‹ Paul de Saint-VictorChapitre 6 sur 82 · LA FAMILLE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE

les susceptibilités et les inquiétudes que 1rs vétérans de la grande armée montraient, dans l'autre camp, sur le point d'honneur, et il fut, la plume en arrêt, au Journal des Débats, au Drapeau blanc et à la Quotidienne, un écrivain acerbe et batailleur.

Il faisait de petits vers corrects, dans le genre précieux et sec que Fontanes avait mis à la mode. Les femmes du Directoire et de l'Empire, dans des robes courtes à fourreaux, les bras nus, la taille sous les seins, chantaient ses romances en s'accompagnant sur la harpe ou sur la guitare. Le Voyage du Poète que le comte de Saint-Victor a dédié à Méhul, et le poème de l'Espérance [ ont eu de grands succès dans leur temps, ainsi que deux petits volumes fort légers: Amour et galanterie, dans le genre de Faublas, et un petit opéra-comique intitulé Fllabit du chevalier de Grammont.

Mais son titre littéraire le plus sérieux, celui sur lequel Sainte-Beuve a insisté dans ses Lundis, est une traduction en vers (VAnacréon. On recherche encore le volume à cause du texte grec de Brunck, revu par Boissonade, et des belles compositions de

1. Ce petit poème de l'Espérance, nous l'avons trouvé, au Cayla, dans la chambrette d'Eugénie de Guéria. Il faisait partie des vingt-deux volumes de littérature formant sa bibliothèque dont il est question dans le Journal.

Girodet.Ce n'est pourtant pas à cette source, un peu tarie par l'interprète, que Paul de Saint-Victor a pu puiser le goût large et pénétrant des lettres grecques. Anacréon a cela de commun avec Horace, qu'un écrivain qui tente de le traduire prouve par cela même qu'il ne Ta pas compris, car on le sent intraduisible, quand on le comprend.

Le corn le de Saint-Victor a publié aussi des travaux importants sur la topographie de Paris et sur la sculpture antique, ^ous aurons à parler bientôt de la part de collaboration qu'il attribua à son fils dans un ouvrage d'apologétique chrétienne intitulé : les Fleurs des Martyrs.

Vers 1820, il s'était associé avec son compatriote Lamennais, engagé encore dans les banquises de l'orthodoxie, pour fonder, à Paris, une librairie classique. Le succès ne répondit pas à leurs espérances. L'établissement croula bientôt, entraînant, dans sa chute, toutes les ressources des deux amis. Le comte de Saint-Victor se remit aux éludes historiques, édita son Tableau pittoresque de Paris,' publia, en livraisons, une histoire ou plutôt un panégyrique de la compagnie de Jésus el des pamphlets politiques. Mais les travaux de cet ordre ne sont pas faits pour relever une fortune. Le comte de Saint-Victor, après avoir traversé des difficultés de

toute sorte et fait face aux engagements multiples qu'il avait contractés vis-à-vis de ses éditeurs, résolut de s'expatrier et fut s'établir à Fribourg, en Suisse.

ni

Là, il mit son fils au collège des jésuites. L'enfant commença des études vagabondes avec une facilité d'assimilation native, mais aussi avec toute l'indépendance d'un tempérament volontaire et d'une curiosité sans règle. Déjà il entrevoyait sa vocation et répondait à sa petite sœur Eudoxie, qui l'interrogeait sur ce qu'il ferait plus tard, par le geste caractéristique de l'homme qui écrit. Quand les Pères lui proposaient une récompense, il demandait qu'on lui permit d'entrer dans la bibliothèque du collège, où il aimait à s'emplir les yeux des longues files de livres rangés en parade sur les rayons, mais qu'il lui était interdit de feuilleter.

De cette époque, il reste un devoir d'élève qu'il écrivit, à treize ans, sur un sujet donné. Cette petite composition semble curieuse. Elle fut remarquée par les maîtres du jeune auteur, lue à haute voix dans la classe, et sa famille l'a conservée :

Dialogue entre 1838 et 1839.

« Le beffroi de Notre-Dame avait fait retentir, pour la onzième fois, son marteau triste et lugubre. Encore une heure, et 1838 va mourir.

y> Couche sur un grabat, le pauvre vieux reportait ses souvenirs sur le temps passé. C'était un homme épuisé par les maux; il traînait avec peine ses membres usés par la maladie. Autour de lui, les Heures, divinités légères, folâtraient à l'envi. On entendait le doux bruit de leurs ailes de gaze qui, se froissant continuellement, disparaissaient et reparaissaient sans cesse. Auprès de sa couche était gisant un ours, hérissé de glaçons, qui jetait, de temps en temps, un regard attentif sur le vieillard. C'était Décembre.

» Tout à coup le vénérable patriarche se retourne et, appelant un enfant nommé .lancier qui, radieux de joie, semblait attendre avec impatience le moment de sa mort :

» — Va, lui dit-il, appelle mon fils!

» Alors, s'élançant dans les airs. Janvier disparaît avec rapidité.

» Après quelques moments d'attente, on voit arriver 1839. C'était un jeune homme dans la force de l'Age :

à peine son menton était-il couvert d'un léger duvet. Une toge d'hermine le garantissait des rigueurs du froid.

» Il s'avance près du lit, en disant brusquement :

>; — Que voulez-vous?

» — Approche, mon enfant, dit 1838, d'une voix tremblante, reçois ces derniers avis paternels. J'ai parcouru une longue carrière et, pendant ce temps, j'ai acquis une grande expérience. La jeunesse est folâtre et méprise les cheveux blancs des vieillards, sans penser à retirer des fruits de leurs conseils. Si, cependant, lu me laisses deviser longuement avec toi du temps passé, tu en tireras profit. Je me rappelle que le jour de manaissance fut un véritable triomphe. Partout accablé de bonbons, j'épuisai les boutiques des deux Musbruggers1. Je ne dédaignais pas même de m'empiffrer chez Vintable. Enfin, j'étais heureux. Mais, mon (ils, reçois un avis d'autant plus sûr que j'en ai fait la triste expérience : n'en mange pas trop, car, pour m'ètre livré à ma gloutonnerie, j'eus une indigestion qui me fit végéter longtempssans même que je pusse répandre sur une population grelottante le moindre rayon de soleil. Cependant je me remis peu à peu et les choses re-

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