‹ Paul CézanneChapitre 17 sur 65 · LE PEINTRE MAUDIT · texte numérisé non relu

LE PEINTRE MAUDIT

Cependant, un courant de sympathie et de crédit entourait spontanément le nom de Cézanne, courant qui oubliait et effacait Claude Lantier, et qui ne faisait qu’augmenter avec ce goat du mystere qui s’attachait a la personnalité et méme a l’existence du peintre et avec cet attrait, caractéristique du temps, pour l’exceptionnel et l’étrange. Ce fut un mouvement qui favorisa la plus extraordinaire curiosité pour tout ce qui en art signifiait exception, secret, folie. Puisque la littérature exaltait a cette époque ces « poetes maudits », méconnus et réprouvés, incapables de s’adapter a la vie, victimes de l’injustice de la publicité, bafoués par la critique et par la foule, pourquoi l'art n’aurait-il pas ses peintres maudits? Puisque Verlaine, vagabond misérable, ivrogne, rimeur de musiques étranges, commencait une réforme esthétique, pourquoi ne commencerait-on pas parallélement une autre réforme esthétique avec Cézanne, également vagabond et misanthrope, constructeur, lui aussi, d’étranges architectures? A la publication d’éditions a tirage extrémement limité, sous le prétexte de bibliophilie raffinée, correspond la vente des Cézanne, presque clandestine, dans l’arriere-boutique des marchands; vente de tableaux sans cadres, gardés dans l’obscurité, admirés par oui-dire, sans l'appui des réclames, des expositions publiques, des critiques officielles ; les euvres passaient ainsi de mains en mains d’autant plus admirées qu’elles étaient moins comprises

et alors que le snobisme commengait a ressentir ce frisson qui le saisit toujours en faveur de tout ce qui est privilégié et peu commun.

Je me rappelle avoir encore vu, en 1910, a Paris, ot jétais alors étudiant, quelques Cézanne, Le Négre entre autres qui plus tard devint si célébre et ot ce qui surprenait d’abord était la prédominance de la couleur bleue. Toutes ces toiles étaient mises en vrac, par terre pendant des mois et des mois dans une des arriére-boutiques de Bernheim Jeune, que l’on devait traverser pour sortir dans la rue.

Cézanne alors venait de mourir. Quelques-uns de ses tableaux figuraient, a la place d'honneur, a une section rétrospective du Salon d’Automne.

M. Vollard avait réuni tout ce qu'il avait pu de ses ceuvres, mais il voyait, d'un mauvais ceil, qu’en Allemagne d'autres collectionneurs l'avaient devancé et qui, aussi prudents, tenaient en réserve leurs achats, attendant indubitablement, selon le meilleur esprit commercial, le moment du coup. Les prix avaient monté, pas encore aux hauteurs vertigineuses de la deuxieme décade du siecle, mais quand méme a des chiffres tres importants. Le nom de Cézanne s'imposait depuis le cercle des initiés jusqu’au grand public, ce grand public qui, vingt ans avant, ne l’avait connu que sous la fiction romanesque. Cependant, Zola était mort quatre ans auparavant et personne ne lisait plus L’'@uvre. D'un autre cété, une réaction contre l’impressionnisme se dessinait déja; la jeunesse ressentait confusément le désir, que d'autres plus actifs allaient réaliser, de revenir a la construction,

au dessin, a la composition et de sacrifier, méme imparfaitement, les graces faciles de l'improvisation impétueuse et sensuelle. On allait donc étudier Cézanne; on allait l'étudier sérieusement. Mais, entre temps, le nouveau mythe s’était formé; la seconde version de l’homme et de I’artiste était préte et s'imposait... Il faut nous y arréter un moment, avant de connaitre la véritable personnalité de cet artiste que seule la mort, et les études qu'il fat possible de faire, purent révéler. Ainsi, le vrai et authentique Cézanne s’érige, de la gangue de ses légendes, sous la forme définitive d’une statue; il sort des approximations successives que donnaient les esquisses et peu a peu se montre tel qu'il était dans sa vie.

Les légendes et les fables apportent quand méme leur vérité : I’étudiant en théologie ne perd rien, mais au contraire gagne, a connaitre aussi la mythologie comparée,

SYNTHESE LEGENDAIRE

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