‹ Paul de Saint-VictorChapitre 64 sur 82 · Voici le passeport de mademoiselle Diane · texte numérisé non relu

Voici le passeport de mademoiselle Diane

« Cher ami,

» Serait-il indiscret d'emmener la jolie dîneuse de l'autre fois mademoiselle Diane de F... qui nous fera de la tisane si nous sommes malades? Elle est toujours gaie.

» N'avez-vous pas sous la main une autre voyageuse? Noua pourrions les, retrouver à Marseille.

» Il est convenu, avec ou sans femmes, que je suis chargé

de tous les frais du voyage. Les Parisiennes vont toujours

leur train et elles en paieront bien d'autres !

» A vous.

•> ARSÈNE BOUSSATE. »

Paul de Saint-Victor accepta la première proposition et refusa la seconde, au grand regret de l'auteur des Parisiennes.

même à son compagnon de route, dans une lettre qu'il lui écrivait, en juillet 1870:

« Vous n'avez pas oublié que nous avons bien failli ne jamais revoir la France. Quelle tempête, grands Dieux! sur une coquille de noix, où nous étions égarés parmi les bœufs et les cochons; vingtquatre heures de péril sans faire un pas, à travers des vagues qui étaient des Alpes !

» Au moins nous étions braves, puisque nous avions pris notre parti de passer le Styx, quand le capitaine, tombant agenouillé, s'était écrié, d'un air inspiré : « Nous sommes fumés ! »

» L'Italie a cela de beau qu'on l'aime, malgré sa mer, ses fièvres et ses moustiques... »

Dans un voyage en Allemagne, entrepris en 1*7-2, Paul de Saint-Victor poussa jusqu'en Danemark et fut à Elseneur. Le souvenir d'Ihmlet l'y attirait, et il y écrivait les lignes qu'on va lire. Nous avons eu tort, je crois, le bibliophile Jacob et moi, de ne pas les donner, au moins en note, comme un commentaire du chapitre sur Hatnlet qui fait partie du tome troisième des Deux Masques. Elles montrent éloquemment jusqu'où peut aller la puissance d'un poète qui dresse, de toute pièce, des créations plus réelles que la réalité même. L'obscure Gretchen, fille se-

VOYAGE EN DANEMARK. r> i 1

duite par un étudiant et rendue mère, n'est-elle pas devenue la Marguerite de Goethe, aussi connue que les plus illustres personnages de l'histoire; Elseneur n'est-il pas aussi célèbre, dans le monde, que Windsor ou que Versailles?

« Rien de plus idyllique et de plus paisible que cette ville si tragique dans le drame du poète et dans les tableaux d'Eugène Delacroix. Namlet, qui, d'après les anciennes chroniques, régnait en Jutland, n'y est jamais venu peut-être, mais son ombre s'en es» emparée; elle y règne et elle y domine. On vous montre son tombeau dans le parc de Marienlysl et, tout près de là, des vaches viennent boire au ruisseau d'Ophélie!

» Il faut, du reste, savoir que le château de Kronberg, qui se dresse sur la pointe de terre qui gouverne l'entrée du Sund, nedateque de 1 580. pourne pas s'imaginer qu'on a sous les yeux le vieux palais de Claudius. Rien de plus fier et de plus farouche. La plate-forme de sa tour carrée semble faite exprès pour servir de piédestal au fantôme. La vue, de là, est d'une magnificence sans égale. Elle plonge sur le Sund, ce Bosphore du Nord, jonché de voiles et sillonné de navires... C'est une immense et rayonnante perspective, plus grandiose, peutêtre, que celle du golfe de Naples... »

nt PAUL DE SAINT-VICTOR.

L'année 1873 fut marquée par un voyage en Belgique, avec Charles Blanc. A la fin de l'été 1874, Paul de Sain l- Victor alla passer quelques jours à Fécamp, puis il partit pour Amsterdam, qui a toujours été une de ses villes préférées, et sur laquelle il a écrit des lettres éblouissantes qu'on trouvera, à leur place, dans sa Correspondance. Àoûf iNT5 le vit à Plombières et, au mois de septembre de la même année, il fut, avec Charles Blanc, M. Guillaume et M. Schérer, assister aux fêtes données à Florence pour célébrer le quatrième centenaire de la naissance de Michel-Ange. Ce voyage se termina par une visite dans les petites bourgades de POmbrie, à la recherche des peintres primitifs, la plupart inconnus, qui ont exercé sur l'esprit de Paul de Saint-Victor une invincible attraction.

Nous arrivons, au mois de septembre 1877, à un dernier voyage à Venise que Paul de Sainl-Virtor lit avec sa fille. Le récit de rentrée charmante de

la jeune voyageuse dans la cité des doges fait penser à quelque fine toile de Guardi :

c Ma fillette, — écrit Paul de Saint-Victor à If. Guilhiermoz, — a fait ici une entrée de petite infante. Une jeune Russe, amie de ma sœur, nous attendait, à l'embarcadère, avec sa gondole à deuxrameurs costumés. Autant vaut dire un huit-ressorts à Paris.

» Avant de débarquer au logement qu'on nous avait retenu, nous avons enfilé tout le Grand canal jusqu'à la Piazzetta. Elle a mis pied à terre entre le Palais ducal et la Zuecca pour déboucher ensuite sur la place Saint-Marc. Le soleil donnait en plein sur les coupoles d'argent et les mosaïques d'or de la basilique. C'était une féerie. Vous voyez d'ici les yeux qu'elle ouvrait.

» Comme don de joyeuse arrivée, elle a régalé de poignées de graines les essaims de pigeons qui couvrent les dalles. En un clin d'œil elle a été enveloppée et jonchée d'oiseaux. Elle en avait sur les mains et sur les épaules; on aurait dit une petite charmeuse exécutant ses tours de magie blanche. .N'est-ce pas là une jolie entrée? Et dans quelle autre ville pourrait- on en faire une pareille?... »

Septembre 1878 fut marqué par le séjour à Guer-

nesey, dans la maison de Victor Hugo. Nous avons eu l'occasion d'en parler plus haut. Enfui rénumération des voyages s'arrête à un court séjour i\ Dresde, au mois d'août 1879.

I. Critique (Tort et Salons. — La peinture. — II. L'esquisse.

— L'ait chrétien. — Les portraits. — Le paysage historique.

— Apophthegmes et maximes.— III. La sculpture. — Le nu. — Les marbres italiens. — La polychromie des monuments arecs.

C'est surtout à l'occasion de la critique d'art que Paul de Saint-Victor a montré la puissance de son style et la richesse de ses souvenirs. Les rapprochements les plus inattendus et les plus ingénieux surgissaient de son espril. La description qu'il faisait des ouvrages devenait, sous sa plume, une œuvre si personnelle que ceux-ci passaient au second plan et

s'évanouissaient derrière l'éclatante image qui surgissait devant le lecteur. Les Salons de Paul de Saint-Victor sont donc précieux surtout parce qu'ils ont été un thème à descriptions brillantes. Leur auteur n'était pas de la race des guérisseurs; il n'avait pas le flair qu'a possédé Théophile Gautier et qui lui faisait découvrir, sous des essais quelquefois informes, les talents qui devaient s'affirmer le lendemain. Paul de Saint-Victor n'avait deviné ni Fortuny, ni Henri Regnault, ni Bastien-Lepage. Il a rarement signalé aussi ce qui manquait à un onvrageet l'erreur où était tombé un artiste. Nous avons dit que le sens critique n'était pas sa qualité dominante. Il était un miroir brillant et il rendait avec netteté les images qui l'avaient frappé.

Il est vraisemblable, malgré la chaleur dont il usait quelquefois, dans ses articles, qu'il professait pour l'art contemporain une estime assez mince. Néanmoins, il n'apportait pas, dans les apprécialions qu'il en faisait, l'indifférence olympien no ot louangeuse de Théophile Gautier. Pour clore un jugement, Paul de Saint-Victor avait souvent un mot dur, parfois juste mais cruel, et Ton se souvient de l'exécution laconique qu'il infligea un jour à un peintre de grand renom. Après avoir consacré un assez long article à discuter ses ouvrages, le critique

LKS SALONS. 247

passait au tableau suivant en disant : c Et maintenant, parlons peinture! »

Paul de Saint- Victor avait, sur les arts, des idées puisées aux bonnes sources. On les trouve disséminées, avec une forme qui rehausse leur valeur, dans les vingt et un salons qu'il a écrits. Il jugeait la peinlure et la sculpture modernes avec des idées empruntées à l'art ancien dont il avait fait une étude sérieuse. Les primitifs italiens surtout l'avaient attiré. Leurs œuvres dominaient par le nombre, dans sa collection de tableaux, et il a eu l'occasion de les examiner de très près. Son étude sur Fra Beato Angelico est un morceau de critique fort intéressant; car Fauteur a fait ressortir avec éloquence, les mérites trop longtemps méconnus du maître de Fiesole.

Ses inclinations devaient le porter, de préférence, vers les coloristes italiens. C'est d'eux surtout qu'il a parlé avec enthousiasme; mais il a aimé aussi, avec passion, les maîtres et les petits maîtres hollandais et flamands. Dans ses lettres de voyage, dans ses articles, dans les préfaces qu'il a écrites pour présenter au public des collections de tableaux mises en vente, il s'arrête volontiers à détailler leurs mérites. Les qualités de rendu, l'amour intime de la lumière et de la perspective aérienne qu'il rencon-

trait à Amsterdam ou à Anvers, le séduisaient presque autant que les colorations somptueuses et le parti pris des mouvements excessifs qui étonnent plus qu'ils séduisent dans la décoration du Palais ducal, à Venise. Des Bellini, du Titien, du Tintoret et du Yéronèse, Paul de Saint-Victor a parlé avec magnificence et en donnant pleine carrière à son enthousiasme; mais on sent une émotion plus profonde dans ce qu'il dit de Cuyp, de Paul Potter, de Rembrandt et de Van Ostade. Au reste, en dehors de toule critique, il a donné de ces peintres, dans son art à lui, une impression poétique et charmante; il est le lyrique de la description.

Il connaissait et il aimait ce dent il parlait. Nous avons dit que son père, au temps de la jeunesse de Paul de Saint- Victor, à Rome, avait acheté beaucoup de tableaux et d'objets d'art de toute sorte et qu'il avait formé ainsi une galerie assez importante. C'est au milieu de cette collection, qui devait être, vers 18 i8, en partie vendue, à Saint-Pétersbourg, que Paul de Saint-Victor avait commencé son apprentissage d'expert. Les musées de Home, ceux de Paris, ceux de l'Europe enfin, — car il a connu toutes les grandes collections d'art, à l'exception de celles de Berlin et de l'Ermitage — complétèrent son éducation, et, quand il débuta, à la Semaine, par la

critique du Salon de 1848, il maniait déjà, avec aisance, la langue spéciale des arts; les termes de comparaison entre les ouvrages anciens et ceux qu'il avait à juger abondaient sous sa plume, avec les remarques techniques. On ne trouve donc pas, dans ce premier salon, la marque de l'inexpérience d'un débutant. Paul de Saint-Victor semble déjà carrément installé dans sa stalle de critique. Il a fait ses comptes rendus avec beaucoup de conscience et d'exactitude.

En 1848, il débutait dans les fonctions de critique; trente-trois ans plus tard, il venait de finir la revue du salon annuel, quand il est mort en 1881.

Son premier article, écrit en 18 i8, commence par ces lignes :

c L'ouverture du Salon s'est trouvée être une des premières solennités de la République. Une semaine d'attente dans les galeries du Louvre a suffi pour que les tableaux présentés aient cliangé d'hôte. Le 15 février, ils entraient chez le roi; le 24, ils étaient chez le peuple...

» Deux types, deux symboles de République se présentent à nous. L'une s'appelle Athènes; c'est une ville éclatante de fresques, de temples et de bas-reliefs, peuplée d'artistes, de philosophes et de poètes... L'autre se nomme Sparte. C'est un lycée

pédant où les citoyens apprennent le civisme à coups de fouet, comme les enfants apprenaient autrefois le grec dans les collèges des moines....

)•> Eh bien, entre Athènes et Sparte, entre ce palais et cette maison de force du patriotisme, notre jeune République pourrait-elle hésiter? — Non certes, et, plutôt que d'embrasser le farouche et stupide monachisme de Lacédémone, elle fonderait la grasse abbaye de Thélème du Phalanstère. C'est donc une Athènes que nous voulons, c'est-à-dire une société dont la marche sera une gravitation de plus en plus rapide et universelle vers la chaleur du bien-être et la lumière de l'intelligence; et, si nous en croyons nos pressentiments et nos désirs, le -2 i février sera, pour l'art, la date d'une renaissance plus éblouissante encore que celle du \\T siècle... »

Ce morceau marque bien les entraînements des idées auxquels le jeune secrétaire de Lamartine devait s'abandonner plus qu'an autre. Auprès «le l'auteur de la Chute d'un ange, il était à bonne place pour entendre parler de l'Eden et du bonheur qu'on y doit goûter. Mais, pour lui, l'Eden républicain qui s'ouvrait au peuple émancipé n'eût pas été complet sans qu'on y pût admirer des statues et des tableaux. On voit qu'en ceci, au moins, le jeune critique était fidèle à ses origines.

Nous voudrions analyser brièvement, ici, les idées qu'il s'était formées sur l'art. La peinture et la sculpture, presque seules, ont été les sujets de ses comptes rendus. Pas une fois, dans toute sa vie de critique, Paul de Saint-Victor n'a eu l'idée d'entrer dans les salles consacrées à l'architecture.

Diderot n'a pas été seul à parler de l'esquisse avec éloquence. Paul de Saint-Victor, lui aussi, fut un de ses grands admirateurs. Il parle d'elle en ces termes, dans un article sur Eugène Delacroix, publié en 1850 :

« Certes, nous admettons la liberté de l'esquisse et même sa licence. Une esquisse magistrale, c'est la virginité d'un tableau, c'est le tressaillement du dessin qui se forme, le bouillonnement delà couleur qui fermente, l'inspiration toute nue et toute frémissante du désir de L'œuvre rêvée. L'esquisse conçoit, devine, improvise. Son désordre fait partie de sa beauté, comme celui de l'ode et du dithyrambe. Mais celte fumée qui dérobe la forme et fait trem-

hier ses contours, il faut qu'elle sorte d'un feu sacré. Je veux sentir que le crayon qui tâtonne, que le pinceau qui s'égare, ont tremblé entre les doigts de l'artiste. La verve poussait son coude, il cherchait, il pressentait, il débrouillait des lignes, il accordait des tons, il se jouait sur la gamme de la palette, comme un musicien sur celle du clavier; il enlevait, d'un coup de main, les difficultés qu'il résoudra plus tard, à loisir.

» Quand le poème est beau, que m'importent ses lacunes et les ratures qui sillonnent son premier brouillon? Mais, si l'esquisse est prémédité l'ébauche tourne au parti pris, si l'incorrection dégénère en manière et en habitude, l'illusion i le prestige tombe; je la regarde et je la juge de sang-froid...

» L'art doit courir, lorsqu'il se joue dans un sujet libre ; une légère ivresse peut seule faire p ss r les esclandres et les privautés du pinceau. L'esquisse est leur pudeur et leur idéal ; l'indécence commence avec les points sur les i. On excuse une fantaisie libertine spirituellement ébauchée; une gravelure détaillée est insupportable. Ces! le pi*ritas impuritatis dont parle un ancien, i

Nul plus que lui n'a jamais eu le respect des Dieux et des héros et il demande à l'artiste de s'ele-

?er jusqu'à eux pour représenter leurs images :

« Nous sommes, en art, pour l'immortalité des Dieux et des héros antiques. Ils n'ont pas plus vieilli que les forces et les grâces de la nature éternelle : leurs nobles types peuvent, seuls encore, les personnifier aujourd'hui. Mais le style seul les rattache à l'art des vivants; dès qu'on relâche ce lien su Mime, ils tombent dans la frivolité ou la parodie. Mieux vaut un paysan moderne franchement peint et représenté qu'une Vénus banale ou un Jupiter au poncif. » (Salon de 187-2.)

Le critique ne parle pas avec moins de justesse de l'art chrétien :

« L'art chrétien ne saurait, sous peine de périr, se fixer dans une tradition immobile. Des lignes inflexibles sous lesquelles l'Egypte entravait et momifiait ses idoles ne sont point faites pour les figures d'un culte vivant et universel que toute race »it que chaque époque a le droit de s'assimiler. Suivez la Sainte Famille à travers les âges, de Byzance à Rome, de Florence à Anvers, de Venise à Séville, elle se transforme dans chaque école; elle se naturalise dans chaque cité ; elle y prend le sang, la physionomie, le caractère, le génie du lieu. » (Salon de 1874.)

Et ailleurs, dans le Salon de 18G3 :

« L'art dépouillant la science moderne et affectant l'ignorance naïve des premiers âges ressemble à un vieillard qui, le hochet en main, singerait les grâces d'un enfant. »

a C'est au portrait qu'on juge un peintre d'histoire, d disait M. Ingres. Paul de Saint-Victor était d'accord avec lui :

« Quoi de plus beau qu'une simple tète comprise, pénétrée, sentie, modelée sur l'âme ! C'est la révélation de l'être intime et caché, une seconde création supérieure à son modèle, en ce sens qu'elle élague les accidents et les détails vulgaires du visage, pour ne s'attacher qu'aux traits expressifs qui déterminent ou idéalisent sa vie intérieure. Les plus grands maîtres ont concentré, dans le portrait, l'essence de leur génie. Ils y ont raffiné, en quelque sorte, toutes les élégances ou toutes les fiertés de leur style. Supposez l'œuvre de Léonard et de Raphaël anéantie, et qu'il en reste la Jocondê du Louvre et le Joueur de rioloa du palais Sciarra, ce serait assez pour leur gloire. D'après ces divins fragments on pourrait reconstruire le temple écroulé. » (Salon de 1857.)

(.( Le portrait est à la peinture ce que les hautes

études sont aux lettres. Une école qui le délaisse ou qui le néglige perd son point de contact le plus intime avec la nature. Le culte et la pratique du portrait peuvent seuls apprendre aux peintres à la respecter, à la serrer, à l'étreindre, à lui faire rendre tout ce qu'elle contient de sang et d'âme, de vérité et de vie. Les plus grands maîtres de toutes les écoles : Léonard, Raphaël, Titien, Holbein,Rubens, Van Dyck, Rembrandt, Vélasquez ont été aussi de merveilleux portraitistes; ils doivent une partie de leur science et de leur génie à cette fréquentation assidue du type humain, étudié sous tous ses aspects. » La Dispute du Saint- Sacrement et V École d'Athènes représentent une élite de portraits en activité. Les patriciens superbes, les femmes triomphantes et richement parées qui posèrent devant le Titien, reparaissent dans ses tableaux d'histoire qu'ils remplissent de réalité et de caractère. L'exercice constant du portrait donne aux compositions de Rubens et de Van Dyck leur vitalité prodigieuse; il imprime aux moindres personnages de Rembrandt ce haut relief d'originalité qui fait de chacun d'eux un être distinct doué d'une existence personnelle.)) (Salon de 1864.)

Souvent Paul de Saint-Victor frappait ses idées,

comme le monnayeur frappe une médaille, dans des mots définitifs et qu'on retient. Il a eu parfois de grands bonheurs d'expressions laconiques et de concision :

« Le beau, c'est la splendeur du vrai, — a dit Platon. — Ne pourrait-on pas dire, en détournant le mot du philosophe, que l'idéal de la couleur serait d'être la splendeur du style? »

« Un dessin de maître, c'est le génie à l'état de pur esprit, créant d'un trait, comme Dieu, d'un mol . et se mouvant en plein idéal. »

« Une esquisse magistrale, c'est la virginité d'un tableau. »

« Il ne faut pas abuser du mythe. C'est un dissolvant dans les arts. »

« Le trompe-l'œil, cette sotte fatuité de la peinture. »

* Le chic, singe du talent. »

<( C'est déjà faire bien que viser haut. »

« L'essence de Part est, justement, de ne pas être ia même chose que la nature et de s'en distinguer, tout en L'imitant. »

(( C'est la tête, en art, qui décide si une figure est nue ou déshabillée. »

« L'art, lorsqu'il visite les mansardes, devrait toujours y apporter une aumône de lumière, un sourire de grâce, une fleur d'idéal. »

« Quelle n'est pas la puissance de l'art! 11 fait revivre la matière morte; il idéalise, en les touchant, les plus viles substances, les plus vulgaires ustensiles. Selon qu'il mesure aux objets inanimés la lumière et l'ombre, il les réjouit ou il les attriste; il les glorifie ou il les consterne. J'ai vu des tableaux

de fruits de l'École espagnole d'un aspect sinistre et presque tragique. On eût dit, à leurs tons fiévreux, qu'un poison secret fermentait dans leur pulpe; ils rappelaient les figues de Locuste et les pêches d'Alexandre VI.

» Hubens, quand il daigne peindre des fleurs, leur donne je ne sais quel éclat fabuleux de plantes cueillies dans un astre. Rembrandt fait un écria oriental d'un bœuf éventré. »

« Le talent de M. Flandrin peut se définir en deux mots : c'est la plus haute expression de Pélèi

Courbet. — « Son exécution si outrageusement

vantée par ses sectaires n'a que les qualités de la force brutale livrée à elle-même. On y sent le poing fermé du praticien robuste: jamais la main déliée et spirituelle de l'artiste. »

G. Doré. — « L'n Roland furieux de travail. t>

Corot. — « L'ombre d'un peintre, frottant l'ombre

d'une toile avec l'ombre d'une bi 5S

« Un site oriental ou grec exactement' copié, pour servir de théâtre aux héros de l'épopée ou aux patriarches de l'Ecriture, nous choquerait autant qu'un anachronisme local, s'il manquait de grandeur et dé caractère. La nature, interprétée par l'art, doit s'accorder aux actions de l'homme; la beauté naturelle doit envelopper, comme un vêtement, la beauté morale. Je veux que le paysage courbe ses lignes pour décorer le passage d'un héros ou la méditation d'un philosophe. »

a Les belles toiles sont des courtisanes. Elles prêtèrent ceux qui les payent k ceux qui les aiment. J'en sais auxquels des femmes peintes ont causé autant de chagrin que les femmes vivantes. »

L'art du statuaire semble avoir exercé sur l'esprit de Paul de Saint-Victor, une plus grande attraction

que la peinture, et dans les doctrines qui dominent ses jugements apparaît une force d'étude et de comparaison qu'il avait exercées, sous la direction éclairée de son père, devant les marbres antiques du Vatican et du Capitole. Paul de Saint-Viclor était sorti des musées de Rome tout à fait classique, dans le sens large et libéral du mot, qui se définit pleinement de lui-même, quand on l'oppose h académique. Presque toutes les doctrines d'esthétique que M. Guillaume enseigne aujourd'hui au Collège de France et que soutient Charles Blanc, dans sa Grammaire des arts du dessin, étaient les siennes; mais Paul de Saint-Victor les appliquait bien avant que son ami les eût codifiées avec une lumineuse netteté, dans son beau livre. Il avait devant un marbre le jugement d'un Athénien pcXoprôre *ai yt/6xa).o;, du temps de Périclès. Comme Gœthe, l'auteur de Hommes et Dieux n'eût dit volontiers qu'un seul mot sur le beau : Phidias ! car il croyait que la sculpture grecque a fourni le type absolu de la beauté, puisqu'elle a déployé pleinement sa force sous la règle et exercé sa liberté dans la modération. La sculpture était donc, pour lui, la forme la plus sévère et la plus élevée de l'art, la Langue des dieux ne souffrant pas de petits sujets. Là surtout, pour résumer son esthétique, il avait l'horreur du joli.

Dans le morceau de critique qu'on va lire et que nous extrayons d'un compte rendu du Salon de 1866, Paul de Saint-Victor a pris soin de formuler ses principes :

« La sculpture ne souffre pas les idées communes. Les attitudes burlesques, les gestes puérils, les rires niais lui sont interdits. Comment concilier l'idée de durée, je dirai presque d'éternité que donne sa matière, avec des actes frivoles, insignifiants, fugitifs, que le crayon peut saisir au vol, parce qu'il est léger et fuyant comme eux, mais qui deviennent presque ridicules en se fixant dans la pierre ou dans le métal? Autant vaudrait graver en majuscules lapidaires des chansons et des calembours.

» On tomberait dans l'exagération contraire si l'on condamnait la sculpture à un sérieux impassible. Mais ses jeux mêmes doivent être exquis ou sévères. 11 lui est permis d'exécuter des danses solennelles, d'imiler l'ivresse des satyres, d'enlacer des rondes d'enfants à des nœuds de fleurs, de faire chanceler Silène sur son âne ou folâtrer l'Amour sur le dos d'un monstre : il lui est défendu déjouer au colinmaillard ou à la main-chaude.

y> L'inconvénient de ces jeux innocents du marbre et du bronze est encore d'entraîner, avec eux,

rabaissement des types. Quel modèle l'artiste choisira-t-il forcément pour représenter ses joueurs de toupie ou ses montreurs de marmotte? — Un gamin quelconque, un adolescent mal formé, pris sur la place publique et dans l'âge ingrat. De là celte décadence de la race sculpturale qui frappe les yeu\, au Salon. Que de jambes chétives, que de poitrines débiles, que de genoux engorgés, que de figures grimacières ! Il est telle de ces statues, parfois décorées d'un nom de demi-dieu ou de berger grec, qu'un médecin refuserait pour la conscription. »

Dans le Salon de 1801, Paul de Saint-Victor avait écrit précédemment, à propos du nu :

« Le nu, chassé de la peinture, persiste naturellement dans la statuaire dont il est le thème et l'idéal essentiel. Or, le nu, c'est le beau; et le maintien de sa tradition suffirait seul à consacrer une prédominance. Et puis la sculpture, même en décadence, ne saurait être atteinte, au même degré que la peinture, par la corruption de la forme. La toile, comme le papier, souffre tout; le marbre résiste mieux au mensonge et à l'ignorance. Il exige de ceux qui le taillent des études plastiques que les prestiges île la palette ne peuvent suppléer; ses erreurs crient, on touche ses défauts; s'il n'est Dieu, il sera cuvette. » C'est donc la sculpture qui, dans l'école contein-

poraine, perpétue les formes et les principes du grand art. Il en a toujours été ainsi en France : la statuaire a toujours primé la peinture. Depuis Michel Colombe et Jean Cousin jusqu'à David et jusqu'à Pradier, en passant par les merveilles de la Renaissance et les surprenantes fantaisies du win siècle, on dresserait une liste de maîtres qui m' redoute nulle comparaison. Il semble que cet art abstrait, palpable, incolore, convienne au génie net et sobre de notre nation. Aujourd'hui encore, malgré rindiflërence du public et le milieu inhospitalier de la vie moderne, la sculpture déploie une activité remarquable. Si le génie est rare, le talent abonde; car un art si sévère n'appelle à lui que les élus de la vocation et de l'aptitude. »

On voit, par ces extraits, quelle place considérable dans les arts Paul de Saint-Victor attribuait à la statuaire. Les observations qu'elle lui suggèrent sont particulièrement précieuses, parce qu'il a l'art (lf donner la vie, devant l'œuvre qu'il juge, à la lettre morte des enseignements enfouis dans les traités spéciaux et dans les esthétiques. Combien de fois n'a-t-il pas accouché avec dextérité Winckelmann et Lessing ! D'une clarté subite et éblouissante, d'une expression qui rassemble une multitude de pensées, il fait sortir des brouillards leurs philosophies nua-

geuses, il éclaire leurs idées qui semblent toujours, comme le soleil de Germanie, avoir passé par une carafe d'eau saumàtre avant d'arriver jusqu'à nous. A travers tous ces concepts, Paul de Saint-Victor a des coups de lumière à la Diderot.

Toutes les maximes qu'on va lire ne sont pas nouvelles ; mais elles sont exprimées en style lapidaire :

« La sculpture ne souffre ni les sous-entendus lascifs ni les réticences libertines. Elle peut être voluptueuse, jamais provocante. C'est justement parce qu'elle est nue qu'elle doit rester chasti

« Le marbre, correct et pur, n'appartient qu'aux Dieux et aux héros de race blanche : c'est dans le moule tourmenté du bronze qu'il faut jeter Les barbaies, les nègres, les sauvages, tout ce qui s'écarte d'une certaine nuance de la peau, d'un certain degré de l'angle facial. »

« Tenez pour certain que les sujets de sculpture qui demandent plus de quatre mots de titre ou

d'explication sont d'un mauvais choix. I

« Le vêtement, en sculpture, doit flotter autour de la forme, suivre ses contours, se modifier suivant son maintien, participer à sa vie, mais non le serrer de près, à la façon d'une traduction interlinéaire épelant un texte. Ce qui fait le caractère anti-artistique de l'habit moderne, c'est justement la régularité stricte et servile avec laquelle il étreint les membres. Calquer le nu, ce n'est pas le modeler, c'est le raidir et le contrefaire. »

« On sait où en sont venus aujourd'hui les fils de Donatello et de Michel-Ange; ils font de la sculpture au crochet, ils tiennent la confection et la nouveauté du marbre : linges brodés, étoffes satinées, voiles diaphanes collés à des figures d'expression et les moulant, comme la plus fine gaze : tout ce qui concerne leur état de praticiens superfins. Le trompe-l'œil est l'idéal unique de cet art puéril qui semble se servir dune machine à coudre pour tailler le marbre. Si l'on élevait un temple au Mauvais Goût, ses produits devraient en décorer le portique... Il ne manque plus que le mécanisme des automates à ces niais et détestables chefs-d'œuvre. »

(( La Grèce, nous dit-on, a quelquefois paré et colorié ses sculptures. Tant pis pour la Grèce; elle a manqué de goût une fois dans sa vie. Je bénis les Barbares d'avoir volé les bijoux, et le Temps d'avoir essuyé le fard qui déshonorait ces statues. Soyez sûrs, d'ailleurs, que Phidias et Praxitèle, lorsqu'ils émaillaient ou peignaient les Dieux, obéissaient à des traditions de sacristie païenne et nullement à leur génie naturel. Plus la statuaire grandit, plus elle rejeta ces vains ornements; son idéal réside justement dans l'abstraction des choses extérieures. La blancheur du marbre esl sa robe d'innocence; elle se dégrade en L'enjolivant. >

« La Grèce a manqué de goût une fois dans sa vie », et manqué de goût dans une question aussi grave, aussi primordiale que celle de la coloration des temples et des statues!... Nous ne pouvons pas laisser passer sans protestation cet audacieux blasphème qu'on trouve, plusieurs fois répété, dans les feuilletons d'art de Paul de Saint-Victor. Il oubliait qu'en Orient, sous le ciel d'un bleu intense de l'Attique, une surface blanche frappée par le soleil cause à l'œil une impression désagréable qui de-

tiendrait bientôt une souffrance si le regard y demeurail fixé. On admire, à la vérité, aujourd'hui, les monuments île l'Acropole d'Athènes dépouillés des couleurs primitives dont les avaient couverts les architectes et les statuaires. C'est que le temps et l'oxydation saline de la mer les ont enveloppés d'une patine harmonieuse dont l'intensité du ton équivaut presque à la valeur des colorations antiques. Les restaurations toutes récentes qui ont été faites du Temple d'Égine par M. Charles Garnier, du Parthénon, par M. E. Loviot, du Théséion par M. Paulin et dans lesquelles le principe de la polychromie est appliqué sans réserve aux statues, aux décorations et aux grandes surfaces architecturales donnent des résultats harmonieux, très puissants, et que le goût le plus sévère ne peut qu'approuver. Ne nous reste-t-il pas assez de Pompei et d'IIerculanum pour juger de la polychromie? Le Dieu de l'art, Phidias, n'est pas seulement l'auteur de la Minerve cln yséléphantine, il a sculpté aussi la frise, les métopes, les frontons complètement peints du Parthénon. Il n'obéissait pas à des prescriptions religieuses, mais à une nécessité impérieuse de laquelle aucun auteur ancien ne songea jamais à se plaindre.

En Occident, nous considérons le marbre comme.

une matière divine, parce qu'elle est belle d'abord, mais aussi parce qu'elle est rare. Les Grecs n'avaient pas pour elle autant de respect. Quand ils voulaient construire, ils extrayaient le marbre du sol, presque à pied d'oeuvre; ils le faisaient servir aux plus vils usages et ils n'avaient pas de remords à le couvrir, comme un stuc vulgaire, de tons soutenus et chauds à l'œil.

La blancheur réputée nécessaire des monuments et des statues est une conception des esthéticiens modernes, simplificateurs quand même, et abstracteurs de quintessence. C'est le xvi siècle qui nous a inculqué celte idée que la couleur est barbare, qu'un monument doit être blanc et qu'un artiste homme de goût n'en doit pas faire d'autres. La Renaissance française a privé ainsi l'architecture de beautés oubliées qu'elle eût pu tirer des ornements polychromes et des grandes surfaces peintes. Les artistes modernes ont suivi avec docilité ces enseignements jusqu'au jour où les beaux travaux de Hittorf ont réouvert à l'architecture une carrière de puissance, d'éclat et d'apparente nouveauté où non seulement les Grecs, impeccables en matière de goût, mais les Égyptiens, Les Assyriens et aussi les constructeurs de cathédrales romanes et gothiques les avaient précédés.

1. Critique dramatique. — II. L'art du théâtre — La tragédie.

— La comédie en vers. — III. Chateaubriand. — La Chine.

— Le Fossoyeur.

Il est bien difficile, môme eu examinant de très près les douze ou treize cents feuilletons que Paul de Saint-Victor a consacrés à l'art dramatique, de saisir ce qu'il peut y avoir d'original dans sa façon de le comprendre et l'ensemble des idées et des principes qui dirigeaient ses jugements. Nous avens dit qu'il n'aimait pas les théories, les dramaturgies et les longues dissertations. On en trouve fort peu dans ses feuilletons. Il n'avait sans doute pas d'autre

règle que le goût, mais il l'avait sûr et ouvert, et il en usait comme d'une boussole qui le trompait rarement. Peut-être aussi fuyait-il, de parti pris, tout ce qui pouvait rappeler l'étude et les longs labeurs dans les bibliothèques, tous les impedimenta, tous les bagages de l'érudition fort contraires aux évolutions et aux élégances du style.

On doit croire qu'il obéissait à ce sentiment quand, dans son livre sur Eschyle, il supprimait les notes et les références. Quelques-unes pourtant n'eussent pas été inutiles; car c'est le sort commun de tous les écrivains à images que plus leur forme est brillante, moins elle recouvre leurs idées précision. Le style décoratif des poètes lyriques et des prosateurs métaphoriques (car le lyrisme et tes métaphores sont des instruments d'exagération) ressemble aux robes de brocart, aux dalmatiques somptueuses qui parent magnifiquement les pe nages de Paul Véronèse. Ces vêtements de velours et de soie brochés d'or ont des formes qui leur sont propres. Ils parent les membres qui les soutiennent, sans les serrer de près. Les draperies mouillées qu'employaient les peintres el les sculpteurs suivent, au contraire, le^ contours du corps avec exactitude ; elle le laissent vivre, pour les yeux, leur enveloppe légère. Dans les choses littéraires, la

CRITIQUK DRAMATIQUE. 271

plus belle ode de Jean-Bapliste Rousseau a un tout autre genre de beauté, mais elle ne peut pas avoir la même précision qu'un fragment du Discours sur la méthode ou bien une des Lettres écrites à un Provincial,

L'Opinion nationale, dans le numéro du 27 janvier 1876, publiait un article sut Hommes et Dieux, qui venaient de paraître. M. Francisque Sarcey, passant à coté du livre, écrivait ces lignes sur son confrère de la Liberté :

« C'est, quand il le veut, un crilique de théâtre et un critique de premier ordre... Il n'y a guère, chaque année, que trois ou quatre œuvres qui méritent d'être analysées et discutées. Prenez les quatre feuilletons de M. Paul de Saint-Victor, ce sont de purs chefs-d'œuvre.

» Des chefs-d'œuvre de bon sens et de goût. Il voit juste les défauts et il les met en saillie d'un style vif, tranchant, aigu. Il en découvre les beautés qu'il inonde de lumière. Personne ne fait tenir plus d'idées que lui dans le raccourci d'un feuilleton de douze colonnes. Où nous discutons, où nous développons, il ramasse la vérité dans une métaphore courte et lumineuse, dont la justesse satisfait l'esprit le plus exact, en même temps que son éclat réjouit les yeux.

» Il a des partis pris; qui ne les a pas? mais il semble, en dépit de ses préventions, guidé d'un instinct infaillible. Tout ce qu'il démolit d'une pièce ne méritait guère de rester debout; il lui arrive de passer exprès, sans les voir, près des qualités fortes, mais il n'y touche jamais pour les ébranler.

» 11 est vrai que, hors de ces quatre ou cinq feuilletons, notre confrère ne s'occupe guère plus du théâtre que s'il n'existait pas... »

Le temps est passé pour Paul de Saint-Victor des admirations courtoises que se prodiguent des confrères, et, maintenant qif il est mort, son œuvre esl entrée seule, avec ses qualités et ses défauts, dans le domaine de la critique littéraire. Il faut donc rabattre un peu des grandissimes expressions de If. Sarcey; mais, la part faite aux exagérations d'usage, il reste, dans ces lignes, sur la valeur des articles dramatiques de Paul de Saint-Victor, un témoignage précieux venant d'un écrivain qui connaît à fond le théâtre et qui ne fait pas profession de banalité.

Les articles que signale M. Sarcey, et qui ont été écrits sur des ouvrages dramatiques présentant un intérêt vraiment littéraire, méritent de ne pas rester enfouisdans la fosse commune des journaux. Nous les avons soigneusement exhumés et ils seront représentés au public, mais il sciait bien regrettable

qu'on laissât perdre, dans les comptes rendus de bien des pièces oubliées, des détails charmants, des morceaux d'une délicatesse exquise. Sainte-Beuve, qui a consacré à Paul de Saint-Victor un article excellent, réédité dans le tome X des Nouveaux Lundis, a cité quelques-unes des trouvailles de style qui abondent dans les feuilletons de Paul de Saint-Victor; il en a l'ait l'éloge qui convient et il exprime la crainte qu'elles ne soient définitivement perdues; mais les personnes qui s'intéressent à la forme pour la forme, c'est-à-dire à l'art pour l'art, sont si peu nombreuses, qu'il semble impossible de réimprimer tous les articles sur le théâtre de Paul de Saint-Victor, car dans tous il a semé des perles. Deux éditeurs ont tenté successivement de réunir, en volumes, les feuilletons dramatiques de Jules Janin, mais le public, deux fois, s'est montré fort indifférent à cette publication, malgré le talent et la notoriété universelle du critique des Débats. M. Hetzel, ami de Théophile Gautier, avait commencé lui aussi, au moment où la gloire du poète était la plus brillante, à réimprimer ses articles de critique dramatique. L'éditeur dut s'arrêter en chemin, au sixième volume qui, sans raison apparente, coupait l'ouvrage au mois d'avril 185-2. L'édition presque entière de ce livre admirable, est ve-

nue échouer dans l'arrière-boutique d'un bouquiniste nommé Lelogeais, où elle s'est perdue dans l'humidité et l'ordure. Ce sont là — il faut le reconnaître — des précédents fâcheux, pour la publication in extenso des feuilletons dramatiques de Paul de Saint-Victor; car les livres qui ne se vendent pas ne sont pas lus, et il va de soi qu'on n'édite pas une longue suite de volumes sans avoir l'espérance qu'ils trouveront des lecteurs.

Dans ceux de ces articles qui ne renaîtront, sans doute, jamais, nous avons noté quelques pass - saillants qui méritent d'être conservés :

<c L'art du théâtre est un étrange composé d'inspiration et de mécanisme: il tient de la lyre et de l'échiquier, de la vocation et de la routine. Pour rappremlre.il faut l'avoir deviné et le don de cette divination, qui échappe souvent aux plus fiers talents, va parfois se loger dans le cerveau trivial d'un faiseur sans idées et sans orthographe. Il en est de cette vocation comme de celle des mathématiques.

Un homme de génie ne parviendra pas, en y courbant son intelligence tout entière, à apprendre les quatre premières règles, et vous verrez un enfant en sabots, un petit pâtre inculte, prophétiser tout d un coup, au milieu de ses bêtes à cornes, les plus transcendants résultats de la science des nombres et tenir tête à Newton lui-même, si Newton le surprend traçant d'un doigt grossier, sur le sable, les signes cabalistiques qui règlent la marche des astres, au plus haut des cieux. »

Maintenant que la tragédie est remise en honneur et que le Théâtre-Français fait salle comble avec Andromaque et le Cid, il n'y a plus grand mérite à saluer la forme la plus haute et la plus noble que puisse revêtir la pensée dans l'art dramatique. Après Rachel, la tragédie avait été désertée. Sous le troisième Empire, les quelques interprètes qui restaient à Racine et à Corneille jouaient leurs ouvrages dans une salle presque déserte et le nom seul de la tragédie était devenu synonyme d'ennui et d'endormante prétention. Au milieu des éclats de rire, Orphée aux enfers naquit, et peu après la Belle Hélène. C'était la moquerie des dieux d'Homère, du paganisme qui demeure encore la reine des religions, dans la littérature et dans l'art. En entendant ces blasphèmes, Paul de Saint-Victor se

souvint que, si les critiques avaient une plume, ils étaient armés aussi d'une férule et il tapa dur sur les doigts des hommes d'esprit qui voulaient singer Aristophane et qui hafouaient les dieux.

L'indignation de Paul de Saint- Victor lui lit écrire des lignes virulentes. Jamais une meilleure cause littéraire n'eut un défenseur plus ardent et plus convaincu. Il reste quelques souvenirs de cette grande querelle dans les chapitres grecs des Deux Masques.

Mais Corneille et Racine sont plus intéressants que Scarron, et voici ce que Paul de Saint-Victor écrivait de leurs ouvrages.

« Malgré la raillerie et le paradoxe, la tragédie n'en restera pas moins une des formes transcendantes de la poésie. Tl est vrai qu'elle n'existe pas à l'état médiocre; sa destinée est celle du bloc du sculpteur de la fable; mais, telle que Corneille et Racine l'ont faite, elle plane sur le drame, comme la statue sur la foule qu'elle domine par cela seul qu'elle s'en isole.

» Oui, ce que nous aimons dans la tragédie parfaite, c'est précisément l'art dramatique passé à l'état de pur esprit et se mouvant dans la sublimité da sentiment et de la pensée, comme dansl'éther d'une région supérieure. Ses personnages choisis dans

l'élite et dans le lointain de l'histoire n'expriment que les majestés, les héroïsmes et les délicatesses de l'àme humaine. Ils conversent ou se. parlent à euxmêmes, sous les colonnes nues d'un portique, comme dans l'abstraction et le recueillement des objets terrestres, ils ne touchent aux détails de la vie que sous leurs formes splendides ou suprêmes : le bandeau royal, le glaive du sacrifice, le poignard du suicide, la coupe de bronze où la mort fermente. Leur langue grandiose ou pure, subtile ou profonde, vous élève insensiblement, par la seule vertu de sa monotonie céleste, dans une atmosphère toute spirituelle où les personnages se transfigurent en hautes pensées, en passions platoniques, en puretés enflammées de dévouement et de tendresse. Les héros de Corneille disparaissent, par moments, dans les grandeurs morales qu'ils représentent ; les femmes de Racine, avec leur faculté exquise et diaphane de sentir la vie, finissent par s'évanouir dans le demi-jour voilé des émotions et des mélancolies du cœur. En deux mots, la tragédie est à la scène ce que la symphonie est à la musique, l'art monté sur les hauteurs et conversant, face à face avec son idéal, dans un dialecte sacré. »

On voit que la croisade est menée avec une fermeté de ton et d'accent qui font penser au sermo

galeatus dont parle saint Jérôme. < Discours casqué », ces deux mots définissent avec justesse ce style de tournoi, brillant, piaffant, caparaçonné, couvert de broderies et d'or. Comme un tenant dans une passe d'armes, après quelque charge vigoureuse contre le champion qu'il a démonté, l'écrivain passait, avec une souplesse merveilleuse, aux modulations les plus capricieuses et les plus courtoises. L'ennemi à terre, il ne le piétinait pas.

Nous ne nous arrêterons pas ici aux idées exprimées par l'auteur sur le vieux théâtre français. On les trouvera dans le troisième volume des Deux Masques. Paul de Saint-Victor n'a pas apporté, dans ce domaine, des appréciations très personnelles; mais il est plus original dans les jugements qu'il a rendus sur les ouvrages de François Ponsard et de M. Emile Augier. Il ne pardonnait pas à tous les deux d'avoir raillé la rêverie, la mélancolie et l'idéal; il leur reprochait de « n'avoir emprunté les rythmes de la poésie que pour railler ses idi et voici ce qu'il écrivait, dans le Pays, le l i mars 1853, après le grand sucées qu'avait remporté l'Honneur cl l'Argent, à la première représentation :

«, Tout est nuances, fragments, à peu près, mélanges, extraits de vertus, parcelles de vices, profils perdus de ridicules, dans la société conte m-

CIUTIQUK DRAMATIQUE. 279

poraine. La comédie ne peut plus guère, pour rester fui de à la vérité, conserver cette unité d'action, cette gravité d'allure, ce développement mesuré des caractères, ce jeu philosophique des ressorts d'une action tranquille, enfin cette correspondance parfaite de tous les fils de l'intrigue à la moralité finale qui suffisait autrefois à charmer et intéresser dos pères. Elle n'a plus le droit, comme son aïeule, de donner à ses personnages ces grands noms génériques de Géronte, d'Ariste, d'Ergaste, de Dorante, qui jettent sur ceux qui les portent l'ombre des grands masques symboliques du théâtre grec. Elle met en scène des individualités plutôt que des caractères, des faits plutôt que des conceptions, des actualités et non des ensembles. »

Et Paul de Saint-Victor complétait sa pensée, l'année suivante, quand il écrivait sur une comédie en cinq actes intitulée les Familles :

\ (juoi bon faire parler en vers la comédie bourgeoise, quand la prose suffit, et de reste, au petit train-train de ses intrigues et de ses catastrophe- de ménage? La comédie philosophique peut se servir du vers comme d'un instrument de relief et de pénétration : la comédie de mouvement et d'imbroglio doit lui demander le rythme et l'accord de ses folles allures; on ne danse pas sans violons. Mais l'obser-

vation terre-à-terre, mais le dialogue en partie double, mais l'esprit sans fantaisie et sans caprice, qu'ont-ils besoin de s'endimancher de cette poésie d'emprunt qui les habille mal et les met en deuil? Le vers médiocre, introduit dans la comédie la mieux ordonnée et la plus ouverte, la rend, à l'instant même, inhabitable. Il arrondit ses types, il affadit ses caractères, il énerve ses situations, il déteint ses portraits, il glace son intrigue, il dépose, sur chacun de ses détails, une couche de poussière et de moisissure. L'observation s'efface et se délave sous le vernis mollasse de cette langue de convention dont l'élégance douteuse luit faux à cent pas. La comédie en prose vous aurait donné un croquis vulgaire peut-être, mais vif, saisi, naturel, ressemblant : la comédie en vers vous rend un camaïeu blafard de vingt pieds de haut sur vingt pieds de large, une œuvre sans couleurs, sans nuances, sans aspect, quelque chose de gris qu'on voit, mais qu'on ne regarde pas.

» C'est de l'Empire que nous vient ce triste genre de la comédie versifiée; et qui ne. se souvient, comme d'une maladie, d'avoir assisté, dans quelque théâtre de province, à la représentation posthume d'une de ces pièces île lSli), dont les décors mêmes ont la plate tristesse des mines vieillottes et des

ameublements surannés? Je le vois d'ici, ce salon rectiligne, et ses rideaux déteints, et ses flambeaux à sphinx, et ses fauteuils curules d'acajou, propres aux travaux de bureau et aux évanouissements de tragédie; à droite et à gauche, de vagues colonnades sans style et sans époque, des lieux communs de colonnes qui donnent on ne sait où, sur les trois unités, peut-être. Au fond, une cheminée sans feu, sur laquelle gèle une pendule de bronze, d'une mythologie de pacotille ou d'un ossianisme transi. Dans ce milieu terne et vide s'agitent, en cadence, des figures de cire, le pâle personnel des Dubrueil, des Dorval, des Dorlange, des Dorville, originalités en carriks, ridicules en spencers, élégances en culottes de Casimir enrubannées, dont la niaiserie engoncée et raide n'a pas môme la gaieté bouffonne d'une caricature. Ils parlent envers, ces incroyables de l;i littérature; et en quels vers! De la prose réglée comme un papier de musique, où la rime revient au bout de chaque douzaine de syllabes, comme un tic de prononciation ; un pathos anacréontique et boutiquier, des finesses de couplet final, des apostrophes d'épitres, des déclarations d'héroïde, un lyrisme de société chantante, la rue Saint-Denis en feu d'artifice! Dans cette langue étrange, la maison s'appelle un séjour; on ne sort pas de sa

chambre ou de son salon, on y sort de ces lieux; on ne s'y marie pas, on y couronne un amour par un hymen. L'Empire faisait son café avec delà chicorée, son sucre avec des raisins secs, et sa poésie avec les dessertes de YAlmanach des muses. Il avait mis l'art en blocus continental, comme l'Angleterre. »

On voit quels morceaux brillants de style une pièce insignifiante amenait parfois sous la plume du critique. Une pièce, tirée des Abencérag représentée au mois d'octobre 1851, a été l'occasion d'un bon portrait de Chateaubriand.

« Le Dernier des Abencérages est écrit, d'un bout à l'autre, dans cette langue d'une pompe ville et d'une mélancolie caverneuse que M. de Chateaubriand parlait dans ses mauvais jours et qui a le son d'un porte-voix se lamentant dans des ruines. Génie grandiose mais théâtral, M. de Chateaubriand nous apparaît, à distance, comme le grand maître de cérémonies de la littérature du xix siècle. Il précède, il annonce magnifiquement son glorieux

cortège, il ne le commande pas : il y a de la draperie dans l'ampleur de sa pensée, il y a des déliasses dans la hauteur de son style. Ses personnages sont grands, qu'ils ne touchent plus la terre; ils semblent vivre dans les brumes sonores de ce monde d'Ossian où les cris des douleurs humaines se perdent dans le bruit des éléments et où les larmes se confondent avec l'eau des nuages, des pluies et des cascades.

» Chez lui, la nature même revêt des aspects exagérés et fantasmagoriques. Ses clairs de lune promenés en cadence sur ses solennels paysages ressemblent à ces torches de diorama que les ciceroni romains allument, la nuit, pour montrer le Golysée aux touristes romantiques. Ses soleils se couchent derrière un transparent d'emphase descriptive; le vent joue de l'orgue dans les feuillages de ses forêts; la foudre déclame dans les tragédies de ses tempêtes ; l'histoire parade sur ses ruines, dans des attitudes de prosopopées en linceuls... »

Voici enfin deux courts extraits perdus dans des feuilletons dramatiques maintenant introuvables. Le premier, publié dans le Pays, le 1er septembre 1851, est une mignonne description de la Chine :

« Aimez-vous la Chine, et la fée de la porcelaine vous a-t-elle parfois transporté sur le nuage odorant

qui sort des théières, dans une de ces villes peintes des bords du Fleuve jaune, où les maisons sont coiffées de sonnettes, comme des bonnets de fou, où des feux d'artifice éternels éloilent un ciel verni au pinceau? L'ombre, cette boue impalpable des villes européennes, ce noir fantôme des hommes barbares qui les suit, côte à côte, et les éclabousse de taches obscures, est soigneusement bannie de son enceinte. Aucun reflet ne salit son pavé de céladon diaphane. Là habite un peuple étrange, poli jusqu'au bout des ongles, révérencieux jusqu'à la manie, plus amoureux des bruits du cuivre qu'un jaquemart flamand, plus épris de la pyrotechnie qu'un Napolitain, plus fou d'illuminations qu'un Romain en temps de carnaval, plus épris de curiosités et de bric-à-brac qu'un roi de Saxe au xvnr siècle. Sa vie se p jouer aux échecs, à nourrir des vers à soie, à regarder pousser ses ongles, à remplir des bouts rimes d'une difficulté fantastique, à brûler des bâtons de camphre devant des idoles. Sa cuisine est une pharmaci boissons sont des purgatifs, sou commerce est un joujou, sa religion est une caricature, sa beauté esl une laideur, son art est une grimace. Les paravents et les plateaux de laque sont, peur les poètes, les seules cartes géographiques de ce pays bizarre, qui, de peur de voir casser par des étrangers brutaux ou

maladroits ses villes casuelles et sa civilisation superfine, s'était enfermé à double tour dans sa grande muraille, comme un porcelainier qui ferme sa boutique, en entendant venir une émeute. »

L'autre morceau, lugubre mais admirable de verve, semble né des méditations d'IIamlet. Il a été écrit, te 18 août 1851, a propos d'un drame en cinq actes intitulé Histoire d'une rose et d'un croque-mort :

« Le fossoyeur a sa grandeur et sa poésie. Il vit... dans la familiarité de la mort, mais dans la familiarité intime et sacrée du semeur avec le sillon. Laboureur mystérieux du champ funéraire, il enfouit dans la terre chrétienne, fécondée par la rosée de l'Eglise, cette semence mortelle qui mûrit pour le jour de la résurrection, pour la moisson de l'éternité. Ses fonctions ont la gravité d'un mélancolique sacerdoce. C'est le moine du cimetière; il a fait des vœux à la mort, il a dit, comme Job, à la pourriture : « Vous êtes mes frères et mes sœurs. » Il passe sa vie enfoncé, jusqu'à mi-corps, dans la tombe, rendant les corps mortels à la terre d'où ils sont sortis, comme un nautonnier qui, plongé dans l'eau d'un fleuve, passe les voyageurs d'une rive à l'autre. Il épouvante comme un fantôme, mais comme un fantôme religieux qui trouble l'âme de mystérieuses et salutaires frayeurs! »

1. Bibliographie — L'amour des livres. — II. Critique littéraire.— Los poètes de la Pléiade.

Bien que M. Barbey d'Aurevilly ail dit de lui qu'il était un bibliophile taillé dans Le diamant d'un poète, Paul de Saint-Victor n'a jamais été un amoureux des livres, dans le sens raffiné du mot. Il n'avait pas aux mainsces tentacules spéciales des initiés par lesquelles ils palpent, avec émotion, les libres et le grain d'un exemplaire rare et caressent le maroquin bien battu, aux petits fers, qui remboîte.

Et pourtant Paul do Saint-Victor a parlé des livres avec un grand charme. C'est qu'il était doué d'une facilité d'assimilation si grande qu'il a pu écrire souvent des feuilletons brillants sur des sujets qu'il ne connaissait qu'à la surface, mais dont une personne, docte dans la matière, venait de lui dévoiler les byzantismes. Il improvisait alors des variations ailées. Tout le mérite de la forme était à lui. Il devait faire chaque matin, sans doute, comme un Athénien du temps de Périclès, cette prière charmante à Minerve Eurhytmie : « Faites, ô déesse, qu'il ne sorte de ma bouche, durant tout le jour qui commence, que des paroles élégantes et qui plaisent! »

Aussi établissait-il une fête de style devant les ouvrages dont il parlait. Il est, lui aussi, un des chefs de la critique d'alentour, dont Jules Janin a été le maître cavalcadour. Malgré le charme qu'on peut y trouver, quand elle est traitée par des virtuoses, elle est un bien dangereux abus de la rhétorique : elle habitue les lecteurs aux riens poliment dits. Mais l'obligation de produire quand même, à jour fixe, an nombre de lignes déterminé, même quand les sujets manquent, quand l'imagination de l'écrivain est prise de fatigue, devait créer nécessairement ces dissertations plus ou moins brillantes qui

sont comme des décors littéraires. Eux aussi possèdent l'apparence et le vide.

Mais Paul de Saint-Victor a été un ami des livres en ce sens qu'il était un grand liseur. Sa faculté d'absorption était étonnante. En voyage même, il emportait des caisses remplies des publications nouvelles ; il lisait tout, même les gros romans à sensation. Et sur les rayons de sa bibliothèque s'accumulaient presque tous les ouvrages de la production courante; mais, là aussi, venaient se ranger les belles publications, si honorables pour la librairie française, qui se sont produites depuis trente ans. Les plus beaux et les plus précieux exemplaires lui étaient offerts et il prenait soin, toujours, de rendre compte de ces nouvelles productions. Aussi les feuilletons qu'il a consacrés à la bibliographie forment-ils comme un vaste répertoire de tout ce qui a été édité de livres (fart et d'ouvrages littéraires depuis la Révolution de 1848. Peu de publications importantes ont échappé à son examen. S'ils otaient réunis, ces articles tonneraient un livre de bibliographie aussi bien renseigné et beaucoup plus attachant que la plupart des livres spéciaux qui traitent de la matière.

Mais Paul de Saint-Victor a écrit aussi sur les ouvrages anciens et il a propagé le goût des livres

dans une classe, non pas de lecteurs, mais d'acheteurs qui, il y a vingt ans, ne s'en souciaient guère. Vers 18G0 naquit un agiotage inconnu jusque-là. Les pamphlets, les livres singuliers que le vent d'automne feuilletait seul, dans les- boîtes des quais, devinrent l'objet de la passion de nouveaux curieux, les éditions originales du xvie et du xvnc siècle turent poursuivies avec fureur, et quelques exemplaires uniques et vraiment précieux furent ainsi sauvés. On se mit à rechercher les livres à images du xvine siècle, dont Brunet parle à peine dans son Manuel et qui étaient aussi dédaignés que les dessins de Watt eau, de Bouclier et de Fragonard. Cette innovition du goût, Paul de Saint-Victor l'a analysée d'une façon charmante dans un article qu'il publia, dans le Moniteur, en 1873, et qui servit de préface à un des catalogues de la librairie Fontaine. « L'amour des livres a pris, de nos jours, le caractère d'une passion, ou, pour mieux dire, d'une luxure. Il n'en est pas dont les désirs soient plus ardents, la poursuite plus acharnée, la possession plus jalouse et plus insatiable. Ce qui était, au vieux temps, une mononianie d'antiquaire, est aujourd'hui un dilettantisme et presque un dandysme. Les princes et les millionnaires ont fait des livres un de leurs grands luxes : les femmes elles-mêmes

s'y portent, comme sur une mode supérieure, plus précieuse encore que celle des bijoux. Il faut dire aussi que la bibliographie s'est singulièrement raffinée en se transformant... On a relégué dans les bibliothèques publiques les Conciles, les Pères de l'Eglise, les vieux jurisconsultes, la vieille science,, la vieille médecine, les ouvrages écrits en latin, tous ces impedimenta bibliothecarum dont s'accommodaient autrefois la vaste lecture et les spacieux logis de nos pères. Le goût s'est aiguisé en se resserrant. Ce qui passionne aujourd'hui les bibliophiles, ce sont les romans de chevalerie, les chroniques, les mystères, les moralités, les facéties, les vieux conteurs et les vieux poètes duxv*et du xvr siècle, les relations des anciens voyageurs, les pamphlets et les feuilles volantes, les ouvrages de vénerie, d'ornementation, de cérémonies publiques, de costumes; les éditions originales des grands écrivains du siècle de Louis XIV, les livres à figures dû siècle dernier. Nous laissons se lézarder et s'écrouler, pierre à pierre, les piliers énormes et la légende colossale de cette cathédrale de l'imprimerie gothique, construite à si grands frais par les docteurs et les érudils du pusse. Ce qu'il nous faut, ce sont les naïves statuettes dont les trouvères et les conteurs peuplèrent son portail, ce sont les fines arabesques dont la mu»

gauloise a brodé ses murs. L'espace est étroit comme celui d'un cercle magique; les apparitions des livres vraiment précieux, vraiment désirables, s'y font de plus en plus rares. Un groupe d'initiés, riches et prodigues comme des amoureux, est là, tout autour, qui les guette et qui les convoite. De là ces folies d'argent, ces largesses inouïes, ces volumes quelquefois payés à leur poids de billets de banque. La passion des livres ne raisonne et ne comple pas plus que l'amour. »

Faut-il donc que le travailleur pauvre, que l'écrivain déshérité renonce aux joies que lui envient maintenant les riches du monde; car les dollars de l'Amérique et les guinées anglaises viennent aussi courir sur les hippodromes de la salle Silvestre et du passage Choiseul, et battre souvent les fortunes modestes des amateurs français. Non ; — c'est encore Paul de Saint-Victor qui parle :

« Le livre parvenu, enrichi, doré, cousu de pages qui valent des billets de banque, dédaigne le cabinet de l'écrivain et l'atelier de l'artiste; il ne Loge plus que dans l'hôtel du grand seigneur ou du financier, lie potins ad vendentest

» Retournons aux librairies vulgaires, aux parapets des quais, stériles en trouvailles. Mais consolonsnous en songeant que l'esprit des livres est indépen-

dant de leur forme et que le culte des lettres peut se passer de parure. Homère et Dante, Virgile et Horace, Shakspeare et Molière sont en présence plus réelle dans un volume de vingt sous usé par l'étude que dans un exemplaire de deux mille écus rarement ouvert. On adore mieux les pénates de bois que les idoles d'or. »

Mais la bibliographie qui n'est que la description des conditions matérielles dans lesquelles les livres se produisent est une voisine modeste et qui se laisse assez facilement reléguer au second plan par la critique littéraire. Sur ce terrain plus vaste et surtout moins circonscrit, Paul de Saint-Victor reprend ses avantages, il connaît bien l'histoire littéraire de la France et, souvent, il laisse tomber de sa plume des bijoux comme celui-ci. Il s'agit des poètes de la Pléiade :

« Ce groupe rebelle, bientôt arriéré, retarde à peine un instant le cortège hiératique auquel Malherbe a frayé la voie, L'imagination se purifie mais se décolore; la règle proscrit la fantaisie, la théorie

soumet tous les genres à des patrons inflexibles ; l'ode brise sa lyre, les rythmes se rouillent; la mélancolie, la rêverie, le sentiment, le caprice, toutes les voix intimes de la poésie se taisent pour deux siècles. Les mille courants d'eaux vives qui alimentent le sol poétique tarissent ou se perdent: il ne reste qu'un grand fleuve solennel et clair enfermé dans des quais de marbre. De grands monuments se fondent sur ses rives, de hautes renommées s'inaugurent; mais, en dehors du théâtre, et à part la ravissante exception de Lafontaine, on peut dire que la muse a quitté la France — Enfin, Malherbe ri ut. ..et la poésie s'en alla. »

I. Biographie— La Presse (1855). — II. La Liberté (1868.) III. Le Moniteur universel (1871.)

Nous avons laissé Paul de Saint-Victor faisant son entrée à la Presse, on 1855. Il y débuta, le 8 mai, par un article sur {es Sauvages du sud de V Afrique. Sa collaboration au journal que dirigeait Emile de Girardin devait durer jusqu'en t868. Ce tut la période la plus brillante de sa carrière littéraire. 11 entrait à la Presse à vingt-huil ans, maître de son art. dans toute la force de son activité et de son talent, el il allait être servi par la publicité du journal le plus

répandu qui fût alors. Le silence que l'Empire imposait à tous, l'impossibilité de juger ses actes ou de les combattre avec franchise, avaient fait renaître, dans les journaux politiques de l'opposition, la guerre d'allusions très voilées et de fine ironie ou allait exceller Prevost-Paradol. Bien qu'elle fût insaisissable, elle n'était pourtant pas sans danger. Aussi ne s'y livrait-on qu'avec prudence, et l'esprit des lecteurs, détourné des préoccupations de la politique, se rejetait avec avidité sur les romans et sur les articles de critique qui lui étaient offerts par les journaux. La littérature profitait de ce qui était enlevé à la discussion des affaires publiques. Un feuilleton brillant faisait événement. L'attention y demeurait fixée, au moins un jour. Jamais les dilettantes ne suivirent avec une sympathie et une admiration plus encourageantes les virtuoses de la plume et les joueurs de violon littéraires.

Tout ce qui paraissait de saillant dans les arts, dans la littérature et sur le théâtre, rentrait dans les attributions de Paul de Saint- Victor. Ses feuilletons d'alors forment, complétés par les Courriers de Paris du vicomte de Launay avec lesquels ils alternaient régulièrement, un résumé pittoresque de tout ce qui se produisit de marquant dans la société parisienne au commencement de l'Empire.

C'étaient les beaux temps de Rachel et de la Ristori. Les drames de Victor Hugo étaient frappés d'ostracisme; mais Alexandre Dumas produisait sans cesse. M. Augier, M. Dumas fils, M. Octave Feuillet, M. Victorien Sardou débutaient avec éclat au théâtre. Ingres et Delacroix combattaient encore. M. Cabanel, M. Baudry commençaient a peindre, Carpeaux naissait à la sculpture, Balzac édifiait laborieusement son œuvre, Gustave Flaubert recopiait jusqu'à la perfection le manuscrit de Madame Bovary et M. Renan mettait de la grâce dans les dissertations hébraïques et couvrait d'une forme charmante l'histoire du Christianisme. Tous ces noms reviennent fréquemment sous la plume du critique.

Et les écrivains et les artistes de ce temps s'arrangeaient assez facilement d'un régime qui imposait un silence favorable à l'audition ou à l'examen de leurs ouvrages. La plupart, comme M. Renan, trouvaient la vie savoureuse et s'étaient fait aisément au joug d'un tyran qui semblait protéger leurs ouvrages. Napoléon III n'avait pourtant qu'un semblant de goût pour les lettres, bien qu'il ait voulu, à son heure, faire œuvre d'historien et essayerde se commenter lui-même, en pauvre stylo, à propos des Commentaires de Jules-César. L'empereur n'était pas toujours uonplus très bien inspiré quand il voulait être

aimable avec les auteurs. On se souvient des quelques mots (ils furent une piqûre pour Sainte-Beuve) qu'il lui adressa à Gompiègne : Sainte-Beuve, à la suite des tracas qu'on lui causait journellement au Moniteur officiel l'avait abandonné pour passer àla rédaction du Temps, et ce qu'on appelait sa défection avait fait grand bruit dans les salons bonapartistes. Un soir, l'empereur s'approcha de lui, le félicita avec bienveillance sur ses beaux travaux, auxquels il s'intéressait particulièrement et il ajouta que, chaque lundi, très exactement, il se faisait lire son article du Moniteur.

Beaucoup de chapitres marquants qui sont entrés dans Hommes et Dieux et dans les Deux Masques ont été écrits pendant cette première période de l'Empire. Le feuilleton sur le Cid, qui forme le meilleur chapitre du volume consacré au théâtre moderne, fut publié, dans la Presse, au mois de mai 1 85G. 11 valut à l'auteur une lettre d'Eugène Delacroix, son voisin ordinaire de la rue de Furstemberg, mais qui était alors en villégiature à Chamrosay. Le peintre y fournit à l'historien deux anecdotes bien dignes de prendre place à coté de la légende du Cid.

« Ce 26 mai 1856. Chamrosay, par Draveil.

(Seine-et-Oise.)

» Mon cher Saint-Victor,

» Je suis en passant à la campagne. Ce n'est qu'ainsi que j'ai le temps de lire un peu. Je trouve ce matin, dans la Presse, votre article sur le Cid, et je ne puis m'empècherde vous en faire compliment, du fond de ma retraite momentanée.

» Quel dommage que vous dépensiez votre verve et votre esprit dans des feuilles qui se dispersent si vite! C'est au point que, revenant demain Ou après demain à Paris, je ne sais pas si je pourrai trouver à acheter le numéro passé depuis deux jours.

Je penserai à cela pendant quinze jours et fen ferai de meilleure peinture. Voilà les lectures qu'il faut pour parfumer, de temps en temps, une imagination qui est appliquée, elle-même, à fabriquer des idées et qui n'a pas le loisir de s'occuper des sottises qui font la pâture des cerveaux à la moderne.

» Votre épreuve du vieux Gomez à ses enfants est incomparable : question extraordinaire delà rude paternité du vieux temps, etc., etc.

y> Vous avez oublié un dernier liait que j'ai lu quelque part et qui couronne dignement la carrière

de votre géant. Après la mort du Cid, les chrétiens attachent, sur son cheval, son cadavre emballé dans son armure et le lancent férocement sur les Maures qui s'enfuient, épouvantés, à la vue du fantôme. Voilà des funérailles qui eussent flatté cette grande ■ombre.

» Ma lettre n'est à autre fin que de vous parler de mon émotion. C'est une pente que je suis quelquefois et, à coup sûr, j'écris cette lettre avec plus de plaisir que presque toutes les autres.

» À vous bien sincèrement.

Page 1