‹ Paul de Saint-VictorChapitre 45 sur 82 · Lettres ;ï la Princesse, p · texte numérisé non relu

Lettres ;ï la Princesse, p

aujourd'hui que la moyenne de l'opinion, devait paraître excessif, quand les deux auteurs étaient encore dans les limbes du succès. Paul de Saint-Victor a écrit surtout, à propos de Renée Mauperin, qu'il appelle un chef-d'œuvre, tout un feuilleton enthousiaste. Il fit du bien aux auteurs frappés une fois de plus par l'indifférence du public, et Jules de Concourt écrivit à Paul de Saint-Victor pour le remercier :

« Merci encore une fois, mon cher ami. Nous avions ces jours-ci besoin d'être heureux et nous le sommes par vous. Nous étions dans l'inquiétude, dans le découragement de notre œuvre. Nous vivions ces mauvaises heures grises où l'on doute, où Ton se tàte, où la vanité se débat avec la conscience de l'esprit et où descend en vous la désillusion, presque un remords du livre pondu.

» L'illusion d'avoir écrit quelques pages dignes d'être recommandées et patronnées par vous, voilà ce que votre feuilleton nous a apporté ce matin, au réveil. Et nous avons eu beau faire la part et le décompte de tout ce que votre amitié à imposé à votre critique, nous n'avons pu nous défendre de vous croire un petit fond de sincérité qui nous rend le courage île notre vanité... » (Juin 1800.)

Mais tous trois avaient les nerfs à Heur de peau:

ils étaient trop ombrageux et trop passionnés pour vivre en paix. Bien qu'ils eussent fait ensemble un voyage a Dresde et en Hollande, marqué par une entente et une cordialité parfaites, dont MM. de Concourt racontent, dans leurs Mémoires, des épisodes charmants; bien qu'il existât entre leurs natures d'artistes des affinités sans nombre, qu'ils fussent liés par mille liens, il y avait encore éclipse dans leur amitié quand Jules de Concourt mourut en

Paul de Saint-Victor ressentit vivement la perle de son ami; il suivit son convoi en pleurant, et il écrivit de lui, le soir même, en rentrant de l'enterrement, ce portrait d'une ressemblance frappante :

« Il était impossible de connaître sans l'aimer ce jeune homme au visage d'enfant, au rire facile et aimable, au regard éclatant d'esprit et de volonté, désabusé, de très bonne heure, sous son air candide, armé contre les illusions et les mensonges de la vie, d'une clairvoyance pénétrante, mais recouvrant d'une gaieté charmante cette expérience si précoce, et voilant de grâce l'ironie pensive qui était le trait de son caractère.

» L'art était, pour lui, une foi et un culte; il s'y était renfermé, avec son frère, comme dans un cloître à deux cellules, à peine entr'ouvertdu côté du monde

il y enchaînait volontairement au travail sa jeunesse qui aurait pu être si brillante et si répandue. Former son talent, le perfectionner, l'accomplir, le tailler, en quelque sorte, comme un diamant sans défaut, ce fut la seule ambition, l'absorbant souci de celte courte existence. Cette blonde et jeune tète restait, des mois entiers, courbée sur sa tâche. Les passions de l'esprit sont les seules dont il ait brûlé... i (la Liberté, 27 juin 1870.)

Le survivant des deux frères, que sa famille avait réussi à arracher de la maison d'Auteuil, pour le soustraire à un sombre désespoir, accueillit avec reconnaissance cette épave de l'amitié de Paul de Saint-Victor. Il lui écrivit :

« Bar-sur-Seine, 5 juillet 187m.

» Mon cher ami,

» Je vous aurais écrit plus tôt, si je n'avais pas été souffrant quelques jours; enfin cela est passé; je n'ai plus qu'une fatigue immense, comme une courbature de tout l'être.

» Que je vous suis reconnaissant des lignes de cœur et de talent consacrées à mon bien-aimé ; quel charmant et ressemblant portrait moral vous avezfail du

pauvre enfant, île ce doux blessé de la vie. Ali! Saint-Victor, votre lettre, vos larmes à l'enterrement, cet article, le chaud et émolionné réveil de votre amitié me sont entres au cœur. Je sens que je vous aime tendrement et il faut la faire revivre, cette amitié qui, chez nous, était faite de tant d'atomes crochus et aimants.

» Au fond, je suis brisé, anéanti; ma pensée ne peut se faire à l'idée suivie, continue, persistante d'une séparation éternelle. Je l'ai vu mort, et sa mort n'est pas toujours dans ma tête. Il y a des moments, vagues et flottants, où il me semble qu'il est resté à Paris pour une affaire. Je l'attends, et certains coups de sonnette, dans cette maison où nous avons été toujours deux, me font tressauter sur ma chaise, comme si la sonnette était agitée par sa rentrée toujours pressée de me revoir et qui jetait à la porte à peine ouverte : « Où est Edmond? » »Je vous embrasse.

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