‹ Paul de Saint-VictorChapitre 22 sur 82 · M. Mathieu l'historien · texte numérisé non relu

M. Mathieu l'historien

blic quelques fragments, dont était la pièce principale : le Centaure; mais ces morceaux, de valeur inégale, n'avaient pas franchi le cercle étroit des lecteurs très délicats. Le public n'en avait rien retenu et il fallut, plus tard, le grandissime succès des Lettres d'Eugénie pour exhumer pleinement à sa suite la gloire de Maurice.

Mais quelques amis conservaient avec piété son souvenir, et M. Barbey d'Aurevilly, qui l'avait connu fort intimement, qui brûlait pour lui d'une admiration lyrique et surabondante, dont la jeunesse et l'amitié sont la touchante excuse, faisait de son ami Maurice un jeune dieu de la poésie. A vingt ans, l'admiration est contagieuse, quand le poète en est digne, quand sa gloire se célèbre, comme une cérémonie sacrée, dans un petit cénacle, surtout quand le pontife et le chauffeur d'enthousiasme a la chaleur de cœur et l'éloquence entraînante de M. Barbey d'Aurevilly. Maurice compta bientôt un fervent de plus, et Paul de Saint-Victor écrivait chaque soir, sur ses cahiers intimes, tout ce qu'il entendait raconter du jeune maître.

Les renseignements qu'il recueillait de la bouche des personnes qui avaient connu Maurice de Guérin, qui avaient vécu île sa vie pendant son séjour à Paris, peignent un Maurice bien différent

de celui que la piété timide et étroite de sa famille et de son éditeur ont cru devoir façonner pour le public. Dans ces notes inédites n'existe pas la préoccupation de faire un Maurice chrétien, n'ayant jamais abandonné les pratiques religieuses, et engagé, muni d'œillières, dans le chemin étroit des croyances apprises. Nous y trouvons donc ce qu'a été le poète, beaucoup plus sincèrement que dans les Lettres et le Journal qui n'ont été livrés au public qu'après avoir subi une toilette orthodoxe. On les avait soigneusement expurgés pour composer un personnage d'une piété exemplaire, fait pour édifier des néophytes chrétiens. On a donné involontairement ainsi à l'auteur du Centaure une attitude louche et discordante. Les suppressions et les réticences qu'a subies son œuvre l'ont défigurée à ce point que Sainte- Beuve, avec toute sa perspicacité et son audace de restitution, a eu grand'peine à reconstituer la physionomie littéraire de Maurice, dont les poèmes sont d'une pleine liberté d'imagination et tout imprégnés de panthéisme. La vérité qu'on cache est parfois aussi haïssable que le mensonge. En l'absence de documents précis, Sainte-Beuve n'a pu restituer qu'imparfaitement au génie de Maurice les éléments nécessaires à la création d'une œuvre aussi profondément sentie, et rendue avec autant d'intensité que le Centaure,

Dans les papiers de Paul de Saint-Yiclor, nous voyons le jeune homme, après son séjour à la Chesnaie et sa séparation d'avec Lamennais, arriver à Paris couvert de vêtements grossiers et prétentieux. Son beau visage est gâté par des favoris à coupe ridicule; mais il devient bientôt, sur quelques bons avis qu'on lui donne, un modèle de tenue et de distinction. Le monde l'attire; ilcède facilement à son entraînement; il a des succès dans les salons, et trois personnes, occupant une haute situation, et dont l'une, d'âge mûr, portait un des plus grands noms de France, reçoivent successivement ses hommages, et ne sont point insensibles. Elles se détestent et se dénigrent, les unes les autres comme des rivales, et quand, un peu plus tard, Eugénie arrive du Cayla pour assister au mariage de Maurice, la voilà jalouse rétrospectivement, elle aussi, de la place qui dames avaient occupée dans le cœur de son frère.

Eugénie n'est pasjugée avec l'enthousiasme et l'exaltation que Paul de Saint-Victor prodigue à Maurice. Il est vrai qu'à la date où il écrivait, on ne connaissait pas encore les lettres et le journal d'Eugénie.

Le cahier de noies nous fait pénétrer dans le ménage de Maurice, auprès de la jeune femme « qu'il n'aima jamais que comme un joli oiseau ». Plus tard, quand Maurice, déjà atteint par la phtisie

qui allait remporter, retourne au Cayla, nous assistons « aux luttes de bec des deux colombes qui se disputent son affection », h leur réconciliation sur le cercueil du bien-aimé ; enfin au départ de la jeune veuve qui abandonne la France et s'en retourne dans l'Inde, où elle se console bientôt avec un marchand anglais dont elle eut beaucoup d'cnfanls. Elle est morte à Bordeaux, dans une situation misérable.

On insiste avec amour, dans ces souvenirs, sur les mérites de Maurice de Guérin, sur son i^énie, sur le don qu'il avait reçu. Son nom revient constamment sous la plume de Paul de Saint-Victor et il est assez facile, à cette époque, de démêler la part d'influence qui lui appartient, non moins qu'à M. Barbey d'Aurevilly, dans le talent du jeune auteur. L'inspiration empruntée à Théophile Gautier ne deviendra prépondérante qu'un peu plus tard.

Nous avons dit que Lamartine était rentré dans la vie publique et que les électeurs du Loiret l'avaient

nommé représentant du peuple, dans une élection partielle. Le poète avait conservé, à l'Assemblée Législative, l'indépendance de sa parole et ne s'était pas mis à la télé d'un parti dont il eut fallu servir les passions et qu'il eût, été obligé de suivre pour le diriger1. Il demeura donc dans l'isolement. Son échec à la présidence de la République et aux élections générales avait, du reste, singulièrement pâli son prestige et diminué son influence; aussi n'eut-il qu'un rôle effacé dans les affaires publiques, de 184-9 à 1851. La phrase à guillotine : c Assez de lyre comme ça ! .» qu'une voix dans la foule avait criée le 15 Mai, alors que Lamartine s'opposait à l'invasion de l'Assemblée, était devenue comme une rengaine populaire, un de ces arrêts qui portent en eux-mêmes leur exécution, et contre lesquels, dans les choses de la politique, il n'y a d'appel, en France, qu'au tribunal tardif de la postérité.

Et pourtant le Conseiller du peuple, recueil mensuel que Lamartine avait créé pour communiquer directement à ses lecteurs ce que son jeune secrétaire appelait, sans trop de révérence, ses Gior-

1. De celte, époque ilate le mol bien connu qu'on a prêté à Lamartine. Quelqu'un lui demandant à quelle place de l'assemblée il irait s'asseoir, Lamartine aurait répondu : Au plafond! »

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