DÉBUTS DANS LE JOURNALISME
railler et griffonner ses rêves, c'est encore la plus sage sagesse de celte farce de la vie. Et puis Part plastique est la seule étude qui me charme et qui me suscite. C'est la seule qui ne se trompe pas. Si, dans ma vie, je n'atteins pas la beauté, je mourrai du moins les yeux attachés sur elle...
» Je ne suis pas le génie que vous rêvez, mais un pauvre artiste amateur se connaissant quelque peu en tableaux et ayant, au bout du compte, plus d'esprit que de talent. Mon plus grand mérite est d'être à genoux devant l'art et d'aimer éperdument les voluptés de l'intelligence.
» Il y a pourtant quelque chose là; mais je le dis sans me frapper le front, car ce n'est que sur l'escalier d'un échafaud héroïque qu'on peut se permettre un tel geste. Il y a longtemps que je me suis jugé, et le lit de résignation où je m'endors ne trouble pas mon sommeil du pli ou de l'épine d'une rose. Il faut savoir plier à temps son bagage de chimères et se mettre, nu et résigné, à la suite des autres hommes. J'y suis et j'y resterai, heureux quand les hasards de la marche m'amèneront des mains amies à serrer dans les miennes, un cœur comme le tien où reposer ma tête. Ma place n'est point dans le ciel des vols de l'aigle, mais dans le nid des tendresses et des sommeils. »
Il habitait alors rue de Grenelle-Saint-Germain, au numéro 40, dans un quartier à peu près désert, silencieux et calme, coupé de rues longues et froides, à hautes murailles, que des moines rares et quelques dévots personnages traversaient d'un pas discret, sans en troubler le recueillement. Paul de Saint-Victor s'était établi ainsi dans le voisinage d'un de ses amis qui habitait rue de Yaugirard et qui a exercé sur son talent une réelle influence.
« En 1848, — nous disait M. Barbey d'Aurevilly — j'étais au café d'Orsay. Je jugeais Héliogabale devant des gens qui se trouvaient là et je disais des choses à moi que les historiens n'ont pas dites! Je voyais, en parlant, un jeune homme de bonne mine qui m'était inconnu et qui me suivait du regard. Je l'interpellai... C'était Saint-Victor... Je l'envoûtai ! Il vint me voir. Je finissais alors la Vieille Maitresse; il la connut le premier!
» Nous nous liâmes, et, pendant trois ans, nous vécûmes en frères; l'un déjeunant chez l'autre, l'autre dînant chez l'un... »
Dès les premiers jours, leur liaison était devenue solide. M. Barbey d'Aurevilly trouvait, dans ami, le bretteur d'idées et de paradoxes avec lequel il aimait à ferrailler et ;i l'aire jaillir des étincelles. Ce long personnage fantasque, maigre et brillant,
à la taille de guêpe, aimant l'éclat, que M. Maurice Rollinat, dans ses Névroses, a appelé justement un paroxiste :
Monarque da Grand Art, paroxiste et hautain...
a été pourctrait avec bonheur par M. Paul Bourget, dans le petit poème intitulé Edel :
(. . .. Le grand maître)
D'abord, Jean d'Altaï, ce terrible, ce rcître
Du feuilleton, pour qui la plume est un couteau :
Un aigle en cage usant son bec contre un barreau,
Moustache en croc, de la dentelle à sa cravate,
Sur son pantalon blanc une bande écnrlate,
La rhingrave pincée à la taille, il a l'air
D'un pirate-dandy qui va prendre la mer ;
Cet homme écrit comme il s'habille, il est bizarre
Mais exquis, violent mais fort, cherché mais rare...
Il apportait, dans les luttes de langue, une éloquence brnlante et une imagination inépuisable. Les deux amis, sur toutes les choses, étaient presque toujours en désaecord. Leur amitié était une amitié de duellistes où les coups faisaient grand bruit, mais sans causer de blessures. Elle (tait cimentée, du reste, par un sentiment d'estime réciproque et de réciproque admiration.
Ce qu'il pensait de Paul de Saint-Victor, M. Barbey d'Aurevilly trouvait l'occasion de l'écrire, au mois de janvier 1840, à M. Trébutien l'éditeur de son livre sur Georges Brummell :
g Vous n'avez plus un pauvre Brummell k m'envoyer, avec une BiVjue d'Annibal. Tout est-il épuisé de ces deux choses légères? Je vous fais cetle question en toute timidité, car je vous ai bien sucé déjà, vampire que je suis. Mais voici mon motif vampire, et vous qui aimez les gens d'esprit, vous l'apprécierez ce qu'il vaut.
» J'ai, parle fait des circonstances les plus ordinaires dans le monde, connu dernièrement un jeune homme qui a le malheur d'être le secrétaire de M. de Lamartine, mais qui n'en esl pas moins un des plus brillants et jolis esprits qu'on puisse voir et avec qui on puisse causer. Ce n'est pas un diamant; plus rare, c'est un saphir. 11 s'appelle de Saint-Victor et i! a été élevé aux Jésuites de Home.
» Ce jeune homme s'est encapricé de mon Diuidysme; il l'a lu, mais il le voudrait; c'esl la son idée ! 11 a tort, car il en est des livres comme des femmes. Pour qu'ils restent ce qu'ils furent un jour dans la pensée, il ne faut jamais les rouvrir, lléliogabale voulait chaque jour une tunique nouvelle,
une Comme nouvelle, des brodequins nouveaux. S'il avait été un voluptueux de plus noble origine, il aurait voulu tous les jours un livre nouveau... »
Et Paul de Saint-Victor, « envoûté » par la personnalité dominatrice de son ami plus âgé que lui et qui avait publié déjà quatre ou cinq volumes, écrivait, à cette époque, sur un de ses calepins :
« La raillerie spirituelle, c'est la Bague d'Annibal. Du poison dans un diamant! »
Et, sur le petit traité intitulé : Bu Dandysme et de Georges Brummell, qui datait de 1844 et que l'auteur avait fait tirer à petit nombre pour quelquesuns de ses amis, Paul de Saint-Victor écrira plus tard, dans la Presse, quand, en 1801, il aura été fait une édition pour le public :
« Le Livre du Prince de la Fatuité entra dans le inonde presque incognito. Il y fit des conquêtes comme au bal masqué. La rareté même avait son prix pour ses rares lecteurs. Ils le goûtaient et le dégustaient page à page, comme on doit savourer par gouttes ces vins rhénans ou bongrois, aussi précieux que l'or potable, dont l'envoi d'une bouteille
équivaut à l'envoi d'un ordre. L'auteur, d'ailleurs, à cette époque, était presque aussi inconnu que son livre. Il n'avait encore qu'à demi tiré du fourreau cette plume, vaillante comme une épée, qui a, depuis, jeté tant d'éclairs... Son livre, sérieux sous une forme étincelante et légère, fait la toilette d'une société, à propos d'un homme à la mode, et cette toilette peut passer pour une dissection. »
Mais n'anticipons plus et revenons à 1850. M. Barbey d'Aurevilly qui n'a jamais eu, au reste, dans les lettres, la situation que méritait son talent, n'était pas, a cette époque, dans une situation matérielle fort brillante. Il put rendre pourtant à son ami un véritable service en le faisant entrer à la rédaction du journal la Mode.
M. Barbey d'Aurevilly lui annonçait son admission dans la lettre que voici, écrite le 24 septembre I
« Mon cher ami,
* Aux armes! comme dit Julien ( ! Meltez-vous à écrire sur la pièce jouée dernièrement aux Français votre premier article de la Mode, Vous pouvei
I. Julien Sorel, dans 1<> roman de Stendhal intitulé Rowje et Noir, qui était, ?era 1850, /<■ Livre des livres aux yeux «les jeunes raffinés.
m'apporter cela demain. Ne soyez pas trop long et étincelez, morbleu, étincelez!
» Ne vous astreignez à rien. Causez, soyez charmant, avec un œillet blanc à la boutonnière. C'est une introduction qu'il nous faut et je veux, pour l'honneur de ce que j'ai dit de vous, qu'elle soit brillante.
» Je vous ai appliqué le mot de Mathieu sur Paris : « Si la Mode était une bague, Saint-Victor en serait « le diamant. »
» A vous.