LE GROUPE DE CEZANNE
Le groupe dans lequel entra Cézanne a ses débuts était profondément impressionniste et le peintre s’y confondit longtemps. Nous avons déja parlé de son amitié avec Pissarro. Vers 1863, ils connurent Renoir et Manet; Guillemet et Zola firent aussi partie de ce groupe en formation. Onse rappelle les deux célébres toiles de Fantin- Latour appelées lune : Hommage a Delacroix, et l'autre : L’Atelier des Batignolles, ou sont représentés les principaux membres; dans ces deux tableaux, on remarque dans un coin la téte rude et obstinée de Cézanne. A cette époque, c’est un jeune homme de taille moyenne, plutét petit, avec une espece de barbe carrée et des yeux fuyants sous un front bombé et pensif. I] est vétu avec négligence, mais on sent qu'il le fait sans ostentation.
Un témoin de l’époque a parlé a Vollard d'un gilet rouge que portait Cézanne; il le portait peut-étre, mais il ne devait pas en faire comme Gautier, un symbole de combat; tout porte a croire que si Cézanne avait un gilet de cette couleur, il ne dut pas garder longtemps son aspect primitif. Dans ce milieu régnait cette rudesse d’expression que Cézanne adopta toute sa vie et qui lui servit d’arme contre sa timidité et de défense pour sa vraie délicatesse; c’est cette éternelle réaction contre l’humanité, et méme contre Dieu, qui arriva a transformer un jour le fidéle pratiquant de la ville d’Aix en une espece de maniaque blasphémateur, comme le supposait la légende parisienne.
Quelques natures mortes, quelques paysages rapportés de Provence, un étrange « Jugement de Paris » de la méme veine que Les Baigneuses, completent la collection que nous a laissée Cézanne de cette €poque, avec comme couronnement le portrait du négre Escipion, ceuvre déja réfléchie, que la postérité a su juger a sa réelle valeur. C'est par elle que nous-mémes, — sion veut bien nous excuser de donner place ici a un souvenir personnel, — avons commencé a connaitre le peintre d’Aix.
AUVERS, ALENCOURT, L’ESTAQUE
Sans retourner a Aix, ou l’attendait toujours l’obstination paternelle, nullement tyrannique, mais contre laquelle il n’aimait pas sinsurger, Cézanne sut trouver la
clef des champs et adoucir ainsi la fatigue de son séjour dans ce Paris, qui convenait décidément peu a son véritable tempérament. I] passe maintenant son temps tantét a Alencourt, tantét a Auvers, tantét a l'Estaque; 4 ce moment il décide de faire suivre au paysage un chemin totalement différent de celui que suivait le maitre recommandé par Zola, Corot. Le caractére vaporeux de la poésie de Corot, qui trouvait son inspiration dans des sentiments sérieux et recueillis, mais un peu imprécis, répugnait au jeune révolutionnaire — ou réactionnaire, — méridional. Cézanne trouvait que Corot était mou.