‹ Paul CézanneChapitre 3 sur 12 · LES D E H M È K E S ANNÉES · texte numérisé non relu

LES D E H M È K E S ANNÉES

les membres du jury qui étaient « de la partie » — et c’était la grande majorité — se rappelaient avec amertume qu’à cette même Exposition Universelle de 1900, l’organisateur de la Gentennale, le même Roger Marx, avait reçu trois toiles de Cézanne, tandis que des artistes aussi indiscutables que Cabanel ou Bouguereau n’avaient eu chacun qu’un seul tableau. Aussi, cela va sans dire, l’envoi de Cézanne fut-il refusé par acclamation.

Cette même année 1904, le Salon d’ Automne consacra à Cézanne une salle. Puvis de Chavannes avait aussi la sienne. A ce propos, un journal déplora que les exposants fussent désignés, dans le catalogue, par ordre alphabétique, de telle sorte que le nom de Cézanne se trouvât précéder celui de Puvis de Chavannes. On voit que la presse était restée aussi hostile qu’aux premiers jours : mais Cézanne n’en était pas moins recherché des amateurs et désormais « arrivé », dans le sens que Pon donne généralement à ce mot.

L’année suivante, 1905 (1), Cézanne envoya

(1) M. Ch. Morice, dans son Enquête sur les tendances actuelles des arts plastiques, publiée par le MeTcure de hrance

(le nouveau quelques toiles au Salon (i’Automne, dont : le Portrait de Geffroy^ 1890 ; les Baigneurs, un Bouquet de roses, d’après une gravure (ces deux tableaux faisant partie du legs Gaillebotte) ; les Moissonneurs, etc.

A la fin de l’année, j’allai à Aix. Je trouvai Cézanne qui lisait Athalie. Sur le chevalet on voyait une nature ïiiorte commencée plusieurs années auparavant et représentant des crânes sur un tapis d’Orient.

(( Que c’est beau à peindre, un crâne ! s’exclama-t-il. Regardez, monsieur Vollard ! »

(1905), posait aux artistes cette question ; Quel état faitesvous de Cézanne ? Voici quelques-unes des réponses qui lurent faites :

M. E. SciiuFFENKCKEK. — Cézanno n’a fait ni un tableau, ni une œuvre.

M. Toxv Minvrïz. — Quant à Cézanne, je n’en dis mot et n’en pense pas plus, n’étant pas chargé de vendre ses œuvres.

M. L. DE LA. Qüi^iTiîsiE. — Cézanne est un grand artiste auquel l’éducation manque.

M. Gabriel Roby. — Cézanne possède un beau tempérament, mais on ne voit chez lui aucun développement consci(mt.

M. IIe.nui Hauu. — La sincérité évidente de Cézanne me séduit ; sa gaucherie m’étonne.

M. Ouvré. — Devant le nu, me disait un ami, il voit bossu.

M. h'.YACio ZüLo\G\. — .l’ainie Cézanne dans ses bonno.e toiles.

M. Fernand Piet. — Cézanne ? Pourquoi Cé zanne ?

lÆS DEIINIÈUES ANNÉES

Il fondait sur son œuvre les plus grandes espérances. « Comprenez un peu, je touche à la réalisation ! »

iVprès un silence ; « Alors, on trouve à Paris que ce que je fais est bien ? Ah ! si Zola était là, maintenant que je crache le chefd’œuvre! »

Je dis à Cézanne que Léon Dierx m’avait chargé de le rappeler à son souvenir. « Je suis très touché, me répondit-il, du bon souvenir qu’a bien voulu me garder Léon Dierx, dont la connaissance pour moi remonte assez loin. Je Pai rencontré, pour la première fois, en 1877, chez Nina de Villard, rue des Moines.

M. Victor Binrt. — Rien à dire des tableaux de Cézanne- C’est de la peinture de vidangeur saoul.

M. Hexri Caro Delvaille. — Pour ce qui est de Cézanne, je me range à l’opinion de Puvis de Chavannes : V Artiste, livré à son instinct pur,, ne va pas au delà de l'enfant prodige.

M. Maxime Dethomas. — J’estime Cézanne un agréable coloriste.

M. Paul Signac. — Une nature morte de Cézanne, un panneau de boîte à pouce de Seurat, c’est d’aussi belle peinture que la Joconde.

M. Adolphe Willette. — Je vous tous mon billet que je ne mettrais jamais six raille balles à l’achat de trois pommes « en laine >> sur une assiette sale...

M. Albert Besxard. — Cézanne un beau fruit saumâtre.

PAUL CLZANAE

Hélas ! que de souvenirs qui sont allés s’engouffrer dans l’abîme des ans! Maintenant, je dois rester seul: la roublardise des gens est telle, que jamais je ne pourrais m’en sortir ; c’est le vol, la suffisance, l’infatuation, le viol, la mainmise sur votre production ; et pourtant, la nature est très belle ! »

Ce fut ma dernière conversation avec le peintre. Je ne devais plus le re\x)ir.

En dépit d’une maladie qui l’accablait depuis longtemps et qui lui avait enlevé beaucoup de ses forces, Cézanne travaillait avec une ardeur qui ne se démentait pas. Quelque temps avant sa mort, il disait à M. N..., un de ses amis : « Je crois bien que j’ai dans mon bagage une embolie ! » 11 est vrai qu’une lettre écrite par lui à son fils, vers le même moment, ne portait guère la trace d’appréhensions de ce genre :

Aix, 16 octobre 1906.

Mon cher Paul,

Il a plu samedi et dimanche avec orage. Le temps est très rafraîchi. Il fait même pas chaud du tout. Tu as bien raison de le dire, c’est ici la basse province. Je continuede travailler avec difficulté, mais

LES DEHNIÈUES ANlNÉES

enfin il y a quelque chose. C’est l’important, je crois. Les sensations faisant le fond de mon affaire, je crois être impénétrable. Je laisserai d’ailleurs le malheureux que tu sais me pasticher tout à son aise, ce n’est guère dangereux.

A l’occasion, donne le bonjour à M. et M*"® Legoupil, qui veulent bien se souvenir de moi. N’oublie pas non plus Louis et sa famille, et mon père Guillaume. Tout passeavec une rapidité effrayante, Je ne vais pas trop mal. Je me soigne, je mange bien.

Je viens te prier de me commander deux douzaines de pinceaux en émeloncile, comme ceux que nous avions commandés l’an passé.

Mon cher Paul, pour te donner des nouvelles aussi satisfaisantes que ce que tu le désires, il faudrait avoir vingt ans de moins.

Je te le répète, je mange bien et un peu de satisfaction morale, mais pour ça, il n’y a que le travail qui puisse me le donner, ferait beaucoup pour moi. Tous mes compatriotes sont des culs à côté de moi. J’ai dû te dire que j’ai reçu le cacao.

Je t’embrasse, toi et maman. Ton vieux père,

Je crois les jeunes peintres beaucoup plus intelligents que les autres, les vieux ne peuvent voir en moi qu’un rival désastreux.

Bien à toi. Ton père, Paul Cézanne.

PAUL CÉZAxNNE

Deux jours après celle lellre, Cézanne fut surpris par un orage pendant qu’il était « sur le motif ». Après avoir tenu bon, sous l’averse, pendant deux heures, il tenta de rentrer chez lui; mais, en chemin, il tomba évanoui. Une voiture de blanchisseur (]ui passait le recueillit et le ramena à son domicile. En voyant son maître étendu, presque sans vie, le premier mouvement de sa vieille domestique avait été de se précipiter pour lui donner tous ses soins. Mais, sur le point d’enlever ses vêtements, elle s’était arrêtée, prise de frayeur, llfautdire que Cézanne ne pouvait supporter d’être seulement frôlé. Même son fils, qu’il chérissait par-dessus tout, — «Paul est mon orient», avait-il coutume de dire, — n’osait pas prendre le bras de son père sans lui dire : « Pardon, tu permets, papa ! » Et Cézanne, malgré le regard affectueux dont il gratifiait son enfant, ne pouvait réprimer un frémissement.

Enfin, craignant de le voir « passer » s’il restait sans secours, la bonne, appelant à elle tout son courage, se mit en devoir de frictionner son vieux maître, et parvint à le ranimer sans qu’il fît entendre, en reprenant

,..yr

'if . U ‘

LES DERNIÈRES ANNÉES

ses sens, la moindre protestation, — ce (jui était un bien mauvais signe. Toute la nuit, il eut la fièvre.

Le lendemain, il descendit au jardin, voulant « pousser » une étude de paysan qui (( venait bien ». Au milieu de la séance, il eut une syncope ; le modèle appela à l’aide ; on le mit au lit. Il ne se releva plus, et mourut quelques jours après (22 octobre 1906).

^ : àif-\

APPENDICE

APPENDICE

CÉZANNE ET LA ClUTfQUE

J. -K. Huysmans, Certauu. — ... Un artiste aux rétines malades, qui dans l’aperception exaspérée de sa vue découvrit les prodromes d’un nouvel

art...

L’Art Français. — 2.9 novembre 1895 De la fière lignée des Gauguin, M. Cézanne.

L’Art International. — 2;5 novembre 1895: ... Cézanne tenant le milieu entre Puvis de Chavannes et Van Gogh.

Revue d’Art. — 1'^ année, 1899, n" 6 (Georges Lecomte) : ... Comme Cézanne n’a d'autre guide que sa sensibilité, il tâtonne, il hésite. Il a les maladresses et les imperfections d’un vrai primitif. Ainsi peint-il des paysages ? 11 en saisit le caractère, la couleur, la lumière. 11 en traduit l’inti-

mité et la grandeur, mais il échoue dans Part d’espacer les plans, de donner Pillusion de l’étendue. Son maigre savoir le trahit.

Page 1