercices ; qu’ensuite il est rare que les femmes se mêlent avec les hommes : elles s’amusent ordinairement de leur côté, pendant que les montagnards dansent ensemble. —

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D’où vient cet usage, je ne saurais vous le dire, car je me suis en vain adressé aux anciens, qui n’ont pu me l’expliquer, et qui se contentaient de me répondre : C’est la coutume. Il y a pourtant une exception à ce principe presque général de la séparation des sexes,. dans une espèce de danse de caractère, de ronde, que les hommes et les femmes exécutent en se tenant par la main ; et encore, les jeunes gens gambadent-ils, sautent-ils, pendant que les femmes traînent lourdement leurs pieds. Les unes, en conscience, ont l’air de dormir, pendant que les autres semblent seuls prendre un plaisir bien vif à la danse et paraissent beaucoup plus occupés des sauts, des pirouettes qu’ils font que de leurs danseuses.

Religion, cérémonies funèbres. — Fidèles aux instructions de leur enfance, les Ossalois sont tous religieux ; ils ont une vénération particulière pour la Vierge. Souvent exposés aux fureurs des éléments dans leurs pérégrinations sur la montagne, comme les matelots ils s’adressent dans leurs prières à Notre-Dame de Bon-Secours, à la Vierge des périls, protectrice céleste qu’on n’invoqua jamais en vain sur les glaciers ou sur les Ilots. Ils ne manquent jamais d’assister au service divin le dimanche ; et ce jour, laissant la garde de leurs troupeaux à l’un d’entre eux, les pasteurs descendent à l’église du village pour entendre la messe, écouter les paternelles exhortations que leur adresse en patois béarnais leur vénérable curé ; puis, après avoir embrassé leurs femmes, leurs enfants, ils regagnent la montagne.

Oh ! quelle noble, quelle évangélique mission remplit ici le clergé! C’est la foi, c’est la charité chrétienne, qui seules peuvent soutenir le prêtre dans les fatigues et les épreuves qui l’attendent, surtout l’hiver, dans l’accomplissement de son saint ministère, et pourtant jamais, au

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milieu des neiges, de l’orage, il n’y a manqué, même au péril de sa vie.

Pendant toutes les cérémonies du culte, à l’église, les hommes sont séparés des femmes. j

En 1570, quand la réforme fit des progrès en Béarn, l’exercice de la religion catholique fut interdit dans la vallée. Les églises de Laruns, de Bielle, d’Arudy^ furent converties en temples et dotées chacune d’un ministre, jusqu’à ce que l’édit de Louis XlII contre les protestants fit tout rentrer dans l’état premier : maintenant, il n’y a pas , un seul dissident dans la vallée. !

Lors des enterrements, les morts sont accompagnés jus- j qu’à leur demeure dernière par des chants funèbres, des pleurs, des éloges en leur honneur psalmodiés sur un ton lugubi’e. Ce sont les femmes qui se chargent de pleurer et de faire le panégyrique de celui qu’on porte en terre. De cette partie obligée du deuil, on en a toujours pour ^ l’argent qu’on veut y mettre, comme dans nos grandes { villes où chaque article de douleur a son prix et son tarif ' délibéré en conseil municipal. j

Quand le défunt est un richard, que les héritiers font | bien les choses, on s’adresse alors aux sommités en ce ^ genre ; et les habiles improvisent cés éloges en prose rimée. : Cet usage, consacré par le temps, est tout à fait primitif ; j tous les voyageurs nous disent que la même coutume j existe chez les peuplades sauvages de l’Amérique et dans les Indes orientales. Après la tristesse, viennent les consolations qui ne se font pas attendre; à peine a-t-on quitté le cimetière, qu’on se met à table, que commence un festin, où le défunt est oublié inter pocula, et qui souvent finit par des chants fort peu de circonstance, ou quelquefois par des querelles et des batailles... Continuation

VALLÉE D'OSSAU.

d’analogie avec la manière de procéder des sauvages en pareille occasion ; car chez eux, après les funérailles, viennent aussi festins et combats, qui donnent lieu bientôt à de nouvelles cérémonies funèbres. Le souvenir des morts, ou du moins les apparences de regrets pour les défunts vivent longtemps dans la vallée. L’époux survivant se condamne à porter éternellement les vêtements de deuil, et on voit peu d’exemples d’infraction à ce culte religieux. Aussi, d’après le costume particulier de chacun, pouvezvous dire hardiment : voici un veuf, voici une veuve. De cette manière on peut bien oublier, c’est vrai ; mais n’est-ce pas déjà quelque chose que d’avoir l’air de regretter toujours celui ou celle à qui l’on a été uni ? Lorsque la tentation plus forte que l’usage fait sauter à pieds joints sur la coutume de ne pas se remarier, le village tout entier se charge du châtiment: et celui ou celle qui, jetant le froc de douleur aux orties, convole à de secondes noces, peut se flatter d’être tyrannisé pendant huit, quinze jours consécutifs, quelquefois un mois et plus, par le plus affreux charivari que l’on puisse imaginer, et auprès duquel ceux dont on régalait naguère certains de nos honorables députés n’eussent été que des séi’énades. Cette crainte de subir le supplice du charivari, et aussi, il faut le dire, le respect pour un vieil usage, retiennent presque tous les époux dans le veuvage.

Instruction. — Dans la vallée, la plupart des habitants savent lire et écrire. Mais à ces principes élémentaires, bien suffisants à mon avis, se borne leur instruction. De temps immémorial, chaque commune rétribuait un instituteur. Le régent, c’est ainsi qu’on le nommait, ne savait que montrer à lire, à écrire, à calculer un peu. Il lui était défendu, sous des peines sévères , d’en apprendre davantage aux enfants. Quoi qu’en disent de prétendus esprits progrès-

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sifs, c’était très-sage, c’était très-raisonnable, et les montagnards ne s’en sont pas mal trouvés. Mais je m’arrête;

je n’ai pas envie d’engager ici une polémique sur les limites dans lesquelles on devrait maintenir l’instruction populaire.

Je n’ai pu vous donner, dans cette rapide esquisse, qu’une idée bien incomplète des mœurs, des usages delà vallée d’Ossau. Vos observations suppléeront à mes nombreuses omissions, feront justice des opinions fausses ou hasardées que j’aurais avancées, et rectifieront les erreurs que j’aurais commises.

Soyez toutefois indulgents pour un travail consciencieux et sans prétention. Que ma franchise, ma sincérité, fassent excuser mon insuffisance.

Armes de la Tallée d’Ossaii.

Au moment où nous avons commencé le chapitre qui précède sur la vallée d’Ossau, nous sortions de Louvie- Juzon; continuons notre route après cette digression, et marchons maintenant d’une allure moins vagabonde. Vous

VALLÉE D’OSSAU,

devez être contents du chemin ; il est uni, plat ; vous roulez doucement, sans secousse, et vous avez sous les yeux de magnifiques aspects. Heureux mortels! puissiez-vous, en entrant dans la Vallée, oublier vos souvenirs, ne pas songer à l’avenir; et alors ici le présent sera bien beau pour vous. Mais je ne l’espère pas, car dans le pauvre cœur humain la mémoire et l’imagination tuent tout.

A un kilomètre de Louvie, sur l’autre rive du Gave, vous apercevrez les ruines d’un vieux château ; une de ses tours carrées se dresse encore fièrement : c’est Castet-Gelos. Quoiqu’on l’appelle de divers noms, c’est presque toujours ainsi

que je l’ai vu désigné dans les vieux titres que j’ai consultés, entre autres dans le testament fait par Amanieu, sire d’Albret, en ce château, l’an 1209. Vous en ferez plus tard le but d’une de vos promenades ; en attendant, je vais vous dire ce qu’il est, ce que les âges l’ont fait. Il est appuyé sur le village de Castets qui l’a envahi en partie. Quand

VALLÉE D’f

VOUS voudrez le visiter, traversez le Gave sur le pont de Louvie et allez à Castets. Voyez à la page précédente l’aspect sous lequel vous apparaîtra de loin ce pittoresque petit village. On vous montrera, au sommet d’un des deux tertres que vous apercevrez, une maison de construction fort ancienne, que les habitants du pays, par tradition sans doute, appellent encore la Salle des Gardes. A gauche, et au-dessus de ce tertre, l’église et le cimetière du village remplacent la partie du château qui servait d’habitation aux comtes d’Ossau. Le second monticule, séparé de l’autre par un profond ravin, mais qui lui est réuni à mi-côte par des murailles crénelées dont ils étaient tous deux entièrement entourés, renferme les ruines de la tour et d’un bâtiment carré, anciennement forteresse, qui dominait à portée d’un trait l’unique route de la vallée. Défendue par le Gave, qui baigne ses pieds, par l’épaisseur de ses murailles, cette position, avant l’invention de la poudre, devait être inexpugnable; c’était la clef de la vallée. Les différentes constructions qui subsistent encore se composent de l’assemblage de toutes les espèces de marbres connus dans les Pyrénées.

J’ai lu, dans les nombreux documents relatifs à ce château et déposés aux archives du département, que, quand Ossau formait un État particulier, Castet-Gelos était la résidence habituelle du vicomte souverain héréditaire du pays, qu’il ne pouvait quitter que lorsqu’il partait en guerre ; que c’était dans les cours et au pied du château qu’avaient lieu les joutes et les carrousels; que là aussi, de temps à autre, se tenaient les lits de justice. Plus tard, quand la vallée fut réunie et incorporée au Béarn, aux termes de leurs fors, les Ossalois, qui avaient porté les armes pour le service des vicomtes du Béarn, avaient seuls la garde du camp lorsque le souverain venait donner

tournoi à C

Billières. — Deux kilomètres environ plus loin, à droite, vous apercevez ce joli petit village, construit en amphithéâtre, entre ciel et terre. Il est bien bâti et composé de maisons tout à la fois simples et élégantes. Il n’est sorte de contes que l’on ne débite sur ses habitants. On prétend que de hardis contrebandiers, heureux dans leurs périlleuses entreprises, économes, intelligents, après avoir réalisé une modeste fortune, sont venus et viennent tous les jours s’y retirer. J’ai vu ce village de près, j’ai pris des informations et puis vous assurer qu’il faut tout simplement attribuer l’aisance et la richesse relatives de ce pays aux belles prairies, aux champs bien cultivés qui l’environnent et à ses communications faciles et rapides avec la vallée d’Aspe.

Béon. — A peu près sur la meme ligne que Billières,

VALLÉE D'OSSAU.

mais à gauche, sur l’autre rive du Gave, on voit Béon avec sa forge en exploitation et son petit château. La visite de l’usine vous servira de but de promenade de Bonnes et des Eaux-Chaudes. Vous serez étonné de voir une forge assise en cet endroit, employant un minerai qu’on est obligé d’aller chercher à cinq lieues de là. Mais quand on l’a construite, on croyait avoir trouvé une riche mine qu’on a été bientôt obligé d’abandonner. Au reste, cette usine, qui produit annuellement de 10 à 12 000 quintaux de fer se vendant 20 fr. pris sur place, sert à utiliser les bois considérables qui la couronnent. Le système à'la Catalane y est en usage ; on a essayé d’introduire dans cette forge d’autres

méthodes plus récentes qui n’ont pas eu de succès. Comme vous viendrez sans doute à Béon par la grande route et irez chercher passage au pont de Louvie, à moins que vous

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ne traversiez sur votre cheval le Gave à gué, ce qui est très-facile, je vous engage à retourner au logis par la rive droite du Gave. Le sentier assez facile qui le côtoie vous offrira quelque intérêt, et ajoutera le mérite de la variété à cette agréable excursion. Un pont composé de sapins recouvert d’un tablier de branchages avait été jeté sur le Gave en face de Béon. Il était provisoire, si provisoire, qu’un coup de vent le lança bientôt à l’eau ; et aujourd’hui, après s’être fait un peu tirer l’oreille, l’administration en établit un en pierres, ou plutôt en marbre.

Déjà nous sommes arrivés à Bielle ; il y a ici beaucoup à voir, il vous faudra donc y revenir plusieurs fois pendant votre séjour aux eaux. Dans mes premières éditions, je n’avais pas émis cette opinion. J’en dis mon meâ culpâ, et je crois devoir faire amende honorable de mes préventions qui n’étaient nullement fondées. J’ai fait mieux, j’ai refondu entièrement ce chapitre, et lui ai donné une extension qu’il n’avait pas avant.

Bielle.—Bielle est à peu près le centre de la vallée d’Ossau. C’était là que se rassemblaient autrefois les députés de toutes les communes. C’est encore là que dans les grandes occasions, et lorsqu’il s’agit d’un intérêt commun à toute la vallée, se réunissent les autorités des divers villages.

Dans un coffre à trois clefs et à trois serrures, sont enfermées les anciennes archives de la vallée dites Trésor d'Ossau. Elles sont sous la garde de trois maires qui en possèdent chacun une clef.

Les nombreuses compagnies industrielles que pendant un temps nous voyions surgir chaque jour, et qui n’auront pas à garder des archives aussi vieilles que celles d’Ossau, ces compagnies, à ce qu’il paraît, n’avaient pas inventé du nouveau en nous annonçant pompeusement que pour plus

VALLÉE D'OSSAU.

de sécurité les fonds des actionnaires seraient renfermés dans une caisse à trois serrures et à trois clefs. Cette prétendue idée neuve n’était qu’une contrefaçon du vieux coffre-fort de Bielle.

Indépendamment de son église, monument assez curieux construit avec les débris d’un grand édifice romain, dont les vestiges se voient à quelques pas, ce village renferme plusieurs vieilles maisons intéressantes, et les ruines d’une ancienne abbaye de bénédictins, dont je parle au chapitre Archéologie. Des fouilles opérées pendant les saisons de 1842 et 1843, par les soins et aux frais de l’auteur de ce petit livre, ont amené la découverte de précieuses mosaïques romaines qui méritent une mention toute particulière, et que je vous engage vivement à aller visiter. Lorsque vous aurez l’intention de faire cette excursion, prévenez d’avance, par un mot, le pasteur de Bielle, l’abbé Ghâteauneuf; il se fera, soyez-en sûr, un plaisir de vous servir de cicerone. Il vous montrera avec amour son église, ses deux autels à la restauration desquels il a travaillé de ses mains, et pour lesquels, dans son amour religieux, il a dépensé une somme considérable prise sur son patrimoine. C’est un des ecclésiastiques les plus fervents, les plus zélés que je connaisse : honneur du clergé, ami, père de ses ouailles, il est du nombi’e de ces modestes apôtres qui savent faire respecter et chérir la religion.

Mosaïques. — Ch. Lenormand, membre de la commission des monuments historiques, à qui j’ai communiqué les plans et les dessins de ces mosaïques, le savant Héricart de Thury qui les avait visitées, s’accordent à faire remonter ces belles constructions romaines à la fin du ii® bu au commencement du 111 ® siècle de notre ère. Ils pensent aussi qu’elles faisaient partie d’un grand établissement de bains.

MLLÉE D’OSSAU.

J’avais d’abord l’intention de vous donner in extenso le rapport détaillé sur ces mosaïques fait en 1842 au ministre de l’intérieur par M. Badé, inspecteur des monuments historiques dans les Basses-Pyrénées ; mais par suite de nouvelles fouilles exécutées ( epuis, et qui ont amené de nouvelles et importantes découvertes, ce rapport est incomplet. Pourtant je dois vous dire que sans s’être concerté avec ses savants collègues, M. Badé s’est trouvé d’accord avec eux sur l’époque et la destination de ces constructions. La promesse d’un secours m’avait été faite pour préserver des injures de l’air et du temps ces précieux vestiges d’une haute antiquité qui se détériorent tous les jours, malheureusement il fallait que la demande en fût faite par les voies administratives ; va-fen voir s’ils viennent, Jean.

Quelques années plus tard, le comte Jules de Castellane, au temps où il passait ses étés dans la vallée d’Ossau, conduit un jour à Bielle par le hasard d’une promenade, acheta d’un seul coup maison, jardin, mosaïques; pour le modeste héritage il rêvait aussi, comme pour un autre dont j’aurai à vous parler plus tard, de vastes projets. Hélas ! l’oubli est venu'si vite, que c’est à peine si l’on a couvert ces mosaïques de quelques planches qui les défendent bien mal contre les intempéries des saisons et la curiosité dévastah’ice des visiteurs. Les sœurs d’école auxquelles le noble comte avait permis de s’établir dans les bâtiments qu’il venait d’acheter font, sans y réussir, de louables efforts pour conserver ces précieux débris de l’époque romaine ; mais il faudrait de l’argent pour les fermer à clef, et l’argent, chose râre pour elles, passe bien vite, quand la charité privée leur en donne, de leurs mains dans celles des pauvres.

Vous verrez dans une des pièces de la maison le portrait

déjà, m’ont-elles dit, adi’essé bien des prières; et quoi- ; qu’elles n’aient pas été exaucées, elles ne se découragent pas et comptent encore qu’il les entendra.

Château de Bielle. — N’oubliez pas en allant à Bielle de j faire une visite au château, propriété de M. Cogomble de Laborde, qui l’habite presque toute l’année. Inconnu, vous y recevrez, je m’en porte caution, la plus aimable hospitalité. Si par hasard vous craignez d’être indiscret, vous trouverez une excuse dans votre légitime désir de voir une collection curieuse de tous les animaux de la montagne qui sont tombés jadis sous les coups de M. le ; comte de Laborde, le Nemrod de la vallée d’Ossau. Vous y admirerez avec un vif intérêt et sans danger, sur les lieux mêmes de leurs exploits dévastateurs ou de leurs

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innocents ébats, les terribles et les timides hôtes du pays : un ours monstrueux tué près des Eaux-Ghaudes, un loup delà grande espèce, un sanglier colossal, vieil habitant des forêts du Benou, des renards, des chevreuils au poil gris argenté, des isards, des perdrix blanches... En quittant le château de Bielle, vous me saurez gré de l’intéressante excursion que je vous aurai indiquée.

Quelques écrivains vantent avec emphase des colonnes qui se trouvent dans l’église de Bielle. Ils prétendent que Henri IV, désirant les avoir pour orner un de ses palais, en fit la demande aux habitants de la commune, qui répondirent par un refus. Quand vous aurez vu ces colonnes, d’un marbre équivoque, d’un style nul, vous penserez comme moi, qu’elles ne valaient ni leur réputation, ni la demande de Henri IV, ni l’impertinent refus dont elle fut accueillie, si toutefois il est vrai que ce prince, qui avait bon goût, ait jamais désiré ces insignifiants piliers.

Pour montrer ma bonne foi, je laisse subsister cette opinion, quelque peu tranchée, que j’avais émise dans une précédente édition, et j’avoue qu’il y a peut-être lieu à la modifier légèrement. Ce n’est pas qu’un nouvel et sérieux examen m’ait fait découvrir dans ces colonnes un mérite de travail ou de matière qui m’aurait d’abord échappé, mais les observations d’hommes compétents avec lesquels je les ai revues plusieurs fois m’ont éclairé sur une circonstance particulière qui a sans doute motivé, et qui m’expliquerait le désir et la demande de Henri IV. Ces colonnes sont d’un marbre étranger aux Pyrénées , sorti évidemment, au dire des connaisseurs, des carrières de l’Italie. Amenées à grands frais de ces lointains pays dans la vallée d’Ossau, elles servaient d’ornement à l’imposante construction dont les mosaïques de Bielle nous révèlent

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l’existence passée. Comment, à quelle époque ont-elles été transportées dans l’église où elles figurent maintenant? C’est ce qu’il est impossible de déterminer. Henri IV, qui connaissait probablement leur origine et leur ancienneté, a fort bien pu les désirer, les demander comme objet de curiosité, mais c’était moins pour elles-mêmes que pour l’importance que leur donnait leur existence séculaire. De cette manière, J e le veux bien, j e sui s d’accord avec Henri IV.

C’est dans ce village, dit-on, qu’était né l’honorable et célèbre banquier de Làborde, qui, devenu le plus riche capitaliste de l’Europe, revenait de temps à autre visiter sa chère vallée, et qui fit construire le château de Bielle. Les nombreux bienfaits qu’il répandit n’empêchèrent pas qu’il tombât sous le couteau révolutionnaire, expiant ainsi le tort (pi’il avait d’être riche. Tout le monde connaît l’histoire et la fin touchante de ses deux fils, intrépides marins qui périrent ensemble dans un voyage avec La Peyrouse, sur la côte nord-ouest de l’Amérique. M. Alexandre de Laborde, autrefois questeur de la Chambre des députés, aide-de-camp du roi, troisième fils du célèbre banquier, était le seul héritier de ce beau nom cher au Béarn. Dieu, dit l’Ecriture, élève les faibles, abat les forts. Faut-il qu’au pied de ces montagnes, devant le spectacle imposant de sa toute-puissance, il ait voulu donner à un petit village de rappeler dans une des plus illustres familles de France cette leçon vivante de l’instabilité des grandeurs et du bonheur humain ! Faut-il que le ciel, en les frappant, ait pris pour instruments de ce triste enseignement ceux qui méritaient tant que sa bonté continuât à les soutenir, à les conduire dans cette prospérité qu’il lui avait plu de leur départir, et dont ils faisaient un si noble usage !

Depuis que j’ai écrit ces lignes, M. A. de Laborde a été

VALLÉE D’OSSAU.

enlevé à l’affection de sa famille, de ses nombreux amis. Qu’il me soit permis de joindre mes regrets à ceux qu’a excités la fin prématurée de ce bon citoyen, de ce savant aussi modeste que distingué !

Arrachons-nous à ces lieux qui nous inspirent de tristes pensées et, continuant notre route, traversons les villages de Bélesten, de Ger ou Gerts, le hameau de Géteu qui renferme une des ardoisières les plus abondantes de cette partie

du Béarn. Bienheureuses populations, si ce qu’on a dit souvent est vrai, heureux ceux dont on ne parle pas!

Le bois de frênes ou l’oasis. — Vers le milieu du vil-

VALLÉE D'OSSAU.

lage de Bélesten, voyez ce petit sentier sur votre gauche, qui, un instant maintenu entre les murs de deux héritages clos de pierres sèches, court bientôt dans la plaine et se perd dans un épais bouquet d’arbres. La place vous est connue, ne l’oubliez pas ; ce sera, si vous m’en croyez, une fois installé à Bonnes, le but d’une de vos plus agréables promenades. Quand vous aurez visité la charmante oasis qui se cache au bord du Gave, et que vous aurez parcouru ce mystérieux bois de frênes dont l’ombre est impénétrable aux rayons du plus brûlant soleil d’août, que vous aurez déjeuné au boi’d du petit lac qui s’y trouve, avec quelques provisions apportées le matin de Bonnes, vous ne penserez qu’à recommencer l’excursion ; vous y reviendrez, soit pour y passer une journée tout entière dans une douce rêverie, bercé par le munnure du Gave ou le mouvement lent et monotone du petit moulin, soit pour reproduire sur votre album, si le ciel vous a fait artiste, quelques-uns des ravissants points de vue dont ce petit Éden et ses environs abondent. J’y ai moi-même passé de si doux instants, que je ne crains pas de vous dire : Allez-y, et vous ne regretterez pas la course.

Carrières de Louvie-Soubiron.—^ A gauche, sur l’autre rive du Gave que nous allons pendant quelque temps suivre des yeux, voyez AstL Plus loin, sur la même ligne, la montagne de Louvie-Soubiron ou Souviron, sur la crête de laquelle une longue tache ou traînée blanche indique la carrière de marbre qui porte son nom. Nous en ferons un jour un but de promenade : aussi pendant que j’y suis, je vais vous dire quelques mots sur cette carrière qui, à mon avis, devrait prendre un développement considérable, mais se trouve pour le moment presque abandonnée et détrônée par deux rivales, la carrière de Gahas dont je vous parlerai

VALLÉE D’OSSAU.

en temps et lieu, et une autre qu’on appelle la carrière de Laruns, mise récemment en exploitation. Ces deux carrières de Laruns et de Louvie-Soubiron, toutes deux placées en face l’une de l’autre et séparées par le Gave d’Ossau, renferment la même nature de marbre blanc. Au dire des géologues, c’était autrefois une seule et même coucbe horizontale dont le centre, sur lequel coule maintenant le Gave, s’est affaissé par suite d’une violente commotion, laissant en l’air, à droite et à gauche, les deux extrémités de cette large couche.

Les marbres des Pyrénées ont toujours joui, et à juste titre, d’une grande réputation. Si nous en croyons les auteurs anciens, dans le Colisée, sur le Forum, brillaient les statues de marbre blanc des Pyrénées à côté des statues tirées des carrières de l’Ionie et du Latium. Cette faveur n’a jamais été interrompue ; ce sont les marbres des Pyrénées qui décorent les basiliques au moyen âge. Henri IV, écrivant au connétable de Lesdiguieres, lui recommande (l’autographe de cette lettre existe encore) d’aider de tout son pouvoir un gentilhomme béarnais, qui extrait des marbres des Pyrénées pour l’embellissement de ses palais de Fontainebleau, des Tuileries et de Saint-Germain. LouisXIV l’employa avec profusion à Versailles, Trianon, Meudon, Rambouillet, aux Invalides ; Louis XVI, au Panthéon ; l’Empereur, partout ou, il fit travailler.

D’après le plan du fameux palais du roi de Rome, il n’y devait entrer que des marbres français, et ceux des Pyrénées y figuraient en première ligne ; la Restauration s’en servit à la chambre des Pairs, des Députés, à l’Arc-de- Triomphe, à la Bourse.

Sous Louis-Philippe, l’Hôtel-de-Ville, le palais de Versailles, ont puisé leurs marbres dans les Pyrénées.

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Le marbre statuaire le plus estimé était récemment encore, et avant l’exploitation des carrières de Gabas et de Laruns, celui que l’on extrayait des carrières de Louvie- Soubiron ; ce sont elles qui ont fourni les statues ornant autrefois le pont de la Concorde, et aujourd’hui la cour d’honneur du château de Versailles ; celles extérieures de la Madeleine, le Cincinnatus de Foyatier, les quatre Évangélistes et la Vierge de l’église de Bétharram, le beau groupe de Caïn et sa famille, par Étex; le Tambour républicain, le buste de TaTma, par David, etc., etc. Des rapports faits en 1823 et 1829 par MM. Héricart de Thury, Gisors architecte , et David sculpteur, il résulte que les marbres statuaires qu’on extrait de Louvie soutiennent la comparaison avec ceux de Carrare et de la Grèce. Mis en œuvre, ils résistent beaucoup plus que les autres aux Injures de l’air, et offrent moins de ces veines intérieures qui font le déséspoir de nos artistes. La dureté de ces marbres, bien supérieure à ceux de Carrare, a fait supposer aux géologues que ceux de Louvie appartenaient à des montagnes primitives, ef que ceux de l’Italie ne sont que de deuxième for-' mation.

Ce marbre est à grandes écailles et d’une belle transparence ; cependant sa blancheur est quelquefois altérée par une légère teinte grisâtre.

Avec tant d’éléments de succès, comment se fait-il que cette exploitation si intéressante pour l’art en France végète et languisse pour ainsi dire? C’est d’abord que la nature, avare de ces richesses inépuisables, les a enfouies dans des endroits abrupts et difficiles; c’est que les hommes du pays ne viennent en aide ni à la nature, ni aux étrangers qui, à leurs risques et périls, essaient de lutter contre elle et d’arracher à là terre ces mines d’or; c’est, disent les exploi-

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tants, qu’au lieu de protection et de sympattiie, ils ne rencontrent qu’obstacles et entraves ; c’est qu'ils demandent en vain, un peu dans leur intérêt, j’en conviens, beaucoup dans l’intérêt général, un chemin pour rendre praticable l’extraction, un pont solide sur le Gave pour transporter leurs produits.

La carrière de Louvie-Soubiron occupait autrefois une trentaine d’ouvriers. Louée, il y a vingt ans, 50 fr., elle a été ensuite affermée moyennant 600 fr. Tirer 50 fr., tirer 600 francs d’un pareil trésor, d’une mine aussi riche, enviée par l’Italie elle-même!... A qui la faute?... Je ne sais... mais c’est à en rougir pour le pays !

Je vous ai déjà dit que depuis quelque temps on avait presque entièrement abandonné cette carrière de Louvie- Soubiron pour s’en tenir à sa collègue de Laruns, dont les produits sont identiques et l’extraction beaucoup plus^ facile, puisqu’elle est sur le bord de la route et quil ny a pas, comme pour la délaissée, de pont ni de Gave a faire traverser aux blocs de marbre qu’on en extrait.

Au-dessous, et un peu plus loin que cette longue traînée qui indique à l’œil l’exploitation de la carrière de Louvu- Soubiron, se trouve le village de ce nom, qui n’offre rien de curieux, pas même sa petite église romane de style faible et sans grâce. Ne nous y arrêtons pas et continuons à suivre le flanc de la montagne. Nous allons faire une station plus longue au village de Béost.

Béost.— Est-ce une erreur? on me la pardonnera alors, j’en suis sûr. Étais-je mieux disposé, plus porté que d’ordinaire à voir en beau, toutes les fois que j’ai visité et traversé ce village, mon favori, mes amours? Il faut pourtant que je vous l’avoue : avec ses maisons moyen âge, sa charmante fontaine, il a toujours produit sur moi une émotion

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paisible et pleine de charme que vous ne partagerez peutêtre pas. Quoi qu’il en soit, ses habitations me sourient plus doucement que toutes les' autres de la vallée ; la pauvreté et la négligence n’y suintent pas comme dans certains Villages. Les femmes, les filles y sont mieux découplées, plus élancées, plus avenantes ; les hommes y ont un type plus beau. Si vous ne me croyez pas sur parole, allez-y voir. C’est ce village qui’ avait, de tout temps, le privilège de foui’nir à la buvette de Bonnes la nymphe qui, assise à sa source, en distribuait les eaux ; et le fermier de l’établissement, qui connaissait son monde, savait fort bien choisir la plus belle pour orner son comptoir et faire prendre goût à son liquide peu engageant.

Aujourd’hui ce n’est plus pour nous, hélas! que Béost a ses Jolies filles. Le fermier de Bonnes a eu la cruauté de les renvoyer à leurs fuseaux, à leurs moutons, et les a remplacées par des messieurs en tablier blanc qui sont fort honnêtes, fort propres sans doute, mais qui sont bien loin de valoir les attrayantes Béostiennes. Nous devrions nous liguer tous, faire une coalition, et ne plus boire jusqu’à ce que M. Cazaux nous rende nos nymphes exilées.

Le petit hameau de Béost fut un des premiers construits dMs la vallée, et son histoire pastorale, politique et guerrière, dont les titres dorment aux archives de Bielle, offre bien plus d’intérêt et d’attrait que celle de mainte grande ville.

Bagès-Béost. — A l’extrémité de ce village, un peu au-dessus et sur un plateau, s’élève un groupe de petites cabanes qu’on appelle Bages, dépendant de Béost, dont il est distinct, quoiqu’il en fasse partie comme la main fait partie du bras. Du milieu de ces modestes habitations semble se dresser, un peu fière, une maison de simple et

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noble apparence, que vous apercevez de la grande route, et que nul étranger ne manque de visiter pendant la saison des eaux. C’est la demeure de Gaston Sacaze, d’un pasteur botaniste, dont le nom, j’ose le dire, est européen ; obscur

montagnard qui, sous le plus modeste vêtement, cache une individualité devant laquelle tous doivent s’incliner. Longtemps j’ai étudié avec défiance cette humilité si riche d’instruction et de savoir. Je craignais de surprendre l’orgueil sous tant de simplesse, il n’en est rien : ce n’est qu’une nature privilégiée qui s’ignore. Gaston Sacaze, sans autre guide que l’inspiration et un amour frénétique pour les plantes, grâce à la possession d’un Traité de botanique, a pénétré jusqu’aux entrailles de cette science si vaste, si compliquée. Arrêté à tout instant par son ignorance du grec et du latin, dont elle est hérissée, il s’est mis seul à étudier

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ces deux langues avec quelques vieux livres empruntés à la bibliothèque du curé et du maître d’école.

Lorsqu’il ne sera pas occupé ailleurs, il vous montrera ses immenses herbiers, son jardin où croissent, scientifiquement classées, toutes les fleurs de l’Ossau. Il est à la fois peintre, poète, musicien ; modestement, avec bonhomie, il vous fera voir, les chansons qu’il a composées, ses dessins, ses tableaux, le violon, l’archet qu’il a faits lui-même, des cartes qu’il a dressées... Si on a eu raison de dire de lui que c’est l’homme de la nature, nous autres citadins que sommes-nous donc?...

Lorsque vous irez chez Gaston, vous serez accueilli par lui avec un empressement hospitalier, avec un désintéressement sans pareil, et à vous recevoir il perdra un temps précieux pour ses travaux d’agriculture. Il vous serait pénible de n’avoir en échange aucun souvenir à lui laisser, et avec un tel homme il en est certains auxquels vous devez bien vous garder de songer! Prenez donc d’avance vos précautions, et offrez à Gaston un autographe de vous, tracé sur la tête d’un des livres que vous aurez emportés pour lire en voyage. C’est ainsi que maint visiteur a contribué à lui former un commencement de bibliothèque que vous aiderez à augmenter.

Un mot, en redescendant de Bag'es, sur l’histoire de mon petit village de Béost. Il a de bien vieilles gloires inscrites dans ses vieilles archives. A la tête des braves bataillons de la vallée, armés en guerre, marchait presque toujours un des enfants de Béost, dont la signature a figuré plus d’une fois sur des traités de paix à côté de celles des souverains du Béarn. Au xvii® siècle, un des jurats de Béost était délégué par la vallée pour porter aux États-Généraux ses remontrances et protester contre la taxe annuelle de quatre-

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vingts petits écus qui lui était imposée, comme fief, au nom du roi. Je n’approuve pas la protestation, mais ces bons Ossalois ont toujours aimé à garder leurs grands et leurs petits écus. En bonne conscience, pour toute la vallée la taxe n’était pourtant pas vexatoire et le souverain trop exigeant... Ils en paient bien d’autres maintenant; demandez plutôt à M. le percepteur des contributions.

En 1621, dans une déclaration devant l’intendant de la province, je vois figurer comme jurais de Béost, Fourcade, Sacaze, Bonnecase; en 1858, je retrouve parmi les membres du conseil municipal de Béost, Fourcade, Sacaze, Bonnecase. Ou je ne m’y connais pas, ou ce sont là des titres de bon aloi, des titres irrécusables d’ancienneté de race ; et pourtant ils n’en sont pas fiers comme tant d’autres qui ne pourraient peut-être pas aussi bien faire leurs preuves devant la chancellerie.

Détournons nos regards de la montagne et reportons-les sur la vallée. Votre postillon, conducteur ou voiturier, lait avec son fouet un tapage infernal. Nous entrons dans Laruns : les chiens aboient, les vieilles femmes, les enfants se mettent aux fenêtres et vous regardent passer. Pendant la saison des eaux, cela leur arrive cinquante fois par jour.

Laruns.— Laruns est le cbef-lieu de canton, la dernière cure française ; son territoire est très-étendu : il se prolonge à plus de cinq lieues jusqu’à la frontière espagnole. Le pic du Midi est enclavé dans ses limites, qui ont quatre lieues de largeur : vaste empire, mais dont la plus grande partie des habitants, tels que ours, loups, isards, n’ont jamais voulu contribuer aux charges publiques ; ce qui fait qu’il n’est pas riche.

A l’exception de quelques monuments que je signale à

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mon chapitre de VArchéologie, ce village ne renferme rien de remarquable.

Laruns possède aujourd’hui deux hôtels : l’un près de l’église, c’est Y Hôtel des Étrangers; l’autre, sur la place, c’est

celui des Touristes, tenu par Joly. Tous deux offrent des appartements fort comfortables qui, dans les moments de presse, alors que Bonnes était à court de lits, ont été et doivent être encore d’une véritable utilité pour ces voyageurs, réduits quelquefois, ainsi que je l’ai vu de mes yeux, à coucher sur la place, dans leurs voitures.

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Les artistes avaient, dans ces dernières aimées, adopté l’hôtel des Touristes ; ils se trouvaient là au centre de leurs explorations de la vallée, et l’un deux, Landelle, le peintre célèbre de la Messe à Béost (exposition de 1857), y fit, à deux reprises, un long séjour. Il y esquissa aussi ces jolies toiles que vous avez pu admirer ensuite aux boutiques de la rue Laffitte, chez Beugnet ou chez Weyl, si même vous ne les avez achetées, ce dont je vous ferais mon compliment.

Ce village était autrefois le siège d’un grand établissement pour l’exploitation des forêts de sapins de Gabas, hameau que nous visiterons. A droite après la place, les bâtiments que vous longez étaient occupés par l’administration de la mâture, depuis supprimée ; ils ont été vendus : ce sont maintenant des propriétés particulières.

Dans l’église figure, à côté d’un lustre moderne, une petite copie assez bonne d’un ancien tableau de l’école italienne, offerte par un enfant du pays, qui, trente ans auparavant , était parti pour la Russie où il avait fait fortune, et qui. Tannée dernière, est venu passer l’hiver à Laruns, dans sa famille.

M. Coudurat a fait mieux encore ; il a doté sa ville natale d’une belle fontaine en marbre blanc, qui n’est pas un des moins remarquables monuments de la place que vous traversez.

On a parlé d’os de géants d’une taille colossale, trouvés lors des fouilles opérées en cet endroit. Les os ont disparu, mais la croyance est restée. Laruns n’avait pas une pauvre petite vieillerie curieuse à montrer à nos badauds, qui en veulent à tout prix. Il est bien de sa part de leur en avoir déterré, et elle a fait tout de suite noblement et grandement les choses. II faut ranger ce conte dans la catégorie du

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serpent de mer qui vient de temps à autre défrayer les colonnes des journaux de Paris et de la province, quand ils ne sont plus assez fournis en séances des chambres, des académies, de la police correctionnelle, et lorsque les adultères ou les questions d’Orient viennent à leur manquer.

Depuis que Laruris est sous l’administration de M. Cazaux, le fermier intelligent des Eaux-Bonnes et des Eaux- Chaudes, les améliorations longtemps réclamées ont surgi de toutes parts : c’est ainsi qu’il a su doter successivement le village, ou la petite ville, peu importe, de deux lavoirs auxquels sont annexés des bacs pour abreuver les bestiaux, d’un beau pont en maçonnerie pour remplacer les ais branlants de l’ancien, et que bientôt, grâce lui, l’église actuelle, trop petite pour la population, sera reconstruite à un autre endroit de la place, dans des proportions aussi élégantes que magistrales. Bien plus, il a éclairé Laruns, le mot entendu ici dans son sens propre. Toutes ces améliorations, tous ces progrès ont été réalisés en peu d’années, au moyen d’un sage emploi des ressources de la commune qui, trop longtemps jusque-là, avait laissé croître et dépérir en pure perte ces vastes forêts de Gabas qui sont appelées dans l’avenir à donner à Laruns des revenus considérables.

N’oubliez pas, avant de sortir du village, de jeter un regard à votre droite sur les vastes jardins du fleuriste Richard, qui envoie chaque jour à Bonnes ces fleurs civilisées de la plaine qui vous rappelleront votre jardinet ou votre parc, abandonné pour venir ici chercher la santé, et que vous serez heureux d’avoir devant les yeux pour tromper l’absence.

En voilà assez sur Laruns : notez seulement, si vous êtes encore aux Eaux le 15 août, que vous aurez à venir

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assister, sur la grande place de ce bourg, aux danses et réjouissances qui ont lieu ce jour-là à l’occasion de la fête de la Vierge, en même temps celle du pays. Grande procession en costumes nationaux, costumes de garçons, de jeunes filles, d’hommes, de femmes mariées, de veufs, de veuves, rien n’y manque. De tous ces vêtements, pourtant distincts, je ne vous ai décrit que ceux qui sont les plus saillants, et que vous pourrez exporter pour les bals de vos grandes villes. Vous ne serez donc pas fâché de jouir du coup d’œil de leur piquante bigarrure. On fait à l’avance grand bruit de cette cérémonie dont le résultat principal est de mettre en mouvement, d’entraîner une notable portion de la population baigneuse et touriste des Eaux-Bonnes et des Eaux-Ghaudes, et de servir ainsi de distraction, de but de promenade, à gens qui sont enchantés de trouver une bonne occasion de tuer le temps.

Je crois devoir, pour cette circonstance, vous donner un conseil d’ami ; vous vous en trouverez bien. Si vous êtes encore à Bonnes ou aux Eaux-Chaudes le 15 août, comme je vous l’ai dit, il vous sera impossible de vous dispenser de descendre à Laruns ; votre femme, vos enfants, des amis qui, de tous côtés, auront entendu dire monts et merveilles de cette fête, ne manqueront pas de vous y entraîner bon gré, mal gré. Retenez donc d’avance une voiture, non pas seulement pour aller, ce n’est pas le point important, mais pour revenir. Vous comprendrez facilement pourquoi. La fête commence à onze heures du matin ; les pressés, les enragés qui ont toujours peur d’arriver trop tard, de ne pas voir assez, partent à cette heure ; d’autres à midi, d’autres successivement, et le service en descendant se fait souvent par une seule et même voiture pour quatre ou cinq familles. C’est très-bien ; mais quand à Laruns la procession est ter-

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lOO

minée, quand à cinq heures le dîner vous appelle, car les traiteurs ont soin pour ce jour de le retarder, oh! alors, c’est une débâcle générale, c’est une sortie de théâtre par une pluie battante : l’Hippodrôme de La Marche ou de Longchamps, quand les courses viennent de finir. Chaque voiture a pu, dans ses voyages, amener le matin 24 voyageurs, mais comment, en une fournée, remonter tout ce monde qui voudrait revenir en même temps? C’est alors que si vous n’avez pas pris vos précautions, si vous n’avez pas imposé à votre loueur de voiture l’obligation d’être, sous peine de ne rien recevoir, à vos ordres depuis quatre heures du soir, vous courez le danger de dîner à Laruns (trop cruel châtiment de votre imprévoyance), et de ne revenir au logis qu’à neuf heures du soir. Ayez donc votre véhicule tout prêt, et laissez les autres pester, se démener, s’arranger ainsi qu’ils l’entendront, comme ils le pourront, cela ne vous regarde pas ; pour vous, pour votre famille, en pareil cas, l’égoïsme est le plus saint des devoirs.

En route! en route! nous n’arriverons jamais. Traversons bien vite un beau pont de marbre, qui depuis peu a remplacé son prédécesseur en bois. Il est jeté sur le ruisseau qu’on appelle Larrieuzè. Dans l’été, presque sec, imperceptible, ce ruisseau a peine à couler, et vous riez de voir un pareil pont pour un pareil filet d’eau ; mais au moment des pluies, de la fonte des neiges, après un de ces orages que les montagnes seules connaissent, vous seriez épouvanté de voir le torrent déborder à l’improviste, se précipiter partout comme un furieux, envahir le vaste espace qui le sépare de Laruns, se ruer dans le village, dans ses maisons, menacer de le renverser et de l’engloutir. Ne croyez pas que j’exagère, les cailloux que vous voyez étalés sur un espace considérable indiquent assez son passage. Ce sont

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loi

les sables mobiles de la Loire. Ils démontrent jusqu’où ce capricieux et irrégulier ruisseau porte quelquefois ses désastreux ravages. Règle générale : en fait d’hommes et de torrents, défiez-vous, chers lecteurs, de ceux qui parfois ont l’air endormi, de ce qu’on appelle des bêtes du bon Dieu ; ce sont souvent des sournois et des rageurs, qui ont des moments terribles. L’année dernière, l’administration municipale de Laruns a fait exécuter sur les rives de ce torrent des travaux protecteurs; de chaque côté, des levées plantées de peupliers, à part les services qu’elles sont appelées à rendre aux habitants, leur offriront bientôt une agréable promenade.

Château d’Espalungue. — A gauche, le petit château

grande famille, respectée et chérie dans toute la vallée. Si

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je n’écoutais que mes sentiments, j’aurais eu à cette occasion à dire beaucoup de vrai et de flatteur sur l’hospitalité pleine de bienveillance qu’autrefois, du vivant de M. le marquis de Livron, on était toujours sûr d’y trouver. Aujourd’hui le domaine passé par succession dans la famille de Ségur n’est pas habité par son propriétaire. En allant visiter ce château qui renferme une petite chapelle antique et quelques vieux meubles assez curieux, vous apercevrez un porte-voix monstre destiné à appeler les travailleurs dans les champs. Servez-vous-en pour intriguer les cavaliers de votre connaissance que vous pourrez reconnaître de loin passant sur la route. Rien de plus amusant que la mine de celui qui entend à ses oreilles une voix qui l’appelle, et qui a beau se retourner de tous les côtés, sans pouvoir distinguer d’où elle part. J’ai été pris, et à mon tour j’en ai pris d’autres à cette innocente plaisanterie.

Api’ès le passage du pont jeté sur le Larrieuzé, deux routes s’offrent à vous : l’une qui continue celle que vous suivez ; l’autre qui se jette brusquement à gauche. La premièz’e est l’ancienne route des Eaux-Chaudes.

La seconde est due à MM. de Gastellane et Desselle, dont les noms sont restés en vénération dans ce pays. Avis aux administrateurs passés, présents et futurs. Si vous voulez qu’on ne vous oublie pas, que plustai’d il reste autre chose de vous que vos noms, prénoms et titres inscrits dans l’Annuaire du département, sur la liste des anciens préfets, si vous ambitionnez une gloire durable, percez des foutes, occupez-vous de travaux utiles : croyez-m’en, les ouvrages que vous aurez fait' exécuter vivront comme souvenirs impérissables de votre passagère administration.

Revenons à notre route ; elle fut ouverte sur le flanc de la montagne en 1808, lorsque M. de Gastellane administrait

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les Basses-Pyrénées. Jusque-là on n’arrivait aux Eaux- Bonnes que par un sentier tracé dans le ravin profond, escarpé, que vous apercevez à votre gauche et qui suivait le lit du Gave.

Je n’ai pas besoin de vous dire qu’un petit nombre seulement de courageux malades étaient tentés d’aller chercher la santé par un chemin où quelquefois on trouvait la mort, et dans lequel il fallait confier son corps aux bras, aux pieds plus ou moins sûrs de deux montagnards, et son âme à Dieu. A cette époque, l’étude du notaire de Laruns jouissait d’une nature d’honoraires qui aujourd’hui n’existent plus que pour mémoire... Avant de s’aventurer dans le voyage des Eaux-Bonnes et des Eaux-Chaudes, avant de se lancer tête baissée dans ces gouffres inaccessibles, on était dans l’usage de faire son testament à Laruns. Au besoin les minutes en feraient foi.

Vous qui n’avez plus à prendre ces effrayantes précautions, et qui êtes mollement bercé dans votre voiture, adressez un remerciement à l’ombre de M. de Castellane pour avoir ainsi disputé, arraché aux rochers la belle chaussée qui vous conduit à la source de la santé.

Avant d’arriver au pied de la montagne, nous traversons un second pont de marbre, sous l’arche unique duquel coule un torrent qui débouche avec fracas d’une gorge étroite et sombre, à votre droite. C’est le Gave de Gobas qui, à votre gauche, va se réunir au Valentin et former le Gave d’Ossau.

Au premier coude de la route, vous apercevez un chemin nouveau ; c’est la rectification de la route des Eaux-Chaudes, exécutée depuis peu d’années, et dont j’aurai occasion de vous entretenir plus tard, quand nous irons ensemble à cet autre établissement thermal.

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Maintenant, voyageurs des Eaux-Chaudes, comme je vais tout droit à Bonnes, attendez-moi ici si vous ne voulez pas m’accompagner ; j e vous promets, du reste, de venir bientôt vous rechercher : sans moi, je craindrais que votre voyage, qui a pu jusqu’à présent vous intéresser, vous instruire peut-être, ne vous parût ennuyeux à périr... Pour tout concilier, cependant, sautez au chapitre intitulé : Eaux-Chaudes. D’avance je vous ai tracé la route; votre guide est sûr, fidèle, causeur; une poignée de main, bon voyage, à revoir, à bientôt. Après avoir mené ma société aux Eaux-Bonnes, je prendrai un petit sentier qui abrège le chemin, et que moi seul connais; j’arriverai aux Eaux- Chaudes avant vous, et vous recevrai à votre descente de voiture... Adieu, à tout à l’heure.

Du moment où la montagne commence jusqu’à celui où l’on arrive aux Eaux-Bonnes, il faut se résigner à aller au pas ; c’est l’affaire d’une bonne demi-heure : occupez ce temps de loisir à contempler le triomphe de l’homme sur la nature ; admirez l’art avec lequel les ingénieurs ont profité des accidents du terrain, tout en brisant le roc là où il n’a pas vOulu se ranger pour les laisser passer. A vos pieds, à gauche, un précipice béant, d’une profondeur que l’œil | peut à peine percer, dans lequel roule avec fracas le torrent le Valentin. C’est un voisin d’assez mauvaise mine, qui gronde, mugit, écume, et dont vous n’êtes pas fâché ■ d’être séparé par un parapet. Vous regrettez seulement que , dans certains et trop fréquents endroits, cette barrière protectrice offre des solutions de continuité qui ne rassurent pas du tout. M. l’ingénieur de l’arrondissement s’excuse et rejette la faute de ces vilaines lacunes sur les pierres qui roulent d’elles-mêmes, et sur les pièces de bois que les habitants font rouler du haut de la montagne.

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Eh! mon cher monsieur, arrangez-vous pour arrêter, si vous pouvez, les bois et les pierres, sinon décidez-vous à réparer les désastres qu’ils occasionnent. Avant tout, vous devez aux passants un chemin et un parapet bien entretenus.

C’est en quelque sorte pour mémoire que je laisse subsister ici ces lignes consacrées à l’ancienne route, car, à l’heure où cette édition verra le jour, une voie nouvelle l’aura remplacée, si j’en crois les assurances qui m’ont été données l’an dernier par MM. les agents de l’administration. — Quelques mots donc sur la rectification : on la doit à la manifestation d’une auguste volonté. S. M. l’impératrice, quand, en 1855, elle vint visiter en souveraine ces lieux qu’elle avait parcourus quelques années auparavant en simple mortelle, exprima, dit-on, le désir de voir aplanir un peu cette longue rampe en colimaçon, au bout de laquelle il faut aller chercher Bonnes. Heureux privilège du rang suprême, son souhait fut considéré comme un ordre, et après l’accomplissement des formalités voulues, rapidement remplies pour ce cas spécial, la rectification était décidée.

Commencée le 10 avril 1858, et quoique l’entrepreneur eût trois ans pour l’achèvement des travaux, elle sera, à moins d’événements imprévus, terminée en deux campagnes.

D’une longueur de 5 kil. 800 mètres, à partir du milieu de Laruns jusqu’à l’établissement thermal, par conséquent plus longue que l’ancienne de 1,100 mèt., elle n’aura que des pentes de 3 millim. au minimum et de 5 au maximum, tandis que celles de son aînée étalent en moyenne de 10 ; la largeur sera de 9 mèt., fossés et parapets compris. Elle doit coûter 270,000 fr., et comme elle est classée sous le n° 13/| bis, et sous le nom de route de Pau aux établisse-

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ments thermaux, au nombre des routes impériales, c’est l’État qui doit seul supporter la dépense.

La route nouvelle est faite : il n’y a donc plus à y revenir. A cet elfet, manifester des regrets, se permettre des critiques, semble désormais bien inutile. Le projet qu’on a exécuté avait été dressé par M. Mangeot , alors ingénieur en chef du département des Basses-Pyrénées, aujoui’d’hui chargé du service d’inspection du réseau du chemin du Nord. C’est dire assez que, quelque désireux qu’on fût, au cas où S. M. serait revenue à Bonnes, de lui montrer qu’on n’avait pas oublié ses paroles, rien néanmoins dans la réalisation de l’œuvre n’a été négligé de ce qui pouvait la rendre complète. Et cependant, puisque J’ai laissé échapper tout à l’heure le mot de regret, qu’il me soit permis de rappeler ici les belles études antérieures, faites aussi en vue d’une rectification par M. Bowa, l’ingénieur ordinaire, aujourd’hui en résidence à Bayonne. Au lieu de s’embrancher sur la côte rectifiée des Eaux-Chaudes, ainsi que le fait le projet adopté, la rectification, suivant M. Boura, devait partir de l’ancien point de jonction des deux routes de Bonnes et des Eaux-Chaudes ; puis, s’attachant de suite au flanc de la montagne, traverser sur un hardi viaduc la gorge d’où s’échappe le Gave de Gabas, et arriver aux Eaux-Bonnes sans lacet.

Ce que je regrette plus encore que le projet, c’est l’homme, et en cela je ne suis, moi étranger à ce pays, que l’écho alfaibli d’une population chez laquelle le nom de M. Boura et le souvenir des services qu’il a rendus vivront longtemps.

Quand vous aurez fait quelques pas de plus, jetez les yeux à votre gauche, de l’autre côté du torrent; là se pavane le pauvre petit hameau d’Aas, niché sur le flanc de

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la montagne. Il a l’air de s’être mis à la fenêtre pour vous voir passer, comme un bon bourgeois du Marais qui, coiffé de son classique bonnet de coton, s’amuse, de son quatrième étage au-dessus de l’entre-sol, à regarder passer la garde montante. Aas est le chef-lieu des Eaux-Bonnes. Autrefois cette bizarrerie pouvait aller encore et ne point paraître ridicule quand Bonnes ne se composait que dé trois ou quatre bicoques, mais aujourd’hui, vraiment, l’accessoire emporte le principal.

Cazères, propriétaire d’un des bons hôtels de Bonnes, a réalisé en petit l’œuvre de Sémiramis, et un vaste potager, dont les murs sont allés chercher leurs fondations jusqu’au lit du torrent, s’offre ici aux regards étonnés.

Un peu plus loin, sur le bord de la route, au quatrième tournant de la montagne, vous apercevez sur la droite une métairie : c’est la villa de M. Taverne aîné.- Vous ne vous attendiez pas à trouver une maison de campagne à 2 “lOO pieds au-dessus du niveau de la mer ; et pourtant ne faut-il pas, mes chers lecteurs, quoique vous soyez tous fort aimables, que ceux chez lesquels vous venez vous abattre envahissant tout, aient au moins un petit réduit paisible et retiré, où, loin du bruit, ils viennent oublier quelquefois le tumulte et les exigences que vcrus tramez avec vous.

Villa Castellane. — Grotte Bonnecaze. — A gauche de la villa Taverne, une petite porte à claire-voie donne entree sur un petit enclos sur lequel s’élève une humble cabane. C’est la demeure de l’heureux concierge, du vigilant cerbèred’une grottequ’un écriteau,placé parlui sur unelongue perche, signalait encore il y a quelques années comme trescwricMC. Mettons qu’elle est assez intéressante, qu’il y a quel-

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ques belles stalactites que j ’ai admirées, mais dont le nombre diminue tous les ans, phénomène qui m’étonna fort, je l’avoue, et dont je cherchai vainement l’explication scientifique, ainsi que plus d’une fois il est arrivé à certains de mes savants collègues en archéologie, minéralogie et autres sciences en ie. Ce problème se trouva résolu pour moi un beau jour que je surpris dans sa grotte le père Bonnecaze, qui alors en était propriétaire, mangeant son bien en herbe, c’est-à-dire faisant comme les honorables membres des bandes noires, morcelant ses terres, arrachant les gouttières, les plombs, les parquets de son château souterrain dont les touristes achetaient fort cher les curieux morceaux.

Depuis, le vieillard est mort ; avec lui aussi, j’aime à le croire, s’est éteinte l’industrie tant soit peu sacrilège qui le faisait vivre, et que, m’assure-t-on, il exerça consciencievr sement jusqu’à son dernier jour, quoique depuis longtemps il fût, de propriétaire, passé simple gardien de la profitable grotte.

A la place de la haute perche qui soutenait l’écriteau de grotte très-curieuse, se trouve une tablette de marbre sur laquelle on lit : Villa Castellane , ceci mérite explication, car, pas plus que tous ceux qui sont passés là avant vous, vous ne comprendriez cette énigme ; moi, qui suis dans le secret, je‘puis vous dévoiler ce mystère. Rappelez-vous qu’en passant à Bielle, je vous ai parlé du comte Jules de Castellane, ce Mécène trop peu de temps possédé par ce pays, dont il avait paru vouloir décorer les campagnes comme il avait fait autrefois pour celles de Marseille. Charmé par le site et les beautés naturelles du lieu, il avait rêvé pour l’humble grotte une destinée grandiose ; il voulait tracer, pour y arriver, un chemin en pente douce qui en eût facilité l’accès, l’entourer d’un jardin planté à l’an-

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glaise, élever un petit pavillon d’été où, des Eaux-Ghaudes et des Eaux-Bonnes, on serait venu faire de joyeux piqueniques. En un mot, il eût voulu réunir en cet endroit tout le comfort d’une luxueuse villa, uniquement créée pour l’agrément du public et libéz’alement ouverte à tous.

Hélas ! trois fois bêlas!!! tous ces beaux projets, dont je fus l’heureux confident, sont restés en plans ; toutes ces belles promesses ont été menteuses, comme serments d’amour, comme un prospectus, comme une profession de foi; à qui la faute? Au dieu d’hymen, qui, d’un homme libre comme l’air, fait un esclave fier de son servage, l’arrache aux lieux que garçon il affectionnait, le mène à d’autres lieux ; à l’hymen qui, conduisant à des sources nouvelles le noble auteur de ces projets, lui a*fait oublier, abandonner les Eaux-Bonnes et la grotte, ses amours. Ce marbre que vous apercevez n’est donc plus qu’une pierre tumulaire, et je propose qu’on y ajoute trois mots seulement, de manière qu’on lise maintenant : Ci-git la villa Castellane.

Quoique ce chapitre soit déjà bien long, je n’ai pas le courage de vous priver d’un souvenir historique qui se rattache à ces lieux. Lorsque vous êtes au pied de la grotte, sur le bord du Gave, levez les yeux, et de l’autre côté du torrent, vous apercevrez au-dessus de votre tête une grange dominant l’abîme. C’est un dernier reste du château d'Âssouste. Pendant les guerres entre les catholiques et les protestants, qui désolèrent le Béarn en l’année 1569, Bonasse (drôle de nom pour un véritable enragé). Bonasse, général au service de Catherine de Médicis, mère de Charles IX, s’étant emparé dû château d’Assouste, le renversa de fond en comble, fit massacrer et pendre au mur de la grange, qui subsiste encore, le vieux Abère, seigneur

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d’Assouste, livra sa fille aux soldats, qui, après l’avoir outragée, la précipitèrent dans le torrent. On montre encore la poutre à laquelle fut suspendu le cadavre d’Abère, mais vous ne retrouverez plus le moindre petit bout de la corde : d’après le.préjugé que vous connaissez bien, les paysans s’en sont partagé les morceaux, qui se transmettent de générations en générations, comme un talisman infaillible contre les fléaux du ciel.

Grange-Cazères. — Encore un peu de courage et de patience; nous voici presque arrivés; à droite, s’élève une grange, qui, jadis propriété de Cazères, des Eaux- Bonnes, appartient aujourd’hui à M. Bonnecaze^ fds, dont tout d’abord ici je vous recommande le vaste hôtel, situé à Bonnes, sur la place dite du Gouvernement. Le propriétaire actuel entretient en cet endroit, durant la saison des eaux, trois ou quatre vaches laitières qui ont été d’un bien utile secours à plus d’un malade de ma connaissance.

Nous sommes au dernier tournant de la montagne ; une longue poutre placée jadis à la droite du chemin, alors que les promenades étaient rares, et que le chemin horizontal n’existait pas, aidait les baigneurs qui se promenaient à reprendre haleine. C’était une chaise dont on ne venait pas, à tout instant, comme aux Tuileries ou aux Champs-Elysées, vous demander le prix, et sur laquelle, assis à l’ombre d’un beau vieil arbre, vous voyiez passer tranquillement les voitures et les cavalcades. Cet endroit, dont il faut que je vous dise le nom, parce qu’il ne figure ni sur les cartes de Cassini, ni sur celles plus récentes où vous le chercheriez en vain, s’appelle la Crotte de l’Ours; ne prenez pas mon G pour un G : c’est un C. Si ce nom est quelque peu familier, ce n’est pas ma faute ; d’ailleurs, dans les montagnes, on ne connaît pas toutes

VAILÉE D’OSSAU.

VOS susceptibilités de langage ; on appelle les choses par leurs noms. Voici l’origine de cette dénomination. Un ours, poursuivi vivement sur la montagne qui couronne votre tête, se laissa glisser par le sentier que vous apercevez encore, et où, ni vous ni moi, ne nous serions chargés de le suivre. Franchissant la route, escaladant le parapet, il descendit jusqu’au torrent, qu’il passa à la nage, et alla se perdre au loin dans les montagnes. Il est vrai que, en traversant le chemin , la pauvre bête, serrée de près par les chasseurs, y déposa un témoin irrécusable de son passage. Il paraît que c’est tout ce que les montagnards eurent ce jour-là de l’ours en question. Dans leur reconnaissance pour le souvenir impertinent pourtant qui leur avait été laissé, ou plutôt dans leur désappointement, ils donnèrent à cet endroit, dorénavant célèbre, le nom que je vous ai cité et que pas n’est besoin de répéter.

Belvéder Fanny. —'A droite, existait, il y a quelques années encore, un petit sentier qui, de la route menait à ce que son auteur avait appelé le Belvéder Fanny. Hélas ! le pauvret dut, en 18/t2, baisser pavillon, et s’humilier devant une altière rivale, la promenade horizontale qui, à partir de Laruns, a toujours dominé, à 150 mètres au-dessus de vos têtes, le chemin que vous parcourez. Depuis que l’étranger qui l’avait élevé a cessé de visiter ces montagnes, tout a disparu. A la place qu’il occupait, vous n’apercevez plus qu’une ravine profonde. L’orage, dans les montagnes, a bien vite renversé ce que les faibles mains de l’homme ont édifié.

Le temps que vous avez mis à lire et la véridique aventure que je viens de vous raconter sur un farceur d’ours, et les détails que je vous ai donnés sur le belvéder, vous a mené juste contre une maison qui a paru se dresser tout

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d’un coup devant vous, et dont rien ne trahissait l’existence ; cette maison, c’est Bonnes, qui s’est fait désirer si longtemps ; la coquette s’est dérobée à vos yeux jusqu’au bout ; mais en revanche, elle se laisse embrasser à peu près tout entière, d’un seul coup d’œil, qui plonge jusqu’à l’extrémité de sa longue rue montueuse.

Je ne sais pas où vous logerez, je ne vous l’ai pas demandé. Dans la crainte de me faire quelque méchante affaire, Dieu me garde de chercher à influencer votre choix. Si vous n’êtes pas encore décidé, eh bien ! faites comme à la foire :

promenez-vous devant ces boutiques de logement et de nourriture ; ainsi que dans le monde c’est assez l’usage. Jugez sur la mine et sur l’habit. Votre postillon, votre conducteur ont beau taper, fouetter, claquer, jurer, les chevaux n’en peuvent plus, et vous allez passer au pas sur

le front assez irrégulier de la ligne; ce sera absolument comme une revue de garde nationale. Cependant, avant de commencer cette inspection, un mot seulement sur le petit pont en bois que nous traversons, et sous lequel, à gauche, se précipite un torrent. C’est le pont de la Soude, ainsi nommé du ruisseau de ce nom. Descendu de la montagne, après avoir parcouru le village il vient, sous vos pieds, tomber dans le Valentin, dont vous avez de loin suivi le cours encaissé au fond du ravin que domine la montagne, depuis le pont de marbre jusqu’à Bonnes. J’éprouve un certain orgueil, moi, vieil habitué du pays, à vous faire re-. marquer que notre pont est défendu par un parapet : le temps n’est pas encore éloigné où il n’y en avait pas, et ce n’était pas mieux ; peut-être nous doit-on cette bien importante amélioration, à nous et à nos protections puissantes auprès des administrations supérieures et des députés du département ; cependant tout ce que nous avons fait n’aurait peut-être pas suffi pour décider la pose de ce parapet si un événement, qui faillit être fatal à un habitant du pays, n’était venu nous donner un bon coup d’épaule. M. C.rentrait dans le village, monté dans une voi¬

ture attelée d’un cheval ; en traversant le pont, l’animal eut peur, se jeta sur la gauche, et fut précipité, avec la voiture, dans le torrent, où tout fut broyé; heureusement le voyageur avait eu le sang-froid de sauter lestement sur le chemin, et il en fut quitte pour la peur..., son cheval, sa voiture et ses marchandises. On voit que dans les Pyrénées, comme dans la bonne ville de Paris, comme partout ailleurs, il faut que de tristes événements, appuyés sur des démarches, des protections sans nombre, viennent forcer l’autorité à adopter des mesures que depuis longtemps réclame l’intérêt public. Ne vaudrait-il pas mieux s’exécuter

EAUX-BOKNES.

tout de suite de bonne grâce, et ne pac attendre, pour acheter un chien de garde, que la maison ait été d évalisée ?

Peut-être aurez-vous trouvé mes anecdotes peu intéressantes; mon excuse est dans mon désir de vous faire connaître tout ce qui est relatif à la localité que vous allez habiter ; c’est ainsi, selon moi, qu’on peut se flatter de savoir à fond l’histoire d’un pays. Maintenant, cheminez dans le village.

Bonnes a trois quartiers bien distincts : c’est d’abord la Grande rue, jadis l’unique ; puis, ce que j’appellerai le quartier de la Chapelle, et enfin celui de la rue de la Cascade et de la rue des Guides.

Vue générale des Eaiis-Bonnes.

Grande-Rue. — Si vous aimez le bruit, le mouvement et le soleil du midi, vous vous logerez dans la Grande rue et du côté gauche. Là, vous trouverez dans leur ordre de situation

naturelle les hôtels Castex, Doubrère,Gapdevielle, Hourcade, Singés, Soumabielle, Pierre Salenave, Taverne jeune, hôtel de

la Paix; Cazères, hôtel de Paris; Laharthe, hôtel des Princes. Plus loin, l’hôtel d’Orient, tenu par Longa, le transfuge des Eaux-Ghaudes, où la renommée de sa cuisine vous aurait certainement attiré comme nous autrefois. Puis les deux hôtels Fourcade, l’hôtel de France, tenu par Taverne aîné, vieille gloire de ce pays à l’ombre de laquelle grandit déjà celle de son neveu, qui promet d’être un grand cuisinier. L’hôtel Richelieu chez Lahore, et les deux hôtels Pommé, i dont les belles façades, aboutissant à ce qui était autrefois le promenoir de l’établissement, terminent dignement la rangée des habitations du côté gauche.

Si vous craignez, au contraire, le voisinage toujours un ■ peu bruyant d’une rue quelconque, adoptez Ze côté droit, où les hôtels, sépai’és de la chaussée par le jardin anglais, s’adossent à la montagne.

Dans ce cas, frappez indistinctement chez Lazare, chez MM. Gazaux frères, chez Lavillette, ou chez M™” veuve Incamps : c’est déjà presque tout un quartier neuf, que complétera magnifiquement la grandiose construction de Labarthe, encore inachevée. Les hôtels Lavillette et Incamps sont situés en retour d’équerre, sur une petite place qui se prolonge jusqu’à la rencontre de la Grande rue.

Au coin, la maison qui coupe la vue, brise la ligne, droite jusqu’ici, et lui fait faire une espèce de crochet disgracieux , c’est l’hôtel du Gouvernement ; son aspect vieux, sombre et triste, a longtemps contrasté avec la jeunesse et l’élégance de ses modernes rivales ; il appartient au département. On avait songé à le vendre, à la charge de le démolir et de reculer à l’alignement en cas de nouvelles bâtisses. Des difficultés sur le partage du prix entre Bonnes,

EAUX-BONNl

qui prétendait avoir tout, et les Eaux-Chaudes, qui voulaient aussi leur part du gâteau, ont empêché la réalisation de ce projet. Au lieu de se donner la peine de résoudre I ces dilïicultés et de lever les obstacles, on a préféré rester dans le statu quo, si cher à toutes nos administrations.

Cette maison servait autrefois d’hôpital et de logement pour les militaires qui venaient prendre les eaux dans cette localité. Comme depuis longtemps on envoie à d’autres sources pour la guérison des blessures, il a fallu changer la destination première de ce bâtiment.

Jusqu’en 1855, époque où S. M. l’impératrice vint prendre les eaux à Bonnes, c’était un indigène qui tenait l’immeuble à bail principal et en sous-louait ensuite les chambres ; le prix du fermage était modéré, ce qui sê comprendra quand on saura qu’il y avait pour le fermier l’obligation de réserver un appartement au préfet et deux chambres pour le pasteur. En 1855, le bail principal fut résilié et la maison tout entière, remise à neuf à l’extérieur aussi bien qu’à l’intérieur, devint en un instant la plus comfortable des habitations de Bonnes. La décoration des chambres subsiste encore du reste, pour témoigner de ce que devait être au moment de sa création cette petite bonbonnière.

Des lanternes, montées sur de gracieuses colonnes en fonte, ornaient la place et ses alentours. Une seule est restée debout, vivant témoignage d’une incurie qui laisse les unes sous une remise, et les autres étendues sur l’herbe dans un des coins le moins bien tenus du jardin anglais, ce qui n’est pas peu dire.

Sur la place à laquelle l’hôtel du Gouvernement a donné son nom, s’élève l’hôtel Bonnecaze, puis l’hôtel Tourné, et enfin, dans une sorte d’impasse qu’il remplit à lui seul, et dont il sort même pour étaler une de ses façades devant

EAL’X-BONNES.

l’établissement thermal, l’hôtel de la Paix, tenu par Manet. Là finit ce que j’ai appelé le quartier de la Grande rue.

Quartier de la Chapelle. — Montez maintenant avec moi les quelques marches que vous avez devant vous, ou bien, prenez, à gauche, la rampe qui longe l’établissement. Nous voici sur une petite place ; au milieu s’élève la chapelle, qui est venue, à l’extrémité du village, s’abriter .en quelque sorte au pied du rocher. Sa croix, emblème de foi et d’espérance, plane sur toute cette population de malades. En la plaçant plus loin, plus haut que la source thermale, peut-être a-t-on voulu rendre sensible cette vérité consolante que, par delà où finit le pouvoir de la nature, où s’humilie la science impuissante, il reste encore une prière à adresser, un secours à attendre, une espérance à conserver.

A votre droite vous trouvez l’hôtel Loumet, tenu par Jean de la Buvette, les deux hôtels de Courtade, dont l’un surtout, avec son gracieux balcon, rappelle les plus élégantes con- ! structions de nos nouveaux boulevards.

A votre gauche, c’est l’ancien hôtel Bonnecaze, tenu par Lagouare.

Puis, si vous voulez bien me suivre encore un instant, j nous allons arriver au milieu d’un square, de forme quelque peu irrégulière, où nous trouverons les hôtels Lagouare et j Dilhare. Là, au fond d’une gorge demi-circulaire, qu’en- 1 toure et domine de toutes parts la montagne de Lacoume, | finit de ce côté la région habitée des Eaux-Bonnes,

A l’une des extrémités de ce square, d’importants travaux de construction ont été entrepris pendant la saison dernière : ce sont ceux du futur Temple protestant.

Quartier de la rue des Guides et de la rue de la Cascade. — Redescendons la Grande rue, et tournons une

qu’il y a là des guides ? Réponse : non, mais parce qu’il y en a eu. C’est ici, en effet, que demeuraient Lanusse, Maucor, et d’autres entre les meilleurs. A cette époque, la rue actuelle n’était encore qu’une simple allée, bordée de pauvres baraques, avec des écuries au rez-de-chaussée et des

première fois à droite avant d’arriver à l’hotel des Princes ; le dessin que voici vous donne l’image fidèle des lieux : entrez avec moi, nous sommes dans la rue des Guides. Pourquoi l’appelle-t-on ainsi? me direz-vous; sans doute parce

greniers au-dessus où logeaient nos braves guides et leurs familles. Aujourd’hui, vous y trouvez bien encore à l’entrée quelques constructions en planches, où s’abritent des industries dont j’aurai à vous parler ailleurs ; mais Je restant de la rue est occupé par le bel immeuble de Courrèges et la maison de M. Castéran, le directeur de la poste aux lettres. Cette dernière, placée au sommet d’un monticule, domine d’un côté tout le village' de Bonnes, et, de l’autre, la belle vallée qui s’étend jusqu’à Laruns. Amateurs de bon air et de belle vue, ce serait sans contredit la plus jolie demeure que vous pourriez choisir.

Rue de la Cascade. — Notre visite à la rue des Guides est terminée : reprenons la Grande rue, et quand nous aurons descendu quelques pas, tournons une seconde fois à droite, après l’hôtel des Princes. La rue de la Cascade fait à l’entrée un ou deux coudes brusques, d’un effet peu agréable à l’œil ; les masses de rochers qui la surplombent pendant quelques instants Jui donnent peut-être un aspect un peu triste; mais, si vous m’en croyez, vous ne vous arrêterez pas pour si peu. Au bout de vingt pas, la voie s’élargit, et après un dernier détour à droite, vous vous trouvez dans une jolie rue, à pente inclinée, et bordée de deux rangs de maisons bien alignées. Les constructions sont toutes de date récente; par conséquent, vous êtes sûr d’y rencontrer des logements que l’expérience a permis aux propriétaires d’entourer de tout le comfort désirable. Mon ami Maucor, je dirais bien votre ami, certain de ne pas être démenti par vous si vous aviez lu mon chapitre intitulé Guides, si je vous eusse présenté l’homme, et que vous eussiez déjà usé de ses services. Je reprends : ifon ami Maucor fut le premier qui vint planter sa tente en cet endroit. C’était, s’il m’en souvient, vers 1849; son exemple.

EAUX-BONNI

VOUS le voyez, fut rapidement suivi puisque aujourd’hui la rue de la Cascade ne compte pas moins de dix-huit hôtels ou maisons meublées. Du côté droit, en descendant vers le Gave, après l’auberge que tient le sieur Batol, vous trouvez la maison Grousset, et la maison Casenave, qu’exploite M”® veuve Incamps, les maisons Capdevielle, Hourcade, Doubrères et Pulong.

A gauche, quand vous aurez dépassé les vastes dépendances de l’hôtel Taverne jeune, voici la maison Carerette, i’hôtel Cazeaux, l’hôtel des Ambassadeurs, tenu par Jeanbat; la maison de Lanusse, que décore une enseigne due au pinceau naïf de quelque Raphaël montagnard; celle de MaucoCj qui chaque année s’agrandit d’une fenêtre ou de deux, suivant que la saison précédente a été plus ou moins fructueuse pour son propriétaire ; l’hôtel Muret Labarthe, puis les maisons Casabonne, Pouy, Salenave et Lasserre. En ai-je oublié quelqu’un ou quelqu’une dans le nombre? en vérité, je me le reprocherais sincèrement, et si tant-est que ma mémoire m’ait trahi, par avance j’en demande pardon à qui de droit. Ma réclame bien désintéressée, je n’ai pas besoin de le dire, lui faisant défaut, je m’engage, pour réparer ma faute, vis-à-vis de celui que j’aurai passé sous silence, à lui payer une insertion à la quatrième page du plus répandu de nos grands journaux.

Ne quittons pas ce nouveau quartier sans que je vous aie signalé et la jolie fontaine qu’on y a élevée, et le chemin nouveau ouvert vers le milieu de la rue pour descendre à la cascade, dite des Eaux-Bonnes ou du Valentin. La Fontaine, ressource précieuse pour toutes ces habitations, donne une eau pure, qui, grâce au long parcours qu’elle accomplit depuis sa source derrière la chapelle jusqu’à l’endroit où elle coule maintenant, a eu le temps de perdre ce qu en

descendant de la montagne elle aurait pu conserver de trop cru ou de trop froid.

Le chemin de la Cascade est une des rares améliorations exécutées par la municipalité d’Aas, peu prodigue sous ce rapport en ce qui touche Bonnes. Large de 2 mètres, bordé de parapets en maçonnerie qui rassurent l’œil, avec une pente insensible, il est d’un accès facile pour les malades, et a remplacé avec toutes sortes d’avantages l’étroit et périlleux sentier qu’il fallait suivre, il y a un an à peine, pour arriver au pied de la cascade.

Voici la revue des habitations de Bonnes terminée ; sous ce rapport, vous connaissez maintenant le pays aussi bien que moi ; vous n’avez donc plus qu’à choisir.

Peut-être, si vous avez lu ce chapitre avant d’arriver, échapperez-vous à l’inconvénient de vous promener dans le village, avant de vous arrêter quelque part; peut-être vous aidera-t-il à faire d’avance un choix, ce qui sera mille fois plus commode ; car l’inquisition un peu indiscrète des curieux a toujours en soi quelque chose d’ennuyeux, et l’on n’est pas fâché de s’y soustraire. 11 vaut donc mieux n’avoir qu’à indiquer à son cocher l’hôtel où on veut descendre. Cette observation s’applique également à ceux qui arrivent en diligence. Cette dernière catégorie de voyageurs pourra ainsi se soustraire aux obsessions de marmitons et gens de service de divers hôtels, qui, dans la rue, et au moment où ils descendent de voiture, s’accrochent aux arrivants encore indécis, et ne se font pas fauté d’exercer auprès d’eux les importunités que pratiquaient à une autre époque les coucous pour Saint-Cloud et Versailles, de défunte mémoire. Le spectacle de vos angoisses au milieu de ces instances un peu vives, qui vont quelquefois jusqu’à compromettre la sûreté de vos vêtements, est une

E ABX-lîONNES.

distraction très-amusante pour les flâneurs ; mais je doute que vous soyez fort disposé à donner la comédie à vos dépens.

Cet état de choses est quelque peu changé, heureusement pour vous, buveurs actuels. Un arrêté récent du maire d’Aas a prohibé cette coutume, et c’est à peine si, à l’arrivée des voitures dites particulières, une blanchisseuse, plus osée que les autres, se risque, de temps en temps, à venir vous faire ses offres de service futur. Si elle le tente, c’est en se précipitant vivement d’une maison ou d’une allée : quelques mots lancés au vol, une carte jetée sur vos genoux, un nom prononcé à la hâte, et tout est dit ; puis elle se sauve, inquiète avant tout de savoir si le commissaire, ce croquemitaine des grandes personnes en défaut , a constaté la contravention. Vous éviterez donc aujourd’hui la prise d’assaut dans l’intérieur du village, et cela de par M. le maire, ce qui ne veut pas dire que vous n’aurez pas à vous défendre, pendant que vous monterez la côte, de quelques Importunes attaques exécutées par des racoleurs femelles que certains hôteliers envoient encore au-devant de vous en éclaireurs. Mais si vous étiez disposé à vous plaindre, ce que j’ai dit plus haut du sort des voyageurs qui venaient autrefois à Bonnes vous fera mieux apprécier l’amélioration que le temps et les efforts de la municipalité ont réalisée.

Prenez d’avance vos mesures : mettez-vous dans le cas de repousser les persécutions hospitalières qui seraient tentées contre votre personne, et exorcisez impitoyablement tous ces affreux solliciteurs au moyen de cette phrase sacramentelle prononcée avec aplomb et assurance... Je loge chez un tel... A ces mots magiques qui, recueillis par d’avides oreilles, ne tombei’ont pas par terre, un des repré-

sentants de l’heureux hôtel honoré de votre choix se chargera lestement de votre bagage, ou précédera votre voiture d’un pas rapide et triomphant. Avant de rien conclure relativement au prix et autres arrangements indispensables, demandez à vous recueillir, et si ce n’est déjà fait comme pour celui-ci, lisez le chapitre qui suit.

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