L'ART DE BAUDRY
Il est bien difficile de pénétrer les secrets d'un peintre; ils tiennent d'abord à sa nature, au tempérament, ensuite à ses habitudes, à sa méthode, à ce qu'on pourrait appeler, si le mot n'était trop souvent employé en mauvaise part, à ses procédés.
A la fois ardent et concentré, Baudry, ce vir-
tuose de la couleur, ne laisse rien au hasard. Il bâtit en quelque sorte toutes ses œuvres avec un soin minutieux. Eugène Guillaume le montrait soucieux de mettre les couleurs dans un ordre spécial sur sa palette : à droite, les rouges et les bruns ; au centre, les blancs et les jaunes; à gauche, les bleus et les noirs ; audessous, les mélanges. Il vivait parmi la couleur avec le pinceau, le couteau à palette, le manche de la brosse et aussi avec ses doigts. Mais si sa technique ne laisse rien au hasard, s'il accumule pour chaque ouvrage les matériaux d'ordre matériel, s'il ne néglige rien, pour atteindre la perfection du métier, Baudry est continuellement un penseur. On sent qu'il possède à la fois l'histoire et la légende et qu'il interprète largement et mélodieusement On a remarqué à juste titre que la nature lui apparaissait toujours dans une donnée élégante. Mais, malgré sa culture
raffinée, il ne l'abandonne jamais. De là son autorité.
** Inspirez-vous de la nature, conseillait-il, faites seulement les choses que vous voyez; la source de beau est parfaite comme Dieu ; c'est ce qui fait de l'art une si grande chose ".
Il est vrai que Baudry savait la chercher et la découvrir, cette source du beau. Sur ce point, il n'admettait guère les concessions. On lui offrit un jour de faire le portrait d'une dame extrêmement riche. ** Attendez, répliqua-t-il, que je Taie vue sans être vu d'elle. "
Sans doute, il eut de plus en plus la préoccupation de séduire le regard et cette préoccupation a pu quelquefois lui nuire comme dans la Madeleine repentante, mais n'a-t-il pas conservé toujours toute la vigueur, toute la précision du dessin? S'il a pu abuser du trait cursif, s'il est souvent audacieux dans les raccourcis, si sa conception de la perspective
semble en certains cas téméraire, comment oublier la nature même de son œuvre essentiellement décorative ? Comment oublier, ainsi que l'a parfaitement constaté M. Charles Ephrussi, que Baudry a établi en de magistrales démonstrations les lois nouvelles de Tordonnance des groupes et des couleurs dans la pleine lumière, et que, par là, en agrandissant le champ de la peinture monumentale, il a singulièrement enrichi Tart national ?
Le peintre de Léda^ de la Perle et la Vague ne pouvait pas, ne devait pas se désintéresser de la destination particulière de certains de ses ouvrages. Il convient de ne jamais les séparer du décor spécial ou ils étaient appelés à figurer. Il est indispensable de se rappeler leur rôle, leur but.
Et alors on s'étonne de la prodigieuse expérience de ce grand poète du coloris qui excelle dans les plus adorables visions printanières. On