ÉDITIONS GEORGES GRÈS
116, BOULEVARD SAIKT-GERMATN , PARIS.
5, RAMISTRASSE, ZURICH.
MCMXIX
100 exemplaires Vélin de Rives, numérotés de 1 à 100.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
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SUR LE PRÉSENT LIVRE
M. Jacques Flach, de l’Institut. (Lettre à l’auteur.) ^
J'ai été charmé de lire voire livre consacré à Cézanne, tant il est vivant et attachant, tant il montre en amusante action les impressions produites sur le public effaré par cet impressionniste malgré lui, tant surtout il fournil d'éléments précieux pour voir clair dans son cas psychologique.
C'est à ce titre que Cézanne ni intéresse , bien plus qu'il ne m'attire comme peintre.
Une longue familiarilé avec Vhhloire, la Ihéorie, el la technique même de Varl, non seulement en Europe mais en Extrême- Orient, te ptaisir que fai pris a réunir quetqiies bettes œuvres depuis la fin du quinzième siècle, ma disposition à admettre toutes tes audaces en peinture, pourvu qu'ettes soient spontanées, et d'une sincérité absolue, font que le problème de psgchologie eslhéliqiie que ce peintre soulève a un attrait particutier pour moi. Grâce à votre pubtication, j'en mesure ptiis exactement le fort el te faible, tout en regrettant de ne pouvoir juger directement de la couleur, n’agant guère vu que des re- Droduclions en noir el quelques tableaux au hasard des expositions.
Le souvenir qui me reste de ceci est que Cézanne était un luministe beaucoup plus qu un colorisle.
Pour moi. les artistes se classent d'une part d'après V intensité de la vision du
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beau, d'autre part, d'après la perfection des moyens d'ordre physique ou d'ordre intellectuel à l'aide desquels ils la Iraclui-^ sent. Or, c'est par ce dernier côté que Cézanne, manifestement, a péché. Il m' apparaît, à travers votre livre, comme une nature tout d'une pièce, pas simple du tout, mais simpliste jusqu'à la brutalité, esclave de ses sensations, avec un effort violent et tenace pour les dominer, s'en rendre maître {c'est ce qu'il appelle réaliser), arrivant ainsi à tout sacrifier machinalement, harmonie des formes, des valeurs et des tons, au point supra-sensible du tableau. Cela revient à une espèce de myopie cérébrale, en rapport jjeul-être — ce que j'ignore — avec une myopie physique. Tandis, en effet, que le myope qui se rapproche de la toile ou se sert de lunettes perçoit une grande minutie et netteté de détails, celui qui ne recourt pas à ces moyens est impressionné par une colora-
lion plus vive des poinls lumineux, une for malion de masses flollanles ou floues el un renforcemenl des ombres. Je rnen rends d'aulanl mieux comple que je le sais par expérience, élanl mijope d'un œil el presbijle de Vaulre. Se complaire dans celle espèce de myopie fui la grande faiblesse de Cézanne, mais elle a eu sa conlre-’ parlie dans les prodigieux efforls quelle a provoqués chez lui, puisque ces efforls ont mis en d'aulanl plus puissants reliefs le senlimenl d'art sous la poussée duquel ils ont été accomplis.
SUR LE PRÉSENT LIVRE
André Suarés. (Lettre à l’auteur.]
On voit vivre Cézanne dans votre livre. On Venlend rire, penser tout haut, s^ attendrir et se fâcher. Il est bien rhomme de son art ; il a autant de conscience que cV instinct. Son œil est ingénu, sa volonté adrhirable. Il est aussi religieux que le frère Angélique, si vivre pour son idéal est la vraie religion. Non moins grand artiste que bonhomme, c'est un saint. Sans plaider pour lui, vous lui faites rendre toute justice, en nous montrant ceux qui la lui ont refusée.
Cézanne est un miracle, comme tout ce qui comple dans la poésie et dans l'art. L'individu seul a du prix. Cézanne a ho7^~
reiir de V école et du métier appris. Il faut aller à Vécole pour en sortir. Il faut avoir du métier pour s'en servir, et non pour y être asservi. Vous avez dessiné cet homme vénérable dans sa candeur et dans la magnifique science quil s' est peu à peu tirée de la moelle et du sang. Voilà comment on finit par être soi-même : il faut d'ailleurs commencer par là, pour finir une bonne fin.
Bienheureuse maladresse de Cézanne !
Heureux péché qui a sauvé la peinture!
On Va traité de fou et de malade. N'est pas fou qui veut ; et même n'est pas incomplet qui feint de l'être. Il g a des gens qui font les fous et qui ne perdront jamais la tête, même si on les enferme; le bon sens de tout le monde est leur lot, même au cabanon. Il en est d'autres qui voudraient faire croire qu'ils côtoient des abîmes ; mais ils ne sont pas capables de tomber; s'ils lombaienf ce sérail loul au plus de
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leur haut, cinq ou six pieds à peine, El leur chule sera rembourrée dans un fauleuil académique.
Soijez Iranquille^ cher Monsieur Vollard : r individu aura loujours le dernier mot. El vous r aurez avec Cézanne ; on ne vous séparera plus de lui. Quel plus bel éloge ?
La Gazette de Lausanne^ 5 juin 1917.
« Alexandre le Grand célébrait le bonheur d’Achille qui avait trouvé un chantre égal à ses exploits ; mais je ne sais si la postérité enviera au peintre Paul Cézanne le bonheur d’avoir été raconté et loué par M. Ambroise Vollard. »
M. Pierre Mille, le Temps, 22 juin 1915.
... « Cette candeur qui fait de Cézanne, toutes choses qu’on lui puisse opposer, un
être qu’on aimerait, comme on aimerait une femme. »
M. Camille Mauclair (voir VArl Décoratifs janvier 1914, Fernand Roches).
« La grossièreté du plat Cézanne... »
M. Guillaume Apollinaire, Paris-Journal ^ 30 juin 1914.
... « On placera cet ouvrage dans les bibliothèques à côté des Conversations de (iœthe avec Eckermann.
« Les peintres à venir écouteront avec attention la voix du maître d’Aix... »
Journal de Genève ^ 21 avril 1917.
« En ces pages, certains traits feraient prendre Cézanne pour un naïf, un déséquilibré, un impuissant. »
M. J. -11. Rosny, aîné (de l’Académie Concourt). — Lettre à G Auteur.
« Vous avez reçu le don de l’observation et de la finesse ; votre héros (1), si j’ose dire, est très vivant et aussi Émile Zola dans le chapitre (jue vous lui consacrez. »
(1) Cézanne.
SUR LE PRÉSENT LIVRE
M. Frantz Jourdain. — Lettre au Bonnet Rouge. A propos de « Cézanne et Zola », chapitre X,
« Que M. Vollard présente l’auteur de Mes Haines comme un doux gâteux débitant toutes les âneries possibles sur la peinture, cela n'a aucune importance. Si un roquet lève la patte sur Notre-Dame, Notre-Dame n’en est pas salie, non. Ce qui me peine, c’est de voir le Bonnet Rouge accepter de pareilles bourdes et les présenter à ses lecteurs. »
M. JosÉPHiN PÉLADAN, Reçfiie hebdomadaire^ 26 mai 1917.
... « Pour comprendre l’état de la peinture contemporaine, il n’y a pas mieux que le livre de M. Vollard sur Cézanne.
« Le texte dériderait le plus morose ; le monde des réalistes et des impressionnistes se trouve noté dans son débraillé. Les Annales du café Guerbois et de la « Nouvelle Athènes » forment un chapitre édifiant de l’Ecole française. Les beaux jugements que les compagnons du Bock portaient les uns
sur les autres dans la langue du Père Diichesne ! »
M. Emile Bernard, le Mercure de Frctnce, l«‘'juin 1915.
« De tonte cette grossièreté rabelaisienne, de toute cette violence, de tout cet absolu sort surtout une leçon singulièrement impressionnante : celle d’un stoïcisme unique et voulu. Cézanne tourne résolument le dos aux décadences , soient-elles picturales , soient-elles mondaines; il est un moine enfermé dans le cloître de la peinture ; il ne vit, il ne pense, il ne soupire que par elle et pour elle.
« Etre tout entier à l’art, renoncer à tout le reste, tel fut le prodigieux exemple qu’il nous donna. Haine des calculs auxquels force la vie, haine du sens pratique, haine des préjugés, haine des places, haine de tout le convenu des sociétés amoindries où dominent l’opinion et l’honneur des postes, l’argent et le vernis bourgeois, Paul Cézanne incarne tout cela. En un mot, il est I’Artiste, avec son franc parler, son absolutisme, son panache et son mépris. C’est le type définitif
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de rindépendant et du chercheur d’absolu. On ne Ta pas compris parce qu’il ne faisait aucune démarche pour se faire comprendre, qu’il se plaisait même à être incompris. Le mot de Cambronne était le sien vis-à-vis de l’Ennemi, et l’Ennemi c’était, à notre époque servile, presque tout le genre humain.
« Que Ton ne se méprenne donc pas sur le livre que M. Yollard vient de publier. Il montre le stoïque Cézanne, le méprisant moine de la peinture, crachant sur son siècle et condamnant d’un mot comme d’une œuvre la lâcheté décadente de ceux qui ont perdu dans la mollesse le sens simple et fort des choses. »
LES PREMIÈRES IMPRESSIONS
LES PREMIÈRES IMPRESSIONS
Jadis, une famille de pauvres gens, originaires de Cesena, quitta Tltalie pour chercherfortune en France. En arrivant dans leur nouvelle patrie, les Cézanne^ — car ils avaient pris le nom de leur ville natale, — s’établirent non loin de la frontière qu’ils venaient de traverser, dans l’agreste cité alpine de Briançon ; mais le sort ne cessant de leur être contraire, quelques-uns d’entre eux allèrent tenter la chance dans une autre région. C’est ainsi que, vers la fin du dixhuitième siècle, celui qui devait être le
père du peintre, Louis- Auguste Cézanne, naissait dans un petit village du Var. Ses parents étaient d^humbles artisans profondément attachés à leurs croyances religieuses, et très respectueux des anciennes traditions. Ils eurent de nombreux enfants, dont le père de notre Cézanne resta Tunique survivant. De sa pénible enfance, M. Louis-Auguste Cézanne devait conserver, toute sa vie, le souvenir et aussi Tépouvante : si bien que, lorsqu’un jour, à force de travail et d’économies, le petit apprenti chapelier fut à son tour devenu patron. Ton peut aisément s’expliquer son amour mêlé de respect pour l’argent durement gagné, et sa profonde aversion pour les métiers hasardeux, — au premier rang desquels il devait mettre le métier de peintre.
Paul Cézanne vint au monde à Aix-en-Provence, le 19 janvier 1839. Son père n’était pas encore près de devenir manieur d’argent, — un métier noble, — l’ambition de toute sa vie; mais les aflaires de la chapellerie Cézanne marchaient très bien, et M. Cézanne
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n’en était que plus désireux de voir son fils installé, un jour, dans une de ces bonnes professions, amplement lucratives, qui font honneur à une famille. Malheureusement, un penchant irrésistible pour la peinture, qui devait faire le désespoir des siens, s’éveilla, de très bonne heure, chez Paul Cézanne, et, par un curieux hasard, sa première boîte de couleurs lui fut donnée par son père. Celuici l’avait trouvée dans un lot de vieilles caisses achetées, à bon compte, à des marchands forains ; car M. Cézanne étendait le cercle de ses affaires à tout ce qui pouvait se revendre avec un honnête bénéfice. Le père et la mère étaient heureux de voir leur Paul prendre tant de goût à ses crayons et à ses couleurs; amusement tranquille, qui venait, fort à propos, interrompre les bruyants éclats d’un caractère étrangement passionné et mobile, mêlé d’impressionnabilité presque féminine et de sauvagerie. Une seule personne faisait de l’enfant ce qu’elle voulait : sa sœur Marie, de deux ans plus jeune que lui, avec laquelle il allait, chaque jour, le frère tenant la sœur par la main, à une école enfantine.
OÙ étaient réunis, sur les mêmes bancs, garçons et filles.
A dix ans, Paul Cézanne entre au pensionnat Saint- Joseph, pieuse institution, où il apprit les premiers éléments de dessin, d’un moine espagnol. Irois ans plus tard, le jeune écolier suivait, en quali té d’externe, les cours du Collège Bourbon, aujourd’hui le Lycée d’Aix. C’est là qu’il rencontra Zola, qui était dans une classe moins' avancée que lui. Ils se lièrent aussitôt; un autre Aixois, Baptistin Baille, partagea leur intimité.
Cézanne était loin d’être un enfant prodige ; il apprenait même moins facilement que la plupart des enfants de son âge ; mais, en dépit de sa nature violente et sensible à l’excès, il apportait la même conscience dans toutes les parties de ses études, qu’il s’agît des classiques, qu’il affectionnait particulièrement, ou des sciences, auxquelles son esprit se montrait décidément •rebelle, à l’exception de la chimie, dont il s’amusait à répéter les expériences sous le toit paternel, au grand émoi de toute la maison.
LES PKEMIÉRES IMPRESSIONS
Aux heures de récréation, Cézanne, Zola et Baille ne se quittaient pas. Pendant les vacances, ils couraient ensemble les champs et les bois ; leurs promenades préférées étaient les collines de Saint-Marc, les collines de la Sainte-Baurne, et les barrages du Tholonet, bassins artificiels construits par le père de Zola dans un site dont la sauvage grandeur n’avait pas de plus enthousiastes admirateurs que les trois jeunes amis. Les bruyantes baignades étaient encore une de leurs distractions favorites. Plus tard^ à ces divertissements s’ajoutèrent des plaisirs d’un genre nouveau. Zola lisait à haute voix et commentait Musset, Hugo, Lamartine ; Baille dis'sertait et philosophait ; Cézanne, plein des noms des grands coloristes^ Véronèse, Rubens, Rembrandt, formulait des théories d’art. Le poète préféré de Zola était Musset ; c’était lui que le jeune collégien prenait comme modèle de ses balbutiements poétiques. Gagné parla contagion, Cézanne se mettait aussi à versifier. Ses poésies ont malheureusement disparu sans laisser de traces ; mais tout porte à croire qu’elles ne différaient guère des vers suivants, griffonnés par le
peintre, beaucoup plus tard, au dos d une esquisse de V Apotheost dt Dclcicroix :
Voici la jeune femme aux fesses rebondies !
Comme elle étale bien au milieu des prairies Son corps souple, splendide épanouissement I La couleuvre n’a pas de souplesse plus grande,
Et le soleil qui luit darde complaisamment Quelques rayons dorés sur cette belle viande.
Cézanne n’était pas seulement poète : il put aussi se croire musicien. Un camarade, du nom de Marguery, eut un jour l’idée de créer une fanfare au collège d’Aix. Cézanne, Baille et Zola s’y enrôlèrent aussitôt. Au retour de la promenade scolaire, la fanfare défilait triomphalement à travers la ville, et l’on pouvait voir Cézanne s’époumonnant dans un cornet à pistons, cependant que Zola faisait sa partie de clarinette. Ce dernier avait meme acquis une telle virtuosité, qu’il avait obtenu la faveur de jouer derrière le dais, les jours de procession.
En dehors des heures de classe, Cézanne suivait les cours de dessin et de peinture qui se donnaient au Musée Municipal, et,
LES PREMIÈRES IMPRESSIONS
déjà, il étonnaitises camarades par l’audace imprévue de ses interprétations. Son rêve d’art commençait à prendre corps, et sa mère, à qui il confiait ses projets et ses espérances, n’était point sans l’encourager.
Élisabeth Aubert, la mère de Cézanne, née à Aix d’une famille qui avait de . lointaines origines créoles,^ était vive et romanesque, avec un esprit primesautier mais en même temps d’une humeur inquiète, ombrageuse, emportée. C’est d’elle que « Paul » tenait son imagination e't sa vision de la vie. Aussi, heureuse de se retrouver dans son fils, le soutenait-elle contre le père , qui voyait non sans inquiétude se développer les « tendances artistiques » de son enfant, en dépit d’un argument que Cézanne avait puisé dans son cœur de mère, et qu’elle jugeait sans réplique :
« Eh ! quoi ! Il s’appelle Paul, comme Véronèse et Piubens ! »
A l’âge de dix-neuf ans, un deuxième prix de dessin, remporté par le jeune Paul à l’école des Beaux-Arts d’Aix, augmente encore les appréhensions du père qui, peiné et en même temps étonné de voir que le fils
d’un financier (car M. Cézanne avait réalisé depuis quelques années son rêve de devenir banquier) piU prendre plaisir à de telles billevesées, ne cessera plus de lui répéter : (( Enfant, enfant, songe à l’avenir ! On meurt avec du génie, et l’on mange avec de l’argent (1). »
Pourtant, la situation n’était pas désespérée. Paul Cézanne avait poursuivi le cours de ses études classiques, malgré sa grande passion pour la peinture, et avait réussi à se faire recevoir bachelier ès-lettres, la même année qu’il obtenait son second prix de dessin. (Celui qui avait remporté le premier prix et qui allait devenir, plus tard, un estimable peintre local, ne devait jamais pardonner à Cézanne d’avoir pris dans le monde la place qu’il jugeait lui revenir de droit, à lui-même, de par son premier prix). De plus, malgré sa nature violente, Paul Cézanne était tout le contraire du révolté, montrant même une grande timidité devant l’auteur
(1) Paroles de M. Cézanne père répétées à Paul Cézanne par Zola dans une lettre qui fait aujourd’hui partie de la Correspondance d’Émile Zol.k, Lettres de jeunesse, Fasquelle, 1907. Tous les passages de lettres de Zola cités au cours de ce livre seront également empruntés à ce recueil.
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de ses jours. Il ne souffrait que plus de cette hostilité qu’il sentait autour de lui, et il se serait laissé aller au découragement, — Zola ayant été rappelé auprès de sa mère, alors veuve et fixée à Paris, — s’il n’avait conservé à Aix son ami Baptistin Baille, qui, tout en étudiant avec ardeur l’algèbre, continuait à discuter passionnément poésie et peinture.
Zola, de son côté, était très malheureux à Paris, ses condisciples du lycée Saint-Louis le dédaignant à cause de son manque de fortune et de ses façons provinciales. Il ne laissa donc pas échapper l’occasion d’aller passer ses vacances à Aix, pendant l’été de 1858. Alors se renouvellent les bonnes promenades du Tholonet et de Roquefavour.
Cézanne, obligé de se cacher de son père dès qu’il s’agit de peinture, est heureux de montrer ses ébauches à son ami. Zola expose ses plans, lit ses premiers essais ; Baille lui donne la réplique. Enfin l’on se grise tellement de littérature, qu’au terme des vacances l’ami Baille, craignant d’être repoussé par ses camarades s’ils le voient incapable « d ’exprimer l’art au dehors, soit par la peinture,
soit par la poésie », ne parlera de rien moins que de lâcher l’algèbre pour se consacrer à la rime.
Cézanne avait de plus graves sujets de préoccupations. Son père se refusait à croire à une vocation sérieuse ; il n’admettait pas non plus que le métier de peintre pût nourrir son homme. « Paul » dut céder cette fois encore. Il prit ses inscriptions à la Faculté de Droit d’Aix (1858-1859), et passa même sans difficulté le premier examen, malgré un tel dégoût que, pour trouver un peu d’intérêt à cette besogne, il s’était mis en tête de mettre les codes en vers français.
Zola revient à Aix, durant l’été de 1859, pour un séjour de quatre mois; les promenades recommencent, les confidences vont leur train, les projets d’avenir se précisent.
Les vacances terminées, Cézanne retourne à ses livres de droit, avec moins d’empressement que jamais, et Zola regagne Paris. Cependant Cézanne projetait de l’y rejoindre ; mais son professeur de peinture, un sieur (jilbert, ne voyait pas sans regrets un élève lui « échapper » ; M. Cézanne trouva là une aide inattendue pour retenir son enfant. Aussi
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bien, l’éventualité d’un départ pour la capitale l’inquiétait à plus d’un titre ; il craignait, à la fois, l’influence de Zola sur son fils et les mille dangers de Paris. Pour y avoir vécu quelques années de sa jeunesse, il en avait gardé le souvenir d’une ville où les faiseurs et les aigrefins abondent et occupent une place trop avantageuse. Zola ne fut pas le moins déçu. 11 avait établi d’avance le budget de son ami sur le pied des cent vingt-cinq francs mensuels que, d’après ses prévisions, n’aurait pas dépassés la générosité paternelle :
« Une chambre de vingt francs par mois ; un déjeuner de dix-huit sous et un dîner de vingt-deux sous, ce qui fait deux francs par jour ou soixante francs par mois ; en ajoutant les vingt francs de la chambre, soit quatrevingts francs par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer; celui de Suisse, un des moins chers, est, je crois, de dix francs; de plus, je mets dix francs de toile, pinceaux, couleurs, cela fait cent francs. Il te restera donc vingtcinq francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins qui se présentent, ton tabac, les menus plaisirs. Mais il y a les res-
sources accessoires que l’on peut se créer par soi-même ! Les études faites dans les ateliers, surtout les copies prises au Louvre, se vendent très bien... Le tout est de trouver un marchand, ce qui n’est qu’une question de recherches. »
Cézanne reprit tristement ses études de droit. Quant à Zola, il ne se contentait plus, dans ses lettres, de lui prodiguer des encouragements ; il osait aborder les plus hauts problèmes de l’art.
« Nous parlons souvent poésie dans nos lettres, mais les mots sculpture et peinture ne s’y montrent que rarement, pour ne pas dire jamais. C’est un grave oubli, pres({ue un crime... »
Zola avait déjà entretenu Cézanne de Greuze, — « Greuze a toujours été mon favori ». — Il lui avait confié le trouble dans lequel le jetait une gravure de Greuze représentant « une jeune paysanne, grande et de rare beauté de formes », et dont il ne savait trop ce qu’il devait le plus admirer, « ou de sa figure mutine ou de ses bras magnifiques».
Aujourd’hui, il parlera d’Ary Schelîer, «ce
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peintre de types purs, aériens, presque diaphanes » ; et profitera de l’occasion pour apprendre à Cézanne que la « poésie est une grande chose, et que hors la poésie il n’y a pas de salut ».
Zola terminait sa lettre en recommandant à Cézanne « de travailler le dessin fort et ferme — unguibus et rostro — pour ne pas être un réaliste, pour devenir un Jean Goujon, un Ary Scheffer ». On peut se demander ce que Cézanne a dû penser de l’accouplement de ces deux noms, quand il fut à même de faire la comparaison entre Jean Goujon et Ary Scheffer.
Mais, après avoir mis Cézanne en garde conti'e le réalisme, Zola lui indique un autre écueil, des plus redoutables, la « peinture de commerce » , dans lequel est tombé un de leurs anciens camarades, garçon à ne plus fréquenter jamais.
« Surtout, et c’est là le gouffre, n’admire pas un tableau parce qu’il a été vite fait ; en un mot, et pour conclusion, n’admire pas et n’imite pas un peintre de commerce ! »
Zola craint si fort pour son ami un tel entraînement qu’il revient sans cesse sur son
sujet favori, en s’excusant de heurter peutêtre des idées arrêtées chez Cézanne ; mais « l’amitié seule dicte ses paroles », sans compter que son ignorance du métier de peintre lui donne une réelle supériorité sur Cézanne; car, sachant tout au plus, dans un tableau, « distinguer le blanc du noir », il ne sera pas tenté de s’occuper du « métier », tandis qu’il est à craindre que Cézanne, qui sait « combien il est difficile de placer des couleurs selon sa fantaisie », ne soit sollicité, malgré lui, à ne voir dans un tableau que des « couleurs broyées, placées sur une toile »', et à « chercher constamment par quel procédé mécanique l’effet a été obtenu... ». Voilà un grand danger! Mais, à la condition que l’on place l’idée avant tout, Zola concède qu’on descende à s’intéresser à « ces couleurs puantes, cette toile grossière » ; en un mot, il veut bien qu’on fasse du « métier ».
<( Loin de moi la pensée de mépriser la forme ! Ce serait sottise; car, sans la forme, on peut être un grand peintre pour soi, mais non pour les autres. C’est par elle que le peintre est compris, apprécié. »
LES PHEMIÈRES IMPRESSIONS
Cependant, M. Cézanne père était bien forcé de se convaincre de l’incapacité de son fils pour tout ce qui touchait aux opérations d’ordre « temporel ». Cédant aux instances pressantes du jeune homme et aux prières entremêlées de gémissements de sa femme, il finit par donner son consentement au départ de son Paul pour Paris, avec la secrète espérance que la peinture ne lui « réussirait » pas et qu’il reviendrait à la banque.
Donc, en 1861, Cézanne, escorté de son père et de sa sœur Marie, débarquait dans la capitale. Tous trois allaient se loger dans un hôtel de la rue Coquillière. Après quelques visites à de vieilles connaissances, le père et la fille rentrent à Aix, et « Paul » se trouve enfin livré à lui-même, pourvu d’un petit crédit sur la maison du banquier Le Hideux, le correspondant parisien de la banque Cézanne et Cabassol. Ce dernier nom était celui d’un caissier que M. Cézanne avait élevé au rang d’associé, en raison de sa vision pratique de la vie. C’est ainsi que Cabassol, au lieu de suivre les tilles, consacrait à l’étude du crédit de ses concitoyens tout son temps de libre, qu’il passait au café Procope, lieu
de rendez-vous des gens d’affaires à Aix. Telle était la sûreté de son information, que lorsqu’un emprunteur se présentait au guichet de la banque, M. Cézanne, pour se renseigner sur sa solvabilité, se tournait vers le fidèle Cabassol : « Tu entends ce que demande Monsieur : « As-tu de l’argent en caisse ? »
A PARIS
A PARIS ( 1861-1866
Cézanne, à son arrivée à Paris, s’était précipité chez Zola : « J’ai vu Paul ! î ! écrivait, à l’ami Baille, le futur auteur de V Œuvre, vu Paul, comprends-tu cela, toi, comprendstu toute la mélodie de ces trois mots ? » Les deux amis « s’embrassèrent furieusement ». Zola habitait alors la rue Saint- Victor, dans les environs du Panthéon. Pour se rapprocher de lui, Cézanne loue une chambre dans un hôtel meublé de la rue des Feuillantines. Dans le jour„ Zola se rend aux Docks, où il avait un petit emploi, tandis que Cézanne fréquente l’académie
Suisse, quai des Orfèvres. Tous les soirs, les deux amis se retrouvent dans la chambre de Zola, où l’on s’entretient d’art et de littérature, comme naguère à Aix. Zola posa même pour un portrait ; mais cette étude ne « venait » point, et le jeune peintre, déjà prompt au découragement, ne tarda pas à détruire sa toile :
« Ton portrait, je viens de le crever; j’ai voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus mauvais, je Tai anéanti... »
Cependant, il ne semble pas que cette vie en commun leur réussît aussi parfaitement qu’ils l’avaient espéré. Il est probable que leurs idées sur la peinture sont devenues trop différentes, et que « babiller tous les deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le verre à la main », ne doit pas paraître à Cézanne la chose « tellement merveilleuse » qu’imaginait Zola. Dans une lettre datée de 1862, celui-ci ne dira-t-il pas à Cézanne : « Paris n’a rien valu pour notre amitié... N’importe, je te crois toujours mon ami. »
C est à Aix que Cézanne recevra cette lettre. Fatigué de Paris, il a éprouvé le be-
A PARIS
soin de reprendre contact avec la terre natale. Une surprise l’y attend. Son père, qui croit moins que jamais à la peinture, ne veut plus entendre parler de Paris, et le reprend dans sa banque. « Hé ! mon bon Paul, à quoi cela t’avance-t-il, de peindre ? Comment peuxtu espérer faire mieux que ce que la nature a fait divinement bien ? Il faut que tu sois bien bêtasse ! »
Cédant, comme d’habitude, à la volonté paternelle, Cézanne s’efforce de s’intéresser à la comptabilité. Pour rompre la monotonie des travaux auxquels il est condamné, il couvre de dessins et de vers les marges du Grand-Livre. C’est ainsi qu’il y inscrit ce distique :
Cézanne, le banquier, ne voit pas sans frémir Derrière son comptoir naître un peintre à venir.
D’autres fois, incapable de résister à son inspiration, il s’échappait desbureaux et courait auJas de Bouffan (1) (le gîte du vent), où il peignait sur les murs du salon de vastes
(1) Très belle propriété que son père possédait aux environs d’Aix, et où lui-même se plut à travailler jusqu’au terme de sa vie.
compositions; tels, les quatre grands panneaux que, par farce d’écolier, il a signés : Ingres (1).
Et enfin arrive un jour où son père, ne pouvant plus, sans tyrannie, contrarier une vocation aussi marquée, lui permet de reprendre le chemin de Paris.
Cézanne, à qui la séparation avait fait oublier les malentendus ou froissements de naguère, est tout heureux de retrouver son cher Zola; il se loge boulevard Saint-Michel, en face l’école des Mines, fréquente de nouveau l’atelier Suisse, et se lie avec Pissarro, Guillaumin et 011er, par lequel il fait laconnaissance de Guillemet.
Les rapports avec sa famille sont toujours très affectueux, mais non sans tiraillements, à cause de cette <( maudite » peinture. Aussi Cézanne, impatient de donner la mesure de son talent, se présente-t-il à l’examen d’admission de l’Ecole des Beaux-Arts. Il ne réussit pas. Un des examinateurs, M. Mottez, devait donner la raison de son insuccès :
.(1) Il existe dans celte même pièce d’autres compositions également peintes sur les murs. Comme la place était mesurée, Cézanne peignait ses sujets les uns sur les autres.
A PARIS
« Cézanne a iin tempérament de coloriste ; par malheur, il peint avec excès. » Après cet échec, le candidat malheureux ne voyant pas sans appréhension s’approcher l’heure de son retour à Aix pour les vacances ; son ami Guillemet l’accompagne, pour plaider sa cause auprès de son père. Mais celui-ci en a pris son parti; jamais plus il ne tentera de détourner son fils de la voie où il s’est engagé avec une si belle obstination.
De retour à Paris, après quelques mois passés à Aix, Cézanne prend un atelier rue Heautreillis, près de la Bastille. Il y peint, notamment, plusieurs importantes natures mortes, entre autres Un pain et des œufs^ ainsi qu’une grande esquisse de Femmes au sous l’inspiration de Rubens (le tableau des Baigneuses du Claude Lantier de Zola).
Un vieux peintre, qui a connu Cézanne à cette époque, me disait de lui : « Oui, je me le rappelle bien ! 11 portait un gilet rouge, et avait toujours dans la poche de quoi payer à dîner à un camarade. »
C’était l’habitude de Cézanne, quand il avait de l’argent en poche, de le dépenser avant d’aller se coucher. « Pardieu, disait-il à Zola
qui le trouvait prodigue, si je mourais cette nuit, voudrais-tu que mes parents héritent ? » En meme temps que prodigue, il était terriblement bohème. Ses amis ne racontaient-ils pas qu’il lui arrivait, au cours de ses promenades, de s’étendre sur les bancs disposés dans des terrains vagues, autour du jardin du Luxembourg, et, par crainte que les rôdeurs ne lui dérobassent ses souliers pendant son sommeil, de s’en servir comme d’oreiller? Toutes ces histoires faisaient le désespoir de Zola, qui était pour le confort bourgeois, et avait un jour de réception, avec thé et petits gâteaux. Outre ses visiteurs assidus, Cézanne et Baille, — lequel poursuivait maintenant à Paris le cours de ses études scientifiques, — il y venait aussi Antony Valabrègue, un jeune poète aixois; Marion, autre compatriote, dont l’ambition était d’être peintre, mais qui devait finir dansla peau d’un professeur de sciences ; Guillemet et Marius Roux, un très élégant jeune homme, si propre, si tiré à quatre épingles que Zola disait de lui, avec une admiration un peu ironique : « Ce Roux, ce n’est pas chez lui qu’on verrait jamais la marque du genou au pantalon ! »
A PARIS
Il est facile de se représenter quel était, à cette époque, Fétat d’esprit de Zola, de Baille et de Cézanne. Le premier se montrait clairvoyant et pondéré ; le second rêvait de se faire une bonne « position » ; Cézanne était « le plus frissonnant et le plus tourmenté des trois (1) ».
De ses premières promenades à travers le musée du Louvre, le jeune peintre ressentait une impression très confuse, une vision abasourdissante de lumière et de couleur. Suivant ses propres expressions, le spectacle qui s’offrait à ses yeux lui apparaissait comme une « bouillie » lumineuse et colorée. Rubens, surtout, (( l’épatait ». Sous son influence, il composait de grandes scènes d’un coloris fougueux. Zola, qui avait mis son ami en garde contre le réalisme, trouve, à présent, qu’il va trop loin dans l’exaltation romantique. Sur quoi Cézanne, par manière de détente, se mettait à brosser des pochades drolatiques et pseudo-réalistes, comme la Femme à la Puce. Ce tableau a disparu, de même qu’un
(1) Émile Zola, Notes d'un ami, par Paul Alexis. Charpentier, 1882, p. 59.
autre du même temps représentant un homme nu, couché sur un lit de sangle. Le modèle ({ui avait posé pour cette académie était un brave homme de vidangeur dont la femme tenait une petite crémerie, où elle servait un bouillon de bœuf très apprécié de sa clientèle de jeunes rapins. Cézanne, qui avait inspiré confiance au vidangeur, lui demanda un jour de poser. L’autre parla de son « turbin ». — Mais c’est la nuit que tu travailles ; le jour, tu ne fais rien ! » Le vidangeur allégua que, le jour, il se reposait. « Eh bien, je te ferai au lit! » Le bonhomme s’était d’abord mis sous les draps, coiiïé d’un beau bonnet de coton, pour faire honneur au peintre ; mais, comme ce n’était pas la peine de faire des manières « entre amis », il enleva d abord le bonnet, puis rejeta les draps, et finalement posa tout nu; sa femme figurait dans le tableau, avec un bol de vin chaud qu’elle offrait à son mari.
L’opinion courante de la critique officielle sur les travaux de Cézanne était qu’il faisait sa peinture en visant une toile blanche avec un pistolet chargé jusqu’à la gueule de couleurs variées: aussi appelait-on communé-
A PARIS
ment sa manière la « peinture au pistolet ». A la vérité, nul plus que Cézanne n’avait le souci de montrer au public qu’il y avait dans ses œuvres autre chose que l’effet du hasard : mais s’il savait faire des tableaux, sa science ne s’étendait pas jusqu’à' les expliquer, ni même à les pourvoir de titres appropriés. Pour l’étude du Vidangeur^ son ami Guillemet vint à son secours en trouvant ce titre : Un après-midi à Naples^ ou le Grog au vin. Les autres études de Cézanne sur le môme thème sont très postérieures à ce tableau, qui datait de 1863.
Cette même année, Cézanne fit la connaissance de Renoir. Celui-ci vit un jour entrer dans son atelier un de ses amis, Bazille, avec deux inconnus qu’il présenta à Renoir : « Je vousamènedeuxfameuses recrues. » C’étaient Cézanne et Pissarro. Cézanne connut aussi, vers la même époque, Manet, à qui il fut présenté, en même temps que Zola, par Guillemet. Il fut tout de suite pris par la force de réalisation de Manet. « Il crache le ton ! » s’exclamait-il ; seulement, à la réflexion, il ajoutait : « Oui, mais il manque d’harmonie, et aussi de tempérament. » C’était d’ailleurs
bien simple. Cézanne avait divisé la peinture endeux genres: lapeinture « biencouillarde », celle qu’il rêvait de « réaliser », et la peinture qui n’était pas « couillarde », celle des « ôttres ». De cette seconde catégorie était notamment Corot, dont Guillemet lui parlait sans cesse; àquoi Cézanne répondit un jour : « Ton Corrot, tu ne trouves pas qu’il manque un peu de temmpérammennte ? » Il ajouta : « Je suis en train de peindre le portrait de Valabrègue ; le point lumineux sur le nez, c’est le vermillon pur ! »
Mais, si l’on ne peut parler que par ouï-dire de la Femme à la Puce, de V Après-midi à Naples et des Baigneuses, il existe, de sa jeunesse, d’autres toiles du plus grand intérêt: Jugement de Pâris (1860), un portrait du peintre par lui-même (1864), le Portrait de Valabrègue (1865), le Portrait du Nègre S cipion, exécuté à l’atelier Suisse (1865), le Portrait de Marion (1865), Le pain et les œufs dont il a déjà été parlé (1865), etc., etc.
CpjZANNE ASPIRE AU SALON DE BOÜGUEREAU
CÉZANNE ASPIRE AU SALON DE BOUGUEREAU
En 1866, Cézanne résolut d’affronter le Salon officiel. Il porta son choix sur V Aprèsmidi à Naples et la Femme à la Puce, qui, à son avis, pouvaient être compris de tous les (( bourgeois » du jury. Cézanne, sans le sou ce jour-là, était hors d’état de payer les services d’un commissionnaire. Prenant bravement son parti, il chargea les toiles sur une petite voiture et, aidé d’amis complaisants qui poussaient, il s’achemina vers le Palais de l’Industrie. Son arrivée au Salon fit sensation : entouré par les jeunes peintres, il fut porté en triomphe.
Est-il besoin de dire que le jury ne parta-
gea pas cet enthousiasme ? Les deux tableaux furent refusés. Sur quoi Cézanne d’adresser une protestation à M. de Nieuwerkerke, le surintendant des Beaux-iVrts. Cette protestation étant restée sans réponse, le peintre revint à la charge par la lettre suivante (1) :
Monsieur,
19 avril 1866.
J’ai eu dernièrement l’honneur de vous écrire au sujet de deux toiles que le Jury vient de me refuser.
Puisque vous ne m’avez pas encore répondu, je crois devoir insister sur les motifs qui m’ont fait m’adresser à vous. D'ailleurs, comme vous avez certainement reçu ma lettre, je n’ai plus besoin de répéter ici les arguments que j’ai pensé devoir vous soumettre. Je me contente de vous dire de nouveau que je ne puis accepter le jugement illégitime de confrères auxquels je n’ai pas donné moi-même mission de m’apprécier.
Je vous écris donc pour appuyer sur ma demande. Je désire en appeler au public et être exposé quand même. Mon vœu ne me paraît avoir rien d’exorbitant, et si vous interrogiez tous les peintres qui se
(1) Archives du Louvre, X, 1866.
CÉZANNE ASPIRE AU SALON DE BOUGUEREAU
trouvent dans ma position, ils vous répondraient tous qu’ils renient le Jury et qu’ils veulent participer d’une façon ou d’une autre à une exposition qui doit être forcement ouverte à tout travailleur sérieux.
Que le salon des refusés soit donc rétabli... Dussé-je m’y trouver seul, je souhaite ardemment que la foule sache au moins que je ne tiens pas plus à être confondu avec ces messieurs du jury qu'ils ne paraissent désirerêtre confondus avec moi.
Je compte. Monsieur, que vous voudrez bien ne pas garder le silence. Il me semble que toute lettre convenable mérite une réponse.
Veuillez agréer, je vous prie, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
22, rue Beautreillis.
Cette fois on répondit : la note suivante fut écrite en marge de la lettre du peintre.
Ce qu’il demande est impossible. On a reconnu tout ce que l’exposition des refusés avait de peu convenable pour la dignité de l’art, et elle ne sera pas rétablie.
On voit que, dès le début, s’est manifestée
PAUL CÛZANNE
contre Cézanne celte hostilité des « officiels » que rien ne parviendra à désarmer. Mais il devait, peu après, avoir sa revanche. Zola avait été chargé de rendre compte, dans l’Événement, du Salon de 1866. Avec les notes détaillées que lui remettait Guillemet, il écrivit sur Meissonier, Signol, Cabanel, Robert Fleury, Olivier Merson, Dubufe, et bien d’autres, des articles dont le succès de scandale fut si grand que l’on dut arrêter la publication du SaloJi dans VEvénement. Cézanne ne se tenait pas de joie: « N... de D..., ne cessait-il de dire, comme il les arrange bien, tous ces merdeux ! »
De cette année 1866 datent aussi les réunions du café Guerbois, où se rencontraient Manet, Pantin, Guillemet, Zola, Cézanne, Renoir, Stevens, Duranty, Cladel, Rurty, pour ne citer que ceux-là. Ce fut Guillemet qui conduisit Cézanne au Guerbois ; mais décidément Cézanne ne pouvait s’y plaire. « Tous ces gens- là sont des salauds! disaitil à Guillemet. Ils sont aussi bien mis que des notaires ! » En manière de protestation, il posait au cynique. Manet lui demandant, un jour, ce qu’il préparait pour le Salon,
CÉZANNE ASPIRE AU SALON UE BOUGUEREAU
s’attira cette réponse : « Un pot de in..de. »
Dans les derniers mois de l’année 1866, Cézanne qui, après le Salon, était allé passer quelques jours sur les bords de la Seine, à Bennecourt, chez Zola, fit un voyage à Aix et exécuta, au Jas de Bouffan, le portrait de son père assis dans un fauteuil et lisant son journal. De la même époque date le portrait i\' Achille Emperaire ; V Enlèvement vient un peu après; et enfin, en 1868, on peut citer le Festin^ influencé directement de Rubens, et la Léda au Cygne^ qu’il composa d’après une gravure. L’idée de cette dernière composition lui avait été suggérée par la célèbre toile de Courbet la Femme au Perroquet. En voyant ce tableau, Cézanne s’était écrié : « Moi, je ferai une Femme au Cygne! » Une autre femme nue, dans la même position, mais sans l’oiseau, et d’une forme moins archaïque, fut peinte, plus de dix ans après, en vue d’une illustration de Nana.
Je demandais un jour à Cézanne quelle existence ils avaient menée, Zola et lui, pendant la guerre. Il me répondit; « Ecoutez un peu, monsieur Vollard! Pendant la guerre, j’ai
beaucoup travaillé sur le motif à l’Estaque.
« Je n’ai d’ailleurs aucun événement extraordinaire à vous raconter sur les années 70-71. Je partageais mon temps entre le paysage et l’atelier. Mais s’il ne m’arriva pas d’aventures pendant ces époques troublées, il n’en fut pas de même pour mon ami Zola, qui eut toutes sortes d’avatars, notamment cà son retour définitif de Bordeaux à Paris. Il m’avait promis de m’écrire dès son arrivée à Paris. Après quatre longs mois seulement, il put tenir sa promesse !
« C’est devant le refus du gouvernement de Bordeaux d’utiliser ses services, que Zola s’était décidé à regagner Paris. Le pauvre y était arrivé vers le milieu de mars 1871 ;quel- ([ues jours après, l’insurrection éclatait. Pendant deux mois, il n’en avait pas mené large : nuit et jour le canon, et, vers la fin, les obus sifflant au-dessus de sa tête, dans son jardin. Enfin, au mois de mai, menacé d’être arrêté comme otage, il avait pris la fuite, à l’aide d’un passeport prussien, et était allé se terrer à Bonnières... Zola est très fort! Quand il se retrouva tran([uillenient aux Batignolles, aj)rès la Commune, toutes ces choses terribles
CÉZANNE ASPIRE AU SALON DE BOUGUEREAU
auxquelles il avait été mêlé n’eurent plus, à ses yeux , que Timportance d’un mauvais songe.
« Lorsque je vois, m’écrivait-il, que mon « pavillon n’a pas bougé, que mon jardin est « resté le même, que pas un meuble, pas une « plante n’a souffert, je puis croire que les « deux sièges sont des histoires de croque- « mitaine inventées pour effrayer les petits « enfants. »
« Je regrette, monsieur Vollard, de n’avoir pas conservé cette lettre. Je vous aurais montré un passage où Zola se désolait de ce que tous les imbéciles ne fussent pas morts !
(( Mon pauvre Zola ! Il en aurait été bien en peine, lui le premier, si tous les imbéciles étaient morts. Figurez-vous que je lui ai justement rappelé cette phrase de sa lettre, histoire de rire, un des derniers soirs que je l’ai vu ! Il me disait qu’il venait de dîner chez un gros personnage auquel il avait été présenté par M. Frantz Jourdain, a Tout de « même, ne pus-je m’empêcher de lui dire, « si tous les imbéciles avaient disparu, tu « serais forcé de manger tes restes de daube « chez toi, en tête-à-tête avec ta bourgeoise ! «
Eh bien, croiriez-vous que mon vieil ami n’a pas eu l’air content ?
« Dites, monsieur Vollard, si l’on ne peut pas plaisanter un peu quand on a usé ensemble ses fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école ! »
Cézanne reprit : « Zola terminait sa lettre en me pressant de rentrer, moi aussi. « Un (( nouveau Paris est en train de naitre, m’ex- « pliquait-il, c’est notre règne qui arrive ! » Notre règne qui arrive! Je trouvais que Zola exagérait un peu, pour ce qui me concernait du moins. Mais, tout de même, cela me disait de retourner à Paris. Il y avait trop longtemps que je n’avais pas vu le Louvre! Seulement, comprenez, monsieur Vollard, j’avais en ce moment un paysage qui ne venait pas bien. Aussi restai-je à Aix quelque temps encore, à étudier sur le motif. »
Peu après son retour à Paris (1872), Cézanne rencontra le docteur Cachet, un fervent de la peinture nouvelle. Les tendances révolutionnaires que l’excellent homme crut flairer dans Part de Cézanne le ravirent, et il engagea vivement le peintre à venir travailler
CÉZANNE ASPIRE AU SALON DE BOUGUEREAU
à Auvers, où lui-même exerçait. Mis en confiance, il confessa à Gézannequ’il avait essayé lui aussi de peindre, du jour où il lui avait été donné de voir la peinture claire. Enchanté de découvrir tant d’amabilité chez quelqu’un « de la partie », Cézanne suivit son « confrère » à Auvers, où il devait rester deux années. En vain ses parents allaient-ils multiplier les efforts pour le faire revenir auprès d’eux. Le jeune peintre restait sourd à leurs appels, — pour une foule de motifs dont quelques-uns sont expliqués dans ce fragment d’une de ses lettres:
« C’est que, quand je suis à Aix, je ne suis (( pas libre ; que lorsque je désire retourner (c à Paris, c’est une lutte à soutenir, et, quoi- « que votre opposition ne soit pas très ab- (( solue, je suis très affecté de la résistance « que j’éprouve de votre part. Je désirerais (( vivement que ma liberté d’action ne soit « pas entravée, et je n’en aurais que plus de (( joie à hâter mon retour parmi vous ; car « j’aurais grand plaisir à travailler dans le « Midi, dont les aspects offrent tant de res- (( sources, et j’y pourrais faire les études que « je désire poursuivre... »
PAUL CÉZANxNE
Pissarro, qui travaillait aussi à Auvers^ engageait Cézanne à ne pas se laisser influencer par les maitres. Sous l’impulsion des conseils de son ami, mais non sans se faire violence, Cézanne résolut, en effet, de dominer son esprit romantique ; et c’est alors que commença proprement, chez lui, la lutte entre deux tendances opposées (1).
Après la guerre, le café Guerbois avait été délaissé. Les anciens habitués de l’endroit se réunissaient à la Nouvelle Athènes. Cézanne me parlait un jour de Forain, qu’il y avait aperçu, un torain tout jeune. — « Le bougre, il savait déjà indiquer le pli d’un vêtement ! »
A la Nouvelle Athènes comme au Guerbois, la personnalité dominante était Manet. En 1870, Fantin-Latour,dans un tableau célèbre, avait réuni quelques-uns des habitués du café Guerbois autour de Manet assis à son
(1) Je n’ai pas parlé des toiles exécutées de 1869 à 1873 On peut citer: La Tentation de Saint Antoine, 1870; Scène de représente dans l’homme étendu Promenade, 1871 ; Les Toits Bouges, 1869; La Moderne Olympia, 1872; L'homme au chapeau depaillll872-
et/^T» Vr dans les arbres, 1873,’
Cl La Tentation de S<tuit Antoine, 1873.
CÉZANNE ASPIRE AU SALON DE BOUGUEREAU
chevalet. Manet, dans ce tableau, donnait l’impression d’un maitre autour duquel se pressaient des disciples. Seul, Cézanne continuait à montrer de la méfiance devant l’extraordinaire facilité de l’auteur de V Olympia. « Une belle tache, pourtant ! » disait-il, en parlant de cette toile à laquelle, comme l’on sait, il a voulu opposer une nouvelle Olympia., d’un esprit plus « moderne ». Manet, lui, n’y allait pas par quatre chemins à l’égard de l’auteur de V Après-midi à Naples^ quand il disait à Guillemet : « Comment peux-tu aimer la peinture sale ? »
J’ai demandé à des peintres survivants de cette époque de m’expliquer comment Manet avait pu être regardé comme un chef d’école, meme quand il copiait les Espagnols, même quand il abandonnait ses magnifiques noirs pour faire de l’impressionnisme à la suite de Monet. « C’est que, — me fut-il répondu, — le procédé compte peu en art. Ce qui fait de Manet un véritable précurseur, c’est qu’il apportait une formule simple à une époque où l’art officiel n’était que boursouflure et convention. Vous savez le mot de Daumier:
« Je n’aime pas absolument la peinture de (( Manet, mais j’y trouve cette qualité énor- « me : ça nous ramène aux figures des jeux « de cartes. »
Ce que Cézanne disait de Manet avait l’air de boutades. Un jour, cependant, que le hasard me fit le rencontrer au Luxembourg, devant V Olympia, je crus bien qu’il allait s’exprimer pleinement sur son « confrère ». Cézanne était accompagné de Guillemet :
« Mon ami Guillemet, — me dit-il, — a voulu me faire revoir VOlympia... »
J appris à Cézanne qu’on parlait de mettre cette toile au Louvre. A ce mot de Louvre i « Ecoutez un peu, monsieur Vollard!... »
Mais son attention fut subitement attirée par le geste d’un monsieur qui sortait de la salle en faisant de la main un signe amical aux Raboteurs de Parquet, de Caillebotte. Cézanne éclata de rire : « Carolus !... 11 voit qu il s est foutu dedans avec Yélasquez !...
« Celui qui veut faire de l’art doit suivre Bacon. Il a défini l’artiste: Homo additus naturæ.,. Bacon est très fort!... Mais dites, monsieur Vollard, en parlant de la nature.
CÉZANNE ASPIRE AU SALON DE BOUGUEREAU
ce philosophe ne prévoyait pas notre école , du plein air, ni cette autre calamité qui est venue s’y ajouter : le plein air d’appartement !... »
Deux personnes s’étaient arrêtées devant les paysages de Cézanne accrochés un peu plus loin. Je le fis remarquer au maître. Il s’approcha à son tour et jeta un coup d’œil:
« Comprenez, monsieur Vollard, j’ai appris beaucoup avec le portrait que je fais de vous... (1). Tout de même on met maintenant des cadres à mes toiles !... »
Revenant à Carolus Duran dont l’adhésion à V impressionnisme lui était un sujet inépuisable de méditations et de commentaires :
« Le bougre, il a f... le pied au c... des Beaux- Arts !... Dites, monsieur Vollard, peut-être ne trouvait-il plus acheteur, le pauvre ! »
M. Guillemet : « Quand on pense que les anciens succès de Carolus Duran avaient rendu jaloux jusqu’à Manet! Un jour, x\struc l’attrapait : « Pourquoi, Manet, es-tu si rosse « avec tes confrères ? » — « Eh ! mon cher,
« si je gagnais seulement cent mille francs « par an comme Carolus, je trouverais du
(1) Voir chap. VIII.
, « génie à tout le monde, y compris toi et « même Baudry ! »
Moi : «Et ce mot deManet à AurélienScholl, qui lui vantait son influence au Figaro: — « Eh bien, faites-moi citer dans les enter- « rements ! »
Cézanne : « Ecoutez un peu, monsieur Vollard, l’esprit parisien m’emm. .. Excusez! Je suis seulement peintre...
« Ça me sourirait assez, de faire poser des nus au bord de l’Arc (1)... Seulement, comprenez, les femmes sont des veaux, des calculatrices, et elles me mettraient le grappin dessus ! C’est effrayant, la vie ! »
M. Guillemet, nous désignant V Olympia :
« Mais Victoire, celle qui posa ce tableau, quelle bonne fille c’était ! Et si drôle !
« Un jour, elle arrive chez Manet : — - « Écoute, Manet, je connais une jeune per- « sonne charmante : la fille d’un colonel. Tu « devrais faire quelque chose d’après elle,
« car la pauvre enfant est dans la purée.
« Seulement, vois-tu, elle a été élevée au « couvent, elle ne sait rien de la vie, il fau- « dra que tu la traites comme une de la haute, (1) Rivière d’Aix-en-Provence.
CÉZANNE ASPIHE AU SALON DE BOUGUEHEAU
(( et que tu ne dises pas de coclioiineries de- « vaut elle ! » Manet promit d’être tout ce qu’il y avait de plus convenable. Le lendemain, Victoire arrive avec la fille de l’officier supérieur, et dit à celle-ci tout de go : (( Allons, ma belle, montre ton Casimir au « monsieur ! »
Cézanne ne parut pas goûter le moins du monde cette plaisante histoire. 11 nous quitta, l’air préoccupé. Sans doute était-il poursuivi par cette idée que les femmes sont des « veaux et des calculatrices » !
LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES
LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES
En 1874, Cézanne participait avec Pissarro, Guillaumin, Renoir, Monet, Bertlie Morizot, Degas, Bracquemond, de Nittis, Brandon, Boudin, Cals, G. Colin, Latouche, Lépine, Rouart et quelques autres peintres plus ou moins « novateurs », en tout une trentaine, à l’exposition de la Société anonyme des Artistes peintres^ sculpteurs et graveurs^ chez Nadar, 35, boulevard des Capucines. Cette exposition remporta le même genre de succès que le Salon des Refusés. A un autre point de vue encore, le public devait y trouver matière à protestation. Alors qu’on visitait pour rien le Salon des Refusés^ annexe du
Salon Officiel, il fallait mettre la main à la poche pour voir les Impressionnistes . Car tel fut le nom donné spontanément à ces peintres par le public, à la vue, dans l’exposition, d’un tableau de Monet intitulé : Impression.
Cézanne eut la surprise de trouver un amateur pour une des toiles qu’il avait envoyées à cette exposition. La Maison du Pendu, — aujourd’hui au Louvre, — fut acquise par le comte Doria, qui avait déjà témoigné de la « liberté » de ses goûts en découvrant Cals et Gustave Colin : mais doisje ajouter que l’acquisition « extravagante » du tableau de Cézanne acheva de discréditer cet amateur auprès des « connaisseurs » de son entourage ?
Trois ans plus tard, en 1877, Cézanne expose de nouveau, avec quelques membres du même groupe, au m 6 de la rue Lepeletier, dans un appartement à louer. Cette fois, sur l’avis de Renoir, les manifestants prennent sans hésitation le nom d’« impressionnistes ». Ce n’était pas prétendre à une peinture nouvelle; on se bornait à dire honnêtement au pul)lic : « Voilà cette peinture que vous
LES EXP0Srn(3NS DES IMPRESSIONNISTES
n’aimez pas ! Si vous enl l ez, tant pis pour vous; on ne rend pas l’argent. » Mais telle est la puissance des mots (ju’oii linit par croire que le mot nouveau signifiait une école nouvelle. Le malentendu subsiste aujourd’hui encore. « Ne continue-t-on pas, — me disait à ce propos Renoir, — à ne voir q ne des faiseurs de théories dans des artistes dont l’unique objectif a été de peindre, à l’exemple des anciens, avec des couleurs joyeuses et claires ! »
Quant à Cézanne, ai-je besoin d’ajouter que ses envois à cette exposition avaient soulevé, derechef, une réprobation unanime ? Huysmans, lui -même, tout en célébrant la probité d’art du peintre, parlait de « désarçonnants déséquilibres ; de maisoiis penchées d’un côté, comme pochardes; de fruits de guingois dans des poteries saoules... ».
Encore bien qu’à ce moment, comme durant toute sa vie, la peinture ait été la passion dominante de Cézanne, les chefs-d’œuvre de la littérature étaient loin de le laisser insensible. Sa prédilection allait à Molière, Racine, La Fontaine; parmi les auteurs con-
PAUL CLZANNE
temporains, il mettait très haut les Goncourt, Baudelaire, Théophile Gautier, Victor Hugo, en un mot, tous ceux qui s’expriment en images colorées. A l’occasion d’un poème que Gautier avait écrit en l’honneur de Delacroix, il alla jusqu’à composer un vers en hommage au poète :
Gautier, le grand Gautier, le critique influent.
Cézanne était môme un des habitués de la maison de Nina de Villars, si accueillante aux poètes du temps. Tout s’y passait sans le moindre faste ; on faisait réchauffer les plats pour celui qui n’avait pas diné, on se serrait pour lui faire une place à table ; enfin il y avait toujours de quoi fumer. Ce fut là que Cézanne rencontra Cabaner, un de ses admirateurs de la première heure.
Cabaner était un très brave homme, un peu poète, un peu musicien, un peu philosophe. Il n’est que troj) v^rai que la Fortune ne l’avait pas favorisé : mais il n’était jaloux de personne, si forte était sa croyance en son génie de musicien. Son sentiment intime n’en était pas moins que la Destinée, dans son injustice, ferait de lui un méconnu.
LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES
C’était de bonne grâce qu’il en avait pris son parti. « Moi, — aimait-il à répéter, — je resterai surtout comme philosophe. » Beaucoup de ses mots sont demeurés légendaires : « Mon père, disait-il, était un type dans le genre de Napoléon, mais moins bête... » Une autre fois: « Je ne me savais pas si connu. J’ai été salué hier par tout Paris. » Gabaner n’ajoutait pas qu’il suivait un enterrement. Pendant le siège de Paris, à la vue des obus qui pleuvaient, Gabaner questionnait curieusement Goppée : « D’où viennent ces
boulets ? » Goppée stupéfait : « Ge sont apparemment les assiégeants qui nous les envoient. » Gabaner, après un silence :
(( Est-ce toujours les Prussiens? » Goppée, hors de lui : « Qui voulez-vous donc que ce soit ? » Gabaner : « Je ne sais... d’autres peuplades... »
L’originalité n’était pas moindre dans les reparties de Gabaner sur le terrain musical, le sien. Des applaudissements ayant salué un morceau de Gounod qu’il avait joué après une composition de son crû : « Oui, dit Gabaner, ce sont deux belles choses !» Et à cette question : « Pourriez-vous rendre le
silence en musique ? » Gabaner n’hésitait pas : « Il me faudrait pour cela le concours d’au moins trois orchestres militaires î » Cézanne lui accordait du talent, comme en témoigne la lettre par laquelle il recommande le musicien à son ami Roux (1). Mais ceux que l’amitié n’aveuglait pas étaient d’un avis différent. Cézanne tenait d’ailleurs lamusique pour un art inférieur, à l’exception de l’orgue de Barbarie dont la mélancolie charmait son âme sentimentale. Il en goûtait aussi
(1) Mon cher compatriote,
Quoique nos relations amicales n’aient pas été très suivies, en ce sens que je n’ai j)as souvent frappé à ton huis hospitalier, je n’hésite pas cependant aujourd’hui .à m’adresser à toi. — J’espère que tu voudras’ bien disjoindre ma petite personnalité de peintre impressionniste de l’homme et que tu voudras ne te ressouvenir rjue du camarade. Donc ce n’es! point l’auteur de l'Ombre e.lla Proie que j’invoque, mais l’Aquasixlain sous le même soleil duquel j’ai vu le jour, et je prends la liberté de t’adresser mon éminent ami et musicien Cabaner. Je te prierai de lui être favorable en sa requête et en même temps je me recommanderai à toi au cas échéant où le jour du salon viendrait à se lever pour moi.
Veuille accepter, dans l’espérance que ma demande sera bien accueillie, l’expression de mes remerciements et de sympathique confraternité.
Je te serre la main.
P. Cézanne.
LES EXPOSITIONS DES IMl'K ESSIONNISTES
la précision. « Ceux-là réalisent! » disait-il.
Cabane r n’était pas le seul à prodiguer ses encouragements à Cézanne. Celui-ci avait trouvé un grand « appui moral » en un modeste employé de ministère, collectionneur à ses heures, M. Chocquet, qu’il avait connu par Renoir. Très épris de l’art de Delacroix, M. Chocquet retrouvait chez Renoir son maître favori. Des relations s’établirent ainsi. Renoir s’empressa de parlera M. Chocquet de Cézanne dont il lui fit même acheter une étude de Baigneuses. Mais le plus difficile restait à faire pour M. Chocquet: introduire chez lui cette petite toile, car le collectionneur redoutait, par-dessus tout, le mécontentement de sa femme. Il convint donc avec Renoir que celui-ci apporterait le tableau, sous prétexte de le faire voir, et « oublierait », en s’en allant, de le reprendre, pour laisser à Chocquet le temps de s’y habituer. Ainsi fut fait. Renoir arriva avec la petite toile. « Oh! que c’est curieux!» s’écrie M. Chocquet, en élevant un peu la voix pour attirer l’attention de sa femme. Puis, appelant celle-ci : « Marie, regarde donc cette peinture que Renoir me faisait voir ! » M"*® Choc-
l*AUL CÉZANNE
quel fit un compliment de circonstance, et Renoir, en s’en allant, « oublia » le tableau.
Quand M"'® Ghocquet, par amour pour son . mari, en vint à tolérer les Baigneuses^ M. Ghocquet demanda à Renoir de lui amener Gézanne. Gelui-ci, qui n’apportait pas grand soin à sa toilette, arriva coiffé d’une vieille casquette empruntée à Guillaumin : l’accueil n’en fut pas moins chaleureux. Les premiers mots de Gézanne à M. Ghocquet furent : « Renoir m’a dit que vous aimiez Delacroix ?» — « J’adore Delacroix, nous regarderons ensemble ce que je possède de lui. » On commença par admirer les tableaux accrochés au mur ; les tiroirs où les aquarelles étaient gardées, à l’abri de la lumière, furent ensuite vidés. Les meubles ayant été vite encombrés, le reste fut déposé à terre, et M. Ghocquet et Gézanne, à genoux, se passaient les Delacroix.
L’admiration de M. Ghocquet pour les ta. bleaux de Gézanne ne fit que grandir en même temps que son estime pour l’homme, qui devint, tout de suite, le familier de la maison. M. Ghocquet ne perdait pas une occasion de faire l’éloge de Gézanne. On ne
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pouvait parler de peinture devant lui, sans l’entendre jeter ces deux mots : « Et Cézanne ? » Il ne réussit jamais, d’ailleurs, à lui faire acheter la moindre toile; trop heureux s’il pouvait se faire écouter lorsqu’il se mettait à parler de « son peintre ».
C’est ainsi qu’un jour il arriva tout joyeux chez Renoir. Il avait obtenu qu’un de leurs amis communs, M. B..., un des premiers acheteurs de rimpressionnisme, acceptât une petite étude de Cézanne. « Je ne vous demande pas de l’accrocher chez vous, » avait dit M. Chocquet en offrant timidement son cadeau... — « Oh ! non, protesta ^I. B..., quel exemple à donner à ma fille, qui apprend le dessin! » — « Mais, avait repris M. Ghocquet, vous me feriez tant plaisir en me promettant de regarder Poniines temps en temps; vous n’avez qu’à mettre ce bout de toile-là dans ce tiroir! » Comme cela ne lui causait aucune dépense, M. B... avait souscrit à tout ce qu’on voulait. Quand, plus tard, les Cézanne montèrent de prix, M. B..., retrouvant au fond du tiroir le petit tableau qu’il avait fini par oublier, le porta chez un marchand, incontinent. « Si ce fou de Choc({uet était encore de
PAUL CLZANNE
ce monde, disait-il en se frottant les mains, combien il serait heureux de voir que ça se vend aujourd’hui! »
Cézanne peignit plusieurs portraits de M. Chocquet, dont l’un, daté de 1877, et représentant son modèle assis dans son fauteuil, a dû longtemps une notoriété exceptionnelle au fait d’être pris pour un portrait d’Henri Rochefort. C’est de cette même époque que datent les Baigneurs au repos (1). L’ami Cabaner ayant trouvé que dans ce tableau il y avait des parties « bien réussies », Cézanne lui fit aussitôt présent de la toile.
A partir de 1877, Cézanne n’exposa plus avec le groupe impressionniste. Aussi bien, seul comptait pour lui le Salon des Artistes Français. Quand un de ses amis y était reçu, il lui arrivait bien de lui dire ironiquement : (( Il paraît que tu as du talent maintenant ? » Mais ce n’en fut pas moins le rêve de toute sa vie, de forcer ces portes qui restèrent obstinément fermées pour lui. A son point de vue, exposer au même salon que Bougue-
(1) Le célèbre tableau du legs Caillebotte que devait refuser le Luxembourg.
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reau, c’était/... le pied au c... de l’Institut. On avouera qu’un tel langage n’était point fait pour lui concilier la bienveillance de la (( bande à Bouguereau », et d’autant moins que certains de ses propres amis le tenaient ouvertement pour un « raté ». Il n’était pas jusqu’à Baille qui, — désormais redescendu sur terre, après ces crises poétiques où il clamait désespérément : « J’ai perdu mon idéal ! » — n’eût fini par rompre toute relation avec son vieux camarade de collège, à qui il reprochait de n’avoir pas le sens des réalités, de n’être pas « une force sociale » ! Bâtons-nous de dire que Cézanne n’en voulut aucunement à «; l’ami Baptistin » de cette défection.
Voici en quels termes un autre de ses anciens amis, Duranty, parle d’une visite qu’il fit à l’atelier de Cézanne, désigné sous le nom de Maillobert :
Mes yeux furent assaillis par tant d’énormes toiles suspendues partout, et si terriblement colorées, que je restais pétrifié. « Ah ! ah ! dit Maillobert avec un accent nasillard traînant et hyper-marseillais, Monsieur est amateur de peinture (peinnnturrre)? Voilà mes petites rognures de palette ! »
ajouta-t-il en me désignant ses plus gigantesques toiles...
Au même instant, on entend la voix d’un perroquet s’écrier : « Maillobert est un grand peintre...
— C'est mon critique d’art ! » me dit le peintre, avec un sourire troublant.
Puis, comme il vit que je regardais curieusement une série de grands pots de pharmacie étalés par terre, et portant les inscriptions latines abrégées: Jusqiii. — Aqu. — Still. Ferriig. TUb. Suif. Cup. : « C’est ma boîte à peindre, me dit Maillobert. Je fais voir aux ôttres qu’avec des drogues j’arrive à la vraie peinture, tandis qu’eusse, avec leurs belles couleurs, ils ne font que des drogues !
(( \ oyez-vous, me dit Maillobert, la peinture ne se fait qu’avec du tempérament (ilprononça: temmpérammennte)... »
Il trempa la cuiller dans un des pots de pharmacie et en retira une vraie truelléc de vert, qu’il appliqua sur une toile où quelques lignes indiquaient un paysage. 11 tourna la cuiller en rond, et, a la rigueur, on put voir un pré dans ce qu’il venait de barbouiller. Je remarquai alors ([ue la couleur, sur ses toiles, avait une épaisseur de près d’un centimètre, et formait des vallons et des col-
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lines comme sur un plan en relief (1). Évidemment, Maillobert croyait qu’un kilogramme de vert était plus vert qu’un gramme de la même couleur (2).
Sans se décourager, Cézanne dirigeait, chaque année, vers le Salon deux toiles, toujours refusées, lorsque soudain, en 1882, il eut la joie d’apprendre qu’un de ses envois, un portrait, venait d’être reçu ! Mais il faut ajouter qu’il entrait au Salon par la petite porte. Son ami Guillemet, qui faisait partie du jury, et avait vainement tenté de le repêcher au second tour, l’avait pris « pour sa charité » : tout membre du jury ayant alors le privilège de faire entrer au Salon la toile d’un de ses élèves, sans aucun examen. Le livret du Salon de 1882 porte donc cette mention, page 46 :
Cézanne Paul, élève de M. Guillemet, Portrait de M. L. A. (3).
(1) Après 1880, Cézanne cessa dé peindre « épais» pour se mettre à peindre mince, s’étant aperçu, disait-il, que « la peinture, ce n’était pas la même chose que la sculpture », ce qui ne devait d’ailleurs pas l’empêcher, vers la fin de sa vie, de se remettre à peindre « épais ». (Note de l’auteur.)
(2) Düraihty, Le Pays des Arls, Charpentier, pp. 816 à
(3) Malgré tous mes efforts, il m’a été absolument im-
Plus tard, dans un sentiment d’égalité, on ôta au jury ce droit régalien, ce qui enleva à Cézanne sa seule chance d’etre reçu une seconde fois au salon de IJouguereau. Mais le peintre devaitavoirle bonheur d’être admis dans un milieu non moins officiel : l’Exposition universelle de 1889. Il estvrai que, cette fois encore, il était accepté par favoritisme, ou, plus exactement, par marchandage. On avait insisté auprès de M. Ghocquet pour avoir un meuble précieux, que l’on tenait à voir figurer à celte exposition. Il ne refusa pas, en principe, de le prêter, mais mit comme condition formelle qu’on exposât aussi une œuvre de Cézanne. Ce tableau, cela va sans dire, se trouva placé tout contre le plafond, de telle sorte que, seuls, son possesseur et son auteur pouvaient l’entrevoir.
N’importe, on imagine la joie de Cézanne, à se voir accroché une fois de plus ! Mais cette joie, hélas! n’était pas sans mélange; le père de l’artiste n’était pas là pour la partager. Cézanne, en effet, avait eu la douleur de
possible de découvrir ni le nom complet du modèle de ce tableau, ni surtout ce qu’était au juste ce tableau lui-même.
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perdre son père quatre ans auparavant, en 1885 ; mais il lui restait la consolation de pouvoir penser que ce père si regretté avait conservé jus({u’au bout une confiance inébranlable dans le triomphe final de son enfant. Cette foi exemplaire était entretenue chez M. Cézanne par son orgueil de père. Ne disait-il pas : « Moi, Cézanne, je n’ai pu avoir fait un crétin ! » Quant à la mère du peintre, qui ne devait mourir que huit ans plus tard, en 1897, si elle désirait ardemment voir les efforts de son fils récompensés, c’était parce qu’elle sentait combien son Paul souffrait d’être méconnu : autrement, qu’il vendit ou ne vendit pas, cela n’avait pas d’importance à ses yeux, puisque « le petit avait de quoi ».
En 1890, Cézanne exposa trois toiles au (( Vingt » de Bruxelles : un Paysage appartenant alors à M. Rol)ert de Bonnières, et aujourd’hui au musée de Berlin ; une Chaumière à Auv ers-sur- Oise de la collection Chocquet, et enfin une composition de Baigneuses (1).
(1) « Tout cela est-il de nature à nous donner une idée quelconque de l’art jeune ? » se demandera, en présence de ces envois, la Fédération artistique belge du 26 janvier 1890. La réponse vient aussitôt : « Art brouillé avec la sincérité w.
Cette dernière loile allait être criblée par le peintre de coups de couteau à palette, puis reprise, et fiualeineiit laissée en train.
Deux ans après, en 1892, Cézanne exécuta Tune de ses œuvres les plus importantes : les Joueurs de cartes^ après avoir fait quelques études partielles [)Our les divers personnages qui allaient y figurer. Il existe aussi une réplique du même sujet, d’un format plus petit, et où ne figure pas la petite fille qui, debout près de la table, regarde le jeu.
Ce fut cette Jiième année 1892 que je vis, pour la première fois, des tableaux de Cézanne. C’était chez Tanguy, un petit marchand de couleurs de la rue Clauzel, qui s’était fait le bienfaiteur des artistes méconnus. Le père Tanguy, pour avoir failli être fusillé sous la Commune par le parti de Tordre, se croyait devenu une sorte de révolté. En réalité, c’était un très brave homme faisant crédit aux peintres et s’intéressant passionnément a leurs travaux, mais avec une prédilection très marquée pour ceux qu’il aj>pelait, avec emphase et respect, « ces messieurs de l’Ecole » : Guillaumin, Cézanne, Yau Gogh,
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Pissarro, (jauguiii, Vignon, pour en citer quelques-uns. « Etre de l’École » équivalait pour lui à cette autre (jualité : « ôtremodei'ne» ; et pour arriver à un lel résultat il fallait, avant tout, d’après le père Tanguy, bannir de sa palette « le jus de chi(|ue » et « peindre épais ». Celui qui avait l’audace de demander un tube de noir était donc mal vu dans la maison; mais, dans son indulgente bonté, le père Tanguy rendait, en fin de compte, son estime au malheureux peintre qui cherchait à gagner sa vie honnêtement avec le noir d’ivoire. Et d’ailleurs, semblable en ceci à ces bourgeois qu’il honnissait, le brave Tanguy, au fond de soi-même, était persuadé que le travail et la bonne conduite ne sont pas seulement des conditions nécessaires, mais des éléments certains de réussite.
Aussi, devant telle étude peinte avec le pire (( jus de chique », lui arrivait-il de dire candidement de son auteur ; « Il n’est pas de l’École, il aura du mal à percer: mais il finira tout de même par arriver, car il ne joue pas aux courses et ne va jamais au café. »
Gomme la mode n’était pas encore venue de payer « les horreurs » très cher, ni même
PAUL UK Z ANN i:
d’ailleurs bon marché, on ne prenait guère le chemin de la rue Glauzel. Si cependant un amateur se présentait pour les Cézanne, Tanguy le conduisait dans l’atelier du peintre, dont il avait la clef, et où l’on pouvait choisir, parmi les différentes piles de tableaux, au prix fixe de 40 francs pour les petits et de 100 francs pour les grands. Il y avait aussi les toiles sur lesquelles Cézanne avait peint des petites éludes de sujets différents. Il s’en remettait à Tanguy du soin de les séparer. Ces bouts d’études étaient destinés aux amateurs qui ne pouvaient mettre ni 100 frans, ni môme 40 francs. C’est ainsi qu’on pouvait voir Tanguy, des ciseaux à la main, débiter de petits « motifs », tandis que quelque Mécène pauvre, lui tendant un louis, se préparait à emporter trois pommes de Cézanne.
Lorsque je connus Tanguy, les choses avaient un peu changé. Non pas que les amateurs fussent devenus plus clairvoyants ; mais Cézanne avait repris la clef de son atelier, et le père Tanguy, qu’Emile Bernard avait fini par persuader de la supériorité de certaines œuvres sur d’autres, tenait les
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quelques Cézanne qui lui restaient pour un trésor sans prix. Il n’allait pas toutefois jusqu’à user de l’argument de la « collection privée », moyen dont il ignorait le pouvoir de fascination sur l’acheteur ; il ne savait pas non plus prétexter les goûts personnels de Tanguy pour hausser le prix d’une toile; mais, rêvant de faire, plus tard, le « coup» qui lui permit d’assurer son terme et d’ouvrir des crédits illimités même aux peintres (|ui a n’étaient pas de l’École », il avait fini par enfermer dans sa malle «ses Cézanne», qui, après sa mort, ne furent guère disputés à l’Hôtel Drouot (1).
(1) Cézanne. Ferme, hauteur 60 cm., largeur 73, 145 fr.
— Village, hauteur 46 cm., largeur 55, 175 fr.
— Coin de village, hauteur 45, largeur 54, 215 fr.
— ' Le Pont, hauteur 60 cm., largeur 73, 170 fr.
{Gazette de Vhôtel Drouot, 19 juin 1894.) Un Cézanne ne fut pas mentionné par la Gazette de ihôtel Drouot, celle-ci n’ayant pas rendu compte des ventes au-dessous de 100 francs. (Note de l’auteud.)