STRUCTURE ET RATIONALISME
A l'époque déja lointaine des premieres discussions sur le cubisme, il était fréquent d’entendre affirmer que les cubistes se vantaient de ce que le philosophe Bergson avait trouvé quelque parenté entre les tendances de ces artistes et les siennes propres.
La gloire des cubistes était, sur ce point, aussi peu fondée que peut-étre l’opinion méme de Bergson. Rien de plus éloigné, en effet, de la position idéologique de ce dernier, de son culte de l'intuition et a la réalité empirique que l’art de ces innovateurs, toute abstraction, toute raison, tout mépris du mouvement et de l’apparence. En réalité, les cubistes étaient du fond de leurs concepts et de leurs méthodes, antibergsonniens ou plutét postbergsonniens, L’auteur de L’évolution créatrice - pourrait bien, au contraire, étre le philosophe de l’impressionnisme. Tout constructeur est un fidele de la raison; il aspire a un art completement intellectuel, parce qu'il sent l'Ame fatiguée de la sensualité. Plus de representation, comme dans le réalisme. Plus de suggestion, comme dans l'impressionnisme; au lieu de représentation, au lieu de suggestion, une définition... Une définition de ce genre ne peut se contenter de l’apparence unilatérale d’un objet; il conviendrait plutdt d’obtenir une perception qui s'enrichirait de tous les éléments du souvenir... Mais la peinture, liée a des superficies planes, porte avec elle une limitation que n'ont ni la sculpture, ni l’architecture. Celles-ci peuvent étre regardées, différemment, successivement; et l’énumération des éléments qui forment la définition est, pour le spectateur, successive; en peinture, si on veut reproduire l'objet, dans son intégrité idéale, il faut avoir recours a une énumeération simultanée, De cette contradiction
entre les fatalités de l'art et l’élan du désir naissent la torture et la lutte chez les peintres contemporains. Lutte et torture qui ne paraissent pas, mais qui, au contraire, les poussent vers de nouveaux essais et de nouvelles recherches, car ils savent que la mission de l’artiste n’est pas un plaisir mais un ascétisme, et parce que, comme leur maitre Cézanne, ils ne sont pas épicuriens, mais stoiques... Un stoique dans la vie morale; dans son art, un baroque qui s’achéve en dorique : telle est la double définition de Cézanne.
Son art et sa gloire commencent a exercer une influence au moment ou la prédominance des nouvelles idées que nous venons de définir allait se manifester le plus vigoureusement. :
CEZANNE PRECURSEUR
Alors arrive, opportunément, l’enseignement de Cézanne. Le roman, la légende, la caricature boulevardiére l’enveloppant d’abord d'une atmosphére propice aux curiosités et favorable a un succes romantique.
Mais, comme nous l’avons dit, ceciaurait suffi, et rien de plus, pour faire de Cézanne un peintre a la maniere d’Henri Rousseau.
Bientét on comprit, en effet, que l’austérité de la lecon et la grandeur du modeéle étaientautre chose.
Pour une figure comme celle du peintre d’Aix, il n'y a pas de moyen terme : une fois admis dans l’'Olympe, c'est la premiere place qui lui appartient. Si aux yeux des artistes modernes il est un maitre, il faut qu'il soit le Maitre total; ou si on veut, le Précurseur.
Cézanne a été le Maitre et le Précurseur pour tous les peintres qui
luttent aujourd’hui, qui recommencent ses batailles, non contre l’hostilité d’un monde frivole ou d’une mode distraite, ce qui n’aurait pas beaucoup d’importance, mais plutot contre leur propre limitation, fille de l'éducation recue et des insuffisances de l’heure. Cézanne les a tous influencés, dans la réforme de la technique et, principalement par l’efficacité de l’'exemple.