EUGÈNE DELACROIX
» Je me rappelle, en vous écrivant, un trait qui, quoique moderne, n'en est pas moins de la trempe du dernier que je vous ai raconté. Mon vieux père, qui était une espèce de Cid, en a été témoin. A l'une des batailles de l'Empire, dans lesquelles on ne se ménageait pas, un régiment de cuirassiers fit merveille sur les Russes. Un soldat s'était emparé d'un drapeau, dans le moment le plus vif de l'action, et avait péri au milieu de son triomphe. En rentrant à la ville ou au camp, et en présence de toute l'armée, ses camarades attachèrent son corps sanglant et couvert de son uniforme sur son cheval, avec son dra-
peau dans les bras, et le soutinrent dans la marche- « C'est assez beau pour des Français! »
Trois ans après, en 1859, J. Janin prit gracieusement l'initiative d'une démarche pour faire obtenir à Paul de Saint-Victor la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Jules Janin alla trouver M. liouland, qui était alors ministre de l'Instruction publique, exposa chaleureusement les titres de son ami, et, le 15 août suivant, Paul de Saint-Victor fut décoré.
Beaucoup de lettres lui furent adressées à ce sujet. Sainte-Beuve, lui aussi, joignit ses félicitations à celles de presque tous ses collègues du journalisme, et il le lit avec la grâce et le charme qui sont ses marques d'artiste. Voici une lettre de lui qui trouve sa place à la date où nous sommes arrivés. Sainte- Beuve, alors au château de Compiègne, venait de lire un article que Paul de Saint-Victor lui avait consacré dans la Presse. Il lui écrivit :
« Ce lundi li décembre (1803). Compiègne.
y> Cher monsieur,
* M. de Girardin m'envoie de bon matin la Presse et me recommande le feuilleton. Je le crois bien. Voilà du dessert avant le déjeuner. Que vous avez été bon pour feu le poète en moi ! que cette approbation m'est précieuse, venant d'un homme réputé si bon connaisseur en toute branche d'art et dont le talent d'écrire a cela de particulier que la louange, en passant par sa plume, acquiert un éclat de plus et une véritable splendeur!
» J'apprécie aussi, croyez-le, cette attention délicate qui vous a fait choisir mon temps de Compiègne pour me couronner. Maintenant j'ai ma couronne, en effet; j'ai, comme dans les jeux antiques, mon prix raisonnable entre tous et ma coupe d'or.
» Agréez, cher monsieur et ami, l'expression de mes sentiments les plus reconnaissants et dévoués.