VIII. - PORTRAIT DE MADELEINE BROHAN
(Musée du Luxembourg.)
La ravissante artiste, dont la répuiation fut si grande à la fin du second Empire, ne pouvait trouver un meilleur interprète de sa physionomie spirituelle et de sa beauté réfléchie. Baudry en a fait un portrait qui est un chef-d'œuvre.
admire la main experte qui, en distribuant le grand jour, ne néglige ni le relief, ni le modelé.
La fermeté volontaire de sa conception jusque dans les moindres de ses ouvrages ainsi que la grâce captivante et rayonnante dont se pare dès sa maturité chacune de ses toiles ne lui interdisent d'ailleurs point la variété.
C'est le même artiste qui trouve les tons les plus savoureux pour les chairs de ses déesses très humaines, de ses purs et jolis enfants, qui parcourt toute la gamme des bruns pour le portrait de Charles Garnier et qui tire des étoffes unarrangement, unmotifnouveaudedécoration dans ses peintures pour la Cour de Cassation.
Sans doute, le naturalisme de Baudry qui a pu être comparé à celui d'un Masaccio ou d'une Ghirlandajo est sans cesse idéalisé par sa manière d'approfondir les sujets et d'énoncer, on dirait presque par la seule vertu des couleurs, un symbole.
Mais il ne tombe jamais dans la chimère et se préserve toujours de toute futilité par la solidité du plan et de la facture.
Baudry ne croyait à la vérité du symbole et de Tallégorie qu'en les appropriant à des données réelles et vitales. Il se condamnait à copier la Charlotte Corday de Hauer avant de songer à la sienne.
De même, il multipliait les croquis où il insérait des notes, des fragments d'idée, toute sorte de possibilités picturales et copiait les antiques enluminures avant d'entreprendre directement ses compositions pour la Jeanne d'Arc qu'il rêvait à la gloire de sonpays plus encore qu'à la sienne.
Cependant la puissance de son imagination en quelque sorte métaphysique, sa volonté d'approfondissement, son goût passionné pour l'azur et l'immatériel lui interdisaient les sujets strictement historiques, ou ceux qui relèvent de la froide observation.
On peut dans un modèle quelconque exprimer le caractère, l'âme, et c'est du reste la raison pour laquelle Baudry fut un portraitiste supérieur auquel on dut rendre de nouveau justice. Dans un paysage déterminé et surtout dans révocation des gestes des personnages qui ont existé et qui ont possédé leur physionomie particulière, le sens de l'allégorie supérieure risquant d'anéantir les vérités nécessaires.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que Baudry ait renoncé au projet de tableau conçu pendant l'un de ses voyages en Egypte : Hérodote s'entretenant avec des prêtres égyptiens au bord du lac de Memphis.
Baudry qui aimait la tradition dans ce qu'elle a de permanent et d'efficace avait besoin pour travailler d'exaltation et de ferveur.
Il savait voir, mais il savait aussi mettre de la splendeur ou de la délicate noblesse dans sa vision.
Le petit ménétrier de village qui avait le goût de la cadence musicale conserva toute sa vie le sens profond de la mélodie, des tonalités douces.
Le peintre du Foyer de TOpéra apparaît comme le musicien éthéré des couleurs idéales qui nous arrachent pour notre ravissement aux exigences souvent basses de la vie matérielle, qui nous font planer au-dessus des misères terrestres.
Telle est la vertu de Tart en général et telle est en particulier la formule caractéristique de Tœuvre de Baudry.
Lors de l'inauguration du monument élevé, au Père-Lachaise, à la mémoire de Paul Baudry par la piété d'un frère chéri, de ses amis et admirateurs, Larroumet, disparu trop tôt également, après les hommages rendus aux vertus de Thomme privé, à la noblesse de son caractère, à son désintéressement, définissait
à merveille ce rare et prestigieux artiste, ce Vendéen qui avait su dérober aux grands Italiens leurs beaux secrets, en y ajoutant le charme robuste de sa propre nature.
Il s'exprimait en glorifiant Baudry, dans les termes suivants :
" Nature loyale et libre entre toutes, talent vigoureux et sain où les meilleures qualités de son temps et de sa race, la force d'une ancienne culture et la sève de notre temps s'unissent avec une harmonie accusée par chaque création et qui fait de son œuvre une des plus savantes à la fois et des plus variées et des mieux suivies que nous offre le développement de l'art français ".
Lors de la même cérémonie, Meissonier rappelait également le culte de Paul Baudry pour les Italiens et en particulier pour Raphaël.
" Il arrive à Pérouse, et parle de Raphaël : Et moi, dit-il, obscur et inconnu, je viens aug-
menter le nombre des pèlerins qui vont, cherchant et baisant les traces de ce divin génie; lui qui est dans le ciel, il doit savoir le bouillonnement, le sillage d'admiration, d'enthousiame qu'à laissés sa vie dans le monde : a-t-il encore près de Dieu le pouvoir de disposer de ses facultés admirables qui Tout fait tant aimer des hommes ; qu'il me fasse pour l'avenir l'aumône d'un seul denier de son trésor... Baudry l'a eu largement, ce denier; ces grands génies lui ont parlé, et, de cette communion fervente il est sorti armé, non asservi, ayant pris des forces nouvelles, mais restant Français, bien Français toujours... "
Ce jugement que Baudry est à nous, bien à nous, malgré cette sorte de filiation dont il était fier avec les grands peintres d'Italie a été exprimé aussi en excellents termes par M. Delaborde: " Talent de haute race, disait-il, mais talent de race toute française, en ce sens
qu'il procède du goût, de la raison, de Tétude profondément réfléchie des condition morales d'un sujet ou de la signification particulière d'un type. Oui, malgré l'originalité extérieure de sa manière, malgré ce qu'il y a d'ouvertement personnel, de nouveau, d'inventé dans les moyens d'expression qu'il emploie, principalement dans le coloris, sa faculté maîtresse, Baudry n'en continue pas moins au fond les traditions essentielles de notre école. Sans rien sacrifier de son indépendance, sans rien abdiquer de ses droits, il reste instinctivement soumis aux influences du génie national, et si l'on peut à juste titre dire de lui qu'il est de son temps par le genre des efforts qu'il a tentés, c'est à la condition de reconnaître aussi que par ses aptitudes innées, par la trempe de son esprit, par les caractères de sa pensée et de son style, il accuse clairement ses origines et que heureusement pour lui
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comme pour nous, il est bien de son pays. " Telle est bien Timpression que laissera à la postérité Tœuvre de Baudry lorsqu'elle sera enfin connue comme elle est digne de Têtre : c'est-à-dire lorsqu'on pourra Tadmirer depuis les ébauches robustes jusqu'aux réalisations les plus amples et les plus touchantes, non seulement au théâtre de l'Opéra et au Palais de Justice, mais encore, et il convient d'y revenir et d'y insister, au Musée du Louvre, dans une salle française et moderne quoique très proche des plus exquis chefs-d'œuvre de la Renaissance italienne.
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