LA FAMILLE
Un certain nombre de données et de détails au sujet de la vie de Cézanne ont fini par étre connus de tous. Quant a des nouveaux faits, il y a fort longtemps qu'on a cessé d’en découvrir et d’en rapporter. La biographie cézannienne, c’est un domaine dont le rendement reste a peu prés stationnaire.
La famille paternelle de Cézanne était d’origine étrangére. Cézanne avait, comme Zola, des ancétres italiens. Originaires de Cesena, il semble qu'ils prirent le nom de leur village natal et que ce nom s’altéra par la suite; par les Alpes, une des branches de cette famille pénétra dans le Midi francais. Le pére de Cézanne, M. Louis-Auguste Cézanne, pauvre dans son enfance, fut bient6t apprenti chapelier; quand Cézanne naquit, son pére avait une chapellerie a Aix-en-Provence. En plus de son commerce, il se consacrait a toutes les affaires d’achat et de vente qui pouvaient se présenter; ses économies lui permirent, a la fin, de réaliser son réve, celui de devenir banquier; effectivement peu d’années apres, Louis-Auguste Cézanne gérait une banque, dont les bénéfices permirent plus tard au peintre de faire librement son éducation, de continuer son art avec loyauté et d’arriver a l'apre solitude qui couronna sa carriére. Le pére de Cézanne possédait, en outre, quelques propriétés en ville et a la campagne, que le fils devait par la suite représenter et, dans leur lumiére éclatante du Midi, faire passer a la postérité. Ainsi ce Jas de Bouffans,que nous rencontrons si souvent dans le catalogue de ses ceuvres.
Sa mére s’appelait Elisabeth Aubert; elle était née a Aix et sa famille avait une lointaine ascendance antillaise. Comme il arrive, le fils, par son caractere surtout, ressemblait a sa mere. I] en avait hérité une ardente sensibilité, une certaine difficulté a s’adapter a la vie, une tendance au romantisme. Mais celle qui parait avoir eu le plus d'influence sur la jeunesse du peintre, puis sur toute sa vie et surtout pendant ses derniéres années de solitude fut sa sceur Marie, dont il était l’ainé de deux ans, avec laquelle il fréquenta l’école et qui assurera, jusqu’a la mort de Cézanne, la direction de ses intéréts; on dit qu'elle sut les gérer en suivant les conseils prudents que lui donneérent des prétres. « Je ne sais rien de ces choses, avait l’habitude de dire Cézanne, mais je me repose sur ma sceur qui, a son tour, se repose sur son confesseur, un jésuite qui, lui, se repose sur Rome. » ... Ce qui tempéra les manifestations bohémes du caractére et de la vie de Cézanne semble étre venu surtout de l’influence de cette sceur cadette. C'est elle qui, Cézanne rentré définitivement a son village, lui inspira ce désir d’une décence extérieure et provinciale, qui fit, de l’artiste, le plus respectable des bourgeois.
Il naquit le 9 janvier 1839. Il vécut jusqu’a l’age de dix ans dans la quiétude de la maison paternelle; c’était un enfant aimable, tranquille, aux yeux
réveurs. Souvent absent, aimant sans enthousiasme excessif les études, bien qu'obstiné a les mener au but et sujet parfois a des crises de sensibilité nerveuse qui le faisaient fuir les gens, rester avec obstination sourd a leurs conseils et qui s'achevaient généralement par des larmes et des périodes de grande solitude. L'effacement, la timidité semblent avoir été les caractéristiques qui marquérent d'abord son génie. La passion pour la peinture se révéla trés tét; le hasard fit tomber entre les mains de Cézanne pére une boite de couleurs, dont il fit don a lenfant. Avec ces couleurs et ces crayons d’écolier, Paul passait de longues heures qui représentaient pour lui un plaisir infini.
A dix ans, il recut les premiers éléments du dessin. Abandonnant l’école mixte qu'il avait fréquentée avec sa sceur, il entra a la Pension Saint-Joseph, ou le professeur était un moine espagnol, probablement un émigré de la guerre carliste, qui gagnait ainsi sa vie. Paul resta en pension trois ans; puis il alla au lycée d’Aix, qui s'appelait, a une époque antérieure, college Bourbon; sa qualité d’externe lui donna des facilités pour suivre les cours de dessin et de peinture qui se donnaient dans une école des Beaux-Arts, installée au Musée municipal. C’est la qu'il devait plus tard, aprés avoir suivi avec une grande assiduité les lecons du directeur, obtenir le second prix de peinture.