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A L'occasion de la mort du vieux partisan royaliste

le comte de Chambord fit écrire par M. de Monvel, à Paul di) Saint-Victor, une lettre dans laquelle il est parlé « des talents distingués, ■ !'•> services honoraLdes, du loyal et courageux dévouements du vieillard « à la défense des principes religieux et sociaux ». (Frohsdorff, -20 mai 1858.)

Victor Hugo, à ce compte rendu curieux, le premier que le critique ait consacre' au poète, parce qu'il n'y est parlé de lui qu'indirectement et surtout parce que l'article fut repris plus tard, avec beaucoup de développements, dans les feuilletons qui suivirent.

Victor Hugo, à la date du 4 janvier 1857, remercie l'auteur par une lettre qui doit être la première que Paul de Saint-Victor ait reçue de lui :

« Quoique je vive (si je vis) en dehors de tout, si désintéressé de toute chose et de moi-même que je sois à cette heure, il m'est impossible de ne pas sentir profondément ce que valent quelques pages de vous sur un livre de moi.

» Je suis un de vos lecteurs assidus, c'est-à-dire un esprit attentif à votre esprit. Tous les bas-reliefs que vous ciselez, toutes les fresques que vous peignez chaque semaine, passent sous mes yeux, et, d'un pinceau comme le votre, pas un détail ne m'échappe.

» Vous prononcez mon nom quelquefois, je suis depuis longtemps votre débiteur: aussi est-ce avec empressemenl que je saisis aujourd'hui cette sion,non d'acquitter ma dette, mais de la constater. D'ailleurs, à un point de vue plus élevé que ce qui

m'est personnel, je me considère comme le débiteur et l'obligé de tous les hommes qui sont comme vous, des verbes de vie et des flambeaux de progrès...

» VICTOR HUGO

On croira difficilement plus tard, mais nous pouvons nous souvenir encore que parler avec éloge, dans un journal français, du poète exilé était, en 1857, un acte d'audace. La publication des Châtiments et de Napoléon le Petit avaient fait de lui un épouvantail de l'Empire. Ses drames étaient bannis de la scène; ses amis étaient surveillés à l'intérieur; les lettres qui lui étaient adressées de France passaient toutes parle cabinet noir. Paul de Saint-Victor s'en plaint dans un billet à M. Auguste Vacquerie. On eut voulu frapper d'exil jusqu'au nom du poète.

Les fonctionnaires du ministère de l'intérieur n'osèrent pourtant pas mettre obstacle à la publicité retentissante qu'organisèrent les deux éditeurs des Misérables MM. Lacroix et Yerboeckhoven, avant l'apparition en Belgique de ce grand ouvrage. Echappant à la saisie qu'on avait crainte, les cinq premiers volumes de l'édition originale parurent, en dix langues, à la fin de 1862. Emile de Girardin était encore directeur de la Presse. Paul de Saint-Victor

y élait chargé de la critique littéraire. 11 écrivit un long compte rendu qui n'était qu'un commencement et dans lequel il donnait cours à son enthousiasme et à son admiration.

Les amis de l'auteur ont conservé souvenance du bruit que fit cet article, mais aucun n'a pu nous renseigner sur le motif qui empocha Paul de Saint-Victor de donner la suite et la fin de ce travail. Nous avons dit ailleurs que le gouvernement dut s'émouvoir et craindre la contagion de sentiments aussi chaleureusement exprimés. Il est vraisemblable qu'un inspecteur de la sûreté générale ou de la librairie fut délégué au rédacteur en chef de la Presse pour faire connaître le mécontentement du minisire et arrêter une admiration importune. L'aJministration procédait de la sorte quand il lui plaisait de manifester ses caprices. La menace de la suspension — on usait de celle-ci avec rigueur — faisait plier les eourages. La fin de l'article sur les Misérables ne fut donc pas publiée ni même écrite, et c'esl le seul exemple d'un pareil abandon que nous ayons trouvé dans la longue carrière littéraire de Paul de Saint- Victor.

L'auteur se hâta de le remercier en termes magnifiques de ce premier article resté en suspens. et le critique de la Presse dut bien souffrir de ne

pouvoir pas continuer un feuilleton dont le poète parlait avec cette bienveillance lyrique :

(Haulcvillo-llousc, 2 octobre 18G2.)

<i Monsieur,

» Je viens île lire votre premier article sur les Misérables, Je vous remercie. Vous écrivez depuis quatorze ans, page ta page et jour à jour, un des grands livres du temps : l'histoire de l'art contemporain confronté avec l'idéal. Cette confrontation sereine est le triomphe de votre lumineux esprit. Pensée, poésie, philosophie, peinture et statuaire, vous éclairez tout ta la réverbération magnifique de cette vision du beau que voms avez dans l'âme.

» On sent, dans vos enseignements d'artiste et de philosophe, le profond attendrissement de la justice et de la vérité. Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes Italien ; et, avant tout, vous êtes homme. De là le profond penseur et le grand écrivain que j'aime en vous.

i Vous le savez, pas une ligne de vous ne m'échappe. Je vous lis avec l'assiduité douce d'un frère de votre esprit. A chaque coup, vous atteignez le but, et voilà bien des années déjà que je vous

suis des yeux et que je vous admire, visant, sans l'épuiser, sur toutes les cibles du beau et du vrai, votre carquois plein de rayons.

» Je suis fier aujourd'hui de cette œuvre que vous attachez à mon œuvre. Vous incrustez, dans ma muraille, des bas-reliefs de marbre. Après la lecture de ce premier article si admirable, où chaque mot a la profondeur de ridée et la transparence de la vérité, j'aurais dû maîtriser mon émotion et garder le silence, jusqu'à ce que, la série terminée, je pusse vous dire mon impression entière. Je le ferai désormais, mais je ne l'ai pas pu cette fois. Vous me le pardonnez, n'est-ce pas?

y> Cher grand penseur, je vous serre la main.

)) VICTOR HUGO. y>

Mais, chaque fois que se présenta l'occasion de parler des œuvres du maître, Paul de Saint-Victor la

saisit avec empressement. Il semblait, à chaque nouvel article, vouloir prendre une revanche éclatante du silence qu'on lui avait imposé. La publication

des Chansons des rues si des bois, {]c> Travail- /• urs de la mer, la reprise de Bernant, de Marion Delorme au Théâtre-Français, de tous les ouvrages

enfin que le poète a produits ou remis en lumière de

1 RT>7 à 1881, ont été l'objet des études très amples

qui, réunies sous ce titre : Victor Hurjo, sont le commentaire de son œuvre.

A l'admiration que — toute distance gardée — le poète et le critique professaient l'un pour l'autre, à l'affinité du génie et du talent, vint s'ajouter bientôt une amitié que Victor Hugo manifestait souvent, dans ses lettres, avec une grâce olympienne. Nous en avons sous les yeux plus de trente qui forment comme le livre d'or de celui pour qui elles furent écrites. Sainte-Beuve, au début de l'article qu'il lui a consacré dans ses Nouveaux Lundis, a cité les premières lignes de celle qu'on va lire. Elle fut adressée à Paul de Saint-Victor pour le remercier de son article sur les Travailleurs de la mer. Elle est, en effet, une des plus belles et marque bien le ton de cette correspondance :

(Hauteville-Ilouse, 4 avril 1866.)

a On écrirait un livre rien que pour vous faire écrire une page. 0 frère de mon esprit, je vous salue et je vous remercie. Quand l'édifice est bâti, c'est vous qui mettez sur le faîte le drapeau de lumière. Vous créez sur une création ; vous êtes le magnifique explicateur; vous écrivez le poème du

poème, le mot du sphinx, le cri des profondeurs.

Cette grande critique que vous faites est. en même temps, une grande philosophie ; elle marque, dans notre temps, comme une traînée de flammes au milieu de l'omhre. Vous êtes un des sauveurs de l'idéal. Cette gloire s'attachera à votre nom.

» ...Je me laisse aller à causer avec vous. Je viens de vous lire et il me semble que c'est un dialogue entamé. Quand vous verrai-je? Quand me sera-t-il donné de serrer celte main qui fait la critique chefd'œuvre?

» Dites-vous que vous êtes un des points d'appui du poète solitaire. Une page de vous est un cordial. 11 va, entre vous et moi, un mystérieux va-et-vient d'âme à âme. Vous me dites : c Courage î » et je vous dis : « Merci!... »

» Rien n'échappe à votre puissant esprit ; vous illuminez le diamètre entier d'une œuvre, et votre lampe-étoile, après avoir éclairé le sommet, reparait au fond de l'abîme. Les deux dons suprêmes : incubation et rayonnement, vous les avez ! » Je soi- à vous du fond du cœur.

)) VICTOR HUGO

La chute de l'Empire avait ramené Victor Hugo à Paris. Paul de Saint-Victor devint le commensal assidu des dîners intimes qu'il donnait à ses amis dans son appartement de la rue Pigalle.

Victor Hugo désira lui faire connaître l'île de Gucrnesey. Au mois de septembre 1878, alors que le poète y était retourne, il invita Paul de Saint- Victor, ainsi que sa fdle, avenir passer quelque temps auprès de lui et il réitéra ses instances dans la lettre que voici :

(Guernesey, 5 septembre 1878).

« Ma maison est pleine et plus que pleine, et (railleurs inhabitable pour un hùte tel que vous, mon admirable et cher ami. Mais c'est égal, venez! Vous vous logerez sans peine aux enviions et je vous offre la table, matin et soir. Nous déjeunerons et dînerons ensemble et ce sera parfait.

» Venez, je vous en prie. Amenez votre belle et

charmante fille. Nous serons heureux ici. Votre lettre m'arrive et me charme. Elle est pleine de votre nohle esprit, elle ressemble à votre main serrée. Venez!

» Mademoiselle, je vous conjure d'amener votre père.

» Votre ami,

» VICTOR HUGO

Paul de Saint-Victor fit donc le voyage de Guernesey avec sa fille. Il écrivit, de Hautcville-IIouse, a M. Guilhicrmoz, la description de la maison du poète et lui raconta la vie qu'on y menait :

« Guernesey, Hauteville-Horise,

ce dimanche -- septembre ts7v

» Cher ami,

» Nous voici à Guernesey depuis samedi 14, au matin, reçus et retenus par la plus affectueuse hospitalité.

» Hauteville-House mérite sa réputation. Victor Hugo nous a mené voir, l'autre jour, la maison visionnée qu'il a décrite dans le& Travailleurs

de la tuer ; la sienne pourrait porter le mCme nom.

» Le grand poète est un merveilleux tapissier. Avec des bois, des faïences, des étoffes de tout style et de toute époque, il s'est construit un intérieur d'une bizarrerie et, par endroits, d'un éclat féerique, criblé d'un fourmillement de détails : il faut le fouiller pour bien le connaître.

» Rien de familièrement magnifique comme la salle à manger, toute revêtue de panneaux de Delft, les plus grands que j'aie jamais vus et qui représentent d'énormes vases de fleurs. Le salon, qui donne sur une serre de raisins, a quatre esclaves lampadaires vénitiens, d'une tournure superbe. Il est tendu des fameuses tapisseries, en jais blanc, émaillées d'arbres et d'oiseaux d'or, en haut relief, qui décoraient, à Fontainebleau, l'appartement de Christine de Suède.

» Au second étage, la chambre du maître, illustrée de trois Arazzi admirables, d'après les peintures de Van Eyck. Un grand lit seigneurial se carre au milieu. Çà et là, toute sorte de bahuts faits de pièces et de morceaux curieusement rajustés, et de vieilles petites commodes, ventrues et chinoisées, en laque de Coromandel. En haut, le cabinet de travail, composé d'une cabine étoffée à panneaux japonais, dessins ,t peints par Victor Hugo, avec une fantaisie

surprenante, pleine de coins et de recuins, d'angles et de dédales, où des ribambelles de bibelots se nichent comme ils peuvent, et d'une chambre en verre dominant la mer, qui donne une fière idée de la solidité de son crâne, car le soleil y tape d'aplomb et en fait une fournaise ardente.

» Il faut être incombustible d'esprit et de corps pour pouvoir penser et travailler là dedans. Je n'ai pu voir, sans émotion, cette cage aérienne d'où tant de grands livres se sont envolés.

» Toute la maison, y compris le jardin, a vue, par ses balcons et ses terrasses, sur un admirable horizon tranché en deux zones : à gauche, le golfe de Guerncsey, meublé d'écueils et de forteresses; à droite, une vaste étendue de prairies vertes et de coteaux sombres.

» Une des originalités de ce beau logis est qu'il parle, du haut en bas, comme un philosophe. Tous les linteaux, toutes les frises, tous les dossiers des fauteuils et des chaises gothiques sont historiés de sentences latines, écrites en style lapidaire, d'une gravité magistrale.

» C'est là, mon cher ami, que nous vivons depuis huit jours, comme dans le château d'un bon génie. hospitalier jusqu'à se prodiguer lui-même : car nonne le quittons guère de la journée. Oh se réunit à

midi pour le déjeuner; on passe ensuite au jardin pour causer encore et lire les journaux. A quatre heures, les voitures arrivent : promenades dans l'île jusqu'à six, et c'est une fête de parcourir ce beau pays avec un tel guide. Je le préfère à Jersey; il est plutôt breton que normand. Il y a de la sauvagerie dans sa grâce et ses côtes valent celles de Plainmont. » Nous avons déjeuné avant-hier dans le pic- nie d'un endroit appelé le Gouffre, qui plonge sur une baie monumentale dont les architectures sont des récifs de la plus grandiose construction.

L'hospitalité franche et cordiale que Victor Hugo avait offerte à Paul de Saint-Victor resserra encore les liens qui les unissaient. Mais la mort allait briser ce sentiment vivace et, moins de deux ans après son séjour à Jlauteville-Iïouse, Paul de Saint-Victor était frappé dans toute la force de son talent.

Victor Hugo exprima sa douleur dans deux lettres qu'on lira plus loin. Elles sont le lamcnto aussi éloquent que poétique de leur amitié brisée.

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