LA L INERTE
avait un très beau talent de parole et semblait devoir être un homme d'État, mais simplement parce que sa popularité était une force qui n'avait pas encore été exploitée. Emile de Girardin, lui aussi, disposait d'une sérieuse influence et il semblait suivre, dans une observation sympathique, l'organisation de l'Empire libéral. M. Maurice Richard crut faire un acte d'habileté en attachant à son ministère un des collaborateurs de la Liberté. Il nomma Paul de Saint Yictorinspccteurdes Beaux-Arts, et, chose singulière, le ministre ayant voulu faire une nomination politique, fit par hasard un bon choix.
Ces fonctions convenaient, en tout point, à Paul de Saint-Victor et il y rendit de réels services. Les rapports qu'il adressait à l'administration des Beaux- Arts, présentent, comme tout ce qu'il écrivait, un rare intérêt littéraire. Une pension qu'il demandait au ministre pour une vieille danseuse lui fournissait l'occasion d'une lettre vraiment attique par la forme et l'acquisition proposée d'un Faune de If. Gustave Crauk, qui est maintenant dans les jardins du Luxembourg, l'amenait à parler des bois d'oliviers, de Pan et de ses suivants, comme un vrai païen de la bonne époque. Au ministère des Beaux-Arts, les lettrés attendaient ces rapports comme des régals. On s'en souvient encore et on en parle volontiers.
Paul de Saint- Victor était à son poste de journaliste quand la guerre de 1870 fut déclarée. Délaissant les sujets pacifiques qu'il traitait alors, il se jeta dans la mêlée et débuta contre la Prusse par le grand article intitulé Henri Heine. Les Statues sacrées, les Trésors de Paris, le Gros Guillaume suivirent, d'autres encore.
Ces feuilletons tout pleins de l'âme du siège eurent, dans Paris, un très grand retentissement. Les ballons les emportaient à la province et au monde. M. P. Dalloz, qui avait suivi la délégation du Gouvernement avec les presses du Moniteur universel les reproduisait d'abord à Tours, puis à Bordeaux, comme on refond des éclats d'obus pour en faire de nouveaux projectiles. Et la province connut ainsi, au fur et à mesure de leur publication, ces articles nés au foyer même de la lutte, et brûlant du souille de Tyrlée.
Après la reddition de Paris, Paul de Saint-Victor écrivit à M. P. Dalloz, qui n'avait pas encore ramené ses différents journaux à Paris, une lettre qui a été malheureusement perdue et à laquelle M. P. Dalloz répondit en ces termes :
LA LIHERTÉ. 305
« Bordeaux, 4 mars 1871.
» Mon cher Saint-Victor,
y> Je reçois votre bonne lettre et vous remercie d';i bord des encouragements que vous donnez à ma conduite. Laissez-moi aussi vous féliciter de la campagne que vous avez faite sous le feu ennemi. Toutes les fois qu'un de vos courageux articles qui ont dû faire de profondes blessures à la morgue prussienne, esl arrivé jusqu'à nous, je me suis empressé de le reproduire, à la grande satisfaction de nos lecteurs. C'était aussi dans Fespoir que le Moniteur de Tours et de Bordeaux franchirait les remparts prussiens autour de Paris.
» (Je voulais) vous dire que je comptais bien terminer, au retour, les conventions qui doivent faire d'un ami un collaborateur. Je suis toujours dans les mêmes dispositions et je vous remercie d'avoir conservé toute votre liberté pour le Moniteur, dont, plus que jamais, j'entends faire un organe digne de l'esprit français...