L’EXPOSITION
DE LA lUJE LAFFITTE
L’EXPOSITION DE LA RUE LAFFITTE (1895
En 1895, l’Etat eut à se prononcer sur l’acceptation, pour le Musée du Luxembourg, du legs Gaillebotte. Parmi les tableaux de ce legs, il y avait quelques Cézanne, notamment les Baigneurs^ donnés jadis à Gabaner, et que Gaillebotte, à la mort de celui-ci, avait acquis pour la somme de trois cents francs, prix énorme pour le temps. Mais Gaillebotte ne regardait jamais au prix quand un tableau lui plaisait. Cézanne, en apprenant que ses Baigneurs iraient au Luxembourg, Pantichambre du Louvre, avait eu ce cri du cœur: « Maintenant j’emm..de Bouguereau ! » Le mot, répété, eut beaucoup de succès, sauf en haut
lieu, OÙ on le jugea d’une suprême inconvenance. On se vengea en décrétant que les Baigneurs \\ pas au Luxembourg,
résolution sur laquelle les Beaux-Arts comptaient secrètement [)our se trouver délivrés du cauchemar de l’ensemble entier de la collection Caillebotte ; car celle-ci, aux termes du testament, devait être acceptée ou refusée dans sa totalité.
Mais on n’avait pas prévu le désintéressement des héritiers de Caillebotte. Ceux-ci, dans leur respect de T « esprit » des intentions du donateur, admirent la condition imposée sans s’attacher à la « lettre » du testament. De telle manière que l’Administration dos Beaux-Arts se vit contrainte à laisser voir plus ouvertement son jeu. Alléguant le manque de place, et l’intérêt bien compris des peintres eux-mêmes, elle repoussa huit Monet, trois Sisley, onze Pissarro, un Manet, et deux autres Cézanne : un Bouquet de fleurs et une Scène champêtre, au total vingt-cinq toiles. La collection Caillel)Otte se trouvait ainsi réduite de près de moitié. Ce n’élait plus l’entrée triomphale des Impressionnistes au Luxembourg;
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mais les amis de la « bonne peinture » demeuraient intransigeants; des professeurs de rÉcole des Beaux-Arts n’avaient-ils point parlé de démissionner ?
L’ardeur et le bruit de cette manifestation avaient encore sensiblement accru chez moi le désir, déjà ancien, d’organiser à Paris une exposition générale de l’œuvre de Cézanne. Pissarro, qui possédait quelques-unes des plus belles toiles du maître, s’offrit aussitôt à me les prêter, sous la seuje réserve du consentement de l’auteur.
Hélas ! le difficile était de joindre cet auteur ! J’arrivai à apprendre qu’on l’avait vu peignant dans la forêt de Fontainebleau. Je ne manquai donc pas d’explorer la région. Enfin, à Avon, on me dit : « M. Gézannè a bien habité ici, mais voici à peu près trois mois qu’il en est parti ! » Où ? on l’ignorait. A ma question : « Cézanne fréquentaitil des gens du pays? » il me fut simplement répondu que le peintre avait reçu, une fois, un petit paquet d’une papeterie de Fontainebleau. Je courus aloi*s les marchands de papier de cette ville, et finis par découvrir le papetier en question. Je sus de lui que Cézanne
avait effectivement, à Fontainebleau, un atelier. Je croyais toucher au but; mais le propriétaire de l’atelier m’apprit que son locataire était rentré à Paris, et qu’il ne se rappelait plus son adresse. La seule chose dont il eût gardé le souvenir, c’est que la rue présentement habitée par Cézanne portait un nom de saint joint à un nom d’animal. Je dépouillai, sans résultat, la liste des rues de Paris. Je trouvai enfin par hasard une rue qui évoquait à la fois l’idée d’un saint et celle d’une bête. Un de mes amis demeurait rue des Jardins; je me rappelai que cette rue était connue sous le nom de rue des Jardins- Saint-Paul, en raison de la proximité de l’église du même nom. Non loin de là aboutissait la rue des Lions. Je commençai à espérer. Le nom de bête y était et, selon toute vraisemblance, à ce nom s’ajoutait, dans l’appellation populaire, le nom dir saint, patron de l’église voisine. Je me proposai donc d’aller, de porte en porte, le long de la rue des Lions-Saint-Paul ; et voici que, dès le n« 2, j’eus l’heureuse surprise de m’entendre répondre : « M. Cézanne? c’est ici ! » Mais je ne devais pas encore rencontrer le j)eintre;
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Il était retourné à Aix. Du moins, son fils me promit-il de lui écrire le jour même.
Quelque temps après, il vint m’apporter le consentement de Cézanne. Renoir se trouvait là. Il avait toujours déploré l’isolement dans lequel certains des meilleurs amis de Cézanne, ou du moins qui se disaient tels, tenaient ce peintre. Il ne manqua pas de dire à M. Cézanne fils combien cette exposition lui semblait opportune. Je dois ajouter que Pissarro, au dernier moment, ne put se résoudre à se séparer de ses tableaux; par contre, j’obtins près de cent cinquante toiles de chez Cézanne. Elles me furent remises roulées. C’est ainsi que le peintre les conservait, jugeant que, dans les déménagements, les châssis tenaient trop de place.
Restait à organiser mon exposition. Je fus assez heureux pour découvrir de la petite baguette blanche à deux sous le mètre, qu’un apprenti menuisier m’accommoda à très bon compte. Je pus enfin annoncer, par la voix de quelques journaux amis, qu’une exposition d’œuvres de Cézanne s’ouvrirait au 39 de la rue Laffitte (décembre 1895).
On y put voir notainmenl : La Léda au Cygne, 1868 ; Le Festin, 1868; Portrait de V artiste parliiLmême, 1880 ; La Maison abandonnée, 1881 ; Etude de Baigneuses, 1881 ; La Forêt de Chantilly, 1888 ; Le Grand Pin, 1881 ; Portrait de Madame Cézanne dans la serre, 1891; Les Bords de la Marne, 1888; Portrait de V artiste par lui-même, 1890 ; Jeune fille à la Poupée, 189b; Sous-Bois, 189b ; Madame Cézanne au chapeau vert, 1888 ; Bai-gneuse devant latente ,1818 ; Portrait deM.G., 1880 ; Le Déjeuner sur F herbe, 1818 ; La Corbeille de Pommes, 1885; VEstaque, 1883; Le J as de Bouffan, 1885; Auvers,1880 ; Gardanne, 1886 ; La Lutte, 1885; Portrait de Madame Cézanne, 1811 .
L’exhibition de ces chefs-d’œuvre, ou de ces monstruosités, comme on voudra, produisit la plus vive émotion parmi tous les amateurs éclairés et éclecti(|ues (|ui, en quête d’une FabiohuPWvmiVY , d’un Lansqueîiet de Royhet, d’une Venise de Ziem, d’un Cavalier de Détaillé, ou d’une Gerbe de fleurs de Madeleine Lemaire, vaguaient chaque jour le long des vitrines de la rue Laffitte. J’avais mis en
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montre les fameux Baigneui’s ào, la collection Gaülebotte, la Léda au Cygne ^ et un autre tableau de nus. Cela était jugé un outrage à l’art, outrage ([ui, pour certains, s’aggravait d’un outrage à la pudeur. Ma bonne, ellemême, n’avait pu s’em[)êclier de me dire, en voyant tous ces gens qui se moquaient: « Je crains bien que Monsieur ne se fasse beaucoup de tort auprès de Messieurs les amateurs, avec ce tableau des messieurs tout nus, dans la vitrine ! »
Par contre, un vieil habitué de la rue Laffitte faisait des pronostics moins sombres: (( On n’achète pas encore les impressionnistes parce que c’est laid; mais vous verrez qu’on en arrivera à acheter des tableaux quoique laids, jusqu’au jour où on les recherchera pour cette laideur, avec l’arrière-pensée cjue cette laideur même constitue une garantie de gros prix futurs. »
Le Journal des Artistes donnait le ton général de la critique en 1895, quand il se demandait avec anxiété si ses charmantes lectrices n’auront pas trop de haut-le-cœur devant « la cauchemardante vision de ces atrocités à riiuile, dépassant aujourd’hui la
mesure des fumisteries légalement autorisées (1) ». Heureusement elles — les charmantes lectrices — appartiennent à un sexe capable de tout (c’est toujours Journal des Artistes qui parle) : mais meme les courageuses d’entre les courageuses pourraientelles sans malaise passer devant le 39 de la rue Laffitte ?
Peinture atroce et, par surcroît, facile ; c’était aussi l’opinion d’un petit télégraphiste et d’un apprenti pâtissier qui entraient ensemble dans mon magasin ; et comme je tendais machinalement la main au premier et que, en dépit de l’arome que dégageait sa corbeille, je disais à l’autre qu’il faisait erreur, ils me répondirent, en meme temps, qu’ils venaient voir l’exposition, puisque c’était écrit : Entrée libre, sur la porte ». Il n’y avait rien à dire à cela. Après un examen approfondi, le télégraphiste dit à son camarade : « Eh bien, tu sais, les peintres n’ont plus besoin de se la fouler, puisque c’est ça qui se vend ! » — « Oui, répondit le jeune pâtissier, mais, à ce compte-là, on doit arriver
(1) Journal des Artistes, 1" décembre 1895, p. 12.58. — Un comble.
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très vite à se gâter la main ! » Une autre fois, j’entends des cris à la porte. Une jeune femme se débattait, qui était maintenue par une poigne solide devant un tableau de Baigjieurs. Je saisis ce bout de dialogue : « Me dérangerpour voir ça, moi qui ai eu autrefois un prix de dessin ! Et la voix de l’homme : « Ça t’apprendra dorénavant à être plus gentille avec moi ! » Le mari, apparemment, contraignait sa femme à regarder des Cézanne par manière de punition.
Encore la grande majorité des badauds se contentaient-ils de crier au scandale, sans se croire volés au sens propre du mot, tandis que les artistes, eux, se trouvaient lésés dans leurs intérêts, et, aussi, atteints dans leur dignité. S’imaginant que tout cela se vendait au poids de l’or, ils disaient, avec un courroux qu’ils jugeaient des plus légitimes : « Et moi, pourquoi est-ce que l’on ne m’achète pas? » Ainsi le célèbre peintre Quost, que lui-même et certains de ses collègues ont surnommé « le Corot de la Fleur », se précipita un jour chez moi en me demandant, avec un air qui visait à être agressif, « ce que signifiait cette machine-là », dans la vitrine. Je lui
PAUL CL’ZAXNE
répondis naturellement que, n’étant ni peintre, ni critique d’art, ni même collectionneur, je ne pouvais donner là-dessus aucun avis autorisé, mais que le catalogue portait la désignation : Fleurs. « Des fleurs, s’exclama le vieux maître : mais votre peintre a-t-il seulement jamais regardé une fleur ? Moi qui vous parle, monsieur, que d’années ai-je vécu dans l’intimité de la fleur ! Vous savez comment mes pairs m’ont surnommé ? le Corot de la Fleur, monsieur! » Et, levant les yeux au plafond : « Corolles, étamines, calices, tiges, pistils, stigmates, pollens, que de fois vous ai-je dessinés et peints ! Plus de trois mille études de détail, monsieur, avant d’avoir osé attaquer la plus petite fleur des champs ! Et je ne vends pas ! » Puis, avec un sourire : « Ce sont des fleurs en papier qui ont servi de modèle à votre peintre, n’est-ce pas ? » Je dus avouer que Cézanne, après avoir effectivement essayé des fleurs en papier, parce qu’elles se fanent moins vite que les fleurs naturelles, avait finalement copié ce bouquet d’api'ès une gravure, pour plus de sécurité dans la pose.
Un autre peintre s’était arrêté devant ma
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vitrine avec sa femme. « Regarde ce qui se vend aujourd’hui ! clamait l’épouse irritée. Il faut que tu n’aies pas de cœur pour persister dans ton grand art, pendant que ta femme et tes enfants crèvent de faim! » — « Et mon honneur, femme 1 Et tu voudrais qu’à mon âge, je me fisse honte à moi-même, que j’apprisse à rougir devant mes enfants ? Non, non, je ne vous laisserai pas un nom diminué. » Par bonheur, ce dialogue ne fut pas entendu d’un client sérieux, le premier depuis l’ouverture de l’exposition, qui arrivait d’un pas incertain, guidé par un domestique, cependant que s’éloignait le vaincu de la vie. C’était un collectionneur aveugle, et de naissance, comme je le sus de lui-même ; mais, fils et petit-fils d’artistes, il avait le goût inné des choses d’art. Pour suppléer à son manque d’yeux, il avait engagé un domestique qui avait fait autrefois un peu de peinture, ce qui lui permettait de donner à son maître des explications où il entrait des termes de métier, à la grande joie de l’aveugle. Celui-ci me confia qu’il était, par tradition familiale, et aussi par goût personnel, de la vieille école, « l’école où l’on dessine » (et, ce disant.
il faisait avec son pouce le geste de dessiner), et que, s’il se laissait aller à acheter un Cézanne, quoique ce peintre et lui n’eussent pas la même compréhension de l’art, c’était par façon d’hommage à Zola qui honorait Cézanne de son amitié. « Car moi aussi, monsieur, je suis pour la vision sincère! » Il me demanda de lui faire « voir » les tableaux un peu anciens, d’une époque où Cézanne, « ne pensant pas à la vente, devait accorder plus de soin à ses œuvres )>.Une fois les tableaux en main, l’aveugle promenait ses doigts sur la toile, se faisant guider par son assistant, qui lui précisait, dans tous leurs détails, les parties qu’il touchait. Après avoir rejeté un certain nombre de toiles, et notamment l’une d’elles pour cette raison qu’il n’y avait pas « assez de ciel », il finit par se décider pour une peinture faite au couteau. «Bien que passionné du dessin, je ne déteste pas, me dit-il, une certaine hardiesse d’exécution. » 11 me confia aussi que, voulant un effet d’eau, il était heureux d’avoir trouvé une toile en largeur. « L’eau semble ainsi mieux s’étaler. »
Pendant que l’aveugle faisait son choix, un
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monsieur et une dame attendaient devant la vitrine. Quand ils virent qu'il s’en allait avec un tableau sous le bras, ils se précipitèrent dans le magasin. J’entendis ces mots, chuchotés par la dame : « Oh ! que je suis heureuse, ça se vend ! »
— « C’est tout à fait comme ça que peint notre fils! me dit-elle, sans préambule. Même que son professeur, M. Gormon, l’a menacé de le renvoyer, s’il continuait à peindre sans dessiner. N’est-ce pas, monsieur, qu’il est dans le bon chemin pour vendre cher, puisque Cézanne se vend ? » Je fus obligé de répondre que Cézanne, à 55 ans passés, ne gagnait pas, avec sa peinture, de quoi seulement payer ses pinceaux et ses couleurs, et cela après 35 ans d’un labeur acharné. La bonne mère était atterrée. Le mari eut le triomphe modeste. 11 se borna à dire avec douceur : « Tu vois bien, chère amie, que sans le dessin... »
Les visiteurs les plus extraordinaires ne cessaient de défiler chez moi. 11 y en eut un qui, après avoir acheté pour quatre cents francs l’une des plus belles toiles de l’exposition, me posa cette question : « Pourquoi ce qu’on appelle les bons tableaux, est-ce
si horrible à voir? » Mais, comme je cherchais à détourner le cours de cette conversation,que je jugeais dangereuse, mon client me rassura, me confiant qu’il n’achetait pas un Cézanne par amour, oh ! Dieu, non ! mais pour faire le gros coup plus tard. Je ne pus m’empêcher de le féliciter de sa clairvoyance et le poussai à se lancer dans une plus grande opération : mais il ne voulait pas « mettre tous ses œufs dans le même panier ». La conversation tomba, avec l’entrée de deux passants. Après avoir regardé les toiles, ils se regardèrent : — « Le dessin ne compte donc plus ? » fit l’un d’un air menaçant. L’autre, avec calme : — « Patience, le temps ne respecte pas ce qu’on fait sans lui. » C’étaient Gérôme et Gabriel Ferrier.
Je me souviens encore de la visite que je fis à un peintre, M. N..., à qui Cézanne avait donné quelques-unes de ses toiles.
A ma demande de me les montrer :
« Vous êtes amateur ou acheteur?
— Acheteur au besoin, répondis-je.
— Alors, je vais vous faire voir mes propres tableaux. Comment trouvez-vous cette paire de natures mortes?
L*EXPOSïTfON DE LA RUE LAFFITTE
— Ce sont de belles choses! Mais les Cézanne ?
— Cézanne, c’est un ami. Moi, voyez-vous, je ne supporte pas qu’on se moque devant moi de mes amis. Alors, comme tous les connaisseurs et les peintres me disaient, en voyant ses œuvres : « Quel est donc le cochon a qui a fait ça ? » j’ai dû les anéantir. De cette manière, je . suis sûr que personne ne s’en moquera jamais plus, même après ma mort.
— Vous avez osé détruire ces tableaux ?
— Oh! non, c’eût était dommage de perdre de la si bonne toile : j’ai peint dessus. »
Comme je me sauvais, n’en voulant pas entendre davantage, la femme de cet ami trop zélé me dit, engageante : « Vous ne trouverez jamais des fruits ni des poissons aussi beaux que ceux que peint mon mari. Nous louons les modèles dans les plus grandes maisons. » J’ai hâte de dire que d’autres amis de Cézanne respectaient les toiles qui leur étaient données. Tel M. D... qui, professant en politique des idées très avancées, ne dédaignait pas les œuvres de Cézanne, dont la manière de peindre lui était intolérable, mais dont les tendances « anarchistes » lui allaient
droit au cœur ! A mon olfre d’acheter ses Cézanne, il exulta : la dispersion, de par le monde, de ces toiles « outrancières » flattait son vieil idéal révolutionnaire.
' Un autre des souvenirs que m’a laissés cette exposition est celui de ma brouille avec le peintre Z... Gomme il parlait avec éloge des dons de couleur de Cézanne, je pensai lui être agréable en lui offrant l’échange d’une petite étude de Baigneuses contre l’un quelconque de ses propres produits. 11 me regarda avec stupéfaction : « Vous ignorez donc que j’ai été proposé au Salon pour la troisième médaille ! » Au prix où sont restés les tableaux du peintre à la médaille, je doute qu’en vendanttout son atelier il puisse s’offrir, aujourd’hui, récjuivalent de ce petit tableau si dédaigné.
Un refus plus typique encore faillit être fait à Cézanne lui-même. Pissarro avait prié un de ses amis qui passait à Aix, d’aller « porterie bonjour » à Cézanne. M. S... va au Jas de Bouffan,où il reçoit le plus aimable accueil. Pour se montrer poli à son tour, il fait au peintre quelques compliments banals ; il va jusqu’à vanter deux bouquets de fleurs.
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Cézanne, ravi de trouver un admirateur de son art, le prie de les accepter. M. S... s’en serait bien passé, mais c’était un homme de bonne éducation ; malgré l’ennui de trimballer avec lui des tableaux en voyage, et quels tableaux ! il ne voulut pas blesser le camarade de Pissarro, et prit les toiles.
Plusieurs de ceux qui s’intéressaient le plus à l’exposition m’avaient engagé à enlever les nus de la vitrine, en me faisant remarquer que le public n’était pas encore à point et qu’un tel spectacle était fait pour décourager les meilleures bonnes volontés. J’avais cédé enfin, un peu à contre-cœur, et mis les nus face au mur: mais un visiteur, en retournant les tableaux, découvrit la Léda au Cygne et l’acheta aussitôt. C’est ainsi que le premier tableau de nu, vendu pendant l’exposition, fut acquis par M. Auguste Pellerin.
Un acheteur non moins avisé fut le roi Milan de Serbie. Il m’avait pris, , quelque temps auparavant, une grande composition par de Groux, représentant une Tuerie des puissants de la Terre, dont un fort lotderois,
et qui était intitulée : Mort aux Vaches! En fait de « vaches », le roi Milan connaissait, jusqu’à ce jour, le ruminant aujourd’hui, hélas ! devenu aphteux; il savait encore la signification de l’expression : « manger de la vache enragée » ; enfin il n’ignorait j)as que le mot s’appliquait à des filles qui avaient cessé de plaire, et aussi à des sergents de ville ; mais c’était la première fois qu’il le voyait employé pour désigner un roi. « C’est très curieux, me dit-il. J’achète ce tableau ! » Quelque temps après, il rapporta l’objet. « J’aime toujours mon tableau de vaches mortes, me dit-il, mais, quoique dans l’avenir il soit bien improbable qu’on se livre à un carnage de rois, il n’est peut-être pas très convenable, par égard pour mes anciens confrères, que je garde ce tableau chez moi. » M. de Camondo, qui à cette époque flirtait déjà avec l’impressionnisme, si j’ose m’exprimer ainsi, et qui était présent, lui conseilla de prendre, à la place du de Groux, quelques aquarelles de Cézanne. Le roi Milan, se laissant, sur le moment, éblouir par la réputation de fin connaisseur dont jouissait alors M. de Camondo, consentit à prendre
L’EXPOSITION DE LA RUE LAFFITTE
les Cézanne ; mais, au moment de sortir, Sa Majesté , qui s’était ressaisie, me dit : « Pourquoi ne conseillez vous pas à votre Cézanne de peindre plutôt de jolies petites femmes ? »
Le dernier jour de l’exposition, un visiteur se présenta, dans lequel je crus bien flairer encore un acheteur, à en juger par l’air de connaisseur avec lequel il examinait chaque tableau. Mais voici que le personnage, se décidant soudain à sortir de son silence, finit par laisser tomber ces mots : « Le malheureux ignore donc que le grand Lucrèce a dit :
« Ex nikilo nihil^ in nihilum nil passe revertu »
L’acheteur espéré n’étaitévidemment qu’un de ces « professeurs » de qui Cézanne aimait à dire « qu’ils n’ont rien dans le venntrrre». Lui ayant demandé, à tout hasard, s’il connaissait Cézanne, il me répondit :
« Homo sum et nil huinani a me alienum puto ! Mais nous ne fréquentons, à Aix, qu’entre professeurs ! »
Je devais avoir l’occasion, peu de temps après, de voir un certain ’ nombre d’autres
PAUL CLZANNL
compatriotes de Cézanne ; car le moment approchait où, après avoir révélé aux Parisiens la peinture du maître, j’allais m’offrir la révélation de sa propre personne.
MA VISITE A CÉZANNE
MA VISITE A CÉZANNE (1896
Stendhal trouve abominablement laide la route s’étendant de Marseille à Aix. Pour moi ce trajet fut un enchantement : il me semblait que les rails du chemin de fer se déroulaient à travers des toiles de Cézanne.
Quand je fus en présence du peintre, j’eus peine à retenir un cri de surprise. Je reconnaissais un passant qui, deux ans auparavant, était entré voir chez moi une exposition d’œuvres de Forain. Après avoir tout examiné avec la plus grande attention, la main déjà sur le bec-de-cane de la porte, il m’avait dit : « Vers 1875, étant un jour au Louvre, j’ai vu un jeune homme qui copiait
un Chardin; je me suis approché, et, après avoir regardé son ouvrage, j’ai pensé : Il arrivera, car il s’applique à dessiner dans la forme ! C’était votre Forain ! »
Cézanne était venu à moi les mains tendues. « Mon fils m’a parlé souvent de vous. Excusez un peu, monsieur Vollard, je vais me reposer jusqu’au dîner. Je reviens du « motif ». Paul va vous faire voir l’atelier. »
Le premier objet qui frappa mes yeux, dès le seuil de la porte, fut une grande figure de Paysan percée de coups de couteau à palette. Cézanne s’emportait pour les raisons les plus futiles, et même sans raison, et passait sa colère sur ses toiles. Lorsque, par exemple, voyant à son fils la mine un peu fatiguée, il s’imaginait que le jeune garçon « découchait », malheur à la toile qui se trouvait sous sa main ! J’ajouterai qu’on peut reprocher aussi à « Paul » enfant la destruction de quelques « Cézanne ». Il y faisait des trous, à la grande joie de son père : — « Le fils a ouvert les fenêtres et les cheminées ; il voit bien, le petit bougre, que c’est une maison ! »
Dans son entourage, on avait un tel res-
MA VISITE A CÉZANNE
pect pour le peintre, que lorsqu’il laissait dans le jardin, ou jetait sur le poussier, dans son atelier, une toile lacérée, on veillait à ce qu’elle fût mise au feu. Aussi peuton citer comme un cas unique le sauvetage d’une nature morte que Cézanne avait jetée par la fenêtre et qui resta longtemps accrochée à la branche d’un cerisier. Gomme on avait vu Cézanne rôder autour de l’arbre, armé d’une gaule, on pensa qu^il avait le dessein de « reprendre » son tableau, et l’on se garda d’y toucher.
J’assistai au décrochage de la toile. Je me promenais dans le jardin avec Cézanne et son fils; le peintre, qui marchait à quelques pas en avant, la tête un peu inclinée, se retourna tout à coup, et s’adressant à son enfant : « Fils, il faudrait décrocher les pommes. J’essaierai de pousser cette étude ! »
Cézanne aimait passionnément les choses d’art; mais il les voulait dans les musées, leur place naturelle. Aussi ne voyait-on dans son atelier ni tableaux rares, ni meubles précieux, rien enfin de ce bric-à-brac dont les artistes sont si friands. Par terre, gisait un gros carton bourré d’aquarelles ; sur une
assiette, quelques pommes achevaient de pourrir, sans cesser de poser; près de la fenêtre pendait un rideau, qui depuis toujours servait de fond pour les tableaux de figures ou de natures mortes ; enfin, aux murs, des gravures ou des photographies représentaient, tant bien que mal, plutôt mal, \e^ Bergers (V Arcadie, de Poussin; le Vwant portant le Mort, de Lucas Signorelli; des Delacroix ; VEnterrement d'Ornans, de Courbet ; V Assomption, àe Rubens; un /l/«ow/-, de Puget ; des Forain; la Psyché, de Prud’hon, et meme V Orgie romaine, de Couture.
Au dîner, où j’avais été invité, Cézanne se montra très gai. Ce qui me frappa surtout, ce fut son extrême politesse et toutes ses manières pour demander à ses voisins les moindres services. Son mot favori était : (( Excusez un peu î » Malgré tant de bonhomie et de courtoisie, je n’en surveillais pas moins mes paroles, appréhendant de faire éclater la colère de Cézanne, toujours prête à se manifester. Encore, toutes mes [)récautions ne m’empèchèrent-elles pas de commettre la « forte gaffe ». On avait parlé de Gustave Moreau. Je dis : « Il paraît que c’est un pro-
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fesseiir excellent. » Au moment où je pris la parole, Cézanne portait son verre à ses lèvres; il s’arrêta sans le reposer, tandis que de l’autre main il faisait un cornet pour mieux écouter, étant un peu dur d’oreilles. Il reçut en plein ce mot de « professeur », qui lui fit l’effet d’une décharge électrique : « Les professeurs, s’exclama-t-il, en reposant si violemment son verre qu’il le brisa, ce sont tous des salauds, des châtrés, des j. f... ; ils n’ont rien dans le venntrrre î » J’étais atterré. Devant le dégât dont il était l’auteur, Cézanne resta tout d’abord interdit. Puis, ayant éclaté d’un rire nerveux, il reprit, revenant à Gustave Moreau : « Si cet esthète si distingué ne fait que des vieilleries, c’est que ses rêves d’art sont suggérés non par l’émotion de la nature, mais par ce qu’il a pu voir dans les musées, et, plus encore, par un esprit philosophique qui lui vient de la connaissance trop grande qu’il a des maîtres qu’il admire. Je voudrais avoir ce brave homme sous ma coupe pour lui suggérer l’idée si saine, si réconfortante, et seule juste, d’un développement d’art au contact de la nature. Le grand point, comprenez.
monsieur Vollard, c’est de sortir de l’École et de toutes les Écoles! Pissarro ne se trompait donc pas. Il allait un peu loin, cependant, lorsqu’il disait qu’il fallait brûler les nécropoles de l’Art. » Un instant après, on cita le nom d’un jeune Aixois, qui venait d’être reçu bachelier ès-sciences à Paris. Alors, pour honorer la ville d’Aix, et tout heureux aussi d’avoir trouvé à dire quelque chose dont l’extrême banalité échappât à toute critique, j’émis cette idée qu’Aix devait être fière d’avoir donné le jour à un futur savant. M. Cézanne fils me fit un signe. Je ne cherchai pas à approfondir sur l’instant ; mais, en sortant de table, j’eus Pexplication de ce geste. « Mon père, me dit le jeune homme, a horreur des savants : il trouve qu’un savant vaut un professeur. » On n’en vit point, heureusement, ce soir-là, de savants, ni de professeurs, de sorte que tout alla pour le mieux ; pendant le reste du repas, on continua, de plus belle, à parler peinture et littérature. Cézanne cria son enthousiasme pour Courbet, « mis à part qu’il est un peu lourd comme expression ». Je lui parlai de Verlaine ; au lieu de
MA VISITE A CÉZANNE
wm-
me répondre, se levant, il récita ces vers :
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier, une charogne infâme,
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique, Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d’exhalaisons.
Quand il s'arrêta, je ramenai dans la conversation le nom de Verlaine... Cézanne m’interrompit : « Un qui est fort, c’est Baudelaire. Son Arl romantique est épatant, et il ne se trompe pas sur les artistes qu’il apprécie. »
Cézanne ne pouvait souffrir ni Van Gogh, ni Gauguin. Émile Bernard raconte que.
Van Gogh ayant fait voir de ses toiles à Cézanne en lui demandant ce qu’il en pensait, Cézanne répondit :
« Sincèrement, vous faites une peinture de fou (1) ! »
(1) Mercure de Finance, 16 décembre 1908, p. 607.
Et quant à Gauguin, il l’accusait d’avoir essayé de lui « chiper sa petite sensation ». Je ne manquai pas, à ce propos, de dire à Cézanne combien Gauguin avait pour lui d’admiration et de respect ; mais déjà Cézanne ne pensait plus au peintre' de Tahiti. « Comprenez un peu, monsieur Vollard, me disait-il, en cherchant à m’apitoyer sur son propre sort: j’ai une petite ' sensation, mais je n’arrive pas à m’exprimer ; je suis comme qui posséderait une pièce d’or sans pouvoir s’en servir ! »
Pour changer les idées du maître, je lui appris qu’un amateur venait d’acquérir, d’un coup, à mon magasin, trois tableaux de lui. « C’est un compatriote? » s’enquit Cézanne.
— (( C’est un étranger, un Hollandais. »
— « Ils ont de beaux musées ! » Désireux de montrer mes connaissances en art, je vantai la Ronde de nuit. Cézanne m’interrompant : « Je ne connais rien de plus crevant que tous ces gens se pressant dans la salle de la Ronde de nuit., avec un air d’extase, les mêmes qui vomiraient dessus, si Rembrandt se mettait à baisser de prix... Mais en attendant, si j’avais seulement besoin
MA VISITE A CÉZANNE
de me moucher, il fallait m’en aller. Et puis le grandiose, je ne le dis pas en mauvaise part, finit par fatiguer. Il y a aussi des montagnes, quand on est devant, on crie : N. de D..., mais pour tous les jours, un simple coteau vous suffit très bien. Dites, monsieur Vollard, cela m’emm...derait d’avoir dans ma chambre à coucher le Radeau de La Méduse, » Puis soudain: « Ah! quand donc verrai-je un tableau de moi dans un musée » Justement le directeur de la Galerie nationale de Berlin, M. de Tschudi, désirait acquérir un Jas de Bouffan, J’en fis part à Cézanne, et je déplorais à ce propos les préventions de l’empereur d’Allemagne contre l’école « impressionniste ». « Il est dans le vrai, s’écria Cézanne : on se fout' dedans avec les impressionnistes; ce qu’il faut, c’est refaire le Poussin sur nature. Tout est là. » Et, se penchant vers moi d’un air de confidence, mais sur le ton élevé habituel aux gens durs d’oreille : « Guillaume est très fort ! » J’eus pourtant bientôt l’occasion de voir que l’accord n’était pas complet entre l’empereur d’Allemagne et Cézanne. Comme je prononçais le nom de ce
l*AUL CKZANNE
Kaiilbach, dont on rapporte que Guillaume aime à dire : « Nous avons, nous aussi, un Delaroche ! » Cézanne fulmina : « Je n’admets pas la peinture de châtré ! »>
On parla de Corot. Cézanne, d’une voix étranglée par le rire : « Émile disait qu’il se laisserait aller à goûter pleinement Corot si, au lieu de nymphes, il avait peuplé ses bois de paysannes. » Et, se levant, le poing tendu vers un Zola imaginaire : « Bougre de crétin! » Puis, sa fureur subitement tombée, mais avec un reste d’émolion dans la voix : « Excusez un peu, j’aime tant Zola ! » Quant à Puvis de Ghavannes, je n’avais pas besoin de lui demander ce qu’il en pensait. Pienoir m’avait raconté qu’un jour, dans l’atelier d’un de leurs amis, on parlait de Puvis, et chacun de faire l’éloge du Pauvre Pêcheur, Cézanne, que l’on croyait endormi sur le canapé, se soulevant à moitié, dit : « Oui, c’est bien imité ! » Je dois ajouter qu’à mon exposition de Cézanne, Puvis de Ghavannes, après avoir regardé attentivement les toiles, s’en était allé en haussant les épaules.
Cézanne ne goûtait pas davantage Whist- 1er, ni Fantin-Latour, qui le lui rendaient
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MA VISITE A CÉZANNE
bien. Ayant eu Toccasion de voir chez moi le portrait de la Sœur de Cézanne^ qui ressemble si étrangement à un Greco, Whistler dit sérieusement : « Si un enfant de dix ans avait dessiné cela sur son ardoise, sa mère, si elle est une bonne mère, l’aurait fouetté ! »
Même note chez Fantin-Latour. Je m’étais rencontré, chez ce peintre, avec un conservateur du Louvre, à qui je demandai l’autorisation d’apporter au musée un ou deux Cézanne, à fin de confrontation avec les tableaux de Chardin et de Rembrandt. Fantin- Latour était la bienveillance même, et n’exprimait jamais que des vérités atténuées, surtout sur les peintres; mais, à la seule vision d’une toile de Cézanne promenée à travers les salles du Louvre, il éclata : « Ne jouez pas chez moi avec le Louvre ! »
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yVIX RT LES AIXOIS
AIX ET LES AIXOÏS
Cézanne aimait passionnément sa ville natale, dont chaque maison, chaque rue lui rappelait son enfance. En revanche, il tenait les Aixois pour des « barbares ». Ceux-ci le jugeaient avec une égale sévérité ; leur mépris toutefois pour leur compatriote ne fut plus aussi vif du jour où la peinture de Cézanne trouva acheteur.
Je m’imaginais n’avoir qu’à me baisser, à Aix, pour « ramasser » des Cézanne : on racontait que le peintre avait longtemps offert des toiles à tout venant, ou même les abandonnait sur (c le motif », comme l’aquarelle des Baigneuses que Renoir découvrit, en se promenant, dans les rochers de l’Estaque.
Mon attente fut trompée : les Aixois n’étaient pas gens à se laisser séduire par de pareilles « croûtes ». Mais voilà qu’un individu arrive à mon hôtel avec un objet enveloppé d’une toile. « J’en ai un, me dit-il sans préambule, et puisque les Parisiens en veulent, et qu’on fait des coups là-dessus, je veux en être ! » Et, défaisant le paquet, il me montra un Cézanne. « Pas moins de cent cinquante francs ! » cria-t-il en s’appliquant une forte claque sur la cuisse, pour mieux affirmer ses prétentions, et aussi pour se donner du courage. Quand je lui eus compté l’argent : « Cézanne se croit malin, me dit-il, mais il s’est foutu dedans quand il m’a fait cadeau do ça ! » Après avoir donné libre cours à sa joie, il continua : « Venez ! » Je le suivis dans une maison où sur le palier qui, à Aix, tient lieu généralement de dépotoir, quelques magnifiques Cézanne voisinaient avec les objets les plus disparates ; cage d’oiseau, pot de chambre fêlé, vieux souliers, seringue hors d’usage (on sait que les gens du Midi se font scrupule de jeter ou détruire quoi que ce soit leur ayant appartenu). Mon guide frappa à la porte qui s’entre-bâilla,
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AIX ET LES AIXOIS
retenue par une chaîne de fer. Un couple était accouru. Des questions furent posées, nombreuses. Mais la confiance ne venait décidément pas, car, le seuil franchi, je surprenais encore cette question à mon cicerone : « Connais-tu bien cet étranger qui t’accompagne ? » Un colloque suivit, interminable ; finalement, on me demanda mille francs pour les Cézanne du palier. Je m’empressai de donner un billet de banque. Nouveau conciliabule entre les trois Aixois ; l’affaire ne sera conclue, finit-on par me dire, qu’après vérification du billet au Crédit Lyonnais. Ce fut l’homme qui se chargea de l’opération ; la femme lui recommanda de rapporter de l’or, si le billet était déclaré bon, (< que c’était plus sûr, rapport aux incendies ». Quand le mari revint, nanti du précieux métal, la joie fut si grande qu’on me donna, par-dessus le marché, un bout de ficelle pour lier les Cézanne. « C’est de la bonne corde, me fit remarquer la femme, nous ne la donnerions pas à tout le inonde. » Je n’étais pas au bout de mes surprises. A peine avais-je quitté la maison que je m’entendis héler, de la fenêtre : « Eh ! l’artiste, vous en
avez oublié un ! » Et un paysage de Cézanne s’abattait à mes pieds !
On m’avait parlé d’un autre Aixois qui possédait quelques études de Cézanne. A mes premiers mots : — « Cézanne, je le connais bien, je l’ai vu naître. Mais, en fait d’étude, je n’en ai eu jamais qu’une seule, que j’ai vendue pour me faire un viager, après avoir pratiqué pendant quarante ans. »Nous aurions pu converser longtemps sans nous entendre, car Tétude dont il parlait était une étude d’huissier. J’essayai d’un autre moyen pour me faire comprendre : « Cézanne ne vous a jamais rien donné? » — « Ah! le pôvre, il m’a donné des images qu’il faisait lui-même. Moi, je fais de la poésie. »
Et le vieillard, sortant un papier de sa poche, se mit à me lire plusieurs centaines de vers, sous ce titre alléchant mais trompeur : Ceci est un sonnet. Comme il reprenait péniblement haleine : « Et vos « images » de Cézanne, questionnai-je, sans perdre de temps, n’avez-vous jamais songé à les vendre ?» — <( Je ne vends jamais les choses qu’on me donne, même quand ça n’est pas beau! » En quittant « l’homme au sonnet »,
AIX ET LES AIXOiS
je me fis conduire dans une autre maison d’Aix, chez une certaine comtesse de R..., qui possédait, m’avait-on dit, quelques Cézanne dont elle ne faisait aucun cas. Je croyais tenir les toiles. Contre mon attente, mes propositions d’achat furent repoussées avec dédain. On ne consentit même pas à me laisser voir les Cézanne. — « Ils sont au grenier... et puisqu’on vous répète que ce n’est pas de l’art...
Moi. — Mais ça vaut de l’argent, et si les rats...
La comtesse, vivement. — Eh bien ! que mes rats rongent mes Cézanne, mais je ne suis pas une marchande ! »
Ce fut ma dernière tentative. Je devais, à mon tour, être sollicité par les gens du pays qui faisaient de la peinture, ou qui aspiraient à en faire, « puisque ça se vendait à Paris ». Je décourageais de mon mieux ceux qui m’apportaient des échantillons de leurs travaux, en leur expliquant que c’était. « trop bien fait » pour pouvoir trouver amateur à Paris, où la préférence ne va pas à la « bonne peinture ». Mes visiteurs ne se tinrent point pour battus; ils m’objectèrent que ça leur
serait bien facile de peindre « tout de travers », mais qu’il faudrait alors « travailler sur commande, parce que, si la mode elle change à Paris, que feront-ils de leurs tableaux à Aix, où l’on aime l’ouvrage bien faite ? »
Un autre Aixois crut avoir découvert la raison du succès de Cézanne auprès des « Parisiens ». « Je vois ce que c’est, me ditil; on achète ça à Paris pour se moquer de ceux d’Aix ! » C’est d’ailleurs une idée assez répandue dans le Midi, et meme aussi, je crois, dans le Nord, que Paris a les yeux fixés sur la province pour en rire.
Parmi tous ces taquineurs de palette, brillait au premier rang une pharmacienne qui se vantait de recevoir des conseils et des encouragements de Cézanne et qui, dans ses moments de loisir, peignait avec amour des petits moutons mangeant de la paille dans des étables « art nouveau ». Je parlai à Cézanne de son élève. « Ecoutez un peu, monsieur Vollard ! M'"*" S... m’a demandé de lui donner des leçons. Je lui ai dit : « Prenez exemple sur moi ; on doit s’ef- « forcer, avant tout, de développer sa per-
AIX ET LES AIXOIS
« sonnalité. C’est une bonne travailleuse, et, si elle continue, elle fera, dans quelque vingt ans, un excellent sous-ordre à la Rosa Bonheur. Si j’étais aussi habile que S... il y a longtemps que j’aurais été reçu au Salon. »
C’est ainsi que Cézanne réussissait à faire admettre, par tant de gens intéressés à le croire sur parole, qu’il n’était qu’un « raté». Mais, quand il encourageait S... à
peindre, ce n’était pas pour s’en moquer, car il avait beaucoup d’estime pour quiconque travaillait sincèrement à développer sa personnalité. Cette sincérité, il ne la découvrait pas chez Signol, ni chez Dubufe, dont il voyait au musée d’Aix un Prisonnier de Chillon « affreusement bien fait ». Il trouvait à l’art de Bouguereau plus d’honnêteté. Quelquefois, dans ses accès de fureur contre lui-même, à propos de sa difficulté à « réaliser » , n’allait-il pas jusqu’à s’écrier : « Je voudrais être Bouguereau ! » Et il s’expliquait aussitôt : « Celui-là a développé sa per-
sonnalité ! »
Cézanne avait voulu me faire voir une
étude de lui, « assez bien réussie », chez sa sœur Marie ; mais nous ne trouvâmes
personne à la maison, car c était 1 heure des vêpres. Faute de pouvoir admirer le tableau, je demandai à Cézanne de faire le tour du jardin; et rarement promenade ne me fut aussi profitable. Partout des écriteaux avec des prières donnant droit à des indub gences, les unes de quelques jours, d’autres de plusieurs mois, voire d’années entières.
Apr ès la visite à « Mademoiselle Marie », j’allai avec Cézanne le long de l’Arc. Nous fuyions la chaleur ; pas le moindre brin d’air; « Cette température, me disait Cézanne, ne doit être profitable qu’à la dilatation des métaux et à l’augmentation des débits de boissons, industrie qui semble prendre des proportions respectables dans Aix... .Je suis très énervé des prétentions des intellectuels de mon pays; tas d’enc..., de crétins et de drôles.
Moi. — Mais il y a certainement des exceptions ?
CÉZANNE. — Les exceptions, il peut s’en trouver, ne se font pas connaître. La
AIX ET LES AIXOIS
modestie s’ignore toujours soi-même...
J’aime Jo... (1). »
Cézanne examina un certain endroit de la rivière, la main faisant visière à ses yeux : « Gomme ce serait beau dépeindre là un nu! Ici, au bord de la rivière, les motifs se multiplient ; le même site, vu sous un angle différent, offre un sujet d’étude du plus puissant intérêt, et si varié, que je crois que je pourrais m’occuper pendant des mois sans changer de place, en m’inclinant tantôt plus à droite, tantôt plus à gauche.
«Ecoutez un peu , monsieur Vollard, la peinture est décidément ce qui me vaut le mieux. Je crois que je deviens plus lucide devant la nature. Malheureusement, chez moi, la réalisation de mes sensations est toujours très pénible. Je ne puis arriver à l’intensité qui se développe à mes sens; je n’ai pas cette magnifique richesse de coloration qui anime la nature. Cependant, vu mes sensations colorantes, je regrette mon âge avancé. Il est attristant de ne pouvoir faire beaucoup de spécimens de mes idées et sensations. Regardez ce nuage ; je voudrais pouvoir rendre (1) Le poète Joachim Gasquet. .
cela. Monet le peut, lui. Il a des muscles. »
Claude Monet était celui des peintres contemporains que Cézanne mettait le plus haut. Il lui arrivait bien quelquefois, dans sa haine contre l’impressionnisme, de lancer cette boutade à l’adresse du peintre des Heures : « Monet, ce n’est qu’un œil. » Mais il se reprenait aussitôt: « Mais, bon Dieu, quel œil! »
Nous étions rentrés en ville ; Cézanne me conduisit devant l’église Saint-Sauveur, dont il tenait à me faire admirer les portes en noyer massif, ornées de sculptures d’un travail très fini, qui furent exécutées vers l’an 1500. Il me fit voir aussi, dans l’intérieur de l’édifice, un tableau, le Buisson ardent^ que les bonnes gens d’Aix attribuent au Roi René. « En tout cas, dit-il, c’est rudement bien imité.
Moi. — J’ai lu, dans les Mémoires d'un Touriste de Stendhal, que c’était le bon Roi René qui avait institué à Aix la procession de la Fête-Dieu.
— Dites, monsieur Vollard, je l’ai suivie souvent, cette procession, avec mon ami Zola, quand nous étions jeunes. »
A IX ET LES AIXOIS
En sortant de Saint-Sauveur, Cézanne rentra chez lui, car c’était l’heure de sa sieste. Il me conseilla d’aller entendre la musique sur le « Coursse », un des plus jolis endroits d’Aix, avec ses platanes dorés et ses trois fontaines, dont celle du milieu donne de l’eau chaude. Je constatai, non sans surprise, que le plus bel ornement de la j)lace, la statue du roi René, était barbouillée de noir. Je mis ce méfait au compte des républicains de la ville ; mais je ne tardai pas à apprendre que c’était un enragé régionaliste qui avait versé un encrier sur le chef de l’ancien souverain de la Provence, pour le punir d’avoir laissé, en mourant, ses Etats sans protection contre les convoitises du roi de France. Je sus, par la même occasion, qu’en manière de protestation contre l’incorporation de la Provence à la France, la vieille noblesse d’Aix se gardait soigneusement de tout commerce avec les « étrangers » ; ils entendent, par cette désignation, toute personne née au delà d’Avignon !
CÉZANNE FAIT MON PORTRAIT
CÉZAiNNE FAIT MON PORTRAIT
Mes relations avec Cézanne ne se bornèrent pas à la visite que je lui fis à Aix ; je le revis à chacun de ses voyages à Paris, et il montrait à mon égard une telle bienveillance que j’osai, un jour, lui demander de faire mon portrait. Il voulut bien y consentir, et me donna rendez-vous, pour le lendemain, dans son atelier de la rue Hégésippe-Moreau. En arrivant, je vis au milieu de l’atelier une chaise disposée sur une caisse, qui ellemême se trouvait surélevée au moyen de quatre maigres supports. Je considérais cette estrade non sans inquiétude. Cézanne devina
mon appréhension. « C’est moi-même qui ai préparé la chaise pour la pose ! Oh ! vous ne courez pas le moindre danger de tomber, monsieur Yollard, si seulement vous ‘conservez votre é({uilibre. D’ailleurs, quand on pose, ce n’est pas pour bouger! » Une fois assis, — et avec quelles précautions! — je me gardai ])ien de faire un seul de ces mouvements que l’on nomme faux ; bien plus, je restais immobile ; mais cette immobilité même finit par amener un sommeil contre lequel je luttai victorieusement un bon moment; à la fin, cependant, ma tête s’inclina sur mon épaule, en même temps que je perdais la notion du monde extérieur ; du coup, l’équilibre n’exista plus, et la chaise, la caisse, et moi-même, le tout fut par terre. Cézanne se précipita sur moi : « Malheureux ! vous dérangez la pose! Je vous le dis, en vérité, il faut vous tenir comme une pomme. Est-ce que cela remue, une pomme ? » Dès ce jour, avant d’aller prendre la pose, j’avalais une tasse de café noir; de plus, Cézanne me surveillait, et, s’il croyait voir en moi quelque marque de fatigue, signe avantcoureur du sommeil, il avait une façon de
CÉZANNE FAIT MON POHTKAIT
me regarder telle que je reprenais immédiatement la pose comme un ange, — je veux dire comme une j)omme (jui, (die, ne bouge pas.
Les séances avaient lieu le matin à huit heures et duraient jusqu’à onze heures et demie. Lorsque j’arrivais, Cézanne fermait le Pèlerin ou la Croix, qui étaient sa lecture favorite. « Ces gens-là sont très forts, me disait-il : jls s’appuient sur Rome. » On était à l’époque de la guerre des Anglais et des Boers ; et comme Cézanne était pour ce qui lui apparaissait le bon droit, il ajoutait généralement ; « Est-ce que vous pensez (|ue les Boers seront vainqueurs ? »
* L’atelier de la rue Hégésippe-Moreau était encore plus simplement orné que celui d’Aix. Quelques reproductions de Forain, découpées dans les journaux, faisaient le fond de la collection parisienne du maître. Ce que Cézanne appelait ses Yéronèse, ses Rubens, ses Lucas Signorelli, ses Delacroix, c’est-àdire les images à un sou la pièce dont j’ai déjà parlé, était resté à Aix. Je dis, un jour, à Cézanne qu’il pourrait avoir des reproductions très belles chez Braun. Il me répondit:
« Braun vend aux musées. » Il regardait comme un luxe de nabab d’acheter quelque chose à un, fournisseur de musées.
Je ne me consolerai jamais d’avoir demandé à Cézanne de placer au mur quelques-unes de ses œuvres. Il y mit une dizaine d’aquarelles ; mais, un jour qu’il ne pouvait venir à bout de son dessin, après avoir bien pesté et envoyé au diable et lui-même et la Divinité, le voilà qui ouvrit son poêle, et, arrachant du mur les aquarelles, les jeta au feu ! Je vis jaillir une flamme : le peintre, apaisé, reprit sa palette.
Lorsqu’il commençait sa séance, Cézanne, le pinceau levé, me regardait, les yeux fixes, un peu durs. Parfois, il semblait inquiet ; je l’entendais qui mâchait rageusement entre ses dents: « Ce Dominique (1) est bougrement fort » ; puis, donnant un coup de pinceau et se reculant pour juger de l’effet : « Mais il est bien emm..dant. »
Chaque après-midi, Cézanneallait dessiner au Louvre ou au Trocadéro, d’après les maîtres. Il n’était pas rare que, vers les cinq heures, il s’arrêtât un instant chez moi, me (l) Dominique Ingres.
Cl>ZANNE FAIT MON PORTRAIT
disant^ le visage radieux: « Monsieur Vollard, j’ai une bonne nouvelle à vous apprendre : je suis assez satisfait de mon étude de ce tantôt ; si le temps, demain, est gris clair, je crois que la séance sera bonne ! » C’était sa principale préoccupation, la journée terminée : quel temps aurait-on le lendemain ? Gomme il se couchait de très bonne heure, il lui arrivait de s’éveiller au milieu de la nuit. Hanté par son idée fixe, il ouvrait la fenêtre. Une fois rassuré avant de regagner son lit, il allait, une bougie à la main, revoir l’étude qui était en train. Si l’impression était bonne, il réveillait sa femme pour lui faire partager sa satisfaction. Et pour la dédommager de ce dérangement, il l’invitait à faire une partie de dames.
Mais, pour que la séance eût chance d’étre bonne, il ne suffisait pas que Cézanne fut satisfait de son étude au Louvre, ni que le temps fût gris clair : d’autres conditions étaientnécessaires, notamment que le silence régnât dans la « fabrique de marteaux-pilons ». C’était à un ascenseur du voisinage que Cézanne avait donné cette dénomination. Je me gardais de lui apprendre que,
lorsque le bruit cessait, c’est que l’ascenseur était arrêté pour cause de réparations ; je le laissais à son espérance que ces gens-là feraient faillite un jour; le*s arrêts, en effet, étaient fréquents, et il croyait bonneînent que les marteaux s’arrêtaient quand la vente ne marchait pas.
Un autre bruit insupportable à Cézanne était l’aboiement des chiens. 11 y en avait un dans le voisinage, qui donnait quelquefois de la voix, pas très fort, il est vrai; mais Cézanne retrouvait, pour les sons qui lui étaient désagréables, une ouïe d’une extrême finesse. Un matin, comme j’arrivais, il vint à moi tout joyeux : « Ce Lépine (1) est un brave homme! Il a donné l’ordre d’arrêter tous les chiens ; c’est dans.Z^/ Croix. » Nous gagnâmes à cela quelques bonnes séances : le ciel se maintenait gris clair, et, par un hasard heureux, le chien, ainsi que la fabrique de marteaux-pilons, se taisaient ; mais un jour, comme Cézanne me répétait une fois de plus : « Ce Lépine est un brave homme! on entendit un léger ouah^ oiiah^ ouah l Du coup il laissa tomber sa palette, en s’écriant, (1) Le Préfet de police d’alors.,
CÉZANNi: FAIT MON POUTIIAIT
découragé : « Le bougre, il s’est échappé ! » Bien peu de personnes ont pu voir Cézanne en train de travailler ; il ne supportait pas d’être regardé pendant qu’il était à son chevalet. Pour qui ne l’a pas vu peindre, il est difficile d’imaginer à quel point, certains jours, son travail était lent et pénible. Dans mon portrait, il y a, sur la main, deux petits points où la toile n’est pas couverte. Je le fis remarquer à Cézanne : « Si ma séance de ce tantôt au Louvre est bonne, me répondit-il, peut-être demain trouveraije le ton juste pour boucher ces blancs. Comprenez un peu, monsieur Vollard, si je mettais là quelque chose au hasard, je serais forcé de reprendre tout mon tableau en partant de cet endroit! » Et cette perspective n’était pas sans me faire frémir !
En même temps qu’à mon portrait, Cézanne travaillait à un grand tableau de nus^ commencé dès 1895, et sur lequel il devait peiner presque jusqu’au terme de sa vie.
Le peintre se servait, pour ses compositions de nus, de dessins surnature faits autrefois à l’atelier Suisse ; pour le reste, il faisait appel à ses souvenirs de musées.
Son rêve eut été de faire poser ses modèles nus en plein air ; mais c’était irréalisable pour beaucoup de raisons, dont la plus importante était que la femme, même habillée, l’intimidait. Il ne faisait d’exception que pour une servante qu’il avait eue autrefois au .las de Bouffan, vieille créature au visage taillé à coups de serpe, et dont il disait avec admiration à Zola : « Regarde, est-ce beau ? On dirait un homme ! »
Aussi, quelle ne fut pas ma surprise quand il m’annonça, un jour, qu’il voulait faire poser une femme nue! « Gomment, monsieur Cézanne, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, une femme nue ?» — « Oh ! monsieur Yollard, je prendrai une très vieille carne ! » Il la trouva d’ailleurs à souhait, et, après s’en être servi pour une étude de nu, il fit d’après le même modèle, mais cette fois vêtu, deux portraits qui font penser à ces parentes pauvres que l’on rencontre dans les récits de Balzac (1).
(1) Parmi les femmes qui posèrent devant Cézanne, il faut citer aussi une ancienne sœur tourière qui avait eu des malheurs, et d’après laquelle il fit la Femme au Chapelet, 1896.
CÉZANNE FAIT MON 1‘OKÏUAIT
Cézanne m’avoua (ju’il trouvait avec ce « chameau » beaucoup moins de satisfaction qu’avec moi, j)our la pose. « Gela devient, m’expliquait-il, très difficile de travailler avec le modèle femme! Et pourtant je paie cher la séance : ça va dans les quatre francs, vingt sous de plus qu’avant 1870. Ah! si je pouvais réaliser votre portrait ! » Son espoir était toujours le meme : le salon de Bouguereau, en attendant le Louvre, qu’il jugeait le seul abri digne de son art.
Cézanne se servait, pour peindre, de pinceaux très souples, rappelant la martre et le putois, qu’il lavait après chaque touche dans un pincelier rempli d’essence de térébenthine. Quel que fût le nombre de ses pinceaux, il les salissait tous pendant la séance, et lui-même se salissait à ce point qu’il arriva à des gendarmes, à Aix,de lui demanderses papiers, un jour qu’il revenait « du motif ». Cézanne jurait qu’il était du pays ; eux affirmaient ne point le connaître. « Eh! je le regrette, » dit alors le peintre, avec un tel accent que les gendarmes ne doutèrent plus. Celui-là était vraiment d’Aix !
On s’explique, parla façon de travailler de
PAUL ci: Z AA NU
Cézanne, la solidité de sa peinture. Ne peignant pas en pleine pâte, mais mettant les unes sur les autres des couches de couleurs aussi minces que des touches d’aquarelle, la couleur séchait instantanément : il n’y avait pas à craindre ce travail intérieur, dans la pâte, ([ui produit les craquelures quand le dessus et le dessous ne sèchent pas en même temps. J'ai déjà dit que Cézanne n’aimait pas qu’on le regardât peiiid-:.. A ce propos, Renoir, qui durant un séjour au Jas de Bouffan, accompagnait Cézanne « au motif », me raconta jusqu’où allaient les susceptibilités du peintre. Une vieille femme avait l’habitude de s’installer avec son tricot à quelques pas de là. Ce voisinage seul mettait Cézanne dans une exaspération folle. Aussitôt qu’il l’apercevait, — et, avec ses yeux vifs et perçants, il la découvrait de très loin, — il s’écriait: « La vieille vache qui vient! » et, malgré tous les efforts de Renoir pour le retenir, il pliait rageusement son bagage et filait. On ])eut penser quelle était sa colère s’il était surpris le pinceau à la main. Un jour qu’il travaillait dans la campagne avec un jeune peintre, xM. Le Bail, qu’il avait installé devant
CÉZANNE FAIT MON PORTRAIT
lui pour que son compagnon ne le regardât pas, un passant qui s’était approché à pas de loup dit à haute voix : « J’aime mieux ce que fait le jeune ! » Cézanne abandonna aussitôt la place, furieux qu’on l’eût regardé peindre, et très agacé aussi de la réflexion du manant, mais continuant tout de même à croire que le public s’entendait à juger de la « réalisation )). Gomment douter toutefois qu’à force d’entendre Cézanne se piÀindre de ne pouvoir réaliser, ce « public » de profanes, au jugement de qui il en appelait, ne dût pas finir par trouver dans ses œuvres un certain manque d’aplomb ? Quelqu’un ayant émis l’idée que cette particularité tenait à un écart du champ visuel chez le peintre, Cézanne trouva dans cette ])outade un nouveau prétexte pour affirmer sa prétendue impuissance à réaliser. De son côté, Huysmans ne faisait-il pas état de la légende d’une malformation de la vue, dans son jugement sur le peintre : « Un artiste aux rétines malades qui, dans l’aperception exaspérée de sa vue, découvrit les prodromes d’un nouvel art (1). » Si, pendant la séance, Cézanne ne me per-
(l) .).-K, IIlvsmans, Certains.
mettait pas de dire un seul mot, il parlait volontiers durant que je m’apprêtais à poser, et pendant les trop courts instants de repos dont il me gratifiait. Un matin, comme j’arrivais, je le trouvai riant aux éclats. Il avait découvert dans le Pèlerin que l’on offrait au public des actions de la Sosnowice, qu’il prononçait Sauce novice. « Ces gens-là feront faillite, me dit-il ; le public n’est pas assez béte pour acheter quelque chose qui porte un nom comme celui-là ! » Quelque temps après, je trouvai Cézanne rêveur: les actions avaient monté. « Voyez-vous, monsieur Vollard, ils ont trouvé des gens faibles. C’est effrayant, la vie ! » Puis, avec la tranquillité et cette sorte de repos que l’on éprouve à voir les (( êtres » bien attrapés quand on est soimême à l’abri, il ajoutait : « Moi qui ne suis pas pratique dans la vie, je m’appuie sur ma sœur, qui s’appuie sur son confesseur, un jésuite (ces gens-là sont très forts), qui s’appuie sur Rome. » Si bien qu’entendant ce grand peintre se complaire à des enfantillages de cette espèce, et en le voyant accepter dès l’abord toutes choses sans aucun examen, des observateurs supej’ficiels se sen-
CÉZANNE FAIT MON PORTRAIT
taient volontiers la tentation d’user à leur profit d’une telle « naïveté » ; mais quand Cézanne s’était ressaisi, — et il se ressaisissait toujours,' — il sortait bec et ongles, et, debarrassé de l’intrus, il pouvait placer triomphalement sa phrase favorite : « Le bougre, il voulait me mettre le grappin dessus ! » Et ce n’était pas par esprit de mystification que Cézanne avait l’air de se laisser faire. Ne disait-il pas de soi-même : « Longtemps seulement après qu’un événement s’est produit, ou qu’une idée a été exprimée devant moi, je puis en voir clairement le caractère et la portée. »
On m’avait dit que Cézanne faisait du modèle son esclave : je ne l’ai que trop éprouvé. Dès qu’il avait donné le premier coup de pinceau, et jusqu’à la fin de la séance, il usait du modèle comme d’une simple nature morte. Il aimait beaucoup peindre les portraits. « L’aboutissement de Part, disait-il, c’est la figure. » S’il n’en peignait pas davantage, la raison en était dans la difficulté de se procurer des modèles aussi maniables que moi. C’est ainsi ([u’après s’étre peint et
avoir peint de nombreuses fois sa femme et quelques amis complaisants (à l’époque où Zola croyait en Cézanne, le futur romancier consentit à poser pour le nu), il fut amené à peindre de préférence des pommes, et plus volontiers encore des fleurs qui, elles, ne pourrissaient pas, car il les prenait en papier. Seulement, « ces sacrées bougresses, elles changent de ton à la longue » ! Alors, dans certains moments d’exaspération contre la malice des choses, il arrivait à Cézanne de se rabattre sur les images du Magasin Pittoresque^ dont il possédait quelques tomes chez lui, ou meme sur les journaux de mode V de sa sœur. 11 n’avait plus ensuite qu’à « espérej* » le temps gris clair, et à redouter l’aboiement des chiens, la fabrique de marteaux-pilons, et quelques autres incommodités de ce genre.
Cézanne avait trouvé en moi, du moins je me plais à le croire, le modèle idéal; aussi, ne se pressait-il pas de finir mon portrait. « Cela me sert d’étude, » me disait-il en reprenant des parties « assez bien réalisées », et il ajoütait, pensant me combler de joie : « Vous commencez à savoir poser. » Un jour.
CÉZANNE FAIT MON PORTRAIT
après une séance où sa mauvaise humeur s’était manifestée à plusieurs reprises, comme je l’avais quitté en prenant rendez-vous poulie lendemain, Cézanne dit tout d’un coup à son fils : (( Le ciel devient gris clair. Le temps de manger un morceau, cours chez Yollard, et ramène-le moi ! — Mais tu ne crains paS de fatiguer Vollard? — Qu’est-ce que cela fait, puisque le temps est gris clair ? — Mais si tu le fatigues trop aujourd’hui, demain il ne pourra peut-être pas poser ? — Tu as raison, fils, il faut ménager le modèle ! Toi, tuas le sens pratique de la vie. » A propos de cette vision peu pratique de la vie, dont Cézanne s’enorgueillissait secrètement, tout en feignant de s’en attrister, je me souviens que, par un hiver des plus rigoureux, en traversant un pont, m’étant arrêté pour admirer la Seine charriant des glaçons, j’aperçus quelqu’un lavant des pinceaux sur le bord du fleuve. C’était Cézanne. « L’eau est gelée à l’atelier, me dit-il. Pourvu que ça ne prenne pas ici ! » Et il regardait avec inquiétude les glaçons, qui se touchaient les uns les autres.
Pendant (pie je posais, je craignais pardessus tout, pour mon portrait, l’entrée en
scène du terrible couteau à palette. Aussi, avec quel soin surveillais-je mes moindres paroles! Bien entendu, je ne parlais ni peinture, ni littérature, ni savants, ni professeurs; je me gardais même de rien dire, car Cézanne, qui n’avait en tête que son art, pouvait, sans m’écouter, croire à une velléité de contradiction, et mon portrait risquait fort d’être détruit. Je jugeais donc plus prudent d’attendre qu’il m’adressât la parole, — ce qui n’était pas, non plus, sans danger, comme on va le voir.
Cézanne m’avait dit : « Il faut aller voir les Delacroix de la collection Chocquet, qui vont être vendus. » Il me signala, notamment, une très importante aquarelle représentant des Fleurs^ et achetée par M. Chocquet à la vente Piron. Celui-ci en avait fait l’acquisition à la vente après décès de Delacroix, dont il était l’exécuteur testamentaire. Cézanne m’apprit que Delacroix, dans ses dernières volontés, avait laissé à ses héritiers le droit de choisir une œuvre de lui, à l’exception de cette aquarelle, qui devait figurer à sa vente mortuaire. Voulant montrer à Cézanne l’intérêt que je prenais à sou récit, je re-
CÉZANNE FAIT MON PORTRAIT
cherchai le testament de Delacroix, et, le lendemain en venant poser, je dis: « J’ai lu le testament de Delacroix. J’ai vu qu’en effet il parlait d’une grande aquarelle représentant des Fleurs « comme posées au hasard sur un fond gris. » — « Malheureux ! s’écria Cézanne en faisant deux pas sur moi, les poings menaçants, vous osez dire que Delacroix peignait au hasard ! » Je lui expliquai l’erreur ; il se calma. « J’aime Delacroix! » me dit-il par manière d’excuse, tandis qu’intérieurement je me promettais de redoubler encore de prudence à l’avenir. Une autre fois, tout faisait présager une excellente séance : ciel gris clair, pas d’aboiements de chiens, silence de la machine à fabriquer les marteauxpilons, bonne étude de la veille au Louvre; enfin, la Croix du jour avait annoncé un succès des Boers. Pendant que je me réjouissais de ces heureux présages, j’entendis tout à coup un retentissant juron, et je vis Cézanne, avec des yeux effrayants, le couteau à palette levé sur mon portrait. Je restais immobile, dans l’anxiété de ce qui allait se passer ; enfin, après quelques secondes qui me parurent bien longues, Cézanne tourna sa fureur
contre une autre de ses toiles, qui fut instantanément mise en pièces. Voici le motif de sa colère : dans un coin de Tatelier, du côté opposé à celui où je posais, il y avait eu, depuis toujours, un vieux tapis jeté par terre, qui n’avait même plus couleur de tapis. Ce jour-là, par malheur, la bonne l’avait enlevé, dans le louable dessein de le battre. Cézanne m’expliqua que ne plus voir ce tapis lui était intolérable, au point qu’il lui serait impossible de continuer mon portrait ; jurant qu’il ne toucherait plus, de sa vie, à un pinceau. Il ne tint pas parole, heureusement, mais le fait est que, ce jour-là, il lui fut impossible de travailler.
Après cent quinze séances, Cézanne abandonna mon portrait pour s’en retourner à Aix. « Je ne suis pas mécontent du devant de la chemise, » telles furent ses dernières paroles. Il me fit laisser à l’atelier le vêtement avec lequel j’avais posé, voulant, à son retour à Paris, boucher les deux petits points blancs des mains, et puis, bien entendu, retravailler certaines parties. « J’aurai fait, d’ici là, quelques progrès. Comprenez un
CÉZANNE FAIT MON POHTHAIT
peu, monsieur Vollard, le contour me fuit! » Mais, en parlant de « reprendre » cette toile, il avait compté sans ces « garces » de mites, qui dévorèrent mon vêtement.
Quand Cézanne abandonnait une toile, c’était presque toujours avec l’intention de la « reprendre » plus tard, dans l’espoir d’un perfectionnement à y apporter. On s’explique ainsi ces paysages déjà « classés », retravaillés bannée suivante, quelquefois deux ou trois ans de suite, ce qui n’était d’ailleurs pas pour l’embarrasser, puisque, pour lui, « peindre d’après nature, ce n’était pas copier l’objectif, mais seulement réaliser ses sensations». Et l’on comprend aussi que, de cette conscience inouïe, de ce perpétuel recommencement, ait pu sortir la légende d’un peintre impuissant à réaliser ses visions. Cézanne lui-même ne faisait-il pas tout ce qu’il pouvait pour propager cette croyance, quand il vous disait, avec un parfait semblant de conviction : « Ce qui me manque, voyez-vous, c’est de pouvoir réaliser! » C’était alors le provincial qui perçait, voyant partout, comme lui barrant l’entrée du salon de Bouguereau, des ennemis qu’il espérait désarmer avec
PAl L CÊZANiNE
son allure de pauvre homme, humble et craintif. Combien différent de celui-là, le Cézanne qui, heurté un jour, par mégarde, pendant qu’il était « sur le motif », s’écriait, furieux ; « On ne sait donc pas que je suis Cézanne? » On a plaisanté beaucoup Cézanne pour son ambition obstinée d’étre admis dans les Salons officiels; mais il ne faut pas oublier que sa conviction était que, s’il pouvait jamais se glisser dans le Salon de Bouguereau, avec une « toile bien réalisée », les écailles tomberaient des yeux du public, et qu’on lâcherait Bouguereau pour suivre le grand peintre qu’il se sentait capable de devenir.
On doit ajouter que nulle trace de cet orgueil ne subsistait plus chez lui dès qu’il se retrouvait devant sa toile. Il fallait alors le voir, toutes ses facultés tendues vers « l’exactitude de la forme », cherchant « la ligne » avec la même conscience que les anciens compagnons mettaient à l’exécution du chefd’œuvre qui devait leur valoir la Maîtrise, et, s’il était content de la séance, ce qui était bien rare, montrant la joie de l’écolier qui a reçu un bon point. Mais on comprend aussi
CÉZANNE FAIT MON POKTKAIT
quelle devait être son irritation lorsqu’il était arraché à son rêve de peinture et ramené Ijrusquernent sur terre : « Excusez un peu, monsieur Vollard, me disait-il devant un de ses tableaux qu’il avait crevé, un jour qu’on l’avait dérangé de son travail; mais, quand je médite, j’ai besoin qu’on me f... la paix ! »
LE RETOUR DÉFINITIF A AIX
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LE RETOUR DÉFINITIF A AIX
Gomme le bruit qui se^ faisait à Paris autour de Cézanne était arrivé jusqu’à Aix, ses compatriotes, dans leur admiration pour le « malin » qui avait réussi à « mettre dedans les Parisiens », commençaient à lui montrer quelque estime, et même à rechercher sa société, avec l’espoir, naturellement, de lui soutirer quelques toiles, puisque « ça se vendait maintenant à Paris ».
Mais, à Aix, on se méfie, et Cézanne, qui n’était pas Aixois à demi, avec sa terreur perpétuelle du fameux « grappin », se défiait des éloges ; les « complimenteurs » étaient
même, à ses yeux, plus dangereux encore que les « dénigreurs ». A ce propos, il me raconta, notamment, qu’un écrivain d’art, pour lui faire honneur, l’avait représenté embrassant un arbre en s’écriant, les larmes aux yeux : « Comme je voudrais, celui-là, le transporter sur ma toile ! » — « Dites, monsieur Vollard, c’est effrayant, la vie! » Telle était sa méfiance, qu’un ami d’enfance le retrouvant à Aix, et lui demandant son adresse, Cézanne de répondre avec empressement: M Je demeure loin, dans une rue. » L’ami une fois parti, il s’écria ; « Le bougre, il voulait me mettre le grappin dessus ! » Restaient ceux qui n’étaient ni familiers, ni indiscrets, ni trop admirateurs, ni trop respectueux, ceux enfin envers lesquels il ne [)Ouvait nourrir aucun sentiment de défiance , mais avec ceux-là encore les rapports devenaient très difficiles, si grande était la distraction naturelle de Cézanne. Un jour que son cocher le ramenait du « motif », le cheval gravissant au pas une côte un peu rude, il descendit de voiture. Arrivé en chemin plat, le cocher prit le grand trot. Pendant ce temps, Cézanne continuait machina-
LH KHTOUll DHI'INITIF A A IX
lemeiit sa route, sans se douter de rien. On peut juger de la stupéfaction de l’automédon, en voyant sa voiture vide. « C’est la première fois que je perds un client! » jurait ce brave homme. Mais le plus surpris fut encore Cézanne, qui se trouva dans l’impossibilité d’expliquer ce qui s’était passé. Une autre fois, am milieu d’une discussion avec son compatriote, le sculpteur Solari, il vida, sans s’en rendre compte, une bouteille de cognac, qu’il avait prise pour de l’eau minérale ; on pense si la conversation monta de ton.
Un des rares bons souvenirs que Cézanne eûtgardés de ses rapports avec ses semblables fut sa rencontre avec M. Denys Cochin.
Celui-ci se promenait, à cheval, dans les environs de Paris, accompagné de son fils, ^I. Augustin Cochin, qui s’écria tout à coup : « Papa, regarde Cézanne !» — « Mais comment sais-tu que c’est Cézanne, ce bonhomme qui peint là-bas dans ce champ ? » demanda M. Denys Cochin, qui avait de moins bons yeux que son fils. — « Mais, papa, puisqu’il peint un Cézanne ! » On s’approcha; et Cézanne, qui ne pouvait supporter d’être dérangé quand il était « sur le motif »,fut cette
fois, par exception, d’une extrême affabilité.
(( J’ai vu tout de suite, me disait-il, que c’étaient des gens de la Société. » Mais, malgré l’invitation que lui fit M. Denys Gochin de venir chez lui voir ses Delacroix et ses Cézanne, il ne put jamais se décider à faire cette visite. « Je ne sais pas aller dans le monde ! » protestait-il en me racontant la chose.
Ajoutons que sa misanthropie n’empêchait pas Cézanne d’être indulgent aux autres, lorsqu’il n’avait pas à redouter qu’on lui jetât « le grappin dessus ». Comme on parlait un jour, devant lui, d’un Aixois qui avait mangé la dot de sa femme, Cézanne fut le seul à ne pas s’indigner. « Mais enfin, s’informa un des parents de la victime, lui connaissez-vous une seule qualité ?» — u Oui, répondit Cézanne, je trouve qu’il sait acheter les olives pour la table. »
C’est à cette peur maladive du «grappin » que Cézanne doit aussi de n’avoir pas poussé jusqu’au bout le portrait de M. Gustave Geffroy. Après un grand nombre de séances chez son modèle, brusquement , il fit reprendre son chevalet, sa boîte à couleurs, et
LE RETOUPx DÉFINITIF A AIX
fila à Aix. Il m’entretint un jour de M. Geffroy : « Il faut lire Le Cœur et VEsprit, Il y a, dans ce volume, de très belles choses, entre autres, la nouvelle intitulée; Le Sentiment de V Impossible. » Je me permis de lui demander pourquoi il ne voyait plus M. Geffroy. Il me répondit : « Comprenez : Gefîroy est un brave homme, et qui a beaucoup de talent; mais il parlait, tout le temps, de Clemenceau; alors, je me suis sauvé à Aix !» — « Clemenceau n’est donc pas votre homme ? » demandai-je. — « Écoutez un peu, monsieur Vollard ! Il a du tempérament : mais, pour moi qui suis faible dans la vie, il vaut mieux m’appuyer sur Rome. »
Cézanne ne souffrait d’ailleurs aucunement de ce que la nature lui eût refusé le don de sociabilité mondaine ; sa femme, son fils, sa sœur Marie, lui suffisaient. Et puis, ne possédait-il pas un trésor plus précieux que l’humanité tout entière : les terres rouges, les pins verdoyants et les collines bleues de cette Provence où, de plus en plus, il aspirait à finir ses jours et où, en effet, il allait se retirer définitivement, presque au lendemain de l’exécution de mon portrait, à la fin de 1899.
— loi —
J’ajouterai que, tout enfuyant le commerce de ses semblables, il prit la résolution, lorsqu’il décida de s’installer définitivement à Aix, d’imiter les « personnes rangées » de cette ville ; et si quelque circonstance l’obligeait à se mêler au monde, il allait jusqu’à s’inquiéter de la correction de sa tenue, — quand il y pensait du moins, — s’efforçant toujours, désormais, de faire montre, vis-àvis des Aixois et des «'ôtres », d’une politesse imperturbable. Seules, les attaques dirigées, en sa^ présence, contre les peintres (ju’il aimait, ou le simple^ éloge de Dubufe, de Robert Fleury, ou de quelque autre artiste du môme « tonneau », provoquaient chez lui un changement d’attitude. Il s’était, de tout temps, montré intraitable à cet égard. Mais cette susceptibilité ne s’est jamais manifestée aussi vivement qu’au cours des pourparlers d’un duel que faillit avoir Zola dans sa jeunesse, et où Cézanne servait de témoin avec Guillemet. Ce dernier, qui n’ignorait pas le danger de mettre Cézanne en face de peintres qu’il méprisait, n’avait pas manqué de le chapitrer et de lui recommander la plus grande modération vis-à-vis
LE HETOUH DÉFINITIF A AIX
d’Olivier Mersoii et d’un autre maître de la même école, qui étaient les témoins de la partie adverse ; mais Cézanne de répondre invariablement à ces sages conseils: « Je les emm..de tous! » Pourtant, tout alla d’abord pour le mieux. Une lettre d’excuses, où Zola se moquait de son adversaire le plus agréablement du monde, avait été acceptée, les yeux fermés. Enhardi par ce succès apparent, Olivier Merson se mit à parler des opinions d’art que Zola exprimait dans les journaux, non sans s’élever contre son audace à juger des peintres tels que Donnât, Cabanel, Fromentin, etc. Guillemet avait eu à peine le temps de lui faire observer que cela ne le regardait pas, lorsque Cézanne, qui jusque-là n’avait pas pris part à la conversation, occupé à se gratter le mollet, se dressant, furieux : « Et moi, je dis m.... à Cabanel ! » Une fois dehors, il prit à partie Guillemet : (( Nous avons été trop mous. Toi qui es fort, pourquoi ne lui as-tu pas f.. .. des coups ? »
Gomme il était timide et faible dans la vie, Cézanne éprouvait de la méfiance à l’égard du militaire lâché en liberté , mais ce même
militaire, bien tenu en main, et prêt à marcher sans barguigner contre les ennemis du dehors, et aussi du dedans, lui apparaissait un bienfait des Dieux. On comprend que l’amour de sa chère armée l’ait rendu antidreyfusard. C’est ainsi qu’après une lettre publique de Rodin, où le maître déplorait qu’il n’y eut à peu près exclusivement que des dreyfusards parmi les souscripteurs de son Balzac^ Cézanne manifesta l’intention d’envoyer un bulletin de souscription au susdit Balzac. — « Ce Rodenn pense bien. C’est un brave homme; il faut l’encourager. »
Cézanne ne pouvait plus sentir les curés depuis le jour où il avait connu un « crétin d’abbé », « un sale ensoutané », qui tenait les orgues à Saint-Sauveur et qui jouait faux. — « A cause de ce poisseux, disait-il, je ne peux plus entendre la messe, sa manière de jouer de l’orgue me faisant absolument mal ! »
Cependant, si Cézanne évitait de son mieux le prêtre à l’état d’unité, il trouvait que la religion avait du bon, que c’est un « élément de respectabilité », un «appui moral ». Aussi
LE RETOUR DÉFINITIF A A IX
fréquentait-il les églises et allait-il à la messe le dimanche. Dès sa jeunesse, d’ailleurs, il avait montré des sentiments conservateurs. Un jour, son père avait dit, en plaisantant, à un ami : « Nous allons déjeuner un peu tard, aujourd’hui. Comme c’est dimanche, ces dames sont allées manger le bon Dieu. » Sur quoi, le fils, d’ordinaire si soumis, s’était hardiment élevé contre l’auteur de ses jours : « On voit bien, mon père, que vous lisez le Siècle, avec sa politique de marchands de vins ! » Mais s’il arrivait que, le dimanche, le ciel fût gris clair, le curé avait à se passer de lui.
A la messe même, le peintre ne cessait pas de rêver à sa peinture. Un jeune artiste avait fait le voyage d’Aix pour tâcher de le voir. C’était un dimanche. Comme le temps était mauvais, un ami, qui le guidait, l’avait conduit tout naturellement à Saint-Sauveur, au sortir de la grand’messe. Quand il lui eut désigné Cézanne, le jeune peintre se précipita vers lui. De se voir ainsi abordé, Cézanne montra l’effroi du dormeur réveillé brusquement ; et, de saisissement, il en laissa tomber son livre de messe. Mais quand
Tautre lui eut dit qu’il était peintre : « Ah ! vous êtes de la partie? » s’écria Cézanne, devenu très aimable. Et le saisissant, àbrùlepourpoint, par un bouton de la jaquette : « Écoutez un peu: tout, dans la nature, est sphérique et cylindrique ! » Tout à coup : « Regardez ! » dit Cézanne. 11 montrait un rayon de soleil se reflétant dans un petit ruisseau qui coulait sur la place : « Comment voulez-vous rendre cela ? 11 faut se méfier, je vous le dis, des impressionnistes !... Tout de môme, ils voient juste ! »
J’ajouterai qu’eh dépit des sentiments religieux dont il faisait montre volontiers, Cézanne ne se faisait pas faute d’envoyer le bon Dieu à tous les diables, à la moindre contrariété, à moins qu’une autre victime ne se trouvât à sa portée, sur laquelle il pût passer sa colère. Je me souviens qu’un jour où le brouillard l’avait chassé de batelier pendant qu’il faisait mon portrait, au moment de profaner le saint nom de Dieu, il se rappela qu’il avait pour voisin Carrière ; et alors, le poing tendu vers les fenêtres du confrère, faisant l’homme furieux, mais déjà amusé
LE RETOUR DÉFINITIF A AIX
par ce qu’il allait dire : « Celui-là est heureux, il a le temps rêvé pour se livrer à ses orgies de couleurs! »
Cézanne se plaisait à ces amusements de rapin. x\insi, à l’époque lointaine où la mode était au cri : a Ohé Lambert ! » il aperçut, un jour de promenade, aux environs de Paris, le sympathique peintre de chats du même nom, qu’il connaissait un peu. Voulant «faire une petite blague », il cria : « Ohé Lambert î » en mettant, ou plutôt en croyant mettre une sourdine à sa voix. L’autre, se retournant, de venir naturellement vers lui. Alors Cézanne, tout saisi, et pensant qu’il aurait une lutte à soutenir, ramassa une pierre, s’apprêtant à défendre chèrement sa vie. Lambert s’avançait, la main tendue, souriant, heureux d’avoir rencontré quelqu’un de connaissance. « Excusez les sons gutturaux qui sortent de ma gorge ! » lui dit Cézanne. Lambert, qui ne comprenait rien à ces excuses, lui donna une bonne poignée de main. On se promena ensemble, mais Cézanne restait sur ses gardes : Quand on est « faible dans la vie !... ».
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CÉZANNE ET ZOLA
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CÉZANNE ET ZOLA
Cézanne m’avait parlé de certaines toiles de sa jeunesse, qu’il avait données à Zola, et j’avais la plus grande envie de les voir. M. Mirbeau, devant qui j’avais exprimé ce désir, voulut bien me remettre pour Zola une lettre d’introduction, où il se gardait toutefois de lui parler de ses Cézanne. (( Zola en est tellement jaloux, que je n’ose pas lui demander de vous les montrer. » M. Mirbeau expliquait seulement, dans la lettre, que j’étais à la recherche de beaux caractères typographiques pour une prochaine édition du Jardin des Supplices, et que je serais très heureux de voir une adresse
de sympathie récemment envoyée à Zola par un groupe de Belges partisans de Dreyfus, et imprimée avec les célèbres caractères Plantin.
A mon arrivée chez Zola, on me fit traverser un vestibule où s’étalait une immense composition de Debat-Ponsan, représentant la Vérité sortant du Puits ^ avec, comme devise : Nec niergitur, et comme titre : La Vérité dressant son miroir s'efforce de sortir du puits^ où la maintiennent Vhypocrisie de Basile et la rude poigne de la force brutale. Puis je pénétrai dans un salon rempli d’objets de piété. Le jour entrait par deux verrières dont l’une représentait des scènes de légendes, et l’autre montrait Goupeau taillant dans une miche. J’admirai tant d’éclectisme, 11 régnait en ce lieu une paix délicieuse ; et je compris alors toute la grandeur du sacrifice de Zola, quand il quittait ce home exquis pour aller défendre l’Innocence, au milieu de l’atmosphère empestée des réunions publiques.
Le maître ne tarda pas à paraître portant, serré contre sa poitrine, un petit chien des plus hargneux et des plus laids, le cher
CÉZANNE ET ZOLA
adoré Pinpin, et tenant dans la main restée libre un exemplaire de la Débâcle. 11 surprit mon coup d’œil à Goupeau ; son visage se fit bienveillant.
« Ah, oui ! les caractères Plantin, dit-il, après avoir pris connaissance de ma lettre d’introduction. Je tâcherai de remettre la main sur cette adresse de mes admirateurs belges ; mais je reçois tant d’adresses, de tous les coins du monde, qu’il peut s’en égarer quelques-unes. Vous n’aurez [>as de peine, en tout cas, à trouver aussi bien, et môme mieux, chez nos grands fondeurs d’aujourd’hui. Il n’est pas possible que, depuis Plantin, Part de l’imprimerie soit resté rebelle au progrès, qui s’accomplissait dans tous les autres arts. »
Dans ma crainte d’éveiller les susceptibilités de Zola, je me gardais de mettre la conversation sur les « Cézanne » ; ma tactique était d’amener le maître à m’en parler de luimême. Je me bornais à témoigner mon admiration pour tout ce qui garnissait le salon.
« Et mon Debat-Ponsan ?... interrompit Zola. Ce qui fait si émouvante cette VériLé sortant du Puits, c’est qu’on semble entendre.
devant cette toile, le cri de conscience d’un honnête homme. Quand le peintre me fut présenté,comme je lui exprimais mon admiration pour son œuvre, il me dit, les larmes aux yeux : « J’ai voulu rendre seulement l’âme « nue de l’abominable Basile, sans m’aperce- (( voir que je peignais, du meme coup, le ta- « bleau le mieux réussi de ma carrière d’ar- (( tiste. Je n’ai, d’ailleurs, aucun mérite à cela : « ce n’est pas ma main, c’est mon cœur qui « guidait mon pinceau. » Ah ! celui-là, conclut Zola, c’est plus encore qu’un grand peintre, c’est un grand caractère ; et c’est parce qu’il est un grand caractère, qu’il est devenu un grand peintre. Quelle leçon pour les artistes qui ne cherchent pas, avant tout, à être des hommes! Us ne feront jamais de chefsd’œuvre, car c’est avec son sang qu’on écrit, qu’on peint, qu’on sculpte le chef-d’œuvre...
Moi, timidement. — Il me paraît, maître, que la Vérité, et peut-être aussi le Basile, ont un peu passé de ton.
Zola. — Les plus grands maîtres noircissent à la longue : devons-nous cesser pour cela de les admirer ? »
Je m’étais approché d’un ange en ivoire
CÉZANNE ET ZOLA
suspendu au plafond par une ficelle, mais qui, avec ses ailes éployées, donnait l’illusion de planer par ses propres moyens.
« Le bel ange ! m’écriai-je.
Zola. — On le dit du treizième siècle ; mais je vous avoue que je ne me préoccupe ni des époques, ni des styles. Un artiste demande à un objet d’art de lui donner de la joie, sans plus.
Moi. — On se croirait ici dans un musée.
Zola. — Avant d’écrire un livre, je fais provision de documents. C’est avec ces mille riens charmants que j’ai fait le Rêve.
Moi. — Et vous avez découvert tous ces trésors à Paris ?
Zola. — Je n’ai pas eu besoin d’aller très loin. Toute cette moisson a été faite dans mon quartier, et à très bon compte. Ce ne sont pas les occasions qui manquent ; mais si peu de gens savent voir !
Moi, apercevant dans un joli cadre du temps le portrait d’une fillette réchauffant un petit oiseau entre ses seins nus. — L’influence de Greuze ?
Zola, vivement. — Des connaisseurs l’attribuent même à Greuze.
Moi, découvrant, dans le voisinage de la fillette à l’oiseau, un talileau représentant un groupe de femmes nues suspendues à la voûte céleste par des chaînes d’argent. — Ary Schelîer ?
Zola. — C’est là un des chefs-d’œuvre de cet amant passionné de l’idéal qui n’a produit que des cliefs-d’œuvre : le Corneille de la peinture, complétant si bien notre Greuze, qui en est le Racine. »
Une telle bonhomie se lisait sur le visage de Zola que je me risquai à parler de Cézanne.
« Une question me brûle les lèvres, maître, mais j’ai tellement abusé déjà de votre longanimité...
Zola, indulgent. — Parlez !
Moi. — Les lettres que vous écrivîtes à M. Cézanne et (|ui nous seraient tellement nécessaires, à nous aussi, pour nous apprendre à sentir et à penser, ces lettres existentelles toujours? Je n’ai pas osé en parler à M. Cézanne, parce que je ne voulais pas lui donner des remords éternels si, n’ayant pas conservé ces précieux papiers, il s’était rendu compte suliitement de la responsa-
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l)ilité qu'il encourait devant la postérité.
Zola. — (.lOmine vous, j’ai eu peur pour ces lettres, ou je donnais le meilleur de moimeme. Mais, grâce au ciel, Cé/anne, malgré son insouciance, avait su garder précieusement les moindres billets que je lui écrivais. Quandje lui redemandai ma correspondance, pensant que la publication pourrait en être précieuse pour les jeunes artistes qui ne manqueraient pas de faire leur profit des conseils qu’un ami donnait, avec tout son cœur, à un ami, il me rendit le paquet, où pas une lettre ne manquait. Ah ! pourquoi mon ami ne m’a-t-il pas donné, aussi, le grand peintre sur lequel je comptais tant ?
Moi. — Quelle confiance vous aviez mise en M. Cézanne !
Zola. — Nos camarades le tenaient volontiers pour un raté, et moi je ne cessais de leur crier : « Paul a le génie d’un grand <( peintre! » Ah! pourquoi n’ai-je pas été bon prophète en la circonstance ?
Moi. — Mais M. Cézanne était un travailleur enragé, et, de plus, il avait une imagination de poète !
Zola. — Mon cher grand Cézanne avait l’étincelle. Mais s’il eut le génie d’un grand peintre, il n’eut pas la volonté de le devenir. 11 se laissait trop aller à ses rêves, des rêves qui n’ont pas reçu leur accomplissement. Suivant ses propres paroles, il s’était mis en nourrice chez les Illusions !
Moi. — Vous avez des tableaux de M. Cézanne ?
Zola. — Je les avais cachés à la campagne. Sur les instances de Mirbeau, qui voulait les voir, je les ai fait rapporter ici. Mais je ne les mettrai jamais au mur. Ma maison, vous ne l’ignorez pas, est la maison des artistes. Vous savez combien ils sont justes, mais sévères entre eux. Je ne veux pas abandonner au jugement de ses pairs le compagnon de ma jeunesse, mon ami le plus cher. Les tableaux de Cézanne sont enfermés, sous triple verrou, là, dans cette armoire, à l’abri des regards malveillants. Ne me demandez pas de les sortir, cela me fait trop de peine, quand je pense à ce que mon ami aurait pu être, s’il avait voulu diriger son imagination et aussi travailler sa forme, car, si on naît poète, on devient ouvrier.
CÉZANNE ET ZOI.A
Moi. — Vos conseils expérimentés n’ont pas manqué pourtant à M. Cézanne, maître?
Zola. — J’ai tout fait pour galvaniser mon cher Cézanne, et les lettres que je lui ai écrites m’ont ému à un tel point que j’en conserve jusqu’aux moindres mots dans mon souvenir. C’est à son intention que j’ai produit V Œuvre. Le public se passionna pour ce livre, mais mon ami resta indifférent. Rien ne pourra plus le sortir de ses rêveries ; de plus en plus, il s’éloignera du monde réel... »
Ces derniers mots, prononcés d’une voix tremblante, furent suivis d’un silence.
Moi. — « Mais s’il n’a pu réaliser son œuvre, M. Cézanne, du moins, dans ses lettres, disait-il des choses intéressantes sur la peinture ?
Zola, baisant tendrement son petit chien. — Tout ce qu’écrivait Cézanne était imprévu et original : mais je n’ai pas conservé ses lettres, je n’aurais voulu pour rien au monde qu’elles fussent lues par d’autres, à cause de cette forme un peu lâchée...
Moi, interrompant. — Là encore votre amitié...
PAUL CÉZANNL
Zola. — Tout cela est tellement lointain !... Je me rappelle cependant, après une de ces missives qui fleurait si bon la Provence, avoir dit à mon ami : « J’aime ces pensées « étranges comme de jeunes bohémiennes au « regard bizarre, les pieds boueux, la tête « fleurie. » Mais je ne pus m’empêcher d’ajouter : (( Notre souverain maître, le Public, « se satisfait plus difficilement. Il fait fi des « princesses pauvrement vêtues... Pour « trouver grâce à ses yeux, il ne suffit pas (c de dire, il faut bien dire. »
Au même instant, une bande d’enfants passaient sous les fenêtres de l’hôtel de Zola en criant: A bas Zola! Conspuez Dreyfus ! « Les misérables ! » fis-je poliment, pendant (jue le petit chien jappait avec fureur. Mais le visage de Zola était empreint de cette sérénité des martyrs marchant au supplice.
« Non, pas des misérables, mais de pauvres égarés, qu’une trop grande lumière aveugle! Le hibou, non plus, ne voit pas en plein midi. »
Et replongeant le nez dans la fourrure de Pinpin^ il lui disait: « Tu n’es pas méchant, toi ! » Puis il murmura :
CÉZANNE ET ZOLA
« Ils ont des yenx, et ne voient pas ; des oreilles, et n’entendent pas...
Moi. — Ce n’est pas seulement de l’aveuglement (jue l’on ol)serve chez vos ennemis, maître, mais de la haine, une haine réfléchie...
Zola. — Oui, une haine réfléchie. J'en suis bien malheureux, moi qui aurais tant aimé être aimé de tous !
Mor. — Maître, vous avez pour vous l’élite des penseurs.
Zola. — Mais la foule m’échappe.
Moi. — Les serpents de Penvie ne sont pas immortels ; un jour viendra où les yeux se dessilleront. Déjà, j’ai entendu ce cri : Vive Zola!
Zola. — Demain, ceux-là même, peut-être, me hueront.
Moi. — Pourtant, ces tirages à cent cin- .. qualité mille exemplaires!
Zola. — Ne sont pas les tirages à un million d’exemplaires que Jules Mary obtient dans le Petit Journal. »
Et Zola, les yeux rêveurs, murmurait, se parlant à soi-même : « Le Petit Journal, un million d’exemplaires ! »
PAUI. CÉZANNE
Pour faire diversion à ces tristes pensées, je rapportai au maître ce que l’on m’avait dit de la grosse vente à l’étranger de sa Débâcle.
Zola. — « En effet, c’est celui de mes ouvrages qui a été le plus apprécié du public.
Moi. — Et vous, maître, est-ce celui qui vous plaît le plus ?
Zola. — Un artiste préfère toujours l’œuvre qu’il va faire : je dois avouer cependant que j’ai une certaine prédilection pour la Débâcle; nous en sommes à deux cent mille exemplaires. »
C’est sur ces mots que je pris congé de Pillustre ami de Cézanne.
La mort de Zola (1902) affecta beaucoup Cézanne. Il était dans son atelier, à Aix, en train de préparer sa palette, lorsque Paulin, un ancien lutteur, qui lui servait à la fois de domestique et de modèle, entra en coup de vent: « Monsieur Paul, monsieur Paul, Zola est mort ! » Cézanne aussitôt éclata en sanglots, puis, faisant signe au modèle de s’en aller, il s’enferma. Paulin, qui, sans oser frapper, venait de temps en temps coller l’oreille k la porte, entendit
CÉZANNE ET ZOLA
toute la journée son maître se plaindre et gémir.
Les tableaux de Cézanne que l’on trouva chez Zola, en vidant les placards et le grenier, furent envoyés à l’Hôtel Drouot, en même temps que le fort lot d’antiquités qui garnissait son salon. La vente eut lieu en mars 1903. Notons qu’un admirateur de Zola poussa jus- (jLi’à 350 francs la Vérité sortant du Puits.
Rocliefort, mal renseigné, et s’imaginant que Zola goûtait l’art de Cézanne, fit une charge à fond de train contre ce genre de peinture, en même temps qu’il criblait de ses traits les plus acérés toute la « bondieuserie » du défunt (1).
La conclusion de son article était; «Quand on voit la nature comme l’interprétaient Zola et ses peintres ordinaires, il est tout naturel que le patriotisme et l’honneur vous apparaissent sous la forme d'un officier livrant à l’ennemi les plans de la défense du
pays.» J, w
Je me souviens, à ce propos, d un detail amusant. M. Cézanne fils avait écrit à son père qu’il avait mis l’article de Rocliefort de côté,
(1) L'Intransigeant, 9 mars 1903.
à son intention. <c Inutile de me l’envoyer, répondit r.ézanne. Chaque jour j’en trouve sous ma porte, sans compter les numéros de V Intransigeant qu’on m’adresse par la poste. »
Cn jour que Cézanne me montrait une petite étude qu’il avait faite de Zola pendant sa jeunesse vers 1860, je lui demandai à partir de quel moment Zola et lui s’étaient brouillés. « Il n’y a jamais eu de fâcherie entre nous, me dit-il : c’est moi qui ai cessé le premier d’aller voir Zola. Je n’étais plus à mon aise chez lui, avec les tapis par terre, les domestiques, et « l’autre » qui travaillait maintenant sur un bureau en bois sculpté. Gela avait fini par me donner l’impression que je rendais visite à un ministre. Il était devenu (excusez un peu, monsieur Vollard, je ne le dis pas en mauvaise part!) un sale bourgeois.
Moi. — Il me semble que cela devait être d’un intérêt passionnant, les rencontres que l’on faisait chez Zola : Edmond de Concourt, les Daudet, Flaubert, Guy de Maupassant, et tant d’autres.
CÉZANNE ET ZOEA
Cézanne. — Il venait beaucoup de monde, en effet, mais c’était bien emm... ce qu’on y entendait dire. Je voulus un jour parler de Baudelaire : ce nom n’intéressa personne.
Moi. — Mais de quoi s’entretenait-on ?
CÉZANNE. — Chacun parlait du nombre d’exemplaires auquel il avait tiré son dernier livre ou espérait tirer le suivant, en mentant un peu, bien entendu. Il fallait surtout entendre les dames. M“*^ X... disait avec fierté, et en défiant du regard M*"'® Z... : « Nous avons calculé, mon mari et moi, « qu’avec les éditions illustrées et la « petite « bibliothèque », le dernier roman avait été « tiré à trente-cinq mille exemplaires. » — « Et nous, disait M”*" Z... en relevant le gant, « nous sommes assurés par traité, pour notre « prochain livre, d’un tirage à cinquante « mille exemplaires, sans compter l’édition « de grand luxe. »
Moi. — Mais il n’y avait pas là que des gens ayant de gros tirages et des femmes vaniteuses ! Ainsi Edmond de Concourt...
Cézanne. — Celui-là n’avait pas de bourgeoise, c’est vrai ; mais il en faisait une
sacrée gueule, en entendant tous ces chiffres !
Moi. — Vous aimez les Concourt ?
Cézanne. — J’ai beaucoup aimé autrefois Manette Salomon^ mais je n’ai plus rien lu de cette marque-là à partir du moment où la « veuve », comme dit l’autre (1), s’est mise à écrire seule !
CÉZANNE reprit. — Je n’allais donc plus que rarementchez Zola, — car cela me faisait bien peine de le voir devenu si gnolle, — quand, un jour, le domestique me dit que son maître n’y était pour personne. Je ne crois pas que la consigne me concernât spécialement ; mais j’espaçai encore davantage mes visites... Et ensuite, Zola fit paraître V Œuvre. »
Cézanne resta un moment sans parler, ressaisi par le passé. Il continua :
« On ne peut pas exiger d’un homme qui ne sait pas, qu’il dise des choses raisonnables sur l’art de peindre ; mais, N. de D., — et Cézanne se mit à taper comme un sourd sur sa table, — comment peut-il oser dire qu’un peintre se tue parce qu’il a fait un
(1) Cet autre était Barbey cTAurevilly.
CÉZANNE ET ZOLA
mauvais tableau? Quand un tableau n’est pas réalisé, on le f. .. au feu, et on en recommence un autre! »
Pendant qu’il parlait, Cézanne allait et venait dans l’atelier, comme une bête en cage. Tout à coup, saisissant un portrait d’après lui-même, il essaya de le déchirer; mais, comme ses doigts tremblaient et qu’il n’avait pas sous la main son couteau à palette, il fit un rouleau de la toile, la cassa sur son genou et la jeta dans la cheminée!
Moi. — (( Mais comment Zola, qui m’a parlé de vous si longuement, et dans des termes si affectueux, si émus... »
La destruction de son tableau avait calmé Cézanne. Il me regardait avec des yeux où il n’y avait plus de colère, mais une grande tristesse.
« Écoutez un peu, monsieur Vollard, il faut que je vous dise ! J’avais cessé d’aller chez Zola, mais je ne pouvais me faire à l’idée qu’il n’avait plus d’amitié pour moi. Quand je me suis logé rue Ballu, à côté de son hôtel, il y avait bien longtemps que nous ne nous étions vus; mais, demeurant si près de lui, j’espérais que le hasard nous ferait
nous rencontrer, et qu’il viendrait à moi... Me trouvant plus tard à Aix, j’appris que Zola y était arrivé récemment. Je m’imaginais, comme de juste, qu’il n’osait pas venir me voir ; mais comment penser encore au passé ? Comprenez un peu, monsieur Vollard, mon cher Zola était à Aix ! J'oubliais tout, V Œuvre et bien d’autres choses aussi, comme cette sacrée garce de bonne qui me regardait jadis de travers pendant que je m’essuyais les pieds sur le paillasson avant d’entrer dans le salon de Zola. J’étais, en ce moment, sur le motif ; j’avais une étude qui ne venait pas mal ; mais je m’en f... bien, de mon étude : Zola était à Aix ! Sans même prendre le temps de plier mon bagage, je cours à l’hôtel où il était descendu; mais un camarade que je croisai en route me rapporta que l’on avait dit la veille, devant lui, à Zola : « Irez-vous manger la soupe chez « Cézanne ? » et que Zola avait répondu : a A « quoi bon revoir ce raté ? » Alors je retournai au motif. »
Les yeux de Cézanne étaient pleins de larmes. Il se moucha pour cacher, son émotion, et me dit :
CÉZANNE ET ZOLA
« Voyez-vous, monsieur Vollard, Zola n’était pas un méchanl homme, mais il vivait sous l’influence des événements ! »
Pour faire diversion, je demandai à Cézanne : « Quelles raisons avaient pu pousser Zola à vouloir être de l’Académie française ?
CÉZANNE. — La véritable cause remonte bien loin. A l’apparition de V Œuvre ^ il y eut brouille entre Zola et Edmond de Concourt. Zola fut pardonné, mais seulement en apparence, et Concourt le raya de son Académie. Zola voulut alors faire partie de l’autre académie, pour lui faire la pige. Et si l’on avait voulu de lui, il aurait trouvé là son contentement, et n’aurait pas eu besoin, pour épater le pauvre monde, d’entrer dans cette affaire Dreyfus, où il n’était pas de force î Seulement, quand on est un peu mince d’étoffe, on cherche toujours à péter plus haut que le nez. Voyez-vous, monsieur Vollard, pour réussir dans la vie, il faut avoir du « temmpéraminennte » !..
Moi. — Mais qu’y a-t-il dans V Œuvre dont Concourt ait pu prendre ombrage?
CÉZANNE. — C’était à cause du titre que Zola avait donné à son livre. Concourt pré-
tendait que ce titre, V Œuvre ^ leur appartenait à lui et à son frère défunt, qui avaient écrit r Œuvre de François Boucher. »
Cézanne se mit à l ire de bon cœur, puis, les yeux pleins de malice : « On n’est tout de même pas si bête que cela, entre peintres, n’est-ce pas, monsieur Vollard? »
Je citai cependant à Cézanne le cas de Piosa Bonheur, qui avait fait défense à des parents pauvres, qu’elle aidait de ses libéralités, de représenter des animaux au premier plan de leurs tableaux, pour ne pas lui faire concurrence.
En entendant parler d’entraves à l’exercice du métier de peintre, Cézanne était devenu attentif. Mais une interdiction de ce genre, à ses yeux, n’était pas pour empêcher de faire de la peinture : il suffisait d’avoir du « temmpérammennte ».
11 me demanda ce que les amateurs pensaient de Rosâ Bonheur. Je lui dis qu’on s’accordait généralement à trouver le Labourage Nive?'nais fort. « Oui, repartit Cézanne, c’est horriblement ressemblant».
LES DERNIÈRES ANNÉES
LES DERNIÈRES ANNÉES (1899-1906
Cézanne désirait beaucoup être décoré, mais sans pouvoir se résoudre à faire la moindre démarche, malgré la joie immense qu’il aurait éprouvée à « en boucher un coin » à (( ceux de l’Institut » et aussi à « ceux d’Aix ».
En 1902, M. Mirbeau, sans réussir à s’expliquer une telle ambition, tenta néanmoins une démarche auprès de M. Uoujon, alors directeur des Beaux-Arts. Aux premiers mots de Mirbeau demandant la croix pour un peintre, le surintendant fit le geste d’ouvrir le tiroir où se trouvaient les rubans confiés à sa garde, supposant à son visiteur assez de
PAUL .CÉZAXNE
jiigeotte pour ne pas lui demander l’impossible. Mais le nom de Cézanne le fit sursauter. (( C’est que, hélas ! mon cher Mirbeau, en tant que directeur des Beaux-Arts, je dois suivre le goût du public et non pas le précéder ! »
Puis : « Monet, si vous voulez ! Monet n’en veut pas ? Prenons alors Sisley ! Quoi, il est mort ! Voulez- vous Pissarro ? » Se méprenant sur le silence de Mirbeau : — « 11 est mort aussi ? Alors choisissez vous-même n’importe qui, si vous prenez rengagement de ne plus me parler de ce Cézanne ! » Celuici perdait ainsi sa seule chance d’être décoré par les Beaux-Arts. Il se consolait de cet échec en travaillant avec plus d'acharnement ((lie jamais, en vue d’un succès au salon de Bouguereau. Il m’écrivait à ce sujet :
Aix, 2 avril 1902.
Cher Monsieur Voj.lard,
Je me vois dans l’obligation de remeltre l’expédition de la toile de vos Roses à une époque ultérieure. Quoique j’eusse beaucoup souhaité envoyer au Salon 1902, je retarde cette année encore l’exécution de CO projet. Je ne suis pas satisfait du résultat obtenu. D’autre part, je ne renonce pas à
LES DERNIÈRES ANNÉES
conliniier mon étude, qui m’aura obligé à des ellbrts qui, j’aime à le croire, ne seront pas stériles. J’ai fait construire un atelier sur un petit terrain que j’ai acquis à cette intention. Je poursuis donc mes recherches et vous ferai part du résultat acquis, sitôt qu'un peu de satisfaction m'aura été donné par l’étude.
Veuillez me croire bien cordialement à vous.
Paul GÉzANr<E.
Quelques mois plus tard, je recevais cette autre lettre :
Aix, 9 janvier 1903.
Cher Monsieur Vollard,
Je travaille opiniâtrément, j’entrevois la Terre promise. Serais-je comme le grand chef des Hébreux ou bien pourrai-je y pénétrer?
Si je suis prêt fin février, je vous enverrai ma toile pour l’encadrer et la diriger vers quelque port hospitalier.
J’ai dû lâcher vos fleurs dont je ne suis pas bien content. J’ai un grand atelier à la campagne. J’y travaille, j’y suis mieux qu’en ville.
,T’ai réalisé quel([ues progrès. Pourquoi si tard et si péniblement ? L’A rt serait-il , en effet, un sacerdoce, qui demande des purs qui lui appartiennent tout en-
tiers? Je regrette la distance qui nous sépare, car plus d’une fois j’aurais recours à vous, pour m’étayer moralement quelque peu. Je vis seul, les (1 )
les (2) sont inénarrables, c’est le clan des
intellectuels, de quel tonneau, bon Dieu ! Si je vis encore, nous reparlerons de tout ça. Merci pour votre bon souvenir.
Paul Gézanae.
Peu après, en 1904, un inspecteur des Beaux-xVrts, M. Roger Marx, n’ignorant pas le désir de Cézanne d’avoir la croix, mais se rendant bien compte qu’il n’y avait rien à espérer du côté du Ministère des Beaux-Arts, tenta de le faire décorer par le Ministère du Commerce et de l’Industrie, à l’occasion de l’Exposition Universelle de Saint-Louis.
Mais, avant d’aller à Saint-Louis, il fallait passer par le jury. Le protecteur de Cézanne, désireux d’écarter tout prétexte au refus du tableau qui serait proposé, me recommanda de chercher dans son œuvre la toile la plus « raisonnable ». Je proposai Mon Jardin^ qui avait figuré à la Centennale lors de l’Exposition Universelle de 1900. Nouvel obstacle :
(1-2) Nous n’avons pas cru devoir laisser ces deux noms.