L’APPRENTISSAGE
Cézanne sait exactement ce qu'il veut; l’heure est arrivée, apres des crises successives d’espérance et de désespoir. II sait les dons qu'il a et ceux qui lui manquent. Il sait qu'il est, par nature, un coloriste tres fort, a la rétine extraordinairement sensible et enthousiaste; il sait qu'il appartient a la famille de ses compéres et que son seul maitre est Delacroix. Mais il comprend que tout cela ne suffit pas, que méme il peut y trouver des désavantages, les difficultés étant grandes et le but si élevé. Ce qu'il désire, ce n’est que par un lent apprentissage qu'il l’obtiendra, et cet apprentissage sera la raison de sa vie et le plus noble exemple qu'il puisse laisser a toute une génération qui, en connaissance de cause, l’appelle son maitre. La probiteé, le scrupule, la modestie de son attitude se révelent dans quelques lettres écrites a l’époque. Sur cette matiere, le peintre avouait a un ami: « J’ai fait quelques progres, mais pourquoi si tard et au prix de tant d’efforts ? — L/art serait-il, en effet, un sacerdoce qui exigerait des hommes purs et qui se donnent en entier... » Jl a réalisé quelques progres... Il écrivait ceci en 1903 : le peintre avait alors soixante-quatre ans... Comment ne pas penser, devant ces paroles sublimes, au vieil artiste japonais Okusai!... A travers l’espace et le temps, ces deux consciences se rejoignent, s’unissent et se ressemblent pour entrer dans la grande anthologie de la probité professionnelle, de la soif infinie de perfection ; cette anthologie symbolique ou figurent déja l’étude de la langue persane par Goethe octogénaire et cet air de flaite que Socrate voulut apprendre un jour avant sa mort.