‹ Paul de Saint-VictorChapitre 43 sur 82 · VI I · texte numérisé non relu

VI I

I. Les amitiés littéraire a : MM. Edmond et Jules de Concourt. — ii. M. Gustave Glaudin — M. Arsène Houssaye - M. Philippe liurty — M. Guilhiermoz.

A une époque lointaine, mais qu'il serait difficile de marquer avec précision, les hasards de la vie littéraire firent connaître à Paul de Saint-Victor deux écrivains « unis par une fraternité de plume qui rappelle les anciennes fraternités de Pépée ». Ils édifiaient fiévreusement, dans an travail où leurs deux natures formaient alliage, une œuvre tourmentée de style, mais originale et volontaire. On la

discute encore aujourd'hui, mais elle entre en possession de la génération nouvelle des esprits, et elle occupera bientôt, par droit de conquête, la place large et haute qui lui est due.

La longue indifférence du public qu'il leur a fallu vaincre fut la cause de tant de déboires et de tristesses pour M. Jules et pour M. Edmond de Goucourt, qu'elle a tué, dit-on, le premier. Elle tenait à bien des causes : les deux frères, comme leur ami Paul de Saint-Victor, sont de ces esprits trop haut pour le vulgaire. Ils occupent une place à part dans la littérature d'une époque, et ils ne pénètrent que par de lentes infiltrations dans les couches profondes des lecteurs. Il faut être, en effet, des délicats et des lettrés, des raffinés de décadence, sensibles aux coquetteries et aux excentricités voulues delà forme, pour goûter pleinement les histoires violemment • prises sur nature de Germinie Lacerteux,de Sœur Philomène ou de Madame dfrvaisais, racontées en style rare, par (\e> écrivains d'une sensibilité surexcitée et merveilleusement doués pour saisir et pour rendre le côté plastique de leurs conceptions. MM. de Goncourl ont, avant tout, le souci de la forme, sans laquelle il n'y a pas d'art. Eux que la musique n'émeut pas, que l'harmonie du vers laisse indifférents, ils ont possédé à un degré éminent,

le mouvement de la prose, l'imprévu du tour, le pêlemêle des incidences, la couleur et le chatoiement des mots; ils ont su dresser la phrase aux soubresauts les plus variés ; ils en jouent comme les tziganes jouent de leur violon, douloureusement et passionnément l. Ils savent choisir et éclairer la réalité et, s'ils sont des naturalistes, comme ils le disent, c'est seulement à la façon de Rembrandt, quand il lui a pris fantaisie de faire une œuvre de lumière en peignant le Bœuf évenlré du musée du Louvre. Ces réalistes-là sont des sorciers de couleur ou de style qui tiennent à la réalité par l'observation exacte qu'ils ont puisée en elle, mais qui la rendent avec indépendance et par des moyens personnels et originaux. Desesprits que possède surtout l'art délicat et élégant du xvmc siècle, qui ont fait leur élude favorite et tiré leurs meilleurs livres de ce inonde brillant et faux, qui subissent la tyrannie du joli et ont été des premiers, en France, à goûter l'exotisme de l'art japonais, sont trop compliqués poui définis rigoureusement'. Ils savent voir, braquer

1. [mage bien juste qu'a trouvée M. Paul Bourgel dans ses Essais 'le psychologie contemporaine.

il. Singulier contraste que cette recherche de la réalité à outrance jointe au goût de l'art du xviiï siècle et à l'introduction ches nous du japonisme; contraste qui existe aussi bien dans la vie que dans l'œuvre des deux frères : le £aiu de

l'objectif sur la scène à faire, préfèrent une phrase qui vit à une phrase bien construite; mais la place qu'ils laissent, dans leurs ouvrages, à l'imagination et à l'art, les met en dehors du cercle des naturalistes, si on prend le mot dans son acception habituelle. Ils n'ont avec ceux-ci que la communauté du point de départ. Nous comparerions volontiers les auteurs du livre rare et curieux intitulé Idées et Sensations qui semble le carnet de croquis de deux peintres à des gentilshommes de lettres très raffinés, mais qui savent s'encanailler sans déchoir et boire, avec élégance, du vin bleu dans un cabaret.

L'amitié qu'ils formèrent avec Paul de Saint- Victor se modela naturellement à leur image. Fondée sur une admiration réciproque, elle n'en fut pas moins inégale et passionnée. C'est que les cérébraux n'aiment pas leurs amis comme les autres hommes. Leurs sensations sont si vives, qu'elles restent rarement dans la mesure. Paul de Saint-Victor apporta surtout, dans les relations avec ses deux amis, une versatilité singulière. A ses épanchements succédait parfois une froideur sans cause. C'était là, du reste,

Germhiie Lacerteux n'a-t-il pas servi à acheter la grande tapisserie (1rs Coin-lins représentantrO/j/wy^, d'après Natoire, qui sert de plafond au grand salon de la maison 5:5 du boulevard Montmorency à Autcuil. (Voir la Maison d'un artiste, t. I, p. 187).

sa manière d'être avec tout le monde. L'avait-on quitté, un soir, avec de chaudes étreintes, le lendemain il se laissait aborder d'un air rogue et répondait à la main qu'on lui tendait en avançant seulement son petit doigt. Comme il avait les mains grasses, ceux qui l'entouraient et qui tous ont connu ses froideurs sans cause, disaient de lui, en se servant d'un mot qui fait image, qu'il leur avait tendu son « boudin »!

Mais, quand MM. de Goncourt publiaient un nouveau livre, Paul de Saint-Victor leur pardonnait ses propres torts et revenait à eux. Ainsi la première représentation de Henriette Maréchal se produisit dans une période de brouille. L'injustice des cabales qui firent tomber la pièce sans l'entendre, suscita l'indignation de Paul de Saint-Victor. Il écrivit un article où le drame, « défectueux sans doute et qui garde, enbiendes endroits, les traces de l'ébauche », était jugé g éclatant de talent, étincelanl d'esprit, et préférable, dans ses défauts mêmes, originaux et hardis », à bien des ouvrages que le public accueille avec des applaudissements. Sainte-Beuve, dans une lettre qu'il écrivait à madame la princesse Mathilde, lui fit connaître le revirement du public el signala à son attention l'article de Paul de Saint-Victor : < l.a pièce de nos amis se relève. Elle a. pour elle, toute

la presse à peu près. Saint-Victor a été parfait. Sou goût, comme son amitié, se sont réveillés à la (ois pour être juste. Je crains pourtant que le succès ne reste tout littéraire1. »

M. Edmond de Goncourt, touché par le témoignage inattendu d'un sentiment qu'il croyait éteint dans le cœur de Paul de Saint- Victor, lui écrivit aussitôt les quelques lignes cordiales que voici :

n Votre feuilleton me rend tout heureux, non tant pour Henriette que pour notre vieille amitié. Nous nous emhrasserons d'ahord et nous nous expliquerons ensuite.

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