HOTELS, LOGEMENTS, TABLE
Voici un sujet assez difficile à traiter. J’ai entendu accuser quelques-uns de mes confrères écrivains, négociants en itinéraires, de ne pas se faire scrupule d’exprimer ab hoc et ah hac des préférences payées à beaux deniers comptants, comme les postillons qui, lorsque novice vous les consultiez, vous menaient dans l’affreux bouchon où on leur donnait par tête de voyageur un franc de plus que dans un bon hôtel. J’aime à le croire, ami lecteur, je n’ai pas besoin de me défendre d’un aussi odieux trafic qui, à mon avis, mérite la corde, et vous ne me confondrez pas avec ces infâmes écumeurs de terre. Je me trompe quelquefois, je ne mens jamais. Je pourrais tout au plus, si je n’étais l’impartialité incarnée, me laisser aller à des affections ou à des habitudes ; mais je suis trop pénétré de l’importance de ma mission, pour que vous ayez à redouter de moi la moindre faiblesse.
Avant d’entreprendre ce chapitre d’une si haute portée, j’ai interrogé ma conscience; c’est sous sa dictée que j’ai écrit les lignes que vous allez lire, bien convaincu que j ’étais que du parti que vous aurez pris, et sur lequel il est fort difficile de revenir quand une fois on est enferré, dépend
ËAU5-B0NNES.
votre tranquillité, votre bien-être, pendant le temps que vous passerez aux Eaux.
On a prétendu que dans mes précédentes éditions j’avais vu tout en beau, que j’avais trop loué, pas assez blâmé; on a eu grand tort. La preuve que je ne suis pas optimiste,’ c’est que je commence par vous prévenir qu’aux Eaux-Bonnes les Béarnais pur sang, demi-sang et citadins devenus montagnards, aiment beaucoup l’argent et surtout l’argent étranger au pays. Je ne fais ici que vous signaler une habitude dont vous ne tarderez pas à éprouver les fréquentes applications. Si vous m’en croyez, souvenez-vous de l’axiome : Les bons comptes font les bons amis-, ce qui veut dire : faites d’avance vos conditions, défendez-vous bien, car on vous attaquera savamment. Cette petite précaution sage vous préservera de l’inconvénient de vous échauffer la bile, et vous mettra à même, sauf quelques cas exceptionnels, de vivre en douce paix avec les industriels de toute nature qui chercheront un peu à exploiter votre bourse et votre inexpérience. Ne vous effrayez pas trop de ce système de petites exactions, qui est pourtant bien naturel : car vous êtes étranger et oiseau de passage. Si vos hôtes agissent ainsi, c’est qu’il leur faut en deux nnois faire la récolte de toute l’année ; telle est l’excuse de leurs prétentions qui paraissent souvent exagérées quand on en ignore le motif.
J’avais besoin de ce préambule pour que vous ne me fissiez point l’affront de me croire partial, quand j’aurai occasion de dire du bien; et dans ce chapitre, sauf les légères exceptions que je vous ai signalées, moi qui aime à rendre justice à qui de droit, j’aurai une tâche facile.
Aux Eaux-Bonnes, les hôtels sont en général bien tenus. Dans les uns, on trouve le logement et la table ; dans les
autres, on n’aura que des appartements meublés ou des chambres garnies. Ceux qui réunissent logement et table sont aujourd’hui les plus nombreux. C’est principalement dans le quartier de la Chapelle, dans les rues des Guides et de la Cascade que se trouvent les hôtels qui n’offrent aux étrangers que le gîte pur et simple.
Partout où il y a un chef de cuisine, cette cuisine est bonne ; remarquez bien que Je ne dis pas recherchée, mais bonne; et par là j’entends saine et abondante: qualités essentielles et en même temps suffisantes pour l’alimentation du plus grand nombre des estomacs.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faudra pas quelquefois, pendant un long séjour, montrer les dents, se fâcher, crier, menacer. Messieurs les cuisiniers de Bonnes ne sont pas infaillibles ; le meilleur cheval bronche, et souvent par la faute de son cavalier. Si vous êtes trop bon enfant, tant pis pour vous. Mais, je vous le répète, sauf quelques anicroches, en général vous serez satisfait.
Cependant, n’allez pas vous figurer que pour 5 ou 6 fr. par jour, déjeuner et dîner compris, on vous traitera comme chez Bignon au café Foy, comme aux Frères Provençaux ou au Café anglais ; qu’on ne vous nourrira que de plats recherchés, par exemple de bisques d’écrevisses, d’ortolans à la provençale, de soles en matelote normande dans lesquelles excellait l’infortuné Borel. Non, parbleu pas ! mais votre ordinaire sera simple, bon, sain ; je l’ai déjà dit. Il se composera de viande de boucherie, de poulets (c’est la grande ressource), de petites truites, de légumes, et quelquefois même, de saumon et autres poissons de mer venus de Bayonne. On vous servira l’entremets sucré, le fromage de Gruyère assez bon, que l’on confectionne habilement dans les environs de Toulouse. Quant
aux fruits, ils sont généralement mauvais ; c’est la faute du pays et du climat; si, comme moi, vous les aimez (je vous avoue mon faible), si vous tenez à en manger de bons, vous en ferez venir de Pau à peu de frais. On peut encore s’entendre pour cet objet avec une des marchandes qui stationnent chaque matin à l’extrémité du Jardin anglais, au-dessous de la promenade Horizontale, lieu ordinaire du marché. Elles viendront alors dans votre appartement vous offrir la primeur de leurs paniers, qu’elles vous permettront d’écrémer moyennant une légère augmentation de prix.
Si, par hasard, vous voulez traiter quelqu’un, faire un extra, abandonner l’ornière de la table d’hôte, vous y avez la main : des cuisines de Taverne, de Cazères, de Longa et de Labarthe, il est sorti plus d’une fois ce que nous appelons de vrais dîners, et qu’on n’eût pas désavoués à Paris. Dans ce cas, je vous en préviens, il est important de vous faire soumettre à l’avance le menu et les prix, car autrement vous pourriez tomber à la renverse à la vue de la carte à payer, surtout si vous avez eu quelque velléité de champagne, de bordeaux ou autres vins fins.
Dans tous les hôtels, avec ou sans cuisine, vons trouverez des chambres, des appartements convenables, un mobilier propre, quelquefois même jusqu’à du luxe. Le fauteuil à la Voltaire, qui a commencé à s’introduire aux Eaux- Bonnes vers 1850, y est presqne acclimaté aujourd’hui. Pour se reposer après une excursion, pour faire une petite sieste bien salutaire pendant la grande chaleur, pour s’étendre lorsqu’on est un peu souffrant, c’est un meuble de première nécessité ; votre logeur s’arrangera comme il pourra, la loi fatale du progrès l’y oblige désormais, il faut qu’il vous en fournisse un.
Le prix du logement est partout indépendant de celui de la table; on ne fait pas de cotes mal taillées pour les deux ensemble. Sachez, en conséquence, que la saison aux Eaux-Bonnes commence d’ordinaire le 1'^'' juin, qu’elle finit le 1®'' octobre, et que le beau et le bon moment dure environ du 1®” juillet au 15 août. C’est alors que les eaux sont le plus fréquentées et que les logements sont le plus chers. Le prix de la table est toujours le même et ne varie pas du 1®'’ juin au l"*' octobre. Que vous devanciez cette époque, ou que vous restiez plus tard, vous trouverez toujours à qui parler; les propriétaires ont pendant toute l’année de trop grands intérêts à surveiller pour quitter le pays, comme ils le faisaient autrefois, pour la plupart, après la saison des eaux.
Quant aux logements, les chambres, au premier et au deuxième étage, bien exposées, donnant sur la rue, se louent généralement, du juillet au 15 août, à raison de 5 à 6 fr. la chambre à un lit. S’il y a deux lits, ajoutez 2 fr. au prix de la chambre. Quelquefois on a de plus grandes exigences, mais n’y cédez pas; il se trouve toujours assez de place pour loger tout le monde, surtout depuis que de vastes hôtels nouveaux se sont élevés comme par enchantement.
A partir du second étage, si votre santé ne vous empêche pas de gravir des escaliers généralement durs et pénibles, vous devez trouver à vous loger à raison de 3 fr. 50 c. à k fr. la chambre à un lit, et 5 fr. à 5 fr. 50 c. celle à deux lits. Si vous êtes seul, en garçon, et que vous ne fassiez de votre logis qu’un simple dépôt de vos effets, peu vous importera la vue. Vous aurez alors en toute saison des chambres bonnes pour l’usage que vous en voulez faire, à raison de 2 fr. à 2 fr. 50 c. par jour. Vous en trouverez
ipême, et qui sont bien suffisantes, pour 1 fr. 50 c. A partir du 1®'' juin, jusqu’au 1®’’ juillet, du 1®’’ septembre jusqu’au ler octobre, les chambres du premier et du deuxième étage vous coûteront 3 fr. à 3 fr. 50 c.; aux étages supérieurs, 2 fr. 50 c. environ. Après avoir étudié ces détails techniques pour la fixation du prix avec votre logeur, faites entrer en ligne de compte l’époque de votre arrivée, le temps présumé de votre séjour, puis là-dessus établissez votre commune.
Si à une certaine époque, devant une affluence de buveurs exceptionnelle, les hôteliers de Bonnes se sont laissés aller à élever les prix de leurs logements à des taux exagérés, ils sont revenus depuis à de meilleurs procédés. Ils ont compris, ce qu’ils n’auraient jamais dû oublier, qu’il valait mieux pour eux louer leurs chambres moins cher, mais à coup sûr, qu’afficher des prétentions qui révoltaient l’étranger et laissaient leurs maisons vides pendant une partie de la saison.
Maintenant que vous êtes bien renseigné, que vous avez les noms des hôtels où on loge et où l’on fournit la table, ainsi que de ceux où l’on ne fait que loger, c’est à vous à vous décider sur le genre jjue vous préférez. Car, prix invariable, que vous soyez ou non logé dans la maison, on vous fournit, partout où il y a un restaurant, le déjeuner et le dîner à table d’hôte pour 6 fr. par jour. — Vous serez servi dans votre appartement,' si vous logez dans l’hôtel, ou l’on vous portera au dehors le déjeuner et le dîner à raison de 7 fr. par tête pour les maîtres, 2 fr. 50 c. pour les enfants, 3 fr. 50 c. par domestique. Si, vivant chez vous, vous préférez que vos gens aillent prendre leurs repas à la table commune, il vous en coûtera 3 fr. pour chacun. Ne faites pas cette économie ; d’abord, parce
qu’à deux moments de la journée qui se prolongent indéfiniment, vous n’avez personne pour vous servir; ensuite pour beaucoup de raisons que vous comprendrez sans que j’aie besoin de vous les détailler ici, et qui font que le séjour des Eaux et la société gâtent beaucoup de bons sujets. Si vous êtes décidé à vous faire servir chez vous, il me semble qu’il est préférable que vous choisissiez un hôtel sans cuisine; l’odeur de déjeuners, de dîners pour 150 personnes n’étant pas chose fort agréable. De plus, vous comprenez fort bien que le travail des fourneaux entraîne dès le matin un mouvement et un bruit qui, dans le cas où vous aimeriez à reposer un peu tard, ne feraient pas du tout votre affaire. Si vous voulez prendre vos repas à la table d’hôte, à côté des inconvénients d’odeur et de tapage que je viens de vous signaler, et auxquels vous échapperiez, vous tomberez dans celui d’être forcé de sortir de votre hôtel deux fois par jour, et de subir les rigueurs du temps, les désagréments de la rue aux heures du déjeuner et du dîner. C’est une obligation très-dure et souvent funeste, alors qu’il fait froid ou qu’il pleut. Encore une fois choisissez, vous connaissez maintenant le pour et le contre, le fort et le faible. Les personnes qui veulent éviter les inconvénients inhérents à ces deux genres de vie, et celles qui trouvent les prix de nourriture des hôtels un peu élevés pour des bourses modestes, pourront se loger dans des maisons meublées et se faire faire, ou faire elles-mêmes leur cuisine. Le marché du jardin anglais est suffisamment approvisionné pour rendre facile cette combinaison.
Garbure. — Mon Dieu, je suis bien coupable! En vous parlant de la table, j’ai oublié la garbure. C’est un potage du pays, qui consiste en choux verts assaisonnés avec de la
graisse, et garnis d’un morceau de salé. — J’ai vu des dames, des petites-maîtresses qui en étaient folles. N’allez pas confondre l’ignoble soupe aux choux avec la garbure ; ce serait prendre un chapeau de la rue Saint-Denis pour une capote de M™' Hode.
Salons. — Dans presque tous les hôtels, il y a ce que physiquement nous appellerons un salon, c’est-à-dire une grande pièce, avec des rideaux de calicot rouge ou bleu, garnie d’un canapé, de fauteuils recouverts en damas de laine, avec une cheminée ornée d’une pendule, de candélabres , et d’un lustre appendu au plafond ; tout cela constitue bel et bien des salons; mais en général, ce sont des corps sans âme ; la vie, le feu sacré manquent à ces statues. Je ne sais si c’est par suite de traditions qui se perpétuent, mais pendant mes longs et fréquents séjours à Bonnes, je n’ai jamais vu que le salon de Taverne aîné mériter vraiment ce nom ; tous les autres offrent un calme qui a bien son charme ; lui seul est l’image de la mer agitée : au moyen d’une souscription de six francs pour la saison, chacun, même ne logeant pas dans la maison, a droit au feu et à la lumière dans le salon Taverne. C’est une espèce de Casino, où l’on vient sans façon lire les journaux, et sous prétexte de travailler autour d’une table, causer, rire, faire ou écouter des cancans pendant que les hommes s’escriment au whist, à l’écarté, à la bouillotte. De cette agglomération de personnes, qui du reste n’ont entre elles d’autre lien que celui du plaisir, il résulte assez fréquemment des causeries improvisées et arrosées de quelques verres de sirop, des projets d’excursions pour le lendemain. Cela a bien son bon coté, mais ne convient pas à tout le monde. Ceux qui aiment le bruit, pour qui le mouvement est un besoin, la société une nécessité, afin
de tuer la soirée qu’ils ne sauraient comment employer sans cela, trouvent un remède à leur solitude et à leur ennui dans le salon Tavei’ne. Ceux au contraire qui ont peur de l’agitation, qui même aux eaux, sans être collets montés, ne se soucient pas de se livrer avec le premier venu, et qui n’aiment pas à souffrir de la joie qu’ils ne partagent pas, ceux-là fuient le bruyant salon qui rend bruyant l’hôtel Taverne.
Le sort de toutes les choses de ce monde est d’avoir ses avantages et ses désagréments. Écrivain impartial, j’ai dû vous montrer le bon et le mauvais de ce salon célèbre. A, part les inconvénients que j’ai signalés, et qui n’intéressent que les vrais malades, c’est presque un lieu de réunion indispensable pour les gens bien portants.
Depuis que les chemins de fer, en rapprochant les distance^ et en mettant les voyages à la portée d’un plus grand nombre de bourses, ont augmenté la clientèle des eaux minérales, un fait singulier s’est produit, qu’il faut citer aussi: c’est la décadence du plaisir et de la vie joyeuse à Bonnes ; la foule y a remplacé l’ancienne société aristocratique, tout au moins d’instincts et de goûts, qui jadis s’y donnait rendez-vous chaque année. On y venait autrefois autant pour s’y amuser que pour s’y soigner; ce n’est plus cela aujourd’hui, et le salon Taverne lui-même ne vit plus guère que du souvenir de ses grandeurs passées. L’an dernier cependant, grâce à quelques vieux habitués de ce bon pays, la gaieté avait reparu à Bonnes, et chaque dimanche de juillet eut ses fêtes de jour et de nuit. Espérons que l’exemple de 1858 ne sera pas perdu. Prise à petite dose, m’ont toujours dit les médecins, la distraction est un puissant élément de guérison, surtout quand le malade qui s’administre le remède sait le faire avec discrétion.